PARTIE I. — LIVRE I
à un mysticisme ardent de trouver dans la grâce un motif de perdre presque toute confiance dans les efForts de cette liberté humaine que Luther nommait durement le « serf arbitre. > De son côté , combien de fois la philosophie a-t-elle réduit notre individualité au rôle le plus insignifiant dans la crainte d'amoindrir les prérogatives de rinfini ! Nous sommes très-fiers de nos progrès et très-pressés, comme l'auteur méthodiste du Voyage dans le Levant ^ de traiter avec dédain les superstitions du monde ancien. Ne serait-il pas plus sage de travailler , à force de réflexion et d'étude j à nous faire de Dieu et du monde des idées assez supérieures aux conceptions des sociétés qui ont précédé l'Évangile pour que l'admiration que nous avons pour nos imparfaites théories fût plus facile à justifier ?
J'oubliai bien vite ces préoccupations sérieuses en voyant se développer devant moi le bassin de la Béotie. Je fus frappée de la différence qui existe entre l'atmosphère pesante de ce bassin et l'air élastique et subtil qui enveloppe l'Attique. Les anciens, tels que Hippocrate, Platon, Aristote, expliquaient par cette différence qui n'avait pas échappé à leur talent d'observation ,
comment le génie des Ioniens de TAttique était si vif, et si lourd l'esprit des «Éoliens de laBéotie» — c'est le nom que leur donne Thucydide. Cette observation indiquait chez eux une véritable intelligence des conditions physiques qui influent si puissamment sur le caractère et sur l'imagination des peuples , conditions que les modernes appellent l'influence des milieux. Pour peu que l'homme pût s'y soustraire, il faudrait le considérer comme un pur esprit , étranger aux lois générales du monde. S'il en était ainsi , le Hottentot et l'Esquimau auraient des chances de produire un jour quelque Socrate ou quelque Sophocle. Or quel idéaliste assez décidé peut nourrir une pareille espérance ?
J'ai eu mille occasions dans mon voyage de constater l'exactitude et la profondeur des observations qu'on trouve dans les écrivains de l'antiquité sur les diverses populations de la Grèce. Lacédémone est encore, comme au siècle d'Homère, la patrie des belles femmes; l'indomptable Maïnoste est aussi jaloux de son indépendance que les rudes Doriens de l'ancienne Eleuthéro-Laconie ; Athènes est toujours la ville la plus civilisée de la Grèce ; on sait que