AVANT-PROPOS
et d'exceUenls eôtés, dont une pratique prolon- j
gée permettra de recueillir les avantages.: au. j
contraire, d'un nouveau changement l'Université n'aurait que les difticultés et le trouble; les générations qu'elle doit élever n'en auraient que les inconvéni^its et les périls.
Mais l'obéissance qu'on attend du corps enseignaat est une obéissance raisonnable. La réflexion, le désir du mieux, l'étude du passé, l'obs^valion des peuples voisias n'excluent eii, rien la consciencieuse exécution de la fâche quotidienne : on peut même dire que tout cela est/^ nécessaire pour la bien remplir. La stabilité n'est pas inoompatible avec une discussion sérieuse et indépendante : c'est après les longs repos, où aucune opinion libre n'a provoqué les échanges d'idées et les recherches, que les nouveautés hasardées, qui prennent les espHis au dépourvu, ont le plus de chance de s'imposer.
On verra ici le tableau d'un enseignement qui s'éloigne notablement du nôtre. Je connais la différence des deux pays : je sais les rapports qui e>çistent entre l'état social et politique d'une nation et son système d'instruction. Beaucoup de choses, excellentes en Allemagne, ne conviendraient pas à la France. Il en est d autres pour lesquelles nous avons la supériorité, et que l'Allemagne, à liheure actuelle, s'applique avec plus
OU moins de succès à imiter. Tout n'est donc pas proposé en modèle : je veux surtout fournir à mes lecteurs le moyen de se former eux-mêmes leur jugement, qui ne sera peut-être pas toujours d'accord avec le mien.
Ces explications une fois données, ces réserves une fois faites, je me dispenserai d'y revenir et de les renouveler à tout instant. Je donnerai fldèlement mes impressions, telles que je les ai ressenties sur le moment. Je ne croirai pas qu'il me soit interdit, chemin faisant, de faire des retours sur la France : j'y reviendrai, au contraire, fréquemment, et j'en parlerai avec la franchise que je me suis une fois pour toutes imposée pour loi.
L'enseignement secondaire allemand comprend deux établissements distincts: le gymnase, qui donne l'instruction classique, et la realschule, qui répond à notre enseignement secondaire spécial. Je commencerai par le gymnase.
Simplicité du plan. ~ L'externat. — Les gymnases à internat. — Le directeur. — Le Conseil des professeurs. — Moyens de stimuler le travail.
Par son nom d*origine grecque, le gymnase nous reporte à l'époque de la Renaissance. Ce nom fut adopté pour la première fois en 1538, à Strasbourg, par le célèbre humaniste Jean Sturm, qui le donna à un collège devenu fameux sous sa direction. De là, la dénomination se répandit au loin, en même temps que la Réforme. Nous laisserons de côté pour le moment cette histoire, sauf à y re\'enir plus tard, et nous examinerons le gymnase allemand , tel qu'il est aujourd'hui constitué. Il se compose de neuf classes , dont nous faisons suivre les noms, en mettant en regard la classe française équivalente *.
' Sexta^ Huitième.
I Quinta, Septième.
1. Cette correspondance se rapporte au temps où nos élèves commençaient le latin en huitième, le grec en sixième. Elle ne serait plus exacte aujourd'hui.
Quarta, Sixième.
Unter-tertia, Cinquième.
Ober-tertiay Quatrième.
Unter-secunda^ Troisième.
Ober-secimda, Seconde.
Unter-prima, Rhétorique.
Ober-prima, Philosophie.
Prévenons toutde suite un malentendu auquel pourraient donner lieu les noms des classes supérieures. Il ne s'agit pas d'une répartition en élèves forts et faibles, encore moins d'une bifurcation des études. Les mêmes élèves, après éire restés un an en unter-tertia, montent en obertertia pour y rester un an, et ainsi de suite. Ces dénominations viennent d'une époque où l'insuffisance des ressources obligeait de réduire le nombre des maîtres à six. En ce temps-là, dans chacune des trois classes supérieures, les élèves restaient deux ans sous les mômes maîtres.
Pourépargner au lecteur la peine de recourir chaque fois à cette concordance, je me servirai par la suite des termes français, disant par exemple sixième au lieu de quarta, ou troisième au Hen de unter-secunda.
Dès la première année, le latin est enseigné. A l'entrée du gymnase est placée une double barrière : une limite d'âge et un examen. Il s'agit.
bien entendu > d'une limite d'âge minima *. Le gynmase ne doit recevoir aucun élève qui n'ait dix ans révolus. Cette prescription paraît être exactement suivie : j'ai vérifié l'âge des élèves à leur sortie, et j'ai constaté qu'ils ont, sauf de rares exceptions, de dix-neuf à vingt ans. L'examen d'entrée porte sur les matières de l'enseignement primaire. Le maître de chaque classe a d'ailleurs le droit incontesté de renvoyer à toute époque de l'année l'élève qui n'est pas en état de suivre ses leçons.
