L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE SPÉCIAL
Avec sa bourgeoisie intelligente et riche, la France, ce semble, commerçante et industrielle comme elle Test depuis longtemps, a dû sentir de bonne heure le besoin d'un enseignement pratique, moins long, moins abstrait, moins éloigné de nous que celui des langues anciennes. Et en effet, Rabelais, Montaigne raillent les latineurs de collège. « C'est un bel et grand agencement sans doute que le grec et le latin, dit Fauteur des Essais^ mais on Tacheté trop cher... Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme espèces sous un genre, c'est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bon biais. Somme, je veux que ce soit le livre de mon écolier. »
Mais il faut prendre garde de tomber dans une confusion. Il y a ici encore autre chose qu'une question didactique. Le point capital est de savoir si ces écrivains songeaient à appeler aux bienfaits de instruction des parties de la population jusqu'où elle ne descendait point. Dès qu'on prend les choses de cette façon, il faut bien convenir que les noms de Rabelais et de Montaigne ne sont plus à leur place. On ne saurait leur reprocher de n'avoir point devancé leur temps : mais il est certain qu'ils ne songent qu'au petit nombre. Rabelais traite de l'éducation du prince, et Montaigne de celle du gentilhomme.
Sans remonter si haut, il semble que dans le même temps où cet enseignement s'est fondé en Allemagne, c'est-à-dire au milieu du xviii* siècle, il aurait dû commencer aussi en France. Les conjonctures étaient favorables. En 1763, après la publication de VÉmile, après l'expulsion des jésuites, les questions d'éducation excitaient l'intérêt général. Les parlements semblèrent vouloir prendre la direction du mouvement. Le président au parlement de Paris, Rolland d'Erceville, en divers écrits, faisait la critique des collèges, et présentait le plan d'une sorte d'uni vei site polytechnique qui, selon lui, devait les remplacer. « lia première difficulté qui se présente à mon
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esprit porte sur les bornes et. sur runiformîté du plan que Tuniversité a exposé. J'y vois tous les jeunes gens entrer dans la même carrière, suivre le même cours de classes dans le même nombre d'années, et dans un espace étroit tendre tous au. même genre et au même degré de connaissances, et cependant, parmi les jeunes gens réunis dans le même collège, j'en vois de différentes conditions quî doivent remplir des emplois différents, et dont la destinée doit être aussi variée que leur fortune... Les écoles publiques ne sontelles destinées qu'à former des ecclésiastiques, des . magistrats, des médecins et des gens de lettres? Les militaires, les marins, les commerçants, les artistes, sont-ils indignes de l'attention du gouvernement, et, parce que les lettres ne peuvent se soutenir sans l'étude des langues . anciennes, cetle étude doit-elle être l'unique occupation d'un peuple instruit et éclairé?... »
On trouverait dans les écrits du président Rolland beaucoup de pçiges conçues dans le même sens; mais on se tromperait si l'on voyait en lui un partisan de la diffusion de l'instruction. 11 approuve au contraire le vœu formé par l'université de Bordeaux en 1748, laquelle s'élevait contre la multiplicité des maisons d'instruction publique, « parce qu'il est à craindre que le trop grand nombre d'étudiants ne dépeuple les cam-
pagnes et ne nuise aux arts et à l'agriculture ». Cette même idée, qu*il faut prendre garde à la trop grande extension de Tinstruction, se retrouye dans ÏEssai d'éducation nationale publié dans le même temps par le procureur général au parlement de Bretagne, La Ghalotais. c Par exemple, dit-il, on demande s'il y a trop ou trop peu de collèges en France. La résolution de cette question dépend de savoir s'il y a assez de laboureurs, assez de soldats... Il n'y a jamais eu tant d'étudiants dans un royaume où tout le monde se plaint tie la dépopulation : le peuple même Veut étudier; des laboureurs, des artisans en-r voient leurs enfants dans les collèges des petites villes, où il en coûte peu pour vivre... Les frères de la doctrine chrétienne, qu'on appelle ignorantins^ sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui n'eussent dû apprendre qu'à dessiner et à manier le rabot et la lime, mais qui ne le veulent plus faire... Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au delà de son triste métier ne s'en acquittera jamais avec courage et patience ^ » Un autre
1. Le livre de La Chalotais contient d'aillears d'excellentes parties, et notamment sur l'histoire et sur la critique il présente des pages d^une pénétration et d'une profondeur remarquables.
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livre sur ks mêmes questions fut publié par Tavocat général au parlement de Bourgogner Guyton de Morvau. Dans son Mémoire sur Védvrcation publique^ il s'occupe surtout de questions [pratiques : il est partisan de l'enseignement laïque, de Tinternat, des grands collèges. Lui aussi, il songe à restreindre le nombre des étudiants. Il ne va pas Jusqu'à demander l'abolition des cours gratuits, mais il propose de supprimer la plus basse classe, celle qu'on appelle la sixième, dans tous les collèges des petites villes ^ On rendra de cette façon la première éducation plus coûteuse, et l'on forcera les enfants des artisans et des laboureurs à se livrer tout de suite à des travaux plus conformes à leur état.
On a vu souvent depuis se reproduire les mêmes craintes. Je les retrouve par exemple cbez les ministres du roi Charles X, à la veille de la révolution de 1830. Ils représentent au comte de Guernon-Ranville, chargé alors du ministère de Tinstruction publique, «les dangers d'une instruction qui ne sert qu'à éveiller des sentiments d'ambition et le dégoût des travaux obscurs du cultivateur et de l'artisan*». C'est ainsi que les maux s'appellent et s'engendrent l'un l'autre. Le même