‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · POSUIT · texte numérisé non relu

POSUIT

Cette épitaphe est accompagnée de ce vers latin : Connubialis ainor de Mulcibre fecit Apellem.

Et au-dessus or voit le portrait de Metsys dans un médaillon de pierre.

Apres la cathédrale, l'église la plus remarquable, non point pour son architecture, mais pour les tableaux qu'elle renferme, est Saint- Jacques. D'ailleurs, dans une de ses chapelles est le tombeau de Rubens, simple pierre sépulcrale bur laquelle on lit cette trop longue épitaphe; il est vrai que

le dernier tiers est consacré, non pas à la mémoire du peintre, mais à la gloire de celui qui Ta fait graver. En voici la traduction littérale :

Pierre-Paul Rubcn?, chevalier,

fils de Jean, sénateur de cette ville,

seigneur de Hein,

qui, entre autres qualités par lesquelles jusqu'au miracle

il excella, posséda la science de l'histoire ancienne;

qui, doué du génie des beaux-arls,

non-seulement par son siècle,

mais dans tous les âges,

mérita d'être nommé Apelles.

Et de l'amitié des grands et des rois

se fit un degré pour s'élever encore.

Par Philip[>e IV, roi d'Espagne et des Indes,

admis parmi les secrétaires de son conseil privé,

et vers Charles, roi d€ la Grande-Bretagne,

envoyé l'an m dc xxix ;

De la paix entre les deux princes

il posa bientôt les bases heureusement.

Il mourut le xxx raai. Tan du salut m dc xl,

de son âge le Lxive,

Ce monument, par très noble Gevaertz

autrefois consacré à Pierre- Paul Rubens

et négligé jusque-là par ses descendans,

dont la race masculine était déjà éteinte »

fut restauré celte auuce m dcc lv

par R. D. Îean-Bapiiste-Jacques de Parys,

clianoine de celle illustre église

et arrière-neveu du grand peintre par sa mère

et par son aïeule.

On appelle cette chapelle la cliapelle de Rubens; et en effet, elle est si bien à lui, que son souvenir a détrôné celui du Dieu, du saint et de la Vierge auxquels ce lieu est consacré. Tout, jusqu'au tableau qui surmonte l'autel, y constate ce triomphe du génie sur la religion. Ceux qui viennent s'agenouiller dans cette chapelle, lorsqu'ils baissent les yeux verslaterre, lisent rarement autre chose que l'inscription de latombe ; êtlorsqu'ils les relèvent vers le tableau, cherchent moins encore, dans cette composition , à se rendre compte du sujet qui est cependant la Sainte-Famille, qu'à retrouver parmi les personnages ceux auxquels le peintre a donné sa ressemblance et celle de ses parens. En effet, le grand-père de Rubens est là sous la figure du Temps, son père sous les traits de saint Jérôme, ses deux femmes sous l'image de Marthe et de Madeleine; enfin, le peintre lui-même s'y est représenté en saint Georges, et aux épaules de son fils, qui complète la réunion patriarcale dans ses quatre générations, il a attaché les ailes d'un ange. 11 en résulte que pour regarder ce tableau et cette tombe, on oublie tout, jusqu'à la belle Vierge de Duquesnoy qui surmonte l'autel ; tout, jusqu'au Sauveur en croix de Van Dyck, qu'il ne faut cependant pas oublier.

Au reste, c'est au musée d'Anvers que l'on peut seulement apprécier à fond le génie de Rubens. îi n'est pas permis de"

juger ce prince des peintres quand on n'a pas m \e Sauveur crucifié entre les deux larrons; la Communion de saint François-d' Assises^ dont le seul défaut est de rappeler un peu celle de saint Jérôme; V Adoration des IJages^ page colossale écrite en treize jours, dans laquelle l'auteur a forcé d'entrer des chameaux, des chevaux, vingt figures et une foule d'accessoires, où il semble que les personnages soient nés de la parole d'un Dieu, et où l'on voit un manteau d'une seule teinte que l'on croirait fait d'un seul coup de pinceau; le Christ àla paille^ où Timitation du cadavre a été poussée au point d'inspirer la répugnance, la douleur de la Vierge portée jusqu'au sublime, l'affranchissement des règles jusqu'au mépris, et qui vous surprend par son ensemble terrible et douloureux, comme pourrait le faire une effrayante réalité; enfin, le Sauveur en croix ^ où toute cette fougue de couleur et d'imagination vient se fondre dans la finesse mélancolique de Van Dyck, comme à côté, dans le Christ sur les genoux de sa mère, de Van Dyck, on retrouve la hardiesse et le coloris de Rubens, que l'étude du Titien n'a point encore effacés.

