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CARACTÈRE DE L'ENSEIGNEMENT ALLEMAND

Nous avons parlé plus haut des récapitulations d'histoire. Ces sortes de récapitulations ne sont point particulières à l'enseigneaient historique. Elles se retrouvent par exemple en littérature. On annonce qu'à tel jour seront reprises toutes les odes d'Horace qui ont été vues dans Tannée. Le professeur, non moins que les élèves, se prépare à cette épreuve, qui ne doit pas être la simple répétition des explications déjà données. C'est le moment de tracer une image vivante du poète, de son œuvre : ses poésies seront groupées d'après un point de vue nouveau. L'ordre oti ou les explique sera destiné à faire ressortir un côté du génie de l'écrivain, ou une particularité de son caractère ou encore certains principes de llittérature. Quelquefois le maître annonce à l'avarice ridée qu'il se propose de faire ressortir, et élèves sont invités à chercher eux-mêmes l'or

qu'on devra. suivre. Ce sont là des compositîi

orales, tirées du fond môme de l'enseignement, et où toute l'activité de la classe est mise enjeu. Certains travaux de critique comme en produit la science allemande, sont déjà en germe dans ces exercices.

L'art d'interroger, nécessaire en ces jours de revue, forme l*uûe des (jualilés du professeur allemand. Les préceptes ahon^ mit à ce sujet. Aucune question ne doit être faite au hasard, mais chacune doit venir à sa place, conduisant à une question nouvelle qui découle de la précédente. Rien ne trouble les esprits comme les zigzags et les retours en arrière.i Ne pas obtenir de réponse de toute une classe est un avertissement que la demande est prématurée, trop diflicile ou mal conçue. Voir se lever les mains rapidement et en grand nombre n'est pas toujours un bon signe, car il se peut que les questions soient trop 'aisées, ou que dans Ténoncé du problème les élèves aient pu lire la solution. Le maître n'appellera pas toujours l'enfant qui paraît avoir le plus de peine à garder pour soi sa réponse, mais il restera auprès de l'élève interrogé, intercalant au besoin des demandes plus faciles, et l'amenant par degrés jusqu'à la bonne réponse. C'est un sentiment de soulagement et de satisfaction pour tout le monde dé voir à une question difficile s'adapter en termes précis et

nets la réponse désirée. 11 ne convient pas de mêler l'enseignement proprement dit aux interrogations, car l'un nuirait à l'autre : mais il est permis à un maître sûr de lui et connaissant à fond ses élèves de prendre quelquefois un chemin de traverse. Ainsi une demande devant laquelle la classe entière reste muette, servira utilement d'introduction à l'exposition d'un chapitre nouveau d'histoire ou de sciences naturelles.

La prestesse chez l'élève, la sûreté chez le maître, sont le fruit de cette pédagogie de l'interrogation. Il n'est pas jusqu'à l'habitude de tutoyer les enfants quî ne contribue à donner aux questions quelque chose de pressant et de familier, à quoi il serait difficile aux plus endormis de rester insensibles. Le zèle des maîtres est secondé par une langue et par des mœurs scolaires qui permettent, pour Stimuler l'apathie, d'employer les épithètes et les métaphores les plus pittoresques; aussi n'ai-jc guère, dans me^ courses en Allemagne et en Suisse, rencontré d'écoliers restant muets. Au contraire l'élève français aime mieux se taire que de se tromper, et réserve pour les travaux écrits le meilleur de son intelligence. Je ne songe pas à me prononce^r exclusivement pour Tun ou pour l'autre système. Quand la méthode socratique est poussée jusqu'à

Tabus et à l'excès, l'esprit finit par contracter le besoin de cette excitation, et il ne donne sa pleine mesure que sous Taiguillon de la demande. L'idéal d'une bonne éducation serait d'allier dans une juste proportion aux qualités plus vives que réclame la méthode interrogative la faculté de recueillement qu'exige le travail solitaire.

J'ai été curieux de visiter l'un des lieux où s'élaborait cet art de l'interrogation. J'ai assisté à Leipzig à quelques-unes des leçons du séminaire pédagogique dirigé par le professeur Eckstein^: elles avaient un caractère pratique qui m'a frappé. L'un des séminaristes (ils étaient seize en tout, répartis en deux années) devait faire une leçon sur YAnabase deXénophon, ouvrage expliqué en quatrième. On ne se contenta pas de supposer la présence d'écoliers de quatrième : l'épreuve se fit à la ThomasSchule^ devant un

petit groupe de collégiens réquisitionnés pour la circonstance. L'apprenti professeur expliqua son texte, le fit répéter aux enfants, posa des questions d'histoire, de géographie, de grammaire, en un mot, fit une vraie classe. L'explication finie (elle dura environ trois quarts d'heure), les élèves du gymnase furent congédiés et la vraie

1. V. sur le professeur Ecksteia une étude de M. Dreyfus-Brisac dans la Bévue inlernalionale de V enseignement, 1. 1, p. 338.