La série des classes se continue régulièrement, depuis la plus petite classe jusqu'à la plus haute, sans présenter aucune de ces voies latérales qui permettent chez nous à une partie des élèves de se détourner et de couper au plus court..*Ce n'est pas que tous ceux qui entrent au g^'mnase aillent jusqu'au bout de leurs études : au contraire, il en part avant la fin un grand nombre, surtout après la troisième, dont le certificat suffit pour le volontariat d'un an. Mais il faut ou quitter la maison ou suivre les cours classiques. De là une première et capitale différence avec nos lycées;
1 . L'idée de la limite d'âge fnaxima, qu'on trouve dans un certain nombre de pos prescriptions scolaires^ surprend un peu les étrangers. Elle s'est introduite chez nous par suite de l'importance qu'a prise le Concours général et par imitation des écoles du g^orenieinenU
ceux-ci ont créé une quantité de divisions, les unes côtoyant renseignement classique, les autres le précédant, d'autres encore le suivant; la simplicité et la solidité du plan primitif ont été dissimulées et compromises par les constructions annexes. Dans nos grands lycées, il existe une telle quantité de cours de tout ordre, que le proviseur le plus capable et le plus actif a peine à dominer un ensemble si compliqué, à surveiller avec une égale attention les intérêts d'une population si bigarrée. A côté de Técolier qui poursuit régulièrement sa route depuis le commencementjusqu'àlafin,nous avons renseignement dit spécial, nous avons les marins, les Saint-Cyrieiîs, les futurs Polytechniciens : cette diversité se retrouve chez les professeurs , lesquels se partagent en maîtres de tout ordre, de tout rang, de tout grade. Combien le gymnase allemand est de structure plus primitive! avec ses neuf professeurs ordinaires et quatre ou cinq maîtres accessoires il est au complet. Le sentiment de la solidarité se développe plus facilement dans ce personnel restreint. On travaille à la même œuvre et les questions que le cours de la vie scolaire amène ne laissent personne indifterent. Je signalerai ici l'excellente habitude qui règne en Allemagne de multiplier dans les grandes villes les gymnases, en les répartissant dans
LE GYMNASK. 9
différents quartiers*, plutôt que d'accumuler à Tintérieur d'un seul édifice un nombre excessif de maîtres et d'élèves, parla création de divisions parallèles. L'expérience démontre que le plus souvent les divisions parallèles ne se continuent pas jusqu'au bout et qu'elles amènent l'encombrement dans les hautes classes. Elles ont encore l'inconvénient de mettre Tun à côté de l'autre deux professeurs qui n'ont pas le môme rang, ni le même traitement, quoique ayant les mêmes fonctions et la même charge. Enfin elles ont pour effet l'uniformité des études, surtout, chez nous, qui avons augmenté le mal et l'avons en quelque sorte imposé, grâce à l'usage et à l'abus des compositions générales. Deux maisons, même placées sur un égal rang, ne tardent pas à différer entre elles, par le tour d'esprit qui y prévaut, par la prédominance de telles ou telles études favorites. Le gymnase allemand ne prend donc jamais les proportions colossales d'un lycée Louis-le-Grand : il ressemble plutôt à nos iinciens collèges du xvii* et du xviii® siècle, où. un seul et même ordre d'études faisait l'occupation d'un petit groupe de maîtres choisis et d'un nombre modéré d'élèves.
1. Breslau, ville de 150000 habitants, a 5 gymnases et 3 écoles réaies.
10 UN VOÏAGE SCOXJllRE EN ALLEMAGNE- ( ,
L'internat qui, en raison des frais généraux qu'il entraîne, a été une des causes de Tagglomération de nos élèves, est à peu près inconnu en Alleaiagne. Il y a bien quelques gymnases .qui admettent des pensionnaires : mais c'est que l'internat est commandé à ces maisons par d'anciennes fondations. Dans ce cas, le nombre des internes, presque tous boursiers, est strictement limité : les professeurs, qui répartissent entre eux la besogpe de la surveillance, sont logés. Le type de ces maisons est la célèbre école de Pforta, C'est un vaste domaine, comprenant des prairies, des champs, des bois, où errent en liberté les élèves aux heures de récréation, et dont ils franchissent sans difflculté les limites. . Les écoliers dînent, par groupes de huit ou dix, à la table de leurs professeurs. J'ai pris part autrefois, dans la chambre du célèbre latiniste Corssen, à un souper plein d'entrain et de gaieté, et je me souviens du sentiment qui me saisit quand je revis par la pensée les repas que nous faisions en silence à Metz , au nombre de deux cents, sous l'œil du censeur et du surveillant général, et sous la menace des punitions, dans notre froid et monacal réfectoire*.
