PARTIE I. — LIVRE I
et de la situation de la péninsule orientale pour faire justice des préjugés propagés parmi les Occidentaux^ Quant à l'union des diverses races , j'y. attache la plus haute importance. » Comme il connaissait très-bien l'Albanie et la Bosnie , il se rendait un compte exact des dispositions des Chkipétars et des Serbes , populations essentiellement belliqueuses. Il disait que les Hellènes doivent s'efforcer de multiplier les relations cordiales avec les peuples de la presqu'île, en respectant leurs traditions, leurs usages, leurs tendances et leurs prétentions légitimes. Il est même nécessaire qu'ils se rapprochent des populations roumaines établies au nord du Danube, gardiennes des importants défilés des Karpathes.
L'éparchie dont M. Coulzonicas est le chef est elle-même un exemple frappant des bienfaits de la concorde. L'éparque est Souliole, et ses administrés sont des Hellènes et des Chkipétars qui vivent dans une parfaite intelligence. Les environs de Thèbes sont, en général, occupés par des Chkipétars qui se sont établis dans la plaine , tandis que les Hellènes sont cantonnés dans la montagne. Les Chkipétars, dont la civilisation.
basée sur le régime du clan, a toujours été inférieure à la civilisation hellénique, acceptent volontiers cette civilisation , que les fils des soldats de Pyrrhus et de Scanderbeg peuvent .défendre avec un courage indomptable et une énergie à laquelle manque seulement la discipline. Ce n'est pas seulement dans l'éparchie de Thèbes qu'ils ont créé des colonies. Hydra et Spetzia , renommées par leurs marins et leurs hommes de guerre, sont comme Poros habitées par des Ghkipétars. Ils occupent la partie montagneuse de la plaine de Lébadée ; dans TAttique , ils peuplent presque tous les villages ; dans le Péloponèse, ils sont nombreux dans les plaines de Féparchie de Gorinthie ; dans la nomarchie d'Argolide, on les trouve, au contraire, dans les montagnes ; on en rencontre aussi dans l'éparchie d'Élide. Dans la nomarchie de Messénie, ils n'ont que six villages , et trois dans la nomarchie d'Arcadie. Mais dans cette nomarchie le fond de la population se rattache aux Pélasges , ancêtres des Ghkipétars. Tantôt, comme à Hydra et à Spetzia, les Ghkipétars sont complètement hellénisés , tantôt ils conservent la langue chkipe. Mais cette langue, qui n'a aucune importance
littéraire, perd chaque jour du terrain. Le temps n'est donc pas loin où l'hellénisation des Albanais du royaume sera accomplie. Mais il sera beaucoup plus difficile d'étendre à l'Albanie ce travail d'assimilation, l'islamisme et le catholicisme ayant fait dans ce pays une propagande couronnée de succès.
Les Ghkipétars de la plaine de Thèbes cultivent surtout les céréales. La garance y réussit très-bien ainsi que dans la plus grande partie de la Grèce continentale. Aussi l'exportation de cette plante s'élevait-elle en 4859 à 82,052 drachmes*. La culture de la garance, malgré les bénéfices qu'elle rapporte à certaines parties de la France, spécialement aux départements de Vaucluse , du Bas-Rhin et de la Seine-Inférieure , ne suffirait pas pour rendre à la plaine thébaiife sa primitive opulence. Quand on la visite en été on s'étonne que les anciens Béotiens aient pu triompher si bien d'une chaleur aussi accablante. Mais les variations du climat et les accidents auxquels le pays était exposé ne permettaient pas l'indolence. « Ascra, dit, dans les Travaux et les jours ^ Hésiode en parlant de sa patrie, est un endroit
* Tab, gén. du commerce de la Grèce en 18$9.
mauvais en hiver , déplaisant en été , toujours fâcheux. » En outre , les eaux fécondantes pouvaient aisément se transformer en fléau destructeur, ainsi que le prouve le déluge du mythique Ogygès que les Béotiens se donnaient pour ancêtre. Déjà les Pélasges, qui, dans la plus haute antiquité, ont couvert TAsie-Mineure, Tltalie et la Grèce de monuments prodigieux par leur masse et leur solidité , avaient dû faire des travaux qui effraient l'imagination , pour faciliter l'écoulement du lac Gopaïs vers la mer. Ils avaient creusé dans le mont Ptoiis des canaux qui avaient, en certains endroits, quatre kilomètres de longueur, et dans d'autres beaucoup plus, avec d'immenses puisards pour les nettoyer. La plupart étaient déjà comblés sous le règne d'Alexandre, et le lac commençait à envahir la plaine. Dans combien de pays nos contemporains se montrentils impuissants à continuer les œuvres d'époques qu'ils qualifient dédaigneusement de temps barbares !
Astreint à des travaux continuels, le peuple béotien fut porté à s'occuper constamment des exercices corporels et à soutenir des forces qui lui étaient si nécessaires par une nourriture to-