‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 25 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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un peu plus propre, peut-être. Est-ce pour dégoûter les juifs (le Francfort de tomber malades?

. Une des fenêtres de l'hôpital donne sur le vieux cimetière. Je n'ai jamais rien vu de plus triste que ce champ de mort abandonné : toutes les pierres tumulaires sont pareilles, et si régalité existe quelque part, c'est certainement sur ce coin de terre. Un bouc l'habite ; c'est sans doute le bouc émissaire. En broutant l'herbe des tombes, il doit être chargé de digérer les péchés deceuxqui sont couchés dessous. C'est, du reste, une besogne dont il s'acquitte en conscience : je n'ai jamais vu de bouc plus gras et mieux portant. Il est vrai qu'à moins qu'il n'ait peur desrevenans, il y a peu d'existences qui se puissent comparer à la sienne : remplaçant d'un bouc qui est mort de vieillesse, il mourra de vieillesse à son tour. C'est la mort qu'ambitionnait Arlequin, et Arlequin n'e^t pas un imbécile.

En rentrant à l'hôtel, je me rappelai que l'abbé Sméets m'avait donné une lettre pour le pasteur D... Je me rendis chez lui, mais le pasteur D... était aux eaux de Yiesbaden. Cette lettre avait pour but de m'obtenir des renseignemens sur Sand. J'écrivis au pasteur D... Sa réponse était accompagnée d'une lettre pour monsieur Widemann, docteur en chirurgie, grande rue de Heidelberg, n» 411.

EXCUR>10>i.S SUR I.ES LOllDS DU (illlN. 111

EXCUÎiSION.

ï.es environs de Francfort sont curieux; il y a surtout la petite principauté de Hombourg, qui mérite d'être vue, nou pas précisément pour elle-même, mais à cause de sa colonie française.

Qu'on se figure tout un village protestant exilé de France, lors de la révocation de l'édit de Nantes, c'est-à-dire vers 1686 à peu près, qui a emporté du pays natal le^ habitudes, la langue, et presque le costume du siècle où il vivait, pour qui la terre a vainement tourné depuis ce temps-îà, qui ne sait rien que par tradition, qui croit qu'on dragonne toujours les protestans, et qui vous parle de Cavalier et de monsieur de Baville, comme s'ils étaient morts hier; tout cela dans un langage qui n'est plus le nôtre, avec des tournures de phrasos qu'on ne trouve plus (lue dans Molirre; si bien que, moins l'esprit, on croirait, quand on entend parler ces habitans, lire une lettre de madame de Sévigné ou de Bussy-Rabutin.

En arrivant dans la capitale, dont la colonie française est éloignée d'une lieue à peu près, je vis deux soldats qui se promenaient bras dessus bras dessous. Comme je ne reconnaissais pas leur uniforme, je demandai à l'aubergiste à quel corps ils appartenaient.

— C'est notre infanterie, mp répondit-il.

tî2 fMPRESSIOiNS DE VOYAGE.

— Ah ! c'est voire infanterie.

— Oui, monsieur. Hier, j'aurais même pu vous montrer notre cavalerie; mais notre cavalerie, il est mort cette nuit.

— Comment, votre cavalerie, «7 est mort?

-- Sans doute, il est mort. C'était un hussard. — Nous devons trois hommes à îa Confédération, deux fantassins et un cavalier. Les deux fantassins, les voici; quant au cavalier, il est mort. Mais demain il y en aura un autre.

Le prince de Hombourg, qui a droit de vie et de mort dans ses Etats, est commandant en second xle la forteresse de Luxembourg, ce qui fait que, malgré son titre de souverain,le commandant en premier peut l'envoyer aux arrêts s'il a manque à son service.

-- Alors, continuai-je, votre prince est un des plus petits souverains de l'Allemagne, puisqu'il n'est coté qu'à trois hommes?

— Oh! monsieur, répondit l'aubergiste, il y en a de bien plus petits; il y en a qui sont cotés à deux hommes, h un homme, à un deuii-homme.

— A un demi-homme ? comment font ceux-là?

— Eh bien! ils s'arrangent avec un autre qui doit un homme et demi. îî y en a un qui fournit l'homme et l'autre qui l'habille.

Quinze jours ajjrès, nous rencontrâmes à Bade le prince deN... Celui-là, c'était bien aulre chose!

Comme il était cadet de famille, il ne lui était tombé dans son partage qu'un village de douze maisons.

Il avait vendu successivement ses douze maisons, et par

FAT.URSIONS SUR LES DORDS DU RÏIIN. 113

fonséquenlses sujpis, n l'exception d'un seul dont il avnit fait son aide de camp. !\Iais en arrivant à Bade, il s'était pris de dispule avec son aide de camp; et l'aide de camp, pour lui faire nicîie, lui avait donné sa démission ; de sorte quMl était bien encore prince souverain, mais il n'avait plus de sujets.

Le pauvre prince s'en arrachait les cheveux de colère. Il était réduit à hatlre son chien.

J'espère nue quelvque beau jour il aura tant battu la pauvre bête, qu'elle en sera devenue enragée et l'aura mordu.