1. Il exisle sur Pforta une lettre de M. Cousin dans son livre De VInstruction publique en Allemagne. Je ne saurais assez xecommander la lecture de cet ouvrage, dont les observationfi
LE GYMNASE. Il
A part ces étaidlissemenls, où il y a des pen« sionnaires parce qu'âne ancienne règle le ireut, el parce que des fonds y sont ai&ctés, on évite l'internat\ Dans les gymnases nouveaux qui se fondent, aucune place n'est faite à des internes. On obtient ainsi un double avantage : d'une part, la création de maisons nouvelles exige beaucoup moins de frais, et, d'autre part, le directeur est exempt d'une charge qui a rendu difficile le recrutement de cet ordre de fonctionnaires*. Je lie parle pas ici, pour ne pas m'écarter de mon sujet, de tous les autres inconvénients de l'internai.
Je dirai cependant un mot en passant d'un biais que j'ai vu adopté dans certains établissements de Belgique. Le directeur du collège et le chef des internes sont deux personnages distincts et indépendants l'un de l'autre. Ce dernier, qui habite avec ses élèves une maison à part, est pour le directeur un père de famille plus riche en enfants que les autres. Ni le préfet des internes ne peut intervenir dans la marche des
sont malbeureasement restées sans effet. J'ea donnerai quelques extraiis dans }es notes qui suivent.
i . « U n'y a pas, comme chez nons, deux ordres de fcmotionnaires, les ans qui administrent sans participer à renseignement, les antres qui enseignent sans participer à l'admini^ation ; tons enaeigneat, tous sont collègues, et il y a entre eax laiité de vie et d'esprit. » (Cousin.)
études, ni le directeur du collège n'a à s'occuper du régime des internes. Cette division des attributions mériterait d'être essayée, là où les conr ditions extérieures et les dispositions des personnes le permettraient, sur un ou deux lycées en France.
Je reviens au gymnase allemand. Le directeur est ordinairement un homme connu pour sa valeur scientifique. La tâche qui lui est dévolue, sans être comparable à celle de nos proviseurs, ne laisse pas que d'être laborieuse ; mais elle est tournée tout entière vers renseignement et l'éducation ^ D'abord il donne un certain nombre de leçons qui, bien qu'inférieur à celui des autres maîtres, est encore assez respectable (de six à douze heures par semaine). Les règlements lui recommandent de se réserver, autant que possible, quelques heures en pnma, pour assurer sa considération, et une ou deux heures dans la plus petite classe, pour apprendre à bien con-
1. « C'est par ces diverses raisons, Monsieur le Ministre, que j'ai souvent proposé de substituer successivement et avec prudence des collèges d'externes à nos pensionnats. Alors vous n'avez plus besoin de grands administrateurs; vous ne craignez plus les insurrections; d'immenses bùliments ne vous sont plus nécessaires: vous n'avez pas deux ordres de fonctionnaires différents ou plutôt opposés; et votre ministère devient ce qu'il doit être, le ministère de l'instruction publique, un ministère de littérature et de science. » (Cousin.)
naître les nouveaux venus. Ensuite le directeur exerce une surveillance morale. Il indique aux parents du dehors les familles où leurs enfants pourraient trouver Thospitalité, et il doit s'assurer si cette hospitalité est à labri du reproche. Il veille au maintien de Tordre et de la discipline. Il préside les réunions des professeurs, et il fixe, au commencement de Tannée, le nombre et la nature des leçons attribuées à chacun d'eux. Ce travail de répartition a plus d'importance en Allemagne que chez nous, parce que la spécialité des maîtres^ comme nous le verrons dans un instant, y est poussée moins loin qu'en France. Au directeur il appartient de faire le meilleur emploi du personnel placé sous ses ordres : comme un imprésario à la tête de sa troupe, il distribue, tout en respectant les titres acquis et certains cadres immuables, les enseignements annexes tels que l'histoire, la géographie, les langues vivantes.
Là ne se borne pas encore sa tâche. Il a une part considérable dans la nomination des professeurs nouveaux : il les appelle dans son gymnase, il les essaye, il les propose au ministre pour un choix définitif. Ayant jusqu'à un certain point le recrutement de son personnel, il en a aussi la responsabilité. Les gymnases qui passent pour des modèles à suivre sont cités d'à-
près le nom de leur proviseur : les noms d'Ilgfe», Spîlkke, Nâgeisbach sont restés célèbres en Allemagne à peu près comme celui d'ÂrnoM (le directeur de Rugby) en Angleterre. J'ai vu ua certain nombre de directeurs, et j'ai été frappé de la somme d'expérience, je ne dis pas seulement pédagogique, mais mondaine et politique, qu'on trouve che'/ la plupart. Ce sont des hommes préoccupés de Finfluence que doit exercer leirr maison sur le développement des idées dans k« région où ils sont placés. Ils sont en rapport avec les universités, et ils se font signaler ks lacunes et les défatits qu'on a pu remarquer dans Féducation des jeunes gens. Ils savent le langage qu'on leur doit tenir : il y a quelques directeurs dont on a réuni en recueil les allocutions scolaires; ce sont des documents curieux par le mélange d'humour, de science et de patriotisme. Nous avons eu en France, riuus avoAS encore quelques spécimens de directeurs de cette trempe. Mais la double charge que nos proviseurs ont à soutenir fait hésiter, au seuil de ces fonctions, plus d'un esprit capable d'exercer de l'action sur la jeunesse.
