PARTIE III. — LIVRE I
fut livrée aux égorgeurs , puis brûlée. Ce n'était pas assez. Le capudan-pacha ordonna l'assassinat avec une ruse véritablement asiatique et une exécrable prévoyance. Après avoir accordé une amnistie générale à tous ceux qui s'étaient réfu* giés dans les montagnes , il avait chargé les consuls des puissances chrétiennes de donner à ce décret miséricordieux toute la publicité possible. Une fois que cette population , hélas ! trop pacifique , fut complètement rassurée , les Turcs se livrèrent , avec une patience de tigre , au débordement des passions les plus féroces et les plus viles. Pendant quatre mois , cette île charmante, un des foyers de la civilisation orientale , fut livrée aux plus infâmes bourreaux, à des bêtes fauves qui n'avaient d'humain que le visage. Dieu me garde de remuer ce sang et cette fange ! Les chiffres sont, du reste, plus éloquents que toutes les réflexions. Vingt-trois mille habitants furent égorgés par les sicaires de Mahmoud ; quarante-sept mille furent vendus comme esclaves ; le reste chercha un refuge dans la Grèce insurgée. L'opulente Chios n'a pu se relever de ses ruines ; mais son martyre n'a pas été inutile à la Grèce , dont « elle a servi la cause par ses
1S6 ILES AR6IENNES.
malheurs. » La France , en contemplant le tableau de M. Eugène Delacroix (1824), sentit se réveiller en elle Tardeur qui avait autrefois animé les croisés quand Pierre-FErmite leur racontait les souflFrances des chrétiens de Terre-Sainte. L'Europe profondément touchée devait un jour répondre aux hécatombes de Constantinople , de Smyme , de Cypre , de Cos et de Chios , par le canon de Navarin.
Les insulaires n'attendirent pas la fin de la guerre pour venger Chios. Les canots de la flotte grecque s'occupèrent d'abord de sauver c les infortunés, qui, dit un témoin , le Français Jourdain , à travers mille dangers , malgré leurs blessures, parvenaient à se traîner jusqu'au rivage... qui en était couvert. > Une fois cette mission d'humanité accomplie, Miaoulis choisit deux capitaines, le Psariote Constantin Canaris et l'Hydriote George Pipinos, pour porter la flamme sur la flotte des bourreaux. Les brûlotiers étaient décidés à se faire sauter plutôt que de tomber, en cas d'échec , dans les mains de l'ennemi. Des hommes animés d'une pareille résolution sont invincibles. «Je brûlerai le pacha», avait dit Canaris à ses compagnons.