Au reste, j'ai oublié de dire que le prince de Hombourg nous avait paru adoré de ses sujets. — Mieux vaut être aimé de peu, que détesté de beaucoup.

L'excursion de Hombourg nous avait mis en train; nous résolûmes de faire le lendemain une course dans le Taunus.

Le Trj.inus est une des plus gracieuses chaînes de montagnes que j'aie vues. Il fait à Francfort un horizon charmant, qui change de couleur à toutes les heures de la journée, et qui, le soir, subit toutes les variations de la lumière que lui envoie le soleil couchant. Il avait autrefois des mines d'argent qui furent exploitées par les Romains. De temps en temps on trouve dans ses flancs de larges ouvertures, de profondes cavernes, où l'on reconnaît la trace de la pioche légionnaire ; puis, de place en place, des restes de chaussée qui semblent être des chemins de géants, et qu'on attribue soit à Germanicus, soit à Adrien, soit à Charlemagne.

Nous partîmes un matin pour visiter Yinternœde et sa jolie rivière, la Nida; Sden avec ses quatorze sources minérales, dont quelques-unes ont la saveur de l'encre ; Seller s.

(lonl Teau mousseuse, sucrée et citronnée, ressemble assez à du vin de Champagne, et enfin Kœnigsfelden ou la Pierre du roi.

Malgré le nom ambitieux qu'elles portent, les ruines de Kœnigsfelden ne sont l'objet d'aucune tradition du moyen âge ; tout ce que l'histoire en dit, c'est que le dernier rejeton de ses comtes étant mort en -!o8!, cette forteresse devint la l)astille de rarchevêque de Maycnce, qui mettait là ses prisonniers. En 92, les Français s'en emparèrent»et y soutinrent un siège contre les Prussiens, qui, dans leur ardeur à le reprendre, battirent Kœnigsfelden en brèche le jour et la nuit ; mais, comme la nuit leurs boulets mal dirigés se perdaient, les Français, pour leur épargner la poudre, allumèrent des lanternes qu'ils attachèrent aux murailles. Les Prussiens furent si piqués de cette plaisanterie, qu'ils levèrent le siège; si bien que les Français gardèrent Pvœnigsfelden jusqu'en -1796, époque à laquelle ils le firent sauter.

On demandait au duc de Nassau pourquoi il ne réparait pas, en le rebâtissant, les dommages que les Français avaient faits à Kœnigsfelden.

— Pas si bête ! répondit-il, ce chûteau-là est sur leur route.

Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que le duc de Nassau était un homme plein de sens.

L'envie nous prit de déjeuner au milieu de cette ruine de notre façon. Je courus jusqu'au village pour nous procurer quelques provisions, mais ce n'était pas chose commode avec ma façon de parler l'allemand. J'entrai en conséquence chez un barbier, espérant que, dans ses relations avec les

EXCLTÎSIONS Sl-R LES BORDS DU RHIN. 115

mentons des voyageurs, il avait eu l'occasion d'apprendre le français. Je ne fus désappointé qu'à moitié; mon barbier me parla latin, du vrai latin ! Cela ne valait pas Cicéron, il est vrai, mais c'était plus fort que d'Elvincourt. Il en résulta que nous eûmes à peu près ce que nous voulions.

Quant au barbier, il ne voulait absolument rien recevoir pour la peine que nous lui avions donnée, et je fus obligé, pour qu'il accepta! quelque chose, de me faire couper les cheveux.

De notre salle à manger, que nous avions établie sur la plate-forme de Kœnigsfelden, nous avions une vue magnifique. A notre gauche, l'Alt-Kœnig, !a seule montagne du Taunus que le vautour des Alpes juge digne de son nid ; le grand Felberg, où une ancienne tradition dit que se retira la reine Brunehaut, et où l'on montre encore son ermitage creusé dans le rocher ; enfin, en face de nous, Falkenstein ou la Pierre-aux-Faucons, dont les ruines conservent la vieille tradition du chevalier Cuno de Sagen et d'Ermangarde.

C'étaient deux beaux jeunes gens qui s'aimaient ; ils étaient jeunes, riches et nobles tous deux, et chacun avait ù offrir autant quil donnait. Ils ne virent donc à leur bonheur d'autre empêchement que l'humeur fantasque du vieu» comte de Falkenstein. Au moment oii le chevalier de Sagea fit sa demande, le père d'Ermangarde était sans doute dars de mauvaises dispositions d'estomac ; car, conduisant ceiji qui désirait être son gendre sur un balcon, d'où l'on dominait toute la montagne sur laquelle était situé le château a pprlé la Pierre-du-Faucon, parce qu'il fallait, en quelque sorte, les ailes de cet oiseau pour y parvenir :

— Tous me demandez ma fîlle? lui dit-il. Eh bien! elle est à vous, mais à unecondilicn : faites tailler dans la mon- (a;;ne un chemin par lequel on puisse monter à cheval jusqiie dans la cour du château, car je commence à me faire ueux, et monter à pied me fatigue.