Four toutes les aiMres importantes, le directeur doit assembler le conseil des professeurs, et s'entretenir avec lui des déterminations à prendre. Ce n'est pas que les gymnases aient
une eonstitntion républicaine : mais il est toujours bon de prendre l'avis d'hommes expérimentés; on voit plus clair dans ses propres idées, quand on a dû les exposer devant un auditoire sérieux; et, d'autre part, l'obéissance devient plus facile à qui a été d'abord interrogé et entendu. Dans le conseil des professeurs est arrêté le choix des livres scolaires; on se met d'aceord sur le nombre et la nature des devoirs.
Les notes des élèves, les récompenses ou les punitions e^draordinaires, le passage d'une classe à l'autre, sont décidés en conseil. Ces assemblées, qui comprennent un plus ou moins grand nomi>re de fonctionnaires, selon l'objet des délibérations, ont encore l'avantage de guider le jeune maître à ses débuts, et de défendre les anciens du sentiment de Tisolement. C'est là que le directeur donne la mesure de sa valeur, s'il sait laisser un libre cours aux discussions, tout en les empêchant de s'égarer, s'il respecte et fait tourner au profit de l'ensemble les diversités de talent et de caractère, s'il cède à propos sur les points de détail et s'il fait prévaloir dans les choses essentielles l'intérêt supérieur du collège. J'ai dît plus haut que la spécialité des maîtres est poussée moins loin qu'en France. On ne connaît pas en Allemagne cette extrême division qui fait que notre corps enseignant se partage en
agrégés de grammaire, des lettres, d^histoire, ( philosophie : même le partage en lettres et < sciences, qui nous paraît si nécessaire, n'exis pas. Il faut qu'à Texamen d'état un maître ; fasse admettre pour deux branches d'enseign ment au moins : par exemple, pour les langui anciennes et l'histoire, ou pour Tbistoire et h langues modernes, ou pour les mathématiques la géographie, ou encore pour l'allemand et 1( sciences naturelles. On obtient ainsi un pe sonnel ayant plus de points de contact, et doi les différents membres sont plus aptes à s'ei tr'aider et à se remplacer au besoin. Chez nou la centralisation administrative a eu pour eff de développer la spécialité : comme la Fran< entière forme l'échiquier sur lequel sont poussé< les pièces qui composent le personnel ense gnant , des spécialités parfaitement déterm nées et étiquetées facilitent le travail c l'administretion centrale. En Allemagne, U nominations sont faites par Tautorité provii ciale, les mutations sont rares, il faut donc èti prêt à payer de sa personne, sans trop regarda à la nature de renseignement. Je n'ai pas v que les leçons en fussent pour cela moins pr cises, ni le savoir moins approfondi. La somn de travail qu'on demande à chaque professeï est assez forte. Même les plus anciens et 1<
plus avancés en grade ne trouvent pas extraordinaire de donner dix-huit à vingt-deux heures par semaine : il est vrai que les heures ne sont guère que de cinquante minutes. J'ai relevé en diverses villes le chiffre des appointements, qui varie beaucoup selon les régions. Mais en général, toutes choses mises en balance, les traitements sont supérieurs à ceux de nos professeurs français. On ne voit nulle part de ces sommes dérisoires qui étaient encore naguère allouées à nos maîtres de collèges communaux. En revanche, il faut une permission pour donner des leçons dans d'autres établissements. Rien ne revient plus cher au fond qu'un fonctionnaire mal payé. Les emplois accessoires, les occupations secondaires ne tardent pas à se multiplier, rongeant le temps et les forces que réclamerait la fonction principale.
Ce n'est pas assez de procurer aux maîtres une existence honorable, il faut encore niaintehir le goût et l'amour de l'étude, tenir en éveil la curiosité de l'esprit, et la tourner vers les objets mêmes qui font la matière de l'enseignement. Le gymnase offre d'abord sa bibliothèque, dont un des professeurs possède la clef et ou il est aisé de pénétrer à toute heure. On se rencontre à la bibliothèque dans l'intervalle de deux classes, on y commente les incidents de chaque jour, on y
discute les intérêts communs; ce sont les Pénatei de la maison. Beaucoup de ces bibliothèques accrues par des acquisitions annuelles, par det dons, par des legs , montent à vingt mille volumes et au delà. Ou y trouve les grandes col lections scientifiques, les principaux répertoires ainsi que les journaux savants, aussitôt mis à 1; disposition de chacun.
