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L'EDUCATION ALLEMANDE

Les études ne sont pas tout : il resteà montrer l'action morale exercée par le maître sur l'élève. C'est là un point toujours difficile à bien marquer : ceux qui traitent ex professa de l'éducation sont amenés par leur sujet à exagérer l'influence qui revient aux précepteurs de la jeunesse. A côté du maître qui applique ses idées, il faut faire la part de ce qu'un philosophe a appelé les collaborateurs occultes : à savoir la famille, les camarades, les mœurs d'alentour, les opinions et les préjugés du temps, la littérature, le théâtre, les grands hommes du jour, la presse, la moralité des événements; sans compter qu'au maître lui-môme il faut faire une' part dont ordinairement il n'a pas conscience, celle de &on exemple. Mais si, en parlant d'un seul, il est déjà difficile de débrouiller cette matière, à plus forte raison quand il s'agit de toule une nation, où des courants datant^ de difîérenles époques,

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dus à des impulsions différentes, viennent se combattre et se mêler.

Disons d'abord ^u'il y a peu de peuples qui puissent présenter une littérature pédagogique aussi imposante par le nombre et par la valeur des ouvrages. A prendre les choses au fond, toute la haute littérature allemande est de caractère pédagogique. Il s'agissait pour les grands écrivains du xviii*' siècle, d'élever une nation, de la rendre digne de l'existence politique. Lessing, Eant, Herder, Schiller, ont traité des questions d'éducation ; Gœthe y a touché à sa manière, à bâtons rompus, dans ses romans, dans ses pièces de théâtre, et toujours demain de maître. Comme nous apprécions particulièrement ce qui nous est refusé soit par la nature, soit par les circonstances, toui5 les conseils sont tournés vers le savoir pratique, toutes les aspirations vers l'action. « La meilleure éducation, dit Gœthe, est celle du jeune Souliote, qu'à dix ans son père emmène avec lui sur la mer. Là il apprend à carguer les voiles, à gouverner la barque, à braver les vents et les flots. » — <« Comme s'il y avait trop d'énergie dans le monde, dit Jean-Paul^ il n'y a de récompenses que pour l'abstention. Les châtiments ne manquent pas pour imprimer la crainte de malfaire : mais où est l'enseignement, où sont les récompenses pour l'initiative et le

courage? On i\e contenle de les récompenser en paroles. Et pourtant un bras cassé guérit plus vite que la volonté brisée. Aucune force ne doit être atténuée dans l'homme : il faut seulement augmenter la force opposée. » — « Si vous apprivoisez trop le jeune homme, dit un autre écrivain, que lui restera-t-il d'audace et de courage? ce que l'éducation n'aura pu lui enlever! Un corps adroit et fort, un esprit hardi et entreprenant, conditions ordinaires de succès. »

Tel est le fonds commun des idées sur l'éducation, depuis quatre-vingts ans. Sur ce fonds se dessinent certains traits particuliers, que diverses écoles, en se succédant, y ont imprimés de manière .plus ou moins profonde.

L'un des plus caractéristiques est cette sorte de piété, nullement exclusive de l'orgueil, connue sous le nom de piétisme. Le fondateur de la secte des piétistes,. Francke (1663-1727), était lui-même un homme d'école. L'enseignement allemand en a été pénétré durant une période, et il n'en est pas dégagé à l'heure présente. Il ne faut pas oublier que le gymnase est une création de la Réforme. Encore aujourd'hui les leçons de religion, données par les professeurs ordinaires, y tiennent une place importante. A l'université, entre théologiens et étudiants en lettres ou en sciences il existe de fréquentes occa-

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siôns'de se voir et de se mêler; plus d'un théologien donne à renseignement la préférence sur le prêche et entre dans un gymnase comme professeur, sans que cette détermination entraîne un changement déflnitif de direction. Quand on consulte la liste des carrières auxquelles se destinent les élèves qui se présentent au certificat de maturité, on constate que les futurs théologiens y figurent en grand nombre. Cela va si loin que des leçons d'hébreu en vue de Texégèse biblique se trouvent encore sur le programme de certains gymnases.

Tout n'est pas mauvais dans ce mélapge. Plus de sérieux dans les esprits, plus d'honnêteté dans les mœurs, plus de goût pour les études désintéressées, plus de curiosité pour les recherches historiques, tels sont les avantages. Mais voici le revers de la médaille. C'est d'abord un tour particulier du caractère qu'il est assez difficile de définir, mais qu'on peut faire sentir par un exemple.

Un pédagogue renommé,. Dœderlein, raconte que pendant qu'il était à Schulpforta, où les distributions de prix étaient jusque-là inconnues, le directeur Ilgen assembla un jour tous les élèves, et avec une gravité plus grande que de coutume, et qui était voisine du chagrin, leur annonça qu'à l'avenir des prix seraient donnés.

« Il semble, ajouta-t-il, que la bonne réputation de notre maison soil en déclin, autrement Tadministration, dans sa sagesse, n'aurait pas trouvé nécessaire de stimuler votre ardeur par la promesse de récompenses, ce qui avait paru superflu autrefois. Redoublez donc de zèle, pour montrer que vous n'avez pas mérité, ou que vous ne voulez pas mériter dans l'avenir un avertissement qui, pour être donné sous une forme discrète, n'en est pas moins sensible. »

Nous avons ici une petite échappée de vue sur ce qu'on peut appeler le pharisaïsme pédagogique, ce Seigneur, je te remercie de ce que tu ne m'as pas tait semblable aux autres hommes! » Est-on arrivé à extirper le démon de l'orgueil? J'en doute. On Ta refoulé, on l'oblige de se replier à rintérieur de l'âme, mais il n'en est que plus solidement installé au fond de la place. Je n'en veux pour preuve que la violence de certaines explosions d'amour-propre, soit querelles d'étudiants, soit polémiques de savants..