~ La chose est difficile, dit Sagen; mais n'importe! Mes mineurs sont les meilleurs de tout le Taunus, et je l'entreprendrai. Combien de temps me donnez-vous pour cela?

— Je vous donne jusqu'à demain malin, h six heures. Sagen crut avoir mal entendu.

— Jusqu'à demain matin! reprit-il.

— Pas une heure de plus, pas une heure de moins; venez demain matin me demander à cheval la main de ma fille, et cela par un chemin où je puisse la conduire à cheval à l'église, et Ermangarde est à vous.

— Mais c'est impossible ! s'écria Sagen.

— Rien n'est impossible à l'amour, répondit le vieillard en riant. Ainsi, à demain, mon gendre.

Et il ferma la porte au nez du pauvre chevalier.

Sagen descendit tout pensif le sentier maudit; à peine si, à pied et avec de grandes précautions, on ne courait pas le risque de se rompre le cou. Tout le long du chemin il frappait la montagne du taillant de son épée. C'était une véritable malédiction. La montagne était composée de la roche la plus dure, du véritable granit de première formation.

Aussi ne fût-ce que pour l'acquit de sa conscience et pour n'avoir rien à se reprocher, qu'il s'achemina vers ses

EXCURSIONS SUR LES DORDS DU RIllN. 117

mines. Arrivé à l'ouverture, il fit appeler le chef de ses mineurs.

— Wigfrid, lui dil-il, lu t'es toujours vanté à moi d'èlre le plus habile de tes confrères.

— Et je m'en vante encore, monseigneur, répondit Wt*-frid.

— Eh bien! combien te faudrait-il de temps, en rassemblant tous tes ouvriers, pour tailler, depuis le bas jusqu'au haut du Falkenstein, un chemin par lequel on put monter au château à cheval.

— Mais, dit le mineur, à tout autre il faudrait dix-huit mois, moi je ferai le travail en un an.

Le chevalier poussa un soupir et ne répondit même pas. Puis, faisant signe au vieux mineur quMl pouvait retourner à sa besogne, il s'assit pensif h l'entrée de la galerie.

Il tomba dans une si profonde rêverie, qu'il ne s'aperçut pas que, l'heure du repos étant arrivée, tous les ouvriers avaient quitté la mine.

Bientôt le soir arriva, et avec lui ce moment qui n'est déjà plus le jour et pas encore la nuit, où les vapeurs s'élevant de la terre montent au ciel en nuages po'jr en retomber en rosée; mais le chevalier ne voyait qu'une chose, c'était, perdu dans la brume fantastique des prairies, le château inaccessible de Falkenstein.

Tout à coup il entendit qu'on l'appelait par son v.om-, il se retourna. Au haut de l'échelle qui conduisait de la galerie inférieure au jour, et sur le dernier échelon, se tenait debout un petit vieux bonhomme, haut d'une coudée à peine, dont les cheveux et la barbe étaient blanchis par l'âge, et dont

cependant les yeux brillaiort. comme, ceux d'un jeune homme. ~ Chevalier de Sagen! dit encore une fois le nain.

— Eh bieni <]ue me veux-tu? demanda le chevalier en regardant avec étonnement celle étrange apparition.

— Je veux l'offrir mes services; j'ai entendu ce que tu demandais au vieux mineur.

— Après.

— J'ai entendu aussi ce qu'il t'a répondu. Le chevalier poussa un soupir.

— C'est un brave garçon qui sait bien son métier, continua le nain, mais moi je le sais encore mieux que lui.

— Et combien te faudrait-iî de temps, à toi,- pour faire ce chemin?

■— Avec l'aide de mes compagnons, bien entendu?

— Avec l'aide de tes compagnons.

— A moi, il me faudrait une heure.

Le chevalier poussa un cri de joie.

— Une heure! Et qui es-tu donc?

— Je suis le chef des lulins qui habitent les profondeurs de la montagne.

Le chevalier se signa.

^ Oh I ne crains rien, dit le nain, nous ne sommes ni ennemis des hommes, ni maudits de Dieu ; nous sommes un des anneaux invisibles qui unissent la terre au ciel, seulement, autant au-dessus des hommes que les hommes sont au-dessus de la bête, nous avons mille moyens qui sont inconnus de tes pareils.

— Et parmi ces moyens, lu auras celui de faire le chemin en une heure?

— Oui, mais tu sais, rirn pour rien.

— Que veux-tu dire ? demanda le chevalier avec inquiétude.

— Je te parle la langue des hommes, cependant.

— Eh bien! demande ce que tu voudras, et tout ce qui est au pouvoir de Thomme, tout ce qui ne compromettra pas le salut de mon âme, je te l'accorderai.

— Fais cesser aujourd'hui même la mine de Sainte-Marguerite, qui est déjà si près de mon palais souterrain que j'entends de mon lit les coups de marteaux de tes ouvriers. Je ne te demande pas un grand sacrifice, car tu dois remarquer que le filon s'épuise et que le minerai devient rare.

— rs'est-ce que cela? s'écria le chevalier.

