‹ Excursions pédagogiquesChapitre 27 sur 28 · millions en · texte numérisé non relu

millions en

306 KXCORSîONR EN FRANTE.

(lu rapport placé en lêle de la slalislique et doot la chaleur de ton contraste avec le style ordinaire des documents administratifs, les lignes suivantes qui nous paraissent caractéristiques : <c II faut avoir vu nos locaux il y a dix ans pour se faire une juste idée de leur indigence. Toul nous manquait... A la longue, les maîtres les plus résolus unirent par se lasser et, après avoir dépensé dans une attente toujours vaine leurs désirs et jusqu'à leurs regrets, ils renoncèrent à l'espoir de former des élèves et se résignèrent à vivre d'expédients, renfermés dans leurs propres travaux... Le talent cliez plusieurs, le génie chez quelques-uns, forçaient tous les obstacles, et pendant de longues années encore notre pays se maintint quand mAuie à son rang... Serait-il juste cependant d'ériger en système TindilTérenco et la pauvreté? A ce compte, je craindrais de voir s'épuiser notre veine, et ce n'est pas sans \\n grave souci que nous pouvons voir disparaître certains hommes dont les pareils sont trop longs à venir. C'est aux successeurs de ces hommes émînents, pour qui nous n'aurons jamais assez de respect et de soins, qu'il nous tau- <lrait songer; ce sont leurs disciples qu'il nous faut servir avec une ardente sollicitude et sans nous lasser; car notre pays s'est comporté, pendant un trop long temps, à la manière de ces

LES STATI^llOLES. 307

hmliers qui ont reçu en naissant un grand nom avec (le grands biens, et que la misère surprend un jour parce qu'ils n'ont pas su prévoir que leur fortune n'était pas inépuisable et (|ue le nom même peut périr, si on ne le conlimie- par des œuvres ^ »

Cependant on se tromperait si Ton croyait qu'à prix d'argent il soit aisé d'effacer les conséquences d'une incuridde trente ans. 11 faudra longtemps encore poursuivre et développer ces patrioliques mesures pour regagner les années perdues. D'ailleurs les autres nations sont entrées avec nous ou avant nous dans la môme voie :

une véritable émulalion règne parmi tous les peuples civilisés de l'Europe, à qui dotera plus généreusement et installera sur un meilleur pied iiniversilés, laboratoires, bibliollièques. La srule université de ï^eipzig, en 1874 et 187.5, avait un budget annuel de 2 millions, sans compter les rétributions des étudiants. L'université de Vienne présente un ensemble de 3"0 cours. Un seul laboratoire de chimie, i\ Berlin, a coûté 1 200 009 francs. La crainte d'en fairp trop est

î. I»ien n'cm}>crlie anjourd'liui de faire connaîlrc l'autei:!' de <cs lignes : c'est M. Armand Du Mcsnil. Je suis heureux de pronônrer le nom de cet ouvrier de la première heure, qui, dans les leMips les | lus diffici'cs, n'a pas désespéré de l'avenir «lo noire haut cnscignemenl.

donc prématurée. Plus d'une mesure nécessaire reste à prendre : il resle, par exemple, à écarter des salles de cours le public désœuvré qui ei> encombre les bancs au détriment, et Ton peut dire aux dépens des élèves. Les bibliothèque» des facultés ne sont pas encore partout accessibles aux étudiants : il faudrait aussi trouver le moyen de mettre les auditeurs en rapport plus fréquent et plus familier avec le maître, de manière à augmenter son influence morale et à raviver quelque chose de l'ancien esprit qui faisait une seule et même corporation des professeurs et des étudiants. '

Enfin, il serait important de meltre les diverses parties de notre enseignement supérieur en contact les unes avec les autres. On a formé de bons rouages; mais comme ils ne se rejoignent pas, Teffel utile est à peu près perdu. Un cours de grec moderne à TÉcole des langues orientales sert à tout le monde, excepté aux élèves de rÉcole normale qui vont à Athènes. Une portion de notre haut enseignement est surtout à Tusage des étraYigers. Il n'est pas de professeur au Collège de France et à la Sorbonne qui ne signe tous les ans un certain nombre de certificats d'assiduité qui lui sont demandés par des étrangers ayant suivi le cours. Jamais auditeur français n'a fait pareille ^demande. Le cerlificat ne

lui servant à rien, il se dispense de le prendre, et 'par une association d'idées trop naturelle, volontiers aussi il se dispense du cours.

