PARTIE III. — LIVRE II
vorer les chairs des morts de façon à ne leur laisser que les os. Les ministres du sombre empire ravalés à ces fonctions dignes des corbeaux font penser aux diables qui jouèrent des rôles aussi singuliers que leurs noms dans le procès qui se termina par l'atroce supplice d'Urbain Grandier — au siècle de Descartes , de Pascal et de Molière !
Milton a eu des idées plus élevées lorsque, prenant pour modèle le Prométhée d'Eschyle cloué sur le Caucase pour expier son opposition aux volontés de Jupiter, il a peint dans le Satan du Paradis perdu le génie du mal en lutte contre Jéhovah. Après lui, le caractère voluptueux que les légendes du moyen âge , inspirées par le type de Pan et des satyres , attribuent au chef de la milice des enfers , a été fort heureusement ennobli par l'ingénieux auteur d'Eloa. Mais la Grèce moderne n'a eu encore ni Milton ni Vigny. Aussi le peuple a-t-il conservé la plupart des opinions du moyen âge sur le prince des démons , qu'il nomme « cacos (le méchant) , anathématisménos (l'excommunié), ocymphorà (le malheur) , etc. » C'est à lui et à ses ministres qu'on aime à attribuer des désastres que la phy-
sique la plus élémentaire expliquerait admirablement. Heureusement l'encens , qui était déjà pour les anciens Hellènes , le parfum sacré par excellence , est' une panacée que les diables craignent autant que le démon Âsmodée, nommé par les rabbins « le feu de l'amour impur , » redoutait le foie de poisson grillé sur les charbons * , si l'on en croit la légende assez peu édifiante que les catholiques romains ont admise avec assez d'étourderie au nombre des livres saints , et qui a fom'ni à leurs théologiens tant d'histoires plus ou moins dignes des compagnons de Pan sur les succubes et les incubes. Si un Italien tel que Dante conserve dans la Divina commedia les anciennes divinités infernales de la Grèce , doit-on s'étonner que les traditions populaires des Hellènes en parlent avec une si remarquable clarté ? Les Mires , qui ont succédé aux Parques , jalouses comme les filles vieilles et laides, sont tellement disposées à tordre le cou de l'accouchée quand elles viennent enlever la fièvre de lait , qu'on a soin de ne pas laisser seule la jeune mère , qu'elles visitent le cinquième jour après la naissance de l'enfant.
* Voy. Tobie V, 3 et 6.