— Pas davantage, dit le nain, et encore je te donnerai un dédommagement. A gauche de la mine, à l'endroit où tu trouveras la tête d'un cheval, creuse, et tu trouveras deux filons abondans à enrichir un roi.

— Cent fois merci ! dit le chevalier. A compter de demain, tu dormiras tranquille.

— Ta parole?

— Foi de chevalier! La tienne?

— Foi de lutin!

— Et qu'y a-t-il à faire maintenant?

— Rien, va te coucher, rêve à ta belle, et demain à cinq heures, monte à cheval, lu trouveras la route faite.

Et, à ces mois, le petit vieux disparut comme si l'échelon eût manqué sous ses pieds et qu'il se fût abîuié dans le puiis.

Le chevalier rentra chez lui, fit appeler Wigfrid, lui don-

na ordre de changer dès le lendemain la direction des travaux, puis il attendit avec impatience.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, il s'avança vers son balcon qui donnait sur Falkenstein, ef comme il en était éloigné d'une demi-lieue h peu près, il n'entendit rien, mais il vit une multitude de lueurs qui montaient et qui descendaient aux flancs de la montagne, si nombreuses qu'on eût dit un essaim de lucioles.

Le vieux comte de Falkenstein entendit, au contraire un grand bruit et courut à sa fenêtre, mais ne vit rien; il lui semblait que des milliers de mineurs sapaient la montagne par sa base ; il entendait le marteau retentir, il entendait la pioche mordre, il entendait les roches rouler, et il se dit : — C'est mon gendre qui esta la besogne. Demain, il fera jour, nous verrons où il en sera. Et il se recoucha bien tranquille, attendant le jour.

A six heures du matin, il fut réveillé par le hennissement d'un cheval, et en même temps sa tille entra toute joyeuse dans sa chambre, criant :

— Mon père, mon père, le chemin est fait, et voilà le chevalier Guno de Sagen qui vient vous faire visite, monté sur son bon cheval de bataille.

Mais le vieux comte ne voulut pas croire ce que lui dit sa fille, et il se mit à rire en haussant les épaules. Cependant ayant entendu une seconde fois les hennissemens d'un coursier, il se leva et alla à sa fenêtre.

Le chevalier était dans la cour, caracolant sur le plus beau et le plus fringant de ses palefrois. En ce moment six heures sonnèrent à l'horloge du château.

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU KlliN. 121

— ConUe, dit le chevalier en saluanl le vieux seigneur, j'espère que vous serez aussi fidèle à votre promesse que j'ai été exact au rendez-vous, et qu'aujourd'hui même vous essaierez, en venant à l'église, le chemin que je vous ai fait faire celle nuit.

— Un gentilhomme n'a que sa parole, et ma parole est donnée, répondit le vieux comte ; si le chemin est tel que vous le dites, ma fille est à vous.

Le même jour, une cavalcade descendit du château de Falkenstein, se dirigeant vers Téglise de Kronberg, par le chemin taillé dans le roc qui existe encore aujourd'hui, et qu'aujourd'hui encore on appelle le chemin du diable.

Apièsle déjeuner, nous grimpâmes par le chemin du diable, au plus haut de cette Pierre-du-Faucon, d'où l'on peut compter, dans un horizon de cent cinquante lieues, jusqu'à soixante-dix villes, bourgs ou villages. Quant aux montaiines entre l'Alt-Rœnig et le Feldberg que Ton touche de la main, on aperçoit encore Iselberg près de Gotha, le mont !>ïercure près de Bade, le Donon dans les Vosges, les Siebengeberg près de Bonn, enfin le Meinner dans la basse liesse et le Hahiehlowald près de Cassel.

Au milieu de ce panorama s'élève le vieux château d'Erpstein, doiit je raconterais la légende si je n'en avais déjà trop raconté.

Nous revinmes par Kroninberg, et nous traversâmes sa châtaigneraie qui date du xiie siècle : quelques-uns des arbres primitifs existent encore, ce sont les premiers qui aient été plantés en Europe.

En rentrant à l'hôtel^ j'y trouvai la carte de l'abbé Sméets.

qui était, comme il me l'avait dit, venu célébrer son jubilé : I! était trop tard, ou plutôt j'étais trop fatigué pour aller chez lui le même soir. Je remis ma visite au lendemain matin.

Le lendemain matin, on me remit une lettre, c'était la réponse du pasteur D..., dont j'ai déjà parlé. Gomme j'allais sortir, l'abbé Sméets entra. Nous nous embrassâmes comme de vieux amis. Il savait déjà que je n'avais point trouvé le pasteur D... Je lui montrai la lettre que j'en avais reçue;il en lut l'adresse et parut réfléchir un instant.

— Eh bien! lui dis-je inquiet, est-ce que le pasteur D... s'est trompé 1 est-ce que celui à qui il m'adresse pour avoir des renseignemens sur Sand n'est point à même de m'en donner?

— Au contraire, me répondit-il, et de plus exacts certainement qu'aucun autre.

— Alors, à quoi donc pensiez-vous?

— Je pensais à une histoire que je vais vous raconter.