Quant à moi, j'avoue ma prédilection pour Rubens : je l'aime comme j'aime Shakespeare, parce que je lui trouve les mêmes qualités qu'au grand poëte. Même trivialité, même élévation, même humanité et même poésie, même rudesse et même charme. Voyez comme les hommes se plient à tous les caprices de la plume de l'un et du pinceau de l'autre, sans jamais cesser d'être des hommes; et comme différens, et souvent même opposés d'expression , ils partent du même point : la venté I Voyez comme ils sont touffus tous les deux

ces chênes magnifiques; comme ils poussent sans greffe, loin de rémondeur, sous la chaleur du soleil et sous l'œil de Dieul Comme ils portent les boutons, les fleurs, les fruits de leur caprice; et quelle étrange et inépuisable famille de rois, de princes, de héros, de vierges, d'anges et de démons ils cachent dans leurs feuilles! Tout cela est magnifique à confondre la pensée, et splendide à faire baisser la vue, quand on pense que l'homme peut créer tant de choses après Dieu !

Ce fut une belle époque que celle des archiducs Albert et Isabelle! On peut la comparer, pour l'art flamand, à celle de Jules II pour l'art italien. C'étaient de riches existences que celles de Rubens et de Van Dyck ! Elles rivalisèrent avec la vie qui fit durer Michel-Ange pendant tout un siècle, et qui dévora Raphaël en moins de trente-sept ans. Voyez-les faire chacun sa route d'artiste à travers les princes et les souverains qu'ils immortalisent du moment où ils consentent h être protégés par eux! Comme les rois savaient alors être grands par les autres quand ils ne l'étaient point par euxmêmes, et comme depuis ce temps ils ont oublié le secret de Charles 1er, de Philippe III et de Louis XIV !

Rubens naît à la fin du siècle dont le commencement avait vu Raphaël et Michel-Ange. Il est de famille noble, fils de sénateur^ versé dans les sciences et dans les lettres ; mais son goût l'emporte vers la peinture : il entre dans l'école de Van Orl, qu'il quitte bientôt pour celle d'Otto-Venius ; puis, lorsqu'il sent que ses maîtres n'ont plus rien à lui apprendre, il part pour l'Italie, le pays des dieux !

Jeune, beau, les cheveux blonds flotlans, sa moustache

fauve relevée, l'épéeau côté, le feutre en tête, il arrive à la cour du duc de Mantoue, qui lui donne le litre de gentilliomme dont il n'avait que faire, et le choisit pour aller porter à Philippe III d'Espagne des présens parmi lesquels l'ambassadeur glisse sa palette et ses pinceaux. Arrivé à un certain degré le génie est bon à tout. Ruhens remplit sa mission en diplomate consommé, revient en Italie en parcourant les principales villes, étudiant les maîtres qu'il admire sans les imiter, et accrochant une toile partout où ils ont laissé un vide. Au milieu de son pèlerinage, il apprend que sa mère est malade et quitte tout pour la revoir; mais il arrive trop tard. Pteçu par les archiducs, qui ne veulent plus le laisser partir, il achète alors une maison à Anvers et épouse Isabelle Brant.

