L EDUCATION ALLEMANDE
pas croire cependant qu'il y ait, comme chez nos romantiques français, grand déploiement de couleur locale, ou comme dans nos histoires à systèmes philosophiques, le goût des personnages
i élevés à Tétat de type. On s'attache surtout à
^ faire comprendre les sentiments d'une grande époque, à décrire les vues et les projets d'un personnage célèbre. L'exposition incline plus àl'analyse psychologique qu'au détail pittoresque, et elle est absolument dépourvue de visées humani-
> taires. Des réflexions qui peuvent paraître communes ou banales à un lecteur exercé, mais qui intéressent et dirigent l'intelligence de Tenfant, se mêlent au récit. Bien plus que dans nos livres
I français, l'intérêt personnel est la règle qui sert à juger les hommes et les actes.
Pour donner plus de corps à tout ce passé,
V comme pour familiariser les élèves avec les origines de la langue et de la littérature allemandes, on commence à lire dans les hautes classes des extraits d'Ulfllas, d'Gtfrit et surtout du poème des Nibelungen. Grâce à la liberté dont jouit le professeur, le gothique, le vieil et le moyen haut allemand, moins par ordonnance ministérielle
des enfants de 10 ans. Ce sont les Lectures patriotiques de J.^D. Lefrançais. — Sous ce pseudonyme se cache un jeune savant dont le nom est aussi connu à Londres et à Bombay qu'à Paris.
que par le rapide progrès des études germaniques, tendent à devenir des branches de l'enseignement secondaire. L'idée d'introduire ces textes dans les classes se fait déjà jour au dixhuitième siècle. Klopstock, en des vers enthousiastes, émettait le vœu' « que ceux qui sont encore enfants aujourd'hui reçoivent la précieuse leçon des hauts faits de Siegfried, de la fidélité de Chriemhilde. » Mais c'est surtout au temps des guerres de Napoléon que se propage l'idée de faire contrepoids à l'action du dehors au moyen de la vieille littérature nationale. « Ce qu'Homère est pour les Grecs, ce qu'Ossian est pour l'habitant des highlands, écrit un professeur en 1810, le chant des Nibelungen doit l'être pour l'Allemand, — après la Bible, le livre le plus cher et le meilleur, un bien commun de la nation. » Niebuhr, en 1812, demandait déjà une édition scolaire d'Ulfilas, du roi Alfred, d'Otfrit. « Il faudrait, ajoute-t-il, créer à l'université une chaire dans laquelle je voudrais asseoir les deux inséparables frères Grimm. » Aujourd'hui ces patriotes seraient satisfaits; le vieil allemand s'enseigne non seulement à l'université, mais au gymnase, à la realschule^ dans les institutions déjeunes filles. Je ne pense pas que cet enseignement soit bien approfondi; mais le peu qu'en apprennent les élèves suffit pour leur donner
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sur les origines de leur littérature et de leur idiome, des vues qui chez nous manquent encore même à des lettrés de profession. On apprend à considérer la langue sous un nouvel aspect, on observe les différences de dialecte, on aime et on respecte en eux les témoins des anciens temps, on recherche les intentions cachées dans certains tours à première vue inexplicables, on se fait davantage Técolier de Tusage au lieu de prétendre à le régenter. Je n'ai pas besoin d'ajouter combien leg figures des Nibelungen, que les enfants voient à travers la peinture emphatique de Kaulbach, popularisée par la gravure, sont faites pour saisir et pour enlever les esprits.