— Une histoire qui a rapport à Sand?

— Non ; mais une histoire qu'il faut que vous sachiez.

— Elle a donc quelque rapport avec cette lettre, puis^iue c'est cette leitre qui vous y a fait penser?

— Indirectement, oui.

— Mon cher abbé, vous parlez ce malin comme un sphinx

— A Heidelberg, vous aurez le mot de l'énigme.

— Alors, passons à l'histoire.

— La voilà :

Le soir du couronnement de Louis de Baviôre, il y eut à

riiôtel de ville un magnifique bal masqué auquel assista l'impératrice.

Il y avait à ce bal masqué un cavalier qui était entièrement vêtu de noir, et qui avait le visage couvert d'un masque noir.

Il invita rinipératrice à danser : l'impératrice accepta, et comme il dansait avec elle, un autre masque se pencha à l'oreille de rempereiir, et lui demanda s'il savait avec qui dansait l'impératrice.

— Non, répondit l'empereur. Avec quelque prince souverain, sans doute.

— Moins que cela, dit le masque.

— Avec quelque seigneur, quelque comte ou quelque baron?

— Descends.

— Serait-ce avec un simple chevalier?

— Descends encore.

— Avec un écuyer ?

— Descends toujours.

— Avec un page?

— Tu n'y es pas encore, Auguste.

— Un va ri et ?

— Plus bas.

Le rouge monta au visage de l'empereur.

— Un palefrenier?

— Plus bas encore.

— Un mariant?

— Si ce n'était que ceirt; dit l'inconnu en éclatant de rire.

— Mais, qui esl-ce donc? s'écria Tenipereur d'une voix éleuÊfée.

— Arrache-lui son masque, et tu le verras. L'empereur s'approcha du cavalier noir, lui arracha son

masque, et Ton reconnut le bourreau.

L'empereur tira son épée.

— Misérable! lui dit-il, recommande ton âme à Dieu. Tu vas mourir.

— Sire, répondit le bourreau en s'agenouillant, quand vous me tueriez, l'impératrice n'en aura pas moins dansé avec moi, et, s'il y a déshonneur à cela, elle n'en sera pas moins déshonorée. Faites mieux que cela : armez-moi chevalier, et, si quelqu'un attaque sa gloire, de la même épée dont je fais justice, je ferai raison.

L'empereur resta un instant pensif. Puis, relevant la tête :

— Le conseil est bon, lui dit-il. Désormais, tu ne t'appelleras plus le bourreau, mais le dernier juge. Puis, lui ayant donné trois coups du plat de son épée sur l'épaule : — Relève-toi, ajouta-t-il. A compter de cette heure, tu es le dernier des nobles, et le premier des bourgeois.

— Et en eifet, continua l'abbé Sniéets, depuis ce moment, dans toutes les cérémonies publiques, soit civiles, soit religieuses, le bourreau marche seul derrière les nobles et devant les bourgeois.

— Je vous remercie de votre histoire, lui dis-je, elle est fort curieuse. Mais, puis-je savoir pourquoi vous me Tavez racontée?

— Parce qu'il pourrait bien se faire, me répondit-il, que vous vous trouvassiez un jour ou l'autre en présence d'un

des descendans du Chevalier Noir, et, dans ce cas, je suis bien aise que vous sachiez à quels égards il a droit, comme le dernier des nobles et comme le premier des bourgeois.

— Je vous remercie de la précaution, mon cher abbé, mais j'espère qu'elle sera inutile.

— Qui sait? répondit l'abbé.

Et nous sortîmes ensemble pour aller faire un tour sur la foire, lui, souriant d'un air goguenard, et moi, cherchant dans ma tête quel pouvait être le but de l'apologue qu'il venait de me raconter.

Quatre ou cinq jours après, je quittai Francfort sans avoir pu obtenir de l'abbé Sméets aucune autre explication.

XXM

MANFIEnL

Il é(ai{ décidé que je ne verrais de Mayence que sa statue de Guttemberg; j'y arrivai l\ deux heures du malin par la diligence, et j'en repartis h six par le bateau à vapeur.

A partir de Mayence jusqu'à Strasbourg, les bords du Rhin cessent tout h fait d'être pittoresques, et n'ont plus d'auire attrait que les souvenirs historiques des Romains et des Francs, de Jules César et de Charlemagne. Les vieux châteaux ont disparu, mais restent encore les vieilles calhé-

dralcs, et le moins que Ton puisse faire pour Worms et pour Spire, c'est effectivement de les nommer en passant devant elles.

Manheim, où nous allions, est placé à moitié chemin entre ces deux villes, à un quart de lieue du Rhin. Le bateau à vapeur nous déposa, à sept heures du soir à peu près, sur le rivage, où nous trouvâmes des omnibus el des fiacres en profusion. Au bout de cinq minutes, nous descendîmes sur la grande place.