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leçon commença. — Comment avez-vous trouv ceci? demanda le directeur à ses séminaristes. - Les questions ont été trop indéterminées, di Tun. — La traduction n'était pas assez littérale observe un autre. .— Certaines difficultés gram maticales, remarque un troisième, n'ont pas et expliquées. — Les questions posées étaient troj faciles, bonnes tout au plus pour des élèves d< cinquième. — A la fin, le directeur a son tour Vous avez été trop bref, vous n'avez pas asseî fait parler vos élèves. L'un d'eux vous a fait un< réponse dont vous auriez pu tirer un meilleui parti. Vous en avez repris à tort un autre qui avait bien répondu. Pourquoi cet air sévère -e1 renfrogné ? N'y avait-il pas l'occasion de raconter cette jolie historiette qui aurait fait comprendre rintention de Xénophon? Et les rapprochements avec rhistoire contemporaine, vous les avez négligés! Pas mal d'ailleurs, pour une première leçon. La prochaine fois nous aurons des élèves de seconde.

C'est là la vraie éducation pratique. Elle se continue encore pendant un an au gymnase.

Durant un an, le futur professeur ne doit pas avoir de classe à lui, mais il doit passer plusieurs semaines dans chaque classe, en commençant par les plus petites, assister aux leçons de ses collègues, et faire lui-môme, sous leur surveil-

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lance, un petit nombre de leçons. Le stagiaire est admis au conseil des professeurs et auxexamens de passage. C'est ainsi qu'il prend une vue d'ensemble du gymnase, en découvre les côtés forts et les côtés faibles. Cette éducation m'a fait comprendre d'où il vient que de jeunes maîtres manient les esprits et les caractères des enfants avec la sûreté de vieux professeurs. Tout le secret de la pédagogie allemande consiste à s'efforcer de transmettre aux nouveaux Texpérience acquise par les aînés. Là-dessus encore on multiplie les recommandations : celui qui dédaigne les leçons de l'expérience retombe dans des erreurs déjà jugées. Mieux on connaît les règles de son art, plus on l'exerce avec hardiesse. Le dédain de la pédagogie a sa punition toute prête, car il amène à sa suite l'excès de la réglementation. Nos voisins pensent que les plans d'études seront d'autant moins stricts et les programmes d'autant moins minutieux que le maître connaîtra mieux son métier. Ils mettent peutêtre plus de temps et de précautions à la formation du professeur ; mais une fois le professeur choisi et installé dans sa classe, on lui témoigne plus de confiance et l'on ne cherche pas à obtenir le progrès par un ensemble de fonctionnaires d'ordre différent qui se contrôlent les uns tes autres.

On me permettra de faire ici un retour sur la France.

Les peuples comme les individus unissent par tomber du côté où ils penchent : comme nous avons le goût des œuvres achevées et ciselées, notre instruction a accordé une place plus grande aux exercices de style, et cette place, qui peut-être à l'origine n'était pas excessive, n'a point cessé de s'accroître et d'empiéter sur le reste. La composition écrite, faite à tête reposée, est devenue la pierre de touche des études. Après avoir tiré des écrivains classiques les morceaux les plus oratoires et les plus travaillés, renseignement s'est concentré sur ces extraits. Le Contiones a fait tomber en oubli Tite-Live ; un choix de versions s'est substitué à Tétude des ouvrages complets. Parfois on ne s'en est pas tenu là et Ton a recommandé de lire non plus les modèles, mais les imitations, je veux dire les copies couronnées au concours général. C'est ainsi qu'une culture qui d'abord est saine et vigoureuse, se raffine et s'étiole avec le temps.

J'ai vu adresser à nos lycées le reproche qu'on s'y occupait trop de la Grèce et de Rome, et qu'on y négligeait le français. De toutes les critiques qui peuvent être dirigées contre notre enseignement c'est la dernière à laquelle je me serais attendu. La vérité est que l'Université

apprend surtout à écrire en français, et qu'alors môme qu'elle a Tair de faire du latin ou du grec, c'est le français qu'elle a en vue, c'est le français qu'elle enseigne.