Alors commence cette vie de production immense et intarissable : confréries, églises, musées, palais, couvens, s'adressent à Rubens. Rubens a temps et force pour tous : c'est là où son génie ardent et capricieux est à l'aise ; ses toiles se couvrent par magie, i! a la puissance créatrice d'un dieu! Les rois ne lui ordonnent plus, ils le prient. Sur l'invitation de la mère de Louis XIII, il se rend à Paris, reçoit les instructions de la reine, revient à Anvers, et sans hésitation, sans retard, sans interruption, commence cette suite merveilleuse de tableaux qui comprennent toute la vie de Marie de Médicis, et qui sont les vingt-quatre chants de son histoire. Dès lors il ne sait plus à quel roi répondre, ni à quel pays faire face : c'est l'Angleterre qui le demande, c'est l'Espagne qui le réclame, c'est Tltalie qui l'attend. Il n'y a pas moyen de le séduire avec de l'or, il gagne deux cents

florins par jour! On lui offre des missions, des ambassades, il accepte; traverse les royaumes, et à chaque relai de poste laisse un tableau; puis enfin revient encore à Anvers, sa seule, sa vraie patrie, épouse Héléna Formann, décore la chapelle où il doit être enterré, et meurt plein de jours et de t;loire, ayant assisté vivant à son apothéose.

A Van Dyck maintenant : vienne l'élève après le maître. Nous avons vu comment il se révèle, Rubens en est jaloux; est-ce à cause de son talent ou est-ce à cause de sa femme? Ou n'en sait rien. Est-ce comme élève, est-ce comme amant? On rignore ! Il y a rivalité entre ces deux hommes, voilà tout ce qu'on sait. L'élève et le maître se quittent alors; l'élève donne au maître un Ecce homo^ un portrait d'Fé/éna For mann et une scène du Christ dans le jardin des Oliviers^ dans laquelle il s'est peint lui-même sous les traits du Christ. En échanje le maître donne à l'élève un cheval arabe magnifique, don du roi d'Espagne, et Van Dj-ck part comme est parti Rubens vingt-cinq ans auparavant, plein comme lui 'l'espoir et d'avenir.

Le jeune peintre, avide d'aventures, ne va pas loin sans rouver ce qu'il cherche. 11 s'arrête à Saventhem, près de Bruxelles, déjà amoureux d'une paysanne; sur sa demande et pour lui plaire, il peint deux tableaux pour l'église de son village. Dans le premier, qui représente saint Martin partageant son manteau avec un pauvre, il se peint luimême monté sur le cheval blanc que lui a donné Rubens; dans le second, qui représente la Sainte-Famille, il place le porirait de sa maîtresse, de son père et de sa mère. Enfin, il part pour cette ICilie éternelle, maîtresse de tout ce qui a

quelque poésie au cœur ; là, il prend corps à corps le Titien et Paul Yéronèse, égale l'un pour le modelé des chairs et 1 autre pour la fermeté de la couleur ; puis il passe à Gênes, où, dans ses Scènes de iltaiie, Méry, le romancier-poëte, nous le montre peintre et amant ; à Rome qu'il console un instant de son veuvage; en Sicile où il crée en passant deux élèves, qui seront les deux seuls grands artistes que posséderont jamais Messine et Palerme ; puis enfin il revient à Anvers, où il peint pour l'église collégiale un Christ entre deux larrons, que les chanoines refusent en traitant le peintre de barbouilleur. Bienheureux chanoines qui marchaient dans la voie du ciel !

D'Anvers il passe en Angleterre, où l'appelle Charles 1er; c'est là qu'il fait ce magnifique portrait que les Anglais offrent à notre musée de couvrir d'or : le roi l'accueille comme une puissance, lui donne une pensionconsidérable, et le décore de l'ordre du Bain. C'est l'heure brillante de la vie de Van Dyck. Le peintre a une .maîtresse, une table et des équipages qui font envie au prince royal. Alors Van Dyck, qui n'a plus rien à désirer dans la réalité, aspire à l'impossible; il rêve la solution du g*iud œuvre, bâtit un caveau, achète des creusets, se fait alcUimiale; l'or qui ruisselle de son atelier dans son laboratoire lui sert à cUtrcher un moyen de faire de l'or. Le roi, qui lui voit perdre sa fortune en expériences insensées et sa bamé en plaisirs nociurnes, lui fait épouser la fille de lord pLuLhven, descendante de ceJui-là même qui, sous les yeux de .\Jarie Stuart, a cent ans auparavant tué le musicien Pvizzio ; puis, lorsqu'il l'a fait possesseur d'une des plus belles, des plus nobles et des plus

riches héritières de la Grande-Bretagne, il lui ordonne de conduire sa femme sur le continent, mais il a attendu trop tard ; au bout de six mois Van Dyck revient en Angleterre, les sources de la vie sont atteintes, les soins les plus habiles et les plus assidus ne peuvent le sauver. Il meurt à 42 ans, et on l'enterre dans Téglise Saint-Paul.

