PARTIE II. — LIVRE I
peau : Elefthéria i thanatos (liberté ou mort). L'autre tableau représente Ibrahim -pacha qui assiste à Tincendie du couvent. Deux caloyers qui avaient pris part à la guerre me racontèrent comment ils virent, du haut des monts, la flamme consumer leur demeure. Ils avaient quitté, pour combattre , les larges vêtements monastiques , et ils n'avaient gardé qu'un camUachi (bonnet de moine) très-bas.
Au dîner, les religieux, touchés probablement de Teffet qu'avaient produit sur moi ces grands souvenirs , voulurent boire à ma santé. Malheureusement à Lavra les souvenirs l'emportent de beaucoup sur le présent. La conversation des moines, pendant ce dîner qu'ils m'offrirent , fut parfaitement insignifiante. Ils murmuraient même ouvertement contre le diacre, prédicateur de la nomarchie, qui me parut un ecclésiastique intelligent et modéré. En effet, il parla d'une manière fort sensée des questions religieuses et de la nécessité de réformes dans l'Église orientale , réformes qui, selon lui, n'entraîneraient aucune perturbation. Ce prédicateur appartenait au collège des missionnaires chargés de répandre l'enseignement de la religion dans
les campagnes et qui sont, comme les évêques, rétribués par TÉtat.
Il n'existe pas à Haghia-Lavra , comme au Mégaspiléon, d'histoire imprimée du monastère. On doit consulter, si Ton veut en avoir une idée^ un manuscrit précieux qui resle dans les mains de Tigouménos. Ce manuscrit contient , outre la chronique et les légendes du couvent, un grand nombre de détails intéressants pour l'histoire locale et une foule de renseignements plus ou moins importants. On y lit que Haghia- Lavra a été bâtie en 964 , sous l'empereur Nicéphore. Un moine qui quitta l'Haghia-Lavra du Mont-Alhos* avait deux compagnons, dont l'un fonda le couvent grec du même nom et l'autre Sainte-Laure de Kiev. En parcourant les manuscrits et les livres de la bibliothèque, on est porté à penser que les moines de ce couvent se distinguaient , avant la révolution, par leurs études sérieuses. Outre les manuscrits^ il y a à peu près 500 volumes imprimés , parmi lesquels on remarque les Pères de l'Église et d'autres grands ouvrages ecclésiastiques. Mais les moines ayant
* Voy. sur ce couvent la Vie monastiqiie dans l'EglisB oriet^ taie; 2e édit^ p. 158-163.
rhabitude de garder dans leurs cellules beaucoup de livres qui servent à leurs lectures , on ne peut se faire une idée exacte de leur bibliothèque.
Haghia-Lavra n'est point, comme les Taxiarques ou le Mégaspiléon , un centre de vie monastique. Je n'y trouvai que trente moines. En y comprenant les absents et les domestiques, on me dit que le personnel était de soixante individus. Les Taxiarques ont une renommée particulière d'instruction; le Mégaspiléon est cité pour son activité agricole et pour son hospitalité, qui s'est toujours exercée sans distinction de culte avec une bonhomie orientale. Haghia-Lavra doit uniquement son importance aux souvenirs ^'elle rappelle.
Je quittai le monastère à onze heures et demie , accompagnée par les moines jusqu'à l'entrée du couvent. En marchant vers le sud et descendant la chaîne des monts Aroaniens , j'arrivai à une charmante vallée, encadrée par des montagnes et couverte de champs de maïs. Je laissai de côté le village de Soudena , où naît le Ladon , dont les anciens plaçaient la source audessous, de Lycouria; puis j'arrivai au lit de
l'Aroanius , afQuent du Ladon , qui est souvent bordé de platanes couvrant ses ondes de leurs vastes rameaux. Tandis que je causais avec l'un des chorophylaques sur la difficulté de trouver quelques provisions , une de ces truites du Ladon, qui ne chantent plus à la manière des grives comme au temps de Pausanias , sauta de l'eau avec tant de force , que le chorophylaque parvint à la saisir. Cet exploit, qui me rappela la pêche du jeune Tobie , arrivait fort à propos. En approchant du joli village de Mazéika , je rencontrai un paysan qui marchait avec une chèvre attachée par une corde. Il consentit à me suivre jusqu'à la station, et à y laisser traire sa chèvre. A quatre heures on étendait mon tapis à côté de l'église de Mazéika, à l'ombre d'un plat4he et près d'une claire fontaine. La contrée est essentiellement arcadienne , puisque la ville de Glitos , dont les ruines se voient au fond d'une vallée , à une demi-lieue de Mazéika, faisait partie de l'ancienne Arcadie, quoiqu'elle ne soit pas aujourd'hui dans la nomarchie qui porte ce nom. Je crus donc le lieu propice aux distractions de la vie pastorale, et je voulus traire moi-même la chèvre attachée à un berceau de vigne. Tandis