A ceux qui ne peuvent aborder directement les textes viennent s'offrir d'habiles rajeunissements, des traductions ou imitations en vers ou en prose. Ces publications à bon marché, faites souvent par de vrais savants et de vrais poètes, se trouVfent dans les mains de toute la jeunesse. Ainsi ce passé, qui était tellement mort au dixhuitième siècle que les premières éditions des poèmes allemands furent pour le monde savant autant de révélations, est redevenu vivant et populaire. Parmi tout ce que j'ai vu en ce genre, c'est là ce qui me paraît le plus digne d*être imité. Nos chansons de gestes, nos romans d'aventures, devraient rentrer dans les mains de nos enfants :
je les voudrais mis en prose, abrégés, la langue discrètement rajeunie, mais non privée de tout archaïsme, accompagnés des notes nécessaires et embellis par la gravure. Ce sera notre mythologie française : Roland, Huon de Bordeaux, prendront place à côté d*Hercule et de Persée. Il ne faut pas oublier que ces sortes de livres deviendraient aussi des lectures pour le peuple. Nos poèmes du moyen âge, remaniés et mis en prose, sont encore lus par les habitaiits des campagnes ; mais ils les possèdent en des textes grossiers et inintelligibles dont des papetiers se font les éditeurs. Il est temps qu'on entreprenne pour la littérature française du moyen âge le mômetravail que les Simrock et les Pfeiffer ont accompli pour les mêmes œuvres en Allemagne. Quelques pas ont déjà été faits dans cette voie ; mais le luxe de la typographie a rendu ces publications d'un prix inabordable. Ce sera là une œuvre vraiment populaire et un moyen de rejoindre le présent au passé qui ne saurait donner ombrage à aucun parti.
Le souvenir poétisé des temps anciens ne fait pas oublier aux maîtres de la jeunesse que le présent réclame aussi sa part d'attention ; il tient dans l'enseignement allemand une place considérable.
L'histoire contemporaine s'apprend deux fois :
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flg une fois en quatrième, une autre fois en prima.
Qt J'ai feuilleté les livres qu'on met entre les mains des élèves, et où les noms et les événements de la guerre de 1870 tiennent une place d^honneur.
t Une particularité de ces ouvrages m'a frappé. J'ai vu avec regret que les accusations portées contre la France au moment le plus ardent de la lutte de 1870 ont trouvé place dans des livres scolaires. Gomme on n'ajoute pas que ces griefs, fondés ou non, ont donné lieu à des représailles, la colère survit à la vengeance et se transmet aux générations nouvelles : j'ai compris alors comment le ressentiment peut augmenter avec l'instruction et, comment on a pu rencontrer en 1870 des hommes désireux de venger les humiliations de la confédération du Rhin et les exactions de Davout à Hambourg.
La lecture de tels écrits destinés à des enfants est pénible : ce qui la rend plus, déplaisante encore, c'est l'habitude de parsemer le récit d'expressions françaises citées textuellement dans une intention ironique. Auteurs et lecteurs arrivent par là à se persuader que les sentiments allemands sont autres que .ceux du reste du monde. On a ce spectacle singulier, que l'écrivain sur la môme page condamne notre goûtpour « la gloire » et flétrit les appétits de « revanche » qu'il nous attribue, ce qui ne Tempêche
pas de parler en même temps du Ruhm der deutschen Waffen, c'est-à-dire de la gloire des armées allemandes, et de la gereçhte Vergeltung qu'elles ont été chercher, c'est-à-dire de leur juste revanche. Ces écrivains se mêlent à nos querelles intérieures, et les médisances inventées par notre grande et petite presse pour dé considérer les hommes des partis contraires sont recueillies et trouvent place en des ouvrages sérieux. Dans un de ces livres où sont énumérés quantité d'hommes du temps présent, je n'ai vu qu'un seul Français qui ait obtenu une parole . d'estime; je me fais un plaisir de nommer celui dont le mérite a triomphé de tant de rancunes : c'est M. Ferdinand de Lesseps.
On voit que l'enseignement allemand prend soin d'armer l'élève non pas seulement pour le combat de la vie, mais pour la lutte historique des nations et des races. Ce genre.de leçon est entré si profondément dans les mœurs, qu'on se figure les leçons des écoles françaises faites sur le môme modèle. « Nous ne faussons pas l'histoire et la géographie, dit le professeur Palmer, comme on le fait de l'autre côté du Rhin, où l'on inculque à chaque enfant de la grande natioAS
1. C'est une opinion accréditée en Allemagne que les Français, quand ils parlent d'eux-mêmes, se désignent couramment comme « la grande nation ».