En second lieu, l'obligation d'imprimer ui travail de littérature ou de science se présenta à des intervalles réguliers. Tous les ans, Ii gymnase publie un programme détaillé conte nant l'indication du nombre des élèves, Tem ploi du temps, les principaux événements d< l'année, les changements survenus dans le persooneU les acquisitions de livres et d'instru ments, les sujets donnés en devoirs dans lei hautes classes. En tète de ce programme figuri un mémoire de littérature, de science ou d'érv dition dû à Tun des maîtres. Beaucoup de livre devenus cél^res ont commencé par être ui modeste programme imprimé aux frais du gym nase. Sans doute la plupart des parents à qa est distribuée la brochure n'entendent rien au: citations grecques ou aux formules d'algèbre ce qui n'empêche pas que leur considération pou le gymnase s'en trouve augmentée. D'ailleur les lecteurs compétents ne manquent point: ui
échange régulier se fait entre tous les gymnases de rAliemagne ; Tannuaire de Tiastruction publique mentionne les programmes publiés dans le courant de l'année ; un catalogue d'ensemble est publié. Autant de stimulants qui empêchent les jeunes maîtres, au sortir de l'université, de se croire perdus et oubliés.
En troisième lieu, les conférences de directeurs et de professeurs d'une même province, qui ont lieu pendant les vacances, sous la présidence de la plus haute autorité scolaire, sont encore une invitation à ne pas se laisser rouiller. Des questions publiées à l'avance sont discutées à rintériear de chaque gymnase, qui nomme ensaite ses délégués pour le représenter à la conférence piX)yinciale. Les procès-verbaux détaillés de ces discusiMons sont publiés. J'ai entre les mains un assez grand nombre de ces comptes rendus qui renferment de précieux renseignements pour l'histoire des études ^ 11 n'est pas nécessaire de dire combien ces conférences peuvent être utiles à un jeune homme; elles lui apprennent à exprimer publiquement une opinion sur les choses de son état. La Société qui s'est récemment fondée chez nous pour l'étude des ques-
1 . Une partie de ces documents a été analysée par M. Laoge, dans le Bulletin de la Société pour V étude des questions d^enseignement secondaire, tome I.
iO UN VOYAGE SCOLAIRE EN ALLEMAGNE.
lions d'enseignement secondaire peut Jusqu'à un certain point, tenir lieu de ces conférences; mais elle ne les exclut point, et je crois même qu'elle n'aura toute son efficacité que quand elle s'appuiera sur des réunions provinciales régulièrement organisées.
Enfin un moyen pour provoquer et encourager certaines études spéciales, ce sont les missions à l'étranger. Un directeur peut accorder sur les fonds du gymnase la somme nécessaire à un voyage, s'il estime qu'il en sortira un profit pour les études de la maison. Les grandes bibliothèques de France, d'Italie, d'Espagne voient tous les ans se présenter de jeunes professeurs qui ont reçu des missions de ce genre. Ces excursions au loin fournissent la matière de nouveaux travaux, et l'on en rapporte des souvenirs qui rompent l'uniformité de la vie de collège.
Un gymnase de Berlin. — Exercices latins et grecs. — Les exUmporalia, — Opinion d'Ernesti. — Compositions latines.
J'ai visité un grand nombre de gymnases, non seulement en Prusse, mais en -Saxe, en Bavière, dans le grand-duché de Hesse.. L'enseignement, dans ses traits généraux, est à peu près partout le même : non que des règlements uniformes aient été imposés d'en haut, mais l'action des universités, les échanges de pays à pays, et surtout l'influence de la presse pédagogique, ont peu à peu introduit les mômes méthodes, les mêmes exercices d'un bout de l'Allemagne à Tautre. L'imilation se fait sentir par delà les frontières, jusqu'en Suisse et en Autriche. Cependant, si l'on veut observer dans sa pureté le type du gymnase allemand, c'est en Prusse ou en Saxe qu'il le faut aller chercher.
Choisissons donc, pour observer le train intérieur des études, un des gymnases de Berlin, par exemple le graue Kloster^ établissement célèbre qui fêtait, il y a quelques années, son trois cen-
tiëme anniversaire. C'était au xiii' siècle un couvent de franciscains : il fut sécularisé au moment de la Réforme, et il fut changé en collège en 1574. La Réforme a fait en Allemagne la même œuvre que chez nous la Révolution : mais, mieux inspirée, en affectant les couvents à Tinstruction laïque, elle ne les a pas dépouillés de leurs biens. Quelques-uns figurent parmi les plus riches propriétaires fonciers de TAUemagne.