Manheim est la ville des romans d'Auguste Lafontaine, pleine d'une tranquillité et d'une tristesse qui ne sont point sans charme. Le lendemain du jour où nous y étions arrivés était un jour de fête, ce qui contribuait, en l'animant un peu, k lui donner encore plus de caractère. Au reste, je n'ai jamais vu une plus belle population. En une demi-heure que nous reslàmes sur la porte de l'église des Jésuites, nous en vîmes sortir plus de cinquante jolies femmes. Les jeunes gens ne leur cédaient en rien, à part leur uniforme bleu et blanc et le casque fantastique, qui leur donnent l'air d'officiers d'opéra comique.

Manheim est une ville qui a tout le caractère du grand rococo mythologique qui a suivi chez nous le règne de Louis XIV. L'église des Jésuites, je ne sais à quelle occasion, possède sur sa façade deux niches, et, dans ces deux niches, une Minerve et une Hébé, qui, tout étonnées de se trouver là, y font une étrange figure.

En face est le théâtre, que je crois de la même époque, bâti par le même architecte et dans le même goût. Les portes en sont surmontées de sphinx qui, représentant la comédie

et la tragédie, tiennent sous leur patte, l'un un masque, et l'autre un poignard. Ils sont coiffés en racines droites, avec un chignon poudré, ce qui ajoute d'une façon miraculeuse ù leur caractère égvptien.

Le château, résidence habituelle de la grande duchesse Stéphanie, est dune époque antérieure, et par conséquent d'un caractère plus grandiose. Un charmant parc anglais en forme le jardin, et comiiie ce jardin est public, nous eûmes ravaiuage d'y passer en revue, de deux à quatre heures de raprès-midi, toute la société fashionable de la ville. Ce second examen contirma mon premier jugement. IVianheim, proportion gardée, est certainement, avec Arles, la ville d'Europe où il y a le pius de jolies femmes.

Cependant, je n avais pas oublié que c'était Manheim qui avait été le théâtre de l'assassinat deKotzebûe et de l'exécution de Sand. Le maître de l'hôtel me donna un de ses garçons pour me montrer la maison de Kotzebùe. C'est la maison qui fait le coin de la rue A 2, en face l'église des Jésuites. Si indiscrète que fût la démarche, je sonnai à la porte, et fis demander par mon garçon d'auberge la permission de voir la chambre où avait été assassir.é le conseiller aulique. J'espérais que le maître de la maison descendrait pour m'en faire les honneurs ; mais, soit qu'il me prît pour un étudiant et qu'il craignît pour lui même le sort de son prédécesseur, soit qu'il eût autre cliose de plus pressé à faire, il m'accorda ma demande en me faisant ses complimens, mais il resta invisible.

Je montai une vingtaine de marches, j'entrai dans une antichambre, et de l'antichambre dans un cabinet qui ser-

r28 IMPRESSIONS DE VOYAGE.

vait de bibliothèque : c'était là qu'avait eu lieu le crime. Je voulais interroger la servante, mais la pauvre Maritorne était stupide. Je n'en pus tirer autre chose que ;

— Monsieur Sand? je ne le connais pas. Il ne vient pas chez monsieur.

Je rentrai à rhôlel, où le voiturier était venu me demander à quelle heure je voulais la calèche pour le lendemain. Je lui dis que je la voulais tout de suite, attendu que j'allais coucher le même soir à Heidelberg.

Dix minutes après, la voiture était à la porte. Je priai mon hôte de m'indiquer au moins l'endroit où avait été exécuté Sand. Il dit quelques mots en allemand à mon voiturier, lequel promit de s'arrêter à l'endroit convenu. En effet, en sortant de la ville, à gauche de la route d'IIeidelberg, il ouvrit la portière, et me montrant une prairie coupée par un petit ruisseau, et qui étendait à un quart de lieue à peu près son tapis vert :

— Voici, me dit-il, le Sands Himmelfartswiese.

Le mot était trop long et trop difficile à prononcer pour que j'en demandasse l'explication; je me contentai de descendre et de jeter un coup d'œil sur la prairie, mais sans savoir même où y arrêter mes yeux.

Eu ce moment, par fortune, un promeneur passait; il s'arrêta à quelques pas regardant du même côté que moi. C'était un homme de cinquante ans à peu près, dont la figure, pleine d'une bienveillance calme, prévenait singulièrement en sa faveur. Je m'enhardis à aller à lui.

— Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous m'indiquer à quel endroit précisément a été exécuté Sand?

EXCUUSlOxNS SLTv LES BORDS DU IIHIN. 129

— Volontiers, monsieur, me répondit-il. Et descendant de la route dans la prairie, il se mit à marcher devant moi en m'invitant à le suivre. Au bout de cent cinquante pas à peu près, il s'arrêta sur une éminence qui dominait le petit ruisseau, et frappant la terre de sa canne :

— C'est ici, me dit-il.

— Ici, à cet endroit, précisément là? Vous en êtes sûr?

— Très-sûr, monsieur, j'y étais.

— Comment! monsieur, vous y étiez? vous avez vu mourir Sand?

— Je l'ai vu mourir.

— Vous étiez dans la foule?

— Non, monsieur, j'étais sur l'échafâud Je le regardai avec étonnement.