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comme un dogme sacré, comme une volonté divine méchamment méconnue par les hommes, que la frontière naturelle de la France est le Rhin *. » Ceux qui parlent ainsi connaissent mal notre instruction primaire, si réduite au strict nécessaire, et où avant 1867 l'histoire de France ne figurait point parmi les matières obligatoires. Dans les ouvrages d'histoire dont je parlais tout à l'heure, on met parmi les causes de la guerre de 1 870 « le désir des frontières naturelles entretenu par l'enseignement public jusque dans les écoles de village. » J'ai retrouvé la même accusation dans la grande publication de Tétat-major prussien. Telle est la puissance de l'enseignement allemand, que les erreurs, une fois qu'elles y ont pris place, sont plus difficiles à déraciner dans ce pays que nulle part ailleurs : comme elles sont transmises à tous les enfants, garçons et filles, et comme elles sont implantées dans le premier âge, elles tiennent au plus profond de l'esprit, et si quelqu'un se permet un doute, le fait contesté trouve aussitôt de toutes parts des garants non moins nombreux que convaincus.
« Nous n'avons rien à cacher», est une réponse qui m'a été faite plusieurs fois, quand je remerciais de l'hospitalité qu'on m'accordait dans un
l. Encyclopédie de Schmid, t. VI, p. 109.
établissement d'instruction. J'ai seulement compris la pleine signification de ce mot quand j'ai su ridée que se faisaient nos voisins de Tinstruction donnée à nos élèves.
Il y a pourtant un défaut que les historiens remarquent dans le caractère national, et dont ils ne craignent pas de lui faire hautement un reproche ": c'est l'excès de sa modestie. Les maîtres de la jeunesse ne cessent pas de lui répéter que les Allemands ne se rendent pas justice à eux-mêmes, et que par un étrange oubli de leur propre val^ur, ils sont portés à s'exagérer le mérite des autres peuples. Plus d'une fois il leur est déjà arrivé de renoncer à leurs vertus natives pour prendre les modes et les vices du dehors : c'est la modestie qui les a poussés à ces regrettables faiblesses. Déjà Klopstock, dans une de ses odes adressée à la nation allemande, sest écrié : « Jamais peuple ne fut juste envers l'étranger comme toi. Ne sois pas trop juste ! Ils ne pensent pas assez noblement pour comprendre combien ton défaut est beau ! »
A la puissance de l'enseignement, vient se joindre celui des souvenirs de la vie de collège. Le gymnase allemand a ses fêtes patriotiques, parmi lesquelles figurait autrefois l'anniversaire de la bataille de Leipzig, qui est remplacé aujourd'hui par la fête de Sedan. Des discours, des
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récils, des chants servent à rafraîchir tous les ans le souvenir de cette bataille; la joie de la journée est rehaussée par des promenades, des exercices gymnastiques et des jeux. Je regrette, pour ma part, cette mise en scène, et en la regrettant, je me mets au point de vue allemand. C'est toujours une chose dangereuse de jeter dans de jeunes cœurs les germes de la haine : on ne sail qui récoltera la moi&;son.
Un autre caractère, qui remonte également assez haut dans le passé, mais qui a persisté jusqu'à ces dernières années, et qui, sous une forme rajeunie et modifiée, dure encore, c'est un certain mysticisme porté dans l'appréciation de tout ce qui touche aux affaires et aux destinées de l'Allemagne. L'État n'est pas la résultante des volontés individuelles : c'est un produit de l'histoire, c'est un organisme qui a sa fin et ses lois particulières,, et que les hommes d'aujourd'hui, s'il était détruit, seraient incapables de recomposer. Il est si peu la somme des individus, que sans l'État l'individu ne serait rien. Nous reconnaissons les théories qui ont été représentées chez nous par de Bonald et de Maîstre. C'est la doctrine généralement enseignée : l'Allemand, qui exerce sa critique sur la constitution des peuples voisins, se résigne volontiers à voir un
mystère dans Torigine et les droits de son propre gouvernement*.
A cette opinion sur l'État, se joignent des vues non moins particulières sur la mission de la race allemande. Dans la phraséologie de l'école panthéiste^ le$ grandes races sont les formes différentes sous lesquelles se révèle la pensée de Dieu. Le devoir de l'individu et des petits groupes est de se subordonner à la race. « Il faut, écrit le professeur Thilo*, éveiller chez l'enfant une satisfaction consciente d'appartenir à la nation allemande et non à aucune autre; il doit placer son bonheur dans l'idée de vivre selon le modèle de ses nobles devanciers ; il doit se proposer de ne point dégénérer d'une race qui a affirmé son droit devant Dieu et devant le monde. » Tandis que notre philosophie du xviip siècle aimait à écarter les circonstances extérieures et fortuites, telles que langue, tradition, coutumes, pour chercher l'homme sous la diversité des types, la philosophie nouvelle s'arrête avec complaisance sur ces différences qui doivent faire la loi à l'homme et décider de sa vie. Les encyclopédistes concluaient à l'égalité de tous les hom-