Au moment où je visitai le gratte Kloster, \l était encore dirigé par M. Bonîtz, l'éditeur d'Aristole, l'un des premiers hellénistes de notre temps. M. Bonitz a mené un peu la vie errante et laborieuse des savants du xvi* siècle : il a professé la littérature ancienne à l'université de Vienne, il a réorganisé l'enseignement secondaire en Autriche ; les règlements composés par lui pour les gymnases autrichiens passent pour des modèles d'expérience et de raison. Rappelé à Berlin, où il est membre de l'Académie royale, il accepta simultanément une chaire de littérature grecque à .l'université, le provisorat d'un gjmnase et la direction d'un séminaire pédagogique. C'est un homme de beaucoup de tact et d'esprit, dont la conversation est aussi agréable qu'instructive*.
l.M. Bonitz est aujourd'hui directeur de renseignement au ministère de Tiiistruction publique.
LES ÉraDES CLASISIQUES. S3
H s'offrit oMigeamment à me servir de guide dans sa maison. Grâce à l'horaire, it est aisé de se rendre compte des occupations différentes de chaque classe : sur ma demande, je fus d'abord introduit en cinquième, où se faisait une classe de grec.
le dirai ici un mol de la distribution du temps et de la durée des classes.
La classe dure une heure au plus, trois quarts d'heure au moins, et elle est employée ordinaîr^OEient à une seule et même occupation. C'est seulement avec les enfants de neuf à dix ans qu'on déroge à cette dernière règle. Après chaque classe, il y a un intervalle de cinq à quinze minutes, temps de repos qui est passé soit dans la salle, soit dans la cour. Comme les pauses coïncident pour toutes les classes, le bruit et les mouvements ne dérangent aucun enseignement.
Voici les raiscms qui ont fait adopter cette distribution. Les programmes de l'enseignement secondaire se sont chargés peu à peu par l'addition de l'histoire, de la physique, de la chimie, des sciences naturelles, des langues vivantes. Le temps est loin, où le gymnase pouvait concentrer ses efforts sur les langues anciennes, avec addition d'un peu de mathématiques. En présence de cette diversité d'occupations, la classe de deux heures devenait une gêne : tout ce qui est placé
en dehors des heures normales, élèves et maîtres sont disposés à le regarder comme accessoire. 1/adoption de la classe d'une heure a rompu avec ce préjugé. Elle fournit à la répartition du \^ temps un cadre plus élastique.
Un autre inconvénient qu'on trouvait à la
classe de deux heures, c'est qu'elle favorisait l'em-
' piétement de certaines branches d'étude ou la
prolongation de certaines occupations méca-
• niques. D'habitude, les récitations, les^dictées mangeaient le temps. Le système des classes
. d'une heure n'entraîne d'ailleurs pas celui des professeurs spéciaux : Iç même maître, après une classe de latin, reparait devant ses élèves pour enseigner le grec ou l'allemand. On voit encore dans cette ordonnance l'avantage de pouvoir renforcer, par l'addition d'une heure, une branche qui a été négligée, de tirer un meilleur parti du personnel enseignant, de donner enfin k toute l'organisation des études plus de jeu, quelque chose de plus souple et de plus ma* niable.
Je reviens à ma cinquième. La première chose qui frappe les yeux, c'est un air d'activité et une intensité de travail dont l'expression se lit dans les attitudes et sur les visages. Les heures de classe sont les heures de concentration d'esprit et d'effort personnel. Le temps hors de classe,
surtout pour les élèves moins avancés en âge, est employé à mettre en ordre et à appliquer ce qui a été appris.
Je vais maintenant être obligé d'entrer dans des détails techniques et arides. Je prie le lecteur étranger à l'enseignement de sauter les pages qui suivent. Je m'adresse à des collègues : pourquoi ne serait-il pas permis à un grammairien de s'entretenir avec des confrères, comme ferait, en parlant des choses de son état, un ingénieur ou un médecin? Le reproche de pédantisme ne m'effraye pas : je serais, au contraire, sensible au reproche de n'avoir pas donné, sur un système dMnstruction que je décris, toutes les explications nécessaires. L'objet, ce semble, en vaut la peine. Il s'agit ici du temps et de l'inteirigence de nos enfants.
J'assislai à une classe uniquement employée à des interrogations sur la grammaire grecque. Le mode de récitation était varié : tantôt un élève disait un assez long morceau d'un verbe, tantôt la conjugaison était répartie sur toute la classe, chacun se levant, selon l'ordre des places, pour dire une personne; tantôt encore c'étaient toutes les premières personnes qui partaient des bancs comme un feu roulant; quelquefois le maître choisissait au hasard une forme dont il donnait la traduction allemande, et Télève devait aus-
sitôt répondre par la forme grecque. Toutes ce£ interrogations se font avec une grande rapidité : le professeur ei> posant les questions, récoliei en donnant la réponse, ont quelque chose du mouvement saccadé qui caractérise les manœuvres du soldat prussien.
