PARTIE IV. — LIVRE III. 4M
précède les ténèbres ou celui qui précède la lumière. » Les existences qui avaient été mêlées au drame gigantesque de TEmpire éprouvèrentd'une manière particulière une inquiétude si facile à comprendre. Condamnées à vivre après Waterloo dans des conditions toutes différentes, dans un siècle bourgeois , industriel et prosaïque^ dans une période de progrès matériels, elles s'agitaient dans leur prison comme ces Titans foudroyés sur lesquels Jupiter avait entassé des montagnes. Par la finesse de son esprit, par sa prudence toujours éveillée, par la solidité de son jugement dans les choses ordinaires , la duchesse était fille d'une époque voltairienne ; par l'eiaUalion de ses idées , par son penchant invincible pour tout ce qui n'était point commun, elle se rattachait à ce mouvement remarquable qui a produit René , Adolphe , Obermann , Childe- Harold , Onéguine et tous ces héros excentriques et désenchantés qu'ont si bien peints Chateaubriand, B. Constant, Sénancour,Byron et Pouchkine. L'amour des nouveaux visages qu'on a remarqué chez elle a été si bien décrit par celui qui fut successivement l'ami de M^e de Charrière et de M™© de Staël, qu'on doit le regarder
comme le trait caractéristique de ces âmes où un fond incurable de scepticisme, résultat des premières impressions , empêche les meilleures affections de s'enraciner. C'est ainsi que les intelligences qui se regardent comme souverainement indépendantes, subissent, sans s'en douter, l'influence du milieu où elles se développent, et que tout esprit actif est un miroir plus ou moins fidèle des transformations d'une époque. La duchesse n'a paru une énigme en Orient que parce qu'elle était la personnification d'agitations et de sentiments auxquels les Orientaux sont généralement restés étrangers.
Du reste , la famille Skousé , qui possède maintenant la maison de la duchesse^ était loin de partager les préjugés répandus sur le compte de Mme de Plaisance. L'excellente M™e Skousé, qui l'a connue intimement, s'étonnait même de la facilité avec laquelle les mythes avaient formé autour de sa tête une auréole assez étrange. Cette dame qui, dans son enfance, avait vu, à Missolonghi, l'excentrique ami de Shelley, ne pouvait trouver dans la duchesse qu'un type relativement modeste de cette originalité qui résulte d'un mélange singulier de scepticisme et