1. Voir par exemple David Strauss^ Vancienne foi et la noi^ veUe,
2. Directeur d'une école normale à Berlin, auleur de nombreux écrits, mort en 1870.
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mes, c'est Tinégalité qui est la conclusion de la oouvelle doctrine. Toutes les races ne se sont pas affirmées, devant Dieu et dans l'histoire, au môme degré, elles n'ont donc pas le môme droit à revendiquer l'autorité sur l'individu. Il est curieux de voir comment le mépris des nationalités peut s'allier dans le même homme à la glorification du principe des nationalités. « Le peuple, dit encore le professeur Thilo, a le droit de voir garantie l'identité de son essence ; proprium est carum, même à des Polonais! »
Ces principes contiennent d'avance la justification de toutes les conquêtes. Il faut ajouter que cette philosophie de l'histoire, qui se serait peut-être démodée à la longue, s'est colorée en dernier lieu des idées de Darwin, et qu'à la notion de la mission historique des races, est venu se mêler le principe de la lutte pour l'existence. La conclusion, du reste, est la même. Les espèce* intermédiaires, les races imparfaitement armées sont destinées à se subordonner ou à disparaître. Le peuple le plus prolifique, le plus entreprenant, le plus énergique suit les ordres de la nature et en exécute les immuables lois.
Je ne veux pas dire que ces maximes n'aient point trouvé de contradicteurs. On a entendu, on entend encore, en Allemagne, des voix généreuses rappeler les idées de solidarité humaine.
Hais si Ton songe que la loi du plus fort est enseignée dans un pays militaire et aristocratique, où il ne faut pas aller loin pour trouver les marques de la conquête et les preuves de l'inégalité, et qu'elle a été récemment consacrée par les succès les plus éclatants, on croira sans peine que ces principes, aux yeux du plus grand nombre, paraissent plus convaincants et plus pratiques que « les effusions sentimentales de la philosophie du xviii» siècle et les abstractions du rationalisme français. »
Tels sont (autant qu'il est possible d'être exact et complet en un pareil sujet) les principaux courants d'idées qui font sentir leur influence sur l'éducation publique allemande. Mais ce qui mérite notre attention au moins autant que ces formes changeantes, c'est le fonds permanent et invariable de l'éducation, lequel consiste, comme je l'ai dit, dans le développement, en vue de l'action, de toutes lès énergies morales et physiques. Ceci deviendra encore plus clair par le chapitre suivant.
Notre éducation française est restée, en dépit de l'infusion militaire que le premier Empire lui a fait subir, une éducation de clercs. L'Université n'est pas ennemie sans doute des exercices du corps,. Mais elle en laisse le soin à d'autres, et nos professeurs de philosophie, de latin, d'histoire ou de mathématiques ont de la peine à voir . un collègue dans l'ancien sous-officier qui, à certains jours, durant les heures de récréation, vient montrer aux élèves quelques tours de trapèze.
En Allemagne, la gymnastique fait. partie intégrante des études. Les élèves ne sont pas divisés d'après leur force physique : l'unité de la classe reste maintenue aux barres parallèles et au portique. Les heures des leçons ne sont pas prises sur les récréations : elles figurent au tableau des occupations de la semaine; ce jour-là, on réduit rétendue des devoirs écrits. Personne, sauf attestation expresse du médecin, n'en est dispensé. Sur le certificat que les élèves emportent du col-
lége, et où se trouve marquée leur force dans les différentes facultés, la gymnastique n'est pas oubliée, et elle est môme mentionnée sur le diplôme de maturité. Op tâche d'avoir pour maître un des professeurs ordinaires, soit littéraires, soit scientifiques, de la niaison : j'ai vu les exercices dirigés, non sans habileté, par le môme homme qui venait d'expliquer devant moi la guerre de Jugurtha. L'alliance entre la gymnastique et le latin n'a rien d'insolite : mais c'est surtout avec le vieux haut allemand qu'elle a une afQnité élective dont le secret doit ôtre cherché dans l'idée patriotique attachée à l'une et à l'autre occupation. Celui qui chez nos voisins passe pour le père de la gymnastique, et dont le nom est toujours prononcé avec enthousiasme, F. L. Jahn, était un philologue germaniste. Un autre savant, qui a donné une édition d'Uirilas,etqui est mort professeur de littérature allemande à l'université de Berlin, Massmann, a été directeur supérieur de la gymnastique, d'abord en Bavière, plus tard en Prusse.