Voilà l'existence de ces hommes resplendissans d'honneurs, ardens d'amour et de génie. Vivansr, ils passent comme des météores à travers le monde qu'ils éclairent. Morts, ils ont une chapelle pour sépulcre, et une cathédrale pour mausolée.

" Après avoir vu ces merveilles de peinture, quoique je ne fusse pas très-curieux de voir autre chose, comme il me restait deux bonnes heures entre la fermeture du musée et le départ du chemin de fer, j'allai au port qui est la seule promenade de la ville : là, le premier effet qui frappe est assez étrange; comme l'Escaut se recourbe à un quart de lieue de la ville et disparaît à la vue, il semble, de loin, voir les bàlimens de haut-bord qui suivent ses sinuosités marcher dans la plaine et s'avancer vers la cité par le moyen de quelque locomotive inconnue.

Ce fut Napoléon, dont le système maritime était de placer les grands ports de construction dans l'intérieur des terres, aux embouchures des fleuves les plus iniportans, qui, passant à Anvers avec Decrès, apprécia la situation de celte ville, et ordonna d'y faire conduire immédiatement cinq cents forçats du bagne de Brest pour commencer les premiers Iravaux. Napoléon eut alors à vaincre les objections de son ministre, qui, préférant Flcssinguc, lui lit observer que si, pur

quelque événement improbable, mais possible, la Belgique était un jour démembrée de la France, il serait à regretter que de si grandes dépenses eussent été faites pour la construction d'un port étranger et hostile. Napoléon réfléchit un instant; puis : « La Belgique, répondit-il, ne peut plus appartenir qu'à un ennemi des Anglais. » En vertu de cette décision positive, et grâce à cette volonté puissante, par arrêté du 2\ juillet 4803, le gouvernement ordonna la construction de l'arsenal et des chantiers maritimes. Le -16 août 4804, le préfet posa la première pierre du chantier central de la marine, et fit l'inauguration de l'arsenal; et vers la fin de 1803, les trois corvettes \e.Phaéton, le Voltigeur, le Favori^ et la frégate la Caroline jùe 44 canons, furent lancés à la mer.

Ainsi, en 4803, Anvers n'avait pas un seul vaisseau qui lui appartînt, et pas un seul capitaine capable de faire un voyage de long cours; et dès 4806, grâce à la parole magique qui lui a ordonné d'être, elle compte six cent vingt-sept bâtimens gréés en bricks, en sloops et en smacks; de plus elle a deux magnifiques bassins où l'on construit à la fois dix vaisseaux de ligne : l'Anversois ^ le Commerce de Lyon, le Charlemagn€,\e Duguesclin, V Audacieux, le César, Vlllustre, le Thésée, le Dalmate et V Albanais.

Quant à la citadelle, dont en 4852 nous avons fait le siège pour le compte des Belges, ses fortifications avaient été élevées par les Espagnols. C'est sur l'esplanade de celle forteresse que le duc d'Albe, pour perpétuer le souvenir de la bataille de Gemningen, s'était fait élever une statue qui, le bras tondu vers la ville, lui comm,andait l'obéissance, tandis

es IMPRESSIONS DE VOYAGE.

qu'elle foulait aux pieds le peuple et la noblesse représentés par un monstre à deux têles, avec les armes des Gueux, c'est-à-dire l'écuelle et la besace. Requesens, successeur du duc d'Albe, fit abattre celte statue, que l'on enterra sous des décombres, où le peuple la découvrit en 1577. La baine était si forte contre le ministre de Pbiiippe II, que les Anversois lui mirent la corde au cou, la traînèrent dans les rues et la brisèrent en morceaux.

En iGôo, avec ce qui restait de ses débris, on fondit le crucifix qui surmonte la grande porte de la cathédrale.

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