‹ Excursions en Roumélie et en Morée (volume 2)Chapitre 17 sur 284 · PARTIE I. — LIVRE I · texte numérisé non relu

PARTIE I. — LIVRE I

les Épirotes, quoique restés sous la domination turque , n'ont pas dégénéré de Thumeur belliqueuse et turbulente de leurs aïeux. Dans les provinces que la Grèce regardait primitivement comme appartenant au monde barbare, l'élément hellénique se trouve en présence d'éléments hétérogènes, ainsi qu'avant l'époque ou l'épée de PhiUppe et d'Alexandre renversa les barrières qui séparaient la Macédoine des républiques de la Grèce.

La diversité des populations donne, à mon avis, un intérêt extraordinaire à l'histoire des Hellènes. On aime à retrouver sur une scène étroite , mais illustrée par des prodiges , les tendances diverses qui se partagent l'humanité. Le démocrate d'Athènes, l'aristocrate de Lacédémone, le fidèle soldat des rois de Macédoine ne sont-ils pas des types si vivants des diverses opinions politiques , qu'il est difficile de parler sans passion de la guerre du Péloponèse ou des victoires de Philippe ? Telle n'est pas l'histoire des empires asiatiques. Comment s'intéresser aux innombrables et stupides multitudes qui végétaient dans l'Inde sous le sceptre des enfants du Soleil ou des fils de la Lune? Les

peuples soumis aux despotes de TÂsie nous apparaissent comme des foules privées d'intelligence et de conscience , pareils à ces captifs enchaînés par le cou qui défilent mélancoliquement sur les bas-reliefs de Bi-Sutun devant a Darius, l'Achéménide, roi des rois, roi de ce monde immense et son soutien ^ »

Il n'est pas nécessaire de faire un long séjour en Béotie pour voir que le pays a conservé les traits essentiels que nous trouvons dans les anciens. La « grasse Béotie > dont parle Homère est un grand bassin formé par de rudes montagnes et dont les eaux se réunissent au fond d'une plaine divisée par une chaîne qui lie le Cithéron au mont Proon. Sur ces monts croissent le lentisque, le pin, le chêne vert et l'olivier sauvage. La partie méridionale de la plaine renferme le lac Hylica, et la partie du nord, la plus étendue, le Géphise béotien, ce Nil hellénique, dont les inondations fécondent la terre, et le lac Copaïs, où se réunissent la plupart des rivières qui proviennent des hauteurs. Dans ce pays profond et marécageux l'air , rarement renouvelé ,

* Rawlinson , The persian cuneiform inscription at Béhistum etc.

est épais et stagnant. La terre végétale ^ entraînée du sommet des montagnes par les alluvions, compose un sol tourbeux et fertile qui nourrit une multitude d'herbes et où pullulent d'innombrables insectes. Les Béotiens ont toujours trouvé dans une pareille contrée de grands encouragements à la vie agricole. Hésiode, leur poète, est le chantre des travaux champêtres. Aussi le blé de Béotie était-il le plus pesant qu'on vendît à Rome après le froment d'Afrique. Avec ses prairies, ses lacs et ses plaines, la Béotie, où errent de noires brebis , est encore une des parties les plus fertiles du royaume. Dans un pays où les rochers occupent les quatre cinquièmes du sol et qu'Homère nomme sans cesse « pierreux » et « rocailleux , > elle peut être considérée comme une des nomarchies (préfectures) les plus propres à profiter du progrès de l'agriculture.

Il est vrai que les eaux qui manquent d'écoulement facile s'élèvent en vapeur dans l'atmosphère. Les peuples qui vivent dans de pareilles conditions physiques sont lourds, flegmatiques, et peu susceptibles de comprendre l'idéal. Mais ils ont assez de persévérance

et de solidité dans le caractère pour obtenir de grands avantages sur des nations qui paraissent mieux douées. Les Béotiens trouveront dans l'histoire de leurs ancêtres bien des faits qui leur prouveront que leur climat n'est point un obstacle absolu au développement de leur intelligence et de leur énergie. La lourdeur du Béotien est passée en proverbe ; mais ce peuple pesant a eu assez d'imagination pour se mettre, à partir de l'époque d'Hésiode , à la tête du mouvement religieux qui donna à la Grèce plus d'un mythe et d'un dieu ; il a produit un poëte tel que Pindare et un héros tel qu'Épaminondas ; il se montra dans sa lutte contre la terrible Sparte aussi ferme que les rochers du Cithéron ; et au temps de Philippe, dernier bouclier des républiques helléniques , il opposa la poitrine invincible des soldats du bataillon sacré aux lances macédoniennes.

Aussi je ne pouvais, en franchissant la frontière de l'éparchie de Thèbes , me soustraire à une émotion sincère. J'allais voir les champs de Platée , de Leuctres et de Chéronée ! Quels noms et quels souvenirs ! Mon regard , sans se laisser distraire par la beauté du paysage, cherchait, en

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