Pourquoi ai tache- t-elle une si grande importance à la traduction par écrit d'un morceau latin ou grec, choisi surtout pour le mérite de l'expression ? c'est parce que la lutte avec ce texte rempli d'intentions et de finesses oblige l'élève à passer en revue toutes les ressources de la langue française. Pourquoi préfère-t-on, pour les thèmes, un morceau d'écrivain français à une simple rétroversion? C'est pour contraindre l'élève à mettre en balance la valeur d'expressions qui ne sont pas équivalentes, et pour lui faire mieux pénétrer, grâce à cette comparaison, le sens propre de chaque terme français. Pourquoi l'Université s'est-elle attachée avec tant d'ardeur au vers latin? Parce que la difficulté du mètre fait retourner la pensée de dix manières, et développe chez l'élève l'ingéniosité du style et la souplesse de l'expression. Pourquoi enfin le premier rang donné au discours latin? Parce que, les préceptes de composition étant les mômes que pour les discours français, la difficulté d'une langue étrangère tient en bride la tentation d'écrire vite, et de se laisser aller au courant de l'improvisation. Ainsi l'Université, avec une vé-

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ritablc entente des moyens , a tout fait converger vers Tart d'écrire. C'est le goût, qualité préférée et dominante de la nation, qu'on s'esl appliqué à développer. Un vers bien frappé, une citation détournée de son sens propre, un mouvement éloquent, un heureux trait final, sont salués comme les indices du talent et comme un gage pour Tavenir. Le poète qui à vingt ans publie un recueil de strophes sérieuses ou légères, l'orateur qui, au Palais ou dans les Chambres, se révèle par un discours entraînant, le journaliste qui touche avec agrément aux sujets les plus délicats, voilà l'élève de TUniversité, voilà le tour d'esprit où elle aime à se reconnaître. Nos professeurs de rhétorique, hommes de talent, tout imbibés de littérature, prennent la jeunesse à l'âge où l'intelligence est le plus malléable, et lui révèlent les secrets de Tart d'écrire. Dans les classes de philosophie, des hommes parfois cminents en leur genre, font toucher aux jeunes ^ens les sujets les plus divers et les plus élevés, leur en présentent la fleur, et leur donnent l'illusion qu'ils sont arrivés au terme des études. Quel qu'ait été l'éclat que cette culture, qui aboutit d*une part au journal et à la tribune, de l'autre au théâtre, ait jeté à certaines époques, on ne peut douter que notre temps (et l'exemple des principales nations de l'Europe est là pour le

prouver) réclame une instruction plus forte, une éducation plus sérieuse. Avec des élèves qui, par leurs aptitudes, ne surpassent pas les nôtres, une autre éducation forme des hommes qui occupent peu à peu les avenues de la science, les sommets des hautes études. Je ne songe pas ici à adresser une critique au personnel de notre enseignement secondaire : la tâche dont il est chargé, il la remplit en conscience. Le mal vient de plus loin. C'est la leçon qui ressort du chapitre suivant.

COmiENT L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE S'EST RELEVÉ EN ALLEMAGNE

Au commencement du xviii* siècle, renseignement-allemand était dans un état de décadence profonde. Si vers Tan 1710 un des Pères jésuites du collège Louis-le-Grand , le P. Porée ou le P^. Lejay, eût eu Tidée d'un voyage outre-Rhin, il n'eût sans doute éprouvé que mépris ou pitié à la vue des établissements où était élevée la jeunesse. Pédanterie et ignorance chez les maîtres , grossièreté et mauvaises mœurs chez les élèves, tel était en un mot le bilan de Tinstruclion. Les Colloques d'Érasme pour le latin, le Nouveau Testament pour le grec, étaient expliqués en prima; les jeunes gens nobles étaient dispensés du grec qu'ils remplaçaient par Théraldiquo, la généalogie et ia danse.

On peut avoir une idée du ton qui régnait dans ces maisons par les représentations dramatiques qui y étaient données : au gymnase de Salzwedel, on jouait Alexandre^le-Grand, d'après

Qnifite^Curce; parmi les pârsoanages figuraient range Gabriel, la Benommée, une troupe de pages et un revenant. Ailleurs on insérait au orilieu d'une pièce représentant les destinées de La ville de Stargard, une rixe où les jeunes acteurs, déguisés en maçons, s'administraient pour tout de bon une volée de coups de bâton. Les familles les plus distinguées préféraient en- V4)yer leurs enfants à l'étranger.

Comment de cet état de décadence les études aont-ell es remontées au point où nous les voyons rajourd'bui? Il sera utile de retracer brièvemenl cette histoire. L'impulsion vint de renseignement supérieur. Des universités de Gœttingue, de Halle et de Leipzig est parti le mouvement qui, en un temps relativement court, s'est fait sentir d'un bout du pays à l'autre. Une fois que les universités eurent retrouvé leur niveau, Jas gymnases se relevèrent.

.J*ai déjà nommé les deux hommes qui doivent figurer en première ligne : Gesner et Ernestî. Maih.Gesner (169 1-1761), homme d'une rare universalité de connaissance, enseigna la littérature ancienne durant vingi^-sept ans à Gœttinguc. Il fut le fondateur de la biblioltèque de Tuniversaié, qui compte aujourd'hui 500,000 volumes %

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