A l'université de Leipzig, j'ai entendu le professeur et humaniste Masius consacrer aux exercices du corps deux leçons de son cours d'histoire de la pédagogie. Après avoir donné la définition philosophique de la force et de l'adresse, il classait les divers exercices, montrait la
différence qui existe entre la gymnastique des Grecs, celle du moyen âge et celle des modernes, expliquait ce qu'étaient le javelot et le disque, la course et la lutte, le saut libre et le saut avec haltères. Si Ton était surpris d'entendre ces définitions dans la bouche d'un savant qui, de sa personne, ne semblait avoir rien d'athlétique, on réprimait bientôt de trop faciles plaisanteries en songeant que le cours était fait devant quatre- -vingts jeunes gens se destinant tous à l'enseignement. Le professeur développait cette pensée que les exercices du corps ne doivent pas être la spécialité de quelques-uns, mais que chacun, selon ses moyens, doit cultiver et perfectioHner ses aptitudes physiques, de manière à en tirer le meilleur parti, et qu'il convient aux maîtres de la jeunesse, de donner l'exemple : il rappelait le lien qui existe entre la force et certaines vertus, telles que le courage, la modération, la sincérité. Après avoir cité quelques passages caractéristiques de Platon, passant aux temps niodernes, il déclarait que chaque école primaire doit être pourvue de sa gymnastique et il protestait contre l'abandon où cet art est encore livré dans les campagnes. Il le réclamait également pour les jeunes filles et pour les garçons, condamnant la grâce qui n'est pas la compagne de la santé et de la force.
Puisque j'en suis sur ce point Je dirai que la gymnastique pratiquée outre-Rhin n'est pas exactement semblable à la nôtre. Un des caractères qui la distinguent, c'est l'importance donnée aux mouvements d'ensemble, aux évolutions par compagnies et par sections. Une quarantaine d'enfants, sous la direction d'un maître qui donne ses commandements à demi-voix et presque à voix basse afin de mieux tenir l'attention en éveil, s'habituent à marcher au pas en changeant instantanément de vitesse ou de cadence, se forment et se reforment sur deux, sur quatre, sur huit, sur seize de front, font volte-face ou conversion à droite ou à gauche, suivent les côtés opposés de la salle pour se rejoindre au milieu et pour se quitter de nouveau, sans perdre la mesure ni se tromper de direction : cela rappelle un peu les exercices de carrousel.
C'est le Suisse Adolphe Spiess qui a inventé ou perfectionné cette gymnastique, connue en Allemagne sous le nom de Ordnungs-ûbungen^ et que nous pourrions appeler en français .« exercices de mouvement » par opposition aux « exercices de force ». Faisant heureusement diversion au travail assis, obligeant les enfants à la présence d'esprit, les habituant à écouter et à se décider sur l'instant, ce genre d'exercice a l'avantage d'occuper simultanément toute une classe, sans.
ces intervalles d'inaction trop fréquents qui rendent l'autre gymnastique un peu languissante ou dissipée. Spiess, qui était surtout un éducateur, voulait que la gaieté animât ses marches et contre-marches, et il a composé, pour accompagner les évolutions, de vives et aimables chansons.