— Mais, sur réchafautl, lui demandai-je, il n'y a ordinairement que le prêtre, le patient... et le bourreau?...

— Ce jour-là, monsieur, it y avait une quatrième personne, car je ne suis aucune des trois personnes que vous venez de nommer.

— Mais alors, monsieur, excusez de ma part une question aussi directe : qui êles-vous donc?

— Je suis le directeur de la maison de force où Sand a été détenu pendant treize mois.

— En ce cas, monsieur, vous devez avoir des détails précieux sur ce jeune homme?

— J'ai ses albums, sa.correspondance, mes souvenirs, et peut-être le seul portrait de lui qui existe.

— Mon Dieu ! monsieur, répondis-je, — enchanté d'avoir

i 30 IMPRESSIONS DE VOYAGE.

trouvé d'une manière si inopinée ce que je cherchais, mais craignant que l'occasion ne m'échappât, — je suis étranger, Français, comme vous pouvez le voir; je voyage dans votre poétique Allemagne pour y recueillir tout ce que j'y puis trouver de traditions antiques et modernes. Seriez-vous assez bon pour me communiquer quelques-uns des renseignemens que vous possédez?

— Et dans quel but, monsieur, désirez-vous recueillir ces renseignemens ?

— Dans un but on ne peut plus national pour nos deux pays, monsieur ; j'ai entendu parler de Sand, non pascomme d'un assassin ordinaire, mais comme d'un homme qui croyait, par un grand dévouement personnel, sauver sa patrie. En France, jusqu'aujourd'hui, monsieur, on ne connaît Sand que de nom, et on pourrait le confondre avec un Meunier et un Fieschi. — A chacun la place qui est due; m.ême aux morts. — Je voudrais donc, aux yeux de mes compatriotes, rendre à Sand celle qu'il mél'iie.

— Et comment, venu dans cette intention, ne vous êtesvous pas précautionné de quelques lettres de recommandalion pour Manheim.

— J'en avais une pour monsieur le pasteur D..., de Francfort; il m'a envoyé cette lettre pour un chirurgien d'Heidelberg, le docteur Widemann.

— Ah! oui, dit-il, c'est un homme qui peut vous donner d'excellens renseignemens, mais sur les derniers momens de Sand seulement; encore était-il bien jeune. C'est à son père que Sand a eu affaire et non à lui.

— Mais quel est donc ce monsieur Widemann? deman- ^ai-]e.

— Vous ne le savez pas?

— Non.

— C'est le bourreau. Un excellent homme, qui est bourreau parce que son père l'a été.

— Mais, v.-'is vous trompez, il y a sur l'adresse : docteur en chirurgie.

— C'est l'habitude en Allemagne que les bourreaux soient chirurgiens, d'ailleurs vous le savez, nous n'attachons pas ici à ce dernier juge, ou à ce juge tranchant, comme nous l'appelons, l'idée de réprobation que vous y attachez en France. Ici le bourreau fréquente les cafés et les casinos, et s'il n'est pas recherché, au moins est-il parfaitement reçu.

— Cela ne m'étonne plus alors, que le bon abbé Sméets m'ait raconté la légende du Chevalier Noir.

— Vous connaissez l'abbé Sméets?

— C'est lui qui m'avait donné une lettre pour le docteur D...

— Je lui en veux de m'avoir oublié; mais permettez, monsieur, que je répare son oubli, tous les renseignemens que je possède sur le pauvre Karl sont à votre disposition.

— Ah ! monsieur, que de remercîmens !

— Mais, me dit mon interlocuteur, ces renseignemens, i vous faudrait tout un jour pour les prendre.

— Un jour, deux jours, huit jours, s'il le faut.

— Mais vous partez pour Heidelberg ?

— Je ne pars plus.

— Votre voilure?

— Va retourner à Thôtel.

— Eh bien! monsieur, reconduisez-la. Vous avez sans doute quelques ordres à donner ; je vous attends chez moi.

— Dans une demi-heure je suis chez vous.

— Vous y serez le bienvenu, monsieur.

Et nous nous quittâmes, moi pour reprendre mon logement à l'hôtel, et monsieur G... pour aller mettre en ordre les papiers qu'il comptait me communiiiuer.

Une demi-heure après j'étais chez lui.

Il est important, pour que nos lecteurs se fassent une idée des hommes et des choses, que nous leur disions quelques mots de l'état où se trouvait l'Allemagne, à l'époque où eut lieu à Manheim le grand drame que nous allons raconter.

Nous avons déjà dit, dans notre article sur la ville de Bonn, les progrès des associations secrètes chez les écrivains allemands. Les associations, encouragées par les souverains eux-mêmes tant qu'elles purent leur être utiles, produisirent les enrôlemens volontaires qui conduisirent à Leipsick et à Waterloo à peu près tous les jeunes gens des universités qui avaient dépassé l'âge de seize ans. Ces jeunes gens firent les deux campagnes de 1814 et de 1813, puis ils rentrèrent à Gœttingue, à Heidelberg et à léna, pour reprendre le cours de leurs études. Mais, comme on le comprend, deux ou trois années passées sous les drapeaux les avaient rendus difficiles à mener; il était ridicule de traiter comme des enfans, des soldats balafrés, non plus par les rapières et les schlœger, mais par 1rs sabres français.

