PARTIE I. — LIVRE I
son domestique à l'appeler « maîUe » , il eût eu plus de mal à l'empêcher de le tutoyer.
Pour aller de Thèbes à Platée, on se dirige au sud vers le village moderne de Kokla, situé aux pieds du Cithéron. Après avoir passé TAsopus, on entre dans un pays agréablement accidenté par des collines; car, en Grèce, la plaine ne ressemble pas aux espaces monotones qu'on trouve dans la Beauce ou dans les Flandres, Les ruines de la ville immortalisée par la défaite des Perses sont au nord-^ouest du village de Kokla. On ne s'en approche pas sans émotion. Il existe des endroits qui appartiennent non-seulement à l'histoire d'un peuple, mais qui intéressent le genre humain tout entier. Platée est un de ces lieux que consacrent d'impérissables souvenirs. Le jour où la Grèce a vaincu le roi des rois, l'Europe a commencé d'exister. A côté de l'Asie, esclave et immuable, s'est placé le monde de la liberté, de la science et du progrès. Alors a pris naissance un ordre de choses complètement nouveau, que devait développer, dans la suite des siècles, la prédication de l'Évangile et la révolution française, tentative d'application à l'ordre social des principes de justice et de fra-
ternité annoncés au monde par le christianisme. Les champs de Marathon et de Platée sont donc la première étape de la voie douloureuse et glorieuse à la fois que poursuit à travers tant d'épreuves la noble postérité d'Adam.
On distingue encore très-bien l'enceinte de Platée et même plusieurs de ses tours. Au nord serpente la rivière Moloéis, au sud de l'acropole est une grotte; au sud-est coulait la source d'Actéon, fils de Cadmus, qui fut changé en cerf par Artémis. On sait que sa sœur Sémélé, mère de Dionysos (Bacchus) , ne fut pas plus heureuse dans ses relations avec les Olympiens. Au nord de l'acropole , un monceau de marbres indique la place du temple consacré à Héra. Je fis halte dans les ruines. La nature trouve le secret de répandre son éternelle poésie sur le sépulcre des peuples comme sur la tombe des individus. Une ronce avait entouré de ses rameaux capricieux le mur antique qui ombrageait mon tapis. Le serpolet parfumait l'air d'une odeur pénétrante, inconnue aux froides régions du nord. La source gazouillait auprès de moi, et son murmure se mêkit au babil de quelques Platéennes qui lavaient leur linge