Ce que j'ai vu de plus parfait en ce genre a été exécuté devant mes yeux à Interlaken, en Suisse, par deâ jeunes filles de dix à quatorze ans. Comme je demandais au maître de gymnastique, qui était en môme temps le directeur de l'école, de voir quelques évolutions de Spiess, il se concerta rapidement avec les vingt élèves qui prenaient leur leçon, a Nous répéterons le chœur de l'an dernier. » On repassa de vive voix les mouvements à exécuter. Puis les vingt élèves se divisèrent en quatre sections, qui. Tune après l'autre et ensemble, exécutèrent des marches à moitié dansées, et accompagnées de chant. Les jeunes filles maniaient en même temps au-dessus de leur tête, dewnt ou derrière leur cou, des barres de fer d'un poids proportionné à leurs forces. Comme dans les quadrillages de Frœbel le dessin le plus compliqué en apparence n'est que le groupement d'un petit nombre de figures très simples et toujours les mêmes, ou comme dans un canon les voix partent successivement en ré-
pétant toujours le même air, qui semble se renouveler par la diversité de Taccompagnement, ce chœur se conaposait de quatre strophes chantées et marchées, que chaque section reproduisait à son tour. C'est là la vraie gymnastique de jeunes filles, et non les barres parallèles ou la corde à nœuds , qui ne servent qu'à rendre les mouvements saccadés et le corps anguleux K
Les connaissances qu'on exige des maîtres de gymnastique sont assez variées ; il doit connaître rhistoire de son art, la place qu'il occupe dans l'éducation, l'influence qu'il peut et doit avoir sur le moral de l'enfant. On demande en môme temps des notions de physiologie et d'anatomie. Des séminaires pour la gymnastique sont établis à Berlin, Dresde, Stuttgart, Karlsruhe : plus d'un latiniste ou mathématicien, déjà placé comme professeur dans un collège, y va, muni d'un congé
1 . Je vois de mes fenêtres la cour d'une école où les élèves chantent deux fois par semaine, en étendant alternativement le bras droit et le bras gauche, ou en levant et baissant la tête :
Paissante gymnastique aux effets salutaires^ Rien ne peut remplacer tes utiles leçons, (bis)
Protectrice de la faiblesse
Et délassement pour le corps,
De la santé, de la sagesse {bis)
Tu donnes le fécond trésor.
C'est un premier pas : il ne faut pas décourager les débutants.- Mais comme mouvement et comme poésie nous espérons qu'on trouvera mieux.
de six mois avec traitement, prendre son brevet de maître de gymnastique.
Même pour les exercices de force, on s'attache à obtenir un ensemble qui les fait ressembler jusqu'à un certain point à des manœuvres militaires. J'ai vu trente jeunes gens monter simultanément à trente perches symétriquement disposées les unes auprès des autres. Le saut, la course, le pas de géant, sont organisés de manière à permettre à plusieurs de se lancer au môme instant. Il m'a semblé que, comme dans tout l'enseignement allemand, on s'attachait plus à obtenir une bonne moyenne qu'à former quelques sujets d'élite. C'est le danger où nous inclinons en France, de trop viser à la perfection, de cultiver le talent là où il se montre et d'abandonner la médiocrité à elle-même : on arrive ainsi à des résultats partiels qui sont pris comme donnant le niveau général et qui font illusion sur l'ensemble.
Naturellement il faut pour ces exercices des installations assez larges. A Berlin, la Turnhalle, élevée aux frais de la ville, a coûté 120 000 tha- 1ers (450 000 francs). Elle mesure 150 pieds de long sur 75 de large et fournit une place à couvert pour 400 gymnastes : un grand préau pour les exercices en plein air se trouve auprès de l'édifice. Des établissements pareils ont été créés
à Dresde, Leipzig, Stuttgart, Hanovre^ Darmstadt. Non seulement les écoles de jeunes gens ou de jeunes filles viennent, à certaines heures, prendre possession de la Tumhalle^ mais des sociétés privées ont rautorisation d'utiliser les salles et les appareils. Je cherche vainement ce que la ville de Paris peut montrer jusqu'à présent en ce genre.
Quoique la gymnastique ait un aspect plus militaire que chez nous, on ne va pas cependant jusqu'à remettre entre les mains des enfants un fusil et une baïonnette. Le métier de soldat est regardé comme chose trop, sérieuse pour y toucher en manière de jeu. Pourvu que les jeunes gens apportent au régiment un corps souple et vigoureux, l'oreille* faite au commandement, l'habitude des évolutions, l'esprit de discipline, on pense que c'est assez, et qu'il faudra peu de temps pour les connaissances techniques.
