PARTIE IV. — LIVRE II
qu'il faut en jouir sans perdre un seul moment : «Couronnons-nous de roses qui vont bientôt mourir!» La Grèce antique était, comme notre siècle , partagée entre ces deux écoles rivales et immortelles comme tout ce qui représente une tendance de Tespèce humaine. Les hommes de l'idéal et les hommes de la réalité , Pythagore et Thaïes , Platon et Aristote , Zenon et Épicure , s'y disputèrent constamment les intelligences. Le scepticisme, personnifié par les sophistes antérieurs à Socrate, puis par les Pyrrhonniens et enfin par les héritiers de l'Académie , grandit au milieu de discussions acharnées. Mais le règne du scepticisme est toujours passager, à cause de l'irrésistible besoin de croyances qu'éprouvent les multitudes, et le jour où il triompha , l'avénement du christianisme n'était pas éloigné.
Les lampes qu'on voit dans différents endroits du cimetière sur les tombeaux paraissent un symbole de foi profonde des Hellènes en l'immortalité de l'âme. Les anciens philosophes ou s'étaient prononcés pour la négative comme Aristote, ou, comme Platon, dans Y Apologie de So^ craie y pour une affirmation si timide qu'elle n'était guère faite pour décourager les Épicu-
riens et les sceptiques. Toute hésitation disparut pour longtemps, lorsque la société gréco-romaine accepta le dogme de la résurrection des morts , doctrine que les premiers chrétiens identifiaient avec l'immortalité de Tâme. C'est ainsi que les Hellènes rentrèrent dans la voie de leurs antiques traditions , plus précises sur ce point que celles des Hébreux au temps de la démocratie. En effet, il serait difficile de trouver dans le Pentateuque des textes aussi clairs que certains passages de V Odyssée. Si la Grèce a donné naissance à des adversaires de l'immortalité , en a-telle jamais eu de plus décidés que TÉpicurien qui parle dans l'Ëcclésiaste et que les Sadducéens , parti essentiellement sacerdotal , qui font à Jésus-Christ lui-même tant d'objections ironiques? Un des plus beaux résultats de la grande révolution morale qui commença sous le règne de Tibère, fut la création des établissements de charité. L'Église était primitivement la maison des pauvres * , où tout devait se rapporter à eux, où chacun se préoccupait ardemment de leurs intérêts , de leurs souffrances. Sans avoir con-
* Voy. le beau discours de Bossuet sur la dignité des pauvres dans l'Église, et Fleury , Mœurs des chrétiens.