L'intolérance est un autre fruit de cette éducation semi - dévote : ce n'est pas que les élèves des gymnases emportent avec eux à l'uni versité, en matière de foi, des convictions fort arrêtées. Un grand nombre, au contraire, professe sur ce point les opinions les plus avancées. Mais tout le monde sait qu'il y a une manière de

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sentir et de penser', qu'il y a des défiances et des antipathies qui survivent à leur cause , et que l'esprit peut changer de doctrine en gardant le pli qu'une première éducation lui a donné. La théologie protestante là où elle parle en maîtresse a le ton âpre. Une certaine mésestime pour ceux qui n'ont pas reçu les mômes leçons et qui sortent d'un autre milieu intellectuel reste au cœur de l'étudiant allemand, et cette impression une fois gravée dans l'esprit se maintient à travers la vie pour se traduire en hauteurs et en dédains, dont il semble que l'Allemand instruit ait une plus grande provision que le reste des hommes. A côté du courant religieux, règne depuis soixante-dix ans, et avec une force de plus en plus prédominante, le courant patriotique et national. La grandeur et l'unité politique de l'AUenaagne se sont préparées dans les écoles. Tout le monde connaît les périodes successives de cette histoire , qui commence avec le soulèvement contre Napoléon en 1813. Les professeurs, les étudiants y prirent part , avec un enthousiasme dont le souvenir est encore vivant. Ensuite, durant cinquante ans, dans les universités, dans les gymnases, à l'école primaire , par des associations, par des écrits, par des poésies, par des chants, les esprits furent remplis, les cœurs furent enflammés de l'idée de l'unité alleman(fe :

la politique atteignit cette seconde étape en 1866 et 1870. Nous assistons aujourd'hui au spectacle de l'Allemagne triomphante qui continue d'obéir aux mêmes inspirations et d'employer les mêmes moyens, soit qu'on ne puisse interrompre aisément les effets d'une impulsion donnée, soit qu'elle ne se considère pas conune arrivée au terme de ses efforts et de ses conquêtes.

Le passé de l'histoire germanique depuis les temps les plus reculés est présenté en une série de tableaux bien faits pour transporter de jeunes têtes. En France, nous dépeignons les premiers temps de notre histoire comme une époque de barbarie et de superstition ; il a fallu que le contact des Romains et des Grecs apportât une civi* lisation supérieure, et que le christianisme répandit des croyances plus élevées et une morale plus pure. Chez nos voisins, le temps où le Germain vivait librement dans ses immenses forêts et s'adonnait sans partage à ses deux occupations favorites, la guerre et la chasse, est présenté aux enfants comme une époque de force intacte et de noble indépendance. Le contact avec d'autres nations a plutôt compromis la pureté du sang et diminué l'énergie native. Si le christia-* nisme a eu le mérite d'ouvrir à la race allemande une ère nouvelle, on doit cependant regretter

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qu'il ait fait évanouir les vieilles épopées germamiques, avec leurs cycles de dieux et de héros, dont il ne reste que de rares fragments, et qu'il faut aujourd'hui reconstruire à grand' peine. Les historiens allemands se plaisent d'ailleurs & reconnaître que nulle race humaine n'était faite pour le christianisme comme la race teutonique: les Juifs, les Romains, les Grecs, quand ils ont reçu la religion nouvelle, étaient déjà des peuples usés ; mais Dieu avait choisi les Germains, dont les facultés étaient fortes et saines, pour en faire tout particulièrement les « porteurs », c'est-àdire en français les représentants et les promoteurs du christianisme. Ils lui ont donné la profondeur de pensée et de sentiment qui était en eux.

C'est ainsi que les premiers jours de l'histoire allemande sont présentés aux jeunes gens. La Germanie de Tacite fournit les principales couleurs du tableau. Le courage, la fidélité à la parole jurée, l'amour de la vérité, le respect des femmes, ^hospitalité, sont les traits qu'on vante surtout chez les aïeux, et si la soif de la vengeance et l'appétit du butin viennent s'y mêler parfois, il faut encore admirer la passion et Taudace qui éclatent dans ces défauts. On peut aisément se figurer l'enthousiasme que provoquent dans un esprit un peu vif ces images de fierté et d'indé-

pendance. Chaque homme libre vivait dans son enclos comme dans une forteresse : le plus beau jour était celui où, pour la première fois dans l'assemblée du peuple, le père remettait solennellement au jeune guerrier le bouclier et le javelot. J'ai retrouvé l'expression de ces sentiments jusque dans les compositions des jeunes Qlles. « La dernière guerre a prouvé, dit l'une d'elles, que la culture n'a pas encore tari la sève des vertus des ancêtres. » Les odes de Klopstock, où sont célébrés les antiques dieux de la Germanie, Wodan, Freya, Donar, et où la haine contre Rome éclate en cris sauvages, les opéras de Wagner, où Ton voit se mouvoir les figures de cette vieille cosmogonie, prêtent leur voix à ces sentiments. Je m'attarderais trop, si je montrais comment la suite de l'histoire est traitée dans le même esprit. L'invasion de Tempire romain par les barbares (ce qu'en Allemagne on appelle la migration des peuples), l'empire de Gharlemagne, les expéditions contre l'Italie avec Frédéric Barberousse comme figure principale, autant de grands souvenirs qu'on prend à tâche d'imprimer dans l'imagination de la jeunesse^ 11 ne faut

1 . Un livre de ce genre , mais dégagé des défauts que nous signalons, manquait jusqu'à présent à nos écoles primaires. Il vient heureusement d'en paraître un où les leçons qui ressortent de rhistoire de France sont rendues intelligibles et sensibles à

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