Cette sorte de préparation du métier militaire est ancienne : « Les exercices gymnastiques, dit une ordonnance du 2 octobre 1854, auront pour objet de fortifier et d'assouplir le corps ; mais en même temps ils devront tendre à développer le sang-froid, la possession de soi-même, le courage, ainsi qu'à donner des habitudes de précision, de subordination et d'obéissance. En employant avec intelligence la méthode de Ling
et de Spiess, les maîtres apprendront à organiser les jeux de la jeunesse, et ils contribueront pour leur part à développer les aptitudes d'un peuple militaire et courageux *.»
D'autres prescriptions nç sont pas moins dignes d'attention. On fait remarquer que la gymnastique ne doit pas avoir dans les écoles de campagne le même aspect que dans les villes.
La force de résistance, le paysan la possède déjà: ce qu'il lui faut donner, c'est l'élan, c'est la vitesse, c'est l'élasticité. On doit éviter à la campagne les exercices dont l'utilité ne serait pas comprise et qui feraient l'impression de tours d'acrobate. Le saut avec ou sans perche, le passage sur une poutre, l'escalade, la course prolongée, seront ici à leur place.
Il est fréquent d'entendre nommer la gymnastique un art national, un art allemand; jusqu'à ces dernières années, être un tumer (tel est le nom donné au gymnaste) et être un patriote, cela revenait à peu près au même. Quelques explications à ce sujet sont nécessaires.
De l'autre côté du Rhin, comme chez nous, les exercices du corps ont été pendant longtemps le privilège de la seule noblesse. Ils tenaient peu de place dans l'éducation de la classe
1. La méthode de Ling est d'origine suédoise : elle a surtout en vue la bonne influence hygiénique des «xerciceg.
moyenne. C'est vers le dernier tiers du xviii» siècle, sous rinfluence des idées de VÉmilej que Ton commença d'accorder plus d'attention au développement des aptitudes physiques.
Les deux hommes qui ont le plus fait en ce sens sont Gutsmuths et Yieth, tous deux admirateurs de Jean-Jacques. Gutsmuths, dans sa pension de Schnepfenthal , créa la première gymnastique allemande, qu'il dirigea pendant plus de cinquante ans. Il publia en 1793 la première édition de sa Gymnastique pour la jeunesse^ qui fut plusieurs fois rééditée, et qui fut traduite en français, en anglais, en danois. Yieth donna en 1794, sous le titre Encyclopédie des exercices du corps, un ouvrage qui est encore utilement consulté aujourd'hui, et où il s'attache surtout à exposer la partie théorique de l'art. Mais, quel qye soit le mérite de ces deux hommes, c'est à un autre qu'on rapporte en Allemagne l'honneur d'avoir été le père de la gymnastique.
F.-L. Jahn a raconté lui-même cette histoire. Pendant le printemps de l'année 1810, étant alors professeur dans un collège à Berlin, il avait l'habitude, aux après-midi du mercredi et du samedi, de se promener avec quelques-uns de ses écoliers à travers les champs et les bois. Le nombre des écoliers s'accrut insensiblement :
prê-
ïTiîij on organisa des jeux, des luttes. Bientôt il y eut îA' foule ; il est vrai que, l'hiver arrivé, la troupe se afc réduisit; mais un noyau tint bon et, au prin- [1161 temps de 1811, on établit une gymnastique dans Q (î une plaine aux environs de Berlin, appelée la ai; Hasenheide K Maître et écoliers étaient également jaDv ignorants : mais on s'exerça, on lut durant l'hiver les œuvres de Gutsmuths et de Vieth, en sorte qu'au printemps suivant Jahn et son élève Eiselen purent déjà servir de moniteurs aux autres. On inventait les tours, on imaginait les [uîj appareils : ce fut une découverte en commun. li Dès le commencement, dit Jahn, il y eut beau- /t [ coup d'esprit public, de patriotisme, de persévère rance et d'abnégation. Pendant l'été de 1812, la ill foule^ des gymnastes fut grande : c'étaient les lé' mêmes gens qui à l'université étudiaient la philosophie avec Fichte et Schleiermacher, le vieil allemand avec Von der Hagen. Le 3 février 1813, à l'appel du roi, tout le monde entra en campagne.
Le mérite de Jahn n'est pas seulement d'avoir organisé, dans une intention facile à deviner, des exercices destinés à être le prélude de la guerre, et d'avoir ainsi associé le souvenir delà gymnastique aux idées d'indépendance nationale : il a