La promptitude de Tesprit et du corps est ub£ qualité à laquelle on attache un prix extrême : le régiment en ceci ne fait que continuer ce qui a été commencé à Técole ou au gymnase. Oatn les admonestations du maître qui aconstammail à la bouche des paroles pour exciter l'attention ti hâter les réponses, Tardeur des élèves est entretenue parTusage de faire avancer de deux places, de quatre places, de dix places Télèvequi a mieux répondu que ses camarades. Ces. déplacements se font à l'instant même, et tout le monde y est si habitué et si bien dressé que Técolier glisse le long des tables, transportant avec lui sesUvres, sans déranger ses voisins : c'est ce qu'on appelle la certatio. Elle n'a pas lieu constamment, mais seulement de temps à autre, et à des jours fixés d'avance. L'émulation que nos bons élèves français apportent au devoir écrit est ainsi tournée au service de la présence d'esprit et de la justesse des réponses.
Je mentionnerai ici un point qui appellera peut-être le sourire sur les lèvres de mes lecteurs,
mais qui a proToqué chez moi un sentiment d'envie que je ne crains pas d'avouer : c'est la manière dont ces écoliers allemands marquaient dans leur prononciation l'accent tonique. Ils le possédaient si bien, ils en étaient si maîtres, que J'étais obligé de retourner deux fois ma langue dans ma bouche, avant de leur citer le moindre bout de latin ou de grec. — Comment faites-vous? dis-je après la classe au professeur. — La chose est bien simple , me fut-il répondu : il suffit de les habituer à prononcer Taccent dès le premier jour. C'est par l'oreille qu'il pénètre dans leur esprit, et il y arrive en même temps qu'ils apprennent les premiers- mots. Enseigner l'accent sans le prononcer, c'est comme qui voudrait enseigner la musique aux yeux. Une faute d'accent les choque comme une fausse note. * — J'ai entre les mains des thèmes grecs faits sous mes yeux et, en quelque sorte, instantanément par des élèves de toutes les classes depuis la sixième jusqu'à la philosophie : l'accent est toujours marqué sur les mots et, sauf de rares exceptions, sans faute. J'ai plus tard retrouvé la même sûi^té
1. (î'est ce qu'a compris récemment un professeur du collège deTlemcen, dont je me fais un plaisir de citer et de recommander le travail: Élude de la déclinaison grecque par l'accent j par Eug. Moisset, 1881. — Je reçois à Tinstant le livre de M. Ed. Tournier, Clef du vocabulaire grec (Ilachelte, 1882), où les mots sont ranges par colonnes d'après le môme principe.
chez les élèves des gymnases suisses. C'est là, je le répète , un point où notre enseignement est d'une infériorité criante. Assurément le salut des études ne dépend pas d'une intonation déplacée ou omise : mais encore ceux qui étuclient les langues anciennes devraient-ils les étudier de manière exacte et sensée, et ne pas traiter comme de simples signes orthographiques ce qui fait Pâme et la physionomie des mots.
Je dis ceci surtout pour le latin, dont nous défigurons la prononciation de façon outrageuse. Se peut-il rien de plus déplaisant que d'entendre élèves et maîtres prononcer Rômànômm^ àmorbât? C'est ainsi que nous rendons les enfants incapables de parler une langue étrangère : dès le premier jour nous leur faussons Toreille, et nous les imprégnons de notions erronées, eux qui auraient eu si peu à fai*^, guidés comme ils le sont par le français, pour bien placer l'accent latin.
Après avoir assisté à des exercices oraux, je voulus connaître la manière dont se font les devoirs -, je tenais surtout à être témoin d'un extemporale. On sait ce que nos voisins entendent par là : un devoir fait sur l'heure, en classe, sans le secours d'aucun livre. J'avais adressé ma demande au directeur : justement les élèves de seconde devaient deux jours après faire un extern-
Les études classiques. 29
porale grec. Je fus présent à Tépreuve. Le maître lut d'abord le texte allemand d'un bout à Fautre, puis il le reprit très lentement en détaillant et en répétant chaque proposition. Les élèves n'écrivaient pas l'allemand, mais ils le traduisaient aussitôt en grec sur leur cahier. Quand un mot n'était pas connu, on ledemandait au professeur : mais il avait pris soin d'arranger son texte de telle manière que les questions étaient presque toujours superflues, et que d'autres élèves déclaraient que lemotâvaitdéjàétévu. On condense en une page plusieurs chapitres de Xénophon ré* cemment expliqués en classe; ou bien l'on moditie un morceau de Démosthène en renversant les constructions et en changeant lès temps et les modes des verbes. La dictée prit à peu près trente-cinq minutes : dix minutes furent laissées aux élèves pour se relire et se corrigci', puis le professeur emporta avec lui les cahiers.
