‹ Excursions en Roumélie et en Morée (volume 2)Chapitre 49 sur 284 · PARTIE î. — LIVRE I · texte numérisé non relu

PARTIE î. — LIVRE I

perdre; qui va grandissant chaque jour, et qui menace, à Stamboul comme à Pékin, au Japon comme au Maroc, les derniers représentants de la barbarie asiatique et africaine. Attaquée dans TAsie centrale par la Russie; par l'Angleterre dans l'Asie méridionale; par la France en Afrique; par les peuples chrétiens dans l'Europe orientale, cette barbarie recule partout avec la poltronnerie farouche d'une bête fauve traquée dans son antre.

Ghéronée est la patrie de Plutarque , populaire historien des héros qui ont commencé cette grande transformation de l'humanité. Malheureusement il n'a pas eu d'héritiers, et les historiens ont cessé d'écrire quand les soldats n'ont pas déposé l'épée. L'Albanie n'a-t-elle pas produit'un guerrier auquel ses contemporains ont donné le nom même (Scanderbeg ou le prince Alexandre) du vainqueur de l'Asie? La Roumanie n'a-t-elle pas eu ses Mircéa , ses Étienne-le- Grand, ses Hunyad*, ses Michel-le-Brave? Les Ioniens n'ont-ils pas, à Modon, à Naupli, à Corfou , à Famagouste , à Nicosie , à Lépante , à

* L'origine roumaine de ce grand homme n'est plus contestée. Le sauveur de TEurope orientale était fils d'un boyard de Mircéa.

Candie, lutté glorieusement sous le noble étendard de Saint-Marc? On peut donc affirmer que la lutte contre les barbares n'a jamais cessé dans l'Europe orientale , pas plus dans les plaines de la <{ blanche Moscou» envahies par les Mongols que sur les bords du Danube menacés par les Ottomans. L'insurrection hellénique de 1821, on ne l'a pas assez compris , n'est qu'un épisode de cette lutte séculaire , qui est loin d'être terminée, puisque tant de millions de chrétiens n'ont pas encore brisé le joug de la barbajie. Les Canaris , les Botzaris , les Miaoulis , les Caraïskakis sont les continuateurs des Scanderbeg, des Élienne-le-Grand et des Hunyad.

Tandis que je me reposais à Chéronée, sous un auvent, tout près de moissonneurs occupés à battre bruyamment des gerbes de blé magnifiques , trois vieux pâtres s'approchèrent de moi. Bientôt leur langage me surprit; je prêtai attention à leur conversation, et ma satisfaction fut grande quand j'entendis la langue de ma terre natale, la langue de la tsara romanesca. Ces pâtres étaient Roumains ; je leur tendis la main, et ils me dirent qu'ils appartiennent à ces groupes très-compactes de la race latine dispersés au

delà du Danube, en Bulgarie, dans la Dobrodja, en Macédoine , parmi les populations slaves et helléniques. Les bergers qui causèrent avec moi à Chéronée apprirent avec joie que je suis née en Valaquie. Ils •m'interrogèrent avec curiosité sur leurs frères établis au delà du grand fleuve; ils manifestaient même quelque désir de les rejoindre. Mais réloignement les eflrayait. En outre, ils auraient voulu savoir quelles lois régissent le pays, et si ces lois leur offriraient toutes les garanties désirables. Ils ajoutèrent qu'en Grèce ils sont toujours regardés comme des étrangers, quoiqu'ils ne se souvinssent pas de l'époque où leurs ancêtres étaient arrivés dans ce pays. Aussi vivent -ils entre eux, dans la montagne, occupés de leurs troupeaux et se mêlant le moins possible au peuple, au milieu duquel îls se sont habitués à mener l'existence des nomades. Il est probable que le jour où les Principautés-Unies jouiront, après des révolutions fréquentes , d'un étal plus stable, comme elles ont d'immenses ressources que tant d'invasions n'ont pu épuiser, et un admirable territoire qui peut nourrir une population infiniment plus considérable , beaucoup de" ces Roumains transdanubiens se rap-

procheront de leurs compatriotes de la Valaquie et de la Moldavie. Peut-être même parmi ceux qui se trouvent au delà des Karpalhes, sous la domination autrichienne *, trouyeront - ils de nombreux imitateurs. •

A droite de Chéronée est le lit de THémon, rivière que reçoit le Céphise béotien qui se rend dans le lac Copaïs, mais qui paraît aboutir, près de l'ancienne Larymnae, à la mer d'Eubée. Chéronée, située au pied du mont Pétrarchos, n'a pas disparu tout entière. Le mur de l'acropole existe partout, et en quelques endroits il est conservé d'une manière étonnante. On y voit même les tours ; l'une d'elles a plusieurs mètres de hauteur. Du côté opposé, on aperçoit un contrefort à talus de plusieurs mètres d'élévation, à aSsises presque réguHères, dont la conservation est également remarquable. L'église bâtie dans l'acropole occupe assurément la place d'un temple antique. A quelque distance, un monceau de ruines montre qu'il existait là un édifice considérable. Au nord-est de l'acropole,

• M. Joanne, Guide en Europe y p. 460 , en porte le nombre à 8,040,616. Ce chiffre est exagéré; mais il est certain que l'Autriche a démembré la Roumanie.

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