‹ Excursions en Roumélie et en Morée (volume 2)Chapitre 15 sur 284 · PARTIE I. — LIVRE I · texte numérisé non relu

PARTIE I. — LIVRE I

des hôtels ailleurs que dans les principaux centres de population. Une maison d'un seul étage en pierres ou en terre qui possède une chambre et quelquefois deux, si Ton peut appeler chambres des appartements privés de lits et ordinairement de meubles : tel est le khani. On n'y voit jamais de servantes, les hommes y étant chargés de tout le service. On n'y trouve guère d'autres vivres que du pain , du vin , du café et des olives. Quand on voyage en été, surtout lorsqu'on est né dans l'Europe orientale, on n'attache pas une trop grande importance à cette absence de confort. Les nuits sont d'une telle splendeur, l'atmosphère est si calme, la brise tellement parfumée qu'on se repose volontiers en plein air où l'on n'a pas à redouter les inconvénients d'une guerre contre les êtres microscopiques qui pourraient exercer le savoir d'un entomologiste et fatiguer la charité des Bouddhistes. On songe d'ailleurs moins au sommeil qu'à la sérénité et à la fraîcheur de ces heures privilégiées. Les nuits italiennes, si vantées, que sont -elles comparées aux nuits de la Grèce! Au commencement de l'été, le lampyre d'Italie illumine les sombres buissons

et vole par essaims dan.s les endroits humides où croissent les lauriers-roses. Tandis que sur la terre, robscurité est dissipée par ces lampes aériennes d'un blanc verdâtre, Tespace est illuminé par des étoiles filantes , qui tantôt se précipitent du ciel , rayonnantes et rapides comme une flèche enflammée , tantôt descendent pâles et lentes comme ces âmes dont parle Platon, qui quittent les célestes régions pour habiter dans cette vallée de larmes. Les étoiles doubles , que le regard atteint aisément à travers le pur éther, croisent dans Tespace leurs rayons colorés de nuances vraiment magiques, jaunes comme l'or pur, azurés comme la corolle des pervenches, verts comme l'émeraude deZaborah, ou blancs comme le diamant de Golconde. En Orient, la lune mérite vraiment le nom de sœur d'Apollon que lui donne la mythologie hellénique, tant la lueur qu'elle répand sur la terre endormie est pleine d'un doux et merveilleux éclat. Là où la solitude permet de se livrer à ses méditations, sur les sombres pentes du Githéron, sur les sommets sacrés du Parnasse , à l'ombre des lauriers-roses de l'Eurotas et des vastes platanes du Ladon , le calme infini dont on est

entouré ajoute à la profondeur de Timpression. On comprend, qu'aux yeux de la poésie antique, cette terre bien-aimée du ciel , cette Grèce souverainement et éternellement belle, parût voisine des hauteurs sublimes habitées par les Olympiens ; que la chaste Diane quittât un moment le trône des cieux pour descendre auprès d'Endymion dans la forêt murmurante , et que le « père des dieux et des hommes]» lui-même oubliât sur la rive du beau fleuve de la Laconie le trône resplendissant d'où il gouvernait l'univers.

Lorsque je m'arrêtai au khani de Casa les feux allumés dans la montagne faisaient un admirable effet. Le temps était si beau que je résolus de prendre sur-le-champ la route de Thèbes et de franchir le mont auquel la dramatique légende de l'infortuné roi de Thèbes a donné une renommée sinistre. Les chaînes de montagnes ont avec le temps perdu leur nom qui a été remplacé par des appellations qu'on applique à leurs diverses parties. Ainsi on a nommé Elatéa la région occidentale du Githéron qui s'avance jusque dans la mer des Alcyons « si douce aux matelots. » La route passe entre les deux crêtes de la chaîne , dont la cime la plus élevée est à gauche. Le

versant septentrional du Cithéron est suffisamment boisé, et des dernières pentes sort le fleuve Asopius, qui séparait le territoire de Platée de celui des Thébains et qui se jette dans la mer d'Eubée. On quitte l'éparchie (sous-préfecture) de la Mégaride pour entrer dans l'éparchie de Thèbes et l'on traverse la contrée que les anciens nommaient Parasopia.

En franchissant la nuit le Cithéron , il est impossible qu'on ne songe pas au drame sinistre des Labdacides qui commença dans les solitudes de cette montagne par l'exposition d'Œdipe. Ce mystère d'Œdipe, qui a inspiré tant de chefsd'œuvre à la muse des Hellènes, est l'expression décidée du dogme de la fatalité qui faisait la base des croyances helléniques. Le vulgaire aime à penser que cette manière d'envisager la vie a disparu depuis le triomphe du Christianisme. Cependant en quoi la prédestination de saint Augustin, de Thomas d'Aquin , de Calvin et de Jansénius diffère-t-elle des idées antiques? Quoique l'Église orientale se soit dès l'origine montrée très-peu favorable à ces tendances, — ainsi que le prouvent les ouvragçs des Pères grecs , — elle empêchera difficilement les âmes portées

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