Nous ne pouvons songer à entrer dans plus de détails. Signalons cependant encore deux points. Un long repos déshabitue de la vie active même les esprits les mieux trempés. Il est intéressant de comparer à ce point de vue les vœux des différentes facultés qu'on avait consultées en 1875 sur les améliorations à faire. Quelquesunes déclarent qu'elles ne souhaitent rien. Si elles acceptent les maîtres de conférences, c'est pour partager le fardeau des examens. Il y a là de quoi faire réfléchir ceux qui pensent que, pour relever l'instruction supérieure, il suffirait de proclamer l'autonomie des facultés.

Un autre danger, assez inattendu, dont il faut nous défier, c'est le contentement de nousmêmes, qui, après une éclipse passagère, menace déjà de renaître. On a vu plus haut l'aveu généreux des négligences et des omissions du passé;' mais telle est la force de l'habitude que déjà sur un autre point l'ancien optimisme reparaît. Je ne serais pas étonné si d'ici à quelque temps je lisais dans les journaux que notre enseignement à ses trois degrés, malgré quelques lacunes, est et sera toujours le premier du monde. On a entendu récemment semblable déclaration à la

olO EXCURSIONS EN FRANCE.

tribune pour notre instruction secondaire ; l'Europe et l'exposition universelle étaient prises à témoin. Qui aurait jamais pensé que de telles affirmations reparaîtraient si vite? Comment, après un pareil éloge, pourra-t-on proposer des améliorations? Ce retour d'un ancien défaut est, nous le croyons, un véritable péril. Parce que la fortune se lasse enfin de nous être contraire, oublierons-nous ses leçons et prendrons-nous, sans qu'il nous souvienne de rien, pour l'expression de la vérilé Tassentimenl d'étrangers qui, venus en un jour de fêle, s'abstenaient de nous contredire, comme des gens bien élevés chez un hôte sympathique? Il y faut faire attention : telle parole qui, dans la bouche de celui qui distribue les louanges, est seulement un encouragement à bien faire, devient pour d'autres une raison de se refuser à tout progrès.

Nous n'ajouterons plus qu'un mot pour finir.

On peut compter les époques de notre histoire où la France ait eu à la fois le pouvoir et la volonté de s'occuper de son instruction publique: 1789, 1830, 1848, 1872 ont été jusqu'à présent ces rares et fugitifs moments. Chaque fois la fatalité ou les rivalités des partis ont déjoué les espérances, rendu stériles les efforts. Ce qu'on demande aujourd'hui n'est pas autre chose que

ce que demandaient, il y a quarante ans, les Renouard, lesRémusat, les Delessert, les Cousin, les Guizoi. Si nous paraissons plus hardis, ce n'est pas que les exigences aient augmenté, mais c'est que les adversaires sont devenus moins Iraîtables. ils revendiquent aujourd'hui comme leur ce qu'autrefois ils déclaraient bien haut laisser en dehors de leur ambition , et ils se plaignent d'être dépouillés ou opprimés (fuand l'État fait valoir des droits qu'il avait, jusque-là, exercés sans contestation sous tous les régimes. Nous sommes déjà loin du temps où M. Charles Lenormant écrivait dans îe Correspo)2dant que l'instruction supérieure, à la différence de l'instruction secondaire, devait appartenir exclusivement à l'Etat. On a vurécemment, par les prétentions de l'université libre d'Angers, jusqu'où pouvait conduire cet esprit de constant empiétement. Les congrégations ont obtenu des républiques de 1848 et de 1870 ce qu'elles n'avaient pu arracher ni à la faiblesse de Marie de Médicis, ni à la vieillesse de Louis XIY, ni à la condescendance de Louis XVIII. Il est temps que l'Élat reprenne conscience de ses droits et qu'il ressaisisse avec fermeté ce qu'il n'aurait jamais dû laisser échapper de ses mains. Mais le plus sûr moyen de faire reconnaître et désirer son autorité c'est

encore d'effectuer tontes les créations utiles que

la France attend vainement depuis trois quarts

de siècle : on ne convertit pas ses adversaires,

mais le pays, pris en masse, est juste, il sait ce

qu-'on fait pour lui, et de tous les services rendus,

celui qui frappe le plus les esprits, celui qu'on

oublie le moins, c'est la main tendue à l'enfance et à la jeunesse.

Page 1