Je lui en demandai communication et, avec une parfaite obligeance, il les laissa entre mes mains. Je ne dirai pas que les jeunes Berlinois manient la langue grecque avec une élégance attique : mais ils l'écrivent avec correction et ils possèdent d'une manière très suffisante le voca'bulaire courant. Quoique je n'eusse aucun doute sur la sincérité de l'épreuve, je pris soin de comparer les divers devoirs entre eux : à côté de ressemblan-
ces nombreuses, qui tenaient aux lectures de la classe, je constatai d'assez fortes différences, selon le plus ou moins de savoir ou de présence d'esprit des écoliers. J'ai emporté à Paris un certain nombre de ces extemporalia, les uns faits dans les diverses classes, depuis la quatrième jusqu'à la philosophie, les autres ftiits à Texamen final, qui correspond à notre baccalauréat. Je les tiens à la disposition des amateurs.
Des professeurs français m'ont assuré qu'ils avaient essayé de Y extemporale, mais qu'it n'avait rien produit de bon* Je n'en suis pas étonné. C'est un exercice qui a besoin d'être préparé de loin et qui demande une éducation à part. Tout l'enseignement allemand est dirigé de ce côté. Dès le premier jour on demande à l'élève de traduire oralement des mots, puis de petites phrases ; les explications d'auteurs sont reprises sous forme de thème oral. L'élève s'habitue de la sorte à se servir rapidement de son savoir, et continuant pendant la série entière des études, il ne sent pas la difficulté grandir. Ne nous laissons donc pas tromper par le nom de cet exercice : sans doute il est improvisé, mais la faculté de l'improvisation est le fruit d'un long travail et d'un savant entraînement
J'ai demandé les raisons de la faveur dont jouis- 3ait ce genre de devoir. Voici ce qui m'a été
répondu. On veut d'abord habituer l'élève à ne compter que sur soi-ménae : une fois l'épreuve commencée, il sait qu'il n'y a plus pour lui de secours étranger à espérer. Le savant Ernesti, qui est l'un des restaurateurs des études classiques en Allemagne, et qui a longtemps dirigé la Thomas- schule à Leipzig, recommandait à ses disciples une cbccurata et prompta d^ctrina et leur vantait l'usage de Yextemporale^ se moquant de ceux qui drca Lexica^ Floriiegia, Thesauros anxie trépidant. Il faut que le savoir de Télëve soit à tout moment à sa disposition. Une des maximes que répète volontiers la pédagogie allemande, c'est que notre savoir n'est pas à nous, s'il ne se convertit pas en faculté et en instinct.
Une autre raison, c'est que le centre de grayité des études se trouve dès lors placé dans l'explication des auteurs : Télève doit les regarder de près, car le lendemain il sera peut-être mis en demeure de les reproduire. Tandis que le thème constitue chez nous un exercice qui se présente à son heure, qui est distinct et indépendant de la version, il se rattache dans ce système à l'explication des auteurs avec laquelle il est étroitement associé et dont il tire sa nourriture.
Aux lectures faites en classe, les bons élèves joignent la lecture privée. Il n'est pas rare de voir quatre ou cinq jeunes gens se réunir pour
32 LN VOYAGE SCOLAIRE EN AtXEMAGNE.
achever récrivaîn que le temps n'a pas perm de traduire jusqu'au bout. On note par écrit h mots et les tours remarquables. Ainsi se forn le goût des collections, qui n'est pas plus dédaigner dans les lettres que dans les sciences, qui se trouve à Torigine de beaucoup de vocatior d'écrivains ou de savants.
Vexiemporale fait partie d'un système d'étudi
qui avant toutse propose pour objet rintelligen<
rapide du latin et du grec. La recherche de l*e:
pression élégante ne vient qu'en seconde lign
Il y a dans les œuvres latines d'Ernesti u
morceau spirituel où il démontre que celui qi
recherche l'élégance du style en latin n'e
presque jamais en état de lire les auteurs.
raconte que dans sa longue carrière de profei
seur il n'a jamais regardé le bon latin cornu
une preuve suffisante d'instruction classique
car les bonnes locutions sont si rebattues qi
les murs et les bancs de la classe les répéteraiei
s'ils pouvaient parler. Est-ce bien la peine d
passer dix ans à coudre ensemble des ornemeni
si usés? 11 faut cent fois plus de savoir et d'ir
teliigence pour comprendre et interpréter le
Lettres familières de Cicéron *. On ne refuser
à celui qui parlait ainsi, ni la compétence ni ]