11 résulta que dans respîcc de lutte intérieure ctuniversi-

EXCinSIONfi Slli LtS LOilDS DU MIIN. 133

taire qui suivit les deiix (ionnÎTes campagnes, les professeurs eux-mêmes se parîagèreiU en deux camps : les uns prirent pa^rii pour Tautûrité; les autres, pour les jeunes pa- Irioies si cruellement déçr.s dans leurs espérances. Au nombre des professeurs qui s'étaient constitués les défenseurs de leurs élèves, étaient les docteurs Oken et Luden ; le premier, professeur de sciences naturelles, et le second, professeur dhisloirc.

Depuis trois ans, monsieur le docteur Oken publiait, sous le ti[i-e de VIsis, un recueil périodique exclusivement consacré jusque-là aux sciences naturelles, mais alors monsieur Oken se voyant attaqué, lui et ses élèves, dans ses croyances les plus chères et dans son culte religieux, comprit Timporlance de l'arme qu'il avait entre les mains, et qui d'inoffensive qu'elle avait été jusqu'alors pouvait, grâce à la popularité dont elle jouissait parmi ses nombreux souscripteurs, devenir terrible. Enfin poussé h bout il voulut en faire l'essai, et quelques articles politiques d'une opposition amère parurent tout à coup dans Visis, au grand applaudissenient de ses lecteurs et h la grande stupéfaction de i'autoriîé. Cependant, le grand-duc de Weimar, exccllcn! prince, ennemi des mesures acerbes, défendit que l'on sévît conire monsieur Oken : mais de nouveaux articles ayant succédé aux premiers, la Russie, la Prusse et l'Autriche réclamèrent d'une seule voix la destitution du rédacteur en chef de VIsis. Le grand- duc de Weimar, après de vives instances auprès des trois puissances, obtint cependant un amendement h cette réclamation, qui pouvait équivaloir à un ordre : ce fut que monsieur Oken opterait entre sa chaire et son journal.

Cet ultimatum fut présenté h monsieur Oken, qui répondit qu'il ne connaissait pas de loi qui déclarât les deux fonctions incompatibles, et que jusqu'à ce que celte loi parût, il garderait sa chaire et son journal. En conséquence de celte réponse, au mois de juin 4819, il fut destitué sans procédure ni ju.gcment, et îa commission permanente de la chambre législative du duc de Weimar, non-seulement laissa exécuter ce coup d'Etat, mais encore en approuva rilU'galité.

Les élèves de monsieur Oken protestèrent contre sa destitution en lui offrant une coupe d'or sur laquelle éiait gravée cette maxime philosophique :

« On t'a offert de l'absinthe : bois du vin ! »

Monsieur Oken reprit la rédaction de Vlsis^ qui continua d'obtenir d'autant plus de succès que son rédacteur était le martyr des idées libérales, qui à cette époque étaient celles de toute la jeunesse allemande.

De son côté, monsieur Luden avait créé, dès 1814, un autre journal, la Némésis. Cette feuille, comme son litre l'indique, avait pour but de souffler la haine contre les Français, et à ce litre elle avait été acceptée, protégée même par la Sainte-Alliance, mais lorsque arriva la paix, eî avec elle les déceptions germaniques, le journaliste tourna sa plume contre ceux qui venaient de manquer ainsi à la parole sainte qu'à la face du monde ils avaient engagée. Seulement, comme monsieur Luden, d'un caractère plus froid et plus contenu que son confrère monsieur Oken, avait conduit ses attaques avec une grande modération et une merveilleuse prudence ; comme ses articles, oii il était impossible de dénoncer une seule personnalité, n'offraient guèf'^ que des discussions

historiques sur des fails irrécusables, la Némésis ne donna prise à aucune poursuite, et ses ennemis furent forcés d'attendre une occasion favorable de la frapper. Une altercation qui survint entre Kotzebûe et monsieur Luden leur fournit cette occasion.

Un ariicle de la yêmésis, rédigé par riinn-ieur Luden luimême, contenait, sur l'administration civile de la Russie et sa politique extérieure, des observations qui, pour être rédigées avec la convenance ordinaire de l'habile écrivain, n'en étaient peut-être que plus dangereuses pour ce gouvernement ombrageux. Cet article tomba entre les mains de Kotzebue. Chacun sait les fonctions étranges qu'il exerçait en Allemagne pour le compte d'Alexandte. et comme, à celle époque, le conseiller aulique de Sa Majesté autocratique était en guerre ouverte avec les universiiés, il profila de l'occasion d'un second rapport qu'il faisait à l'empereur Alexandre sur l'état de la littérature germanique, pour lui rendre compte de l'article de monsieur Luden, faisant ressortir les pas-ages qui pouvaient le blesser, et supprimant tous ceux qui pouvaient servir de correctifs à ceux-là, accompagnant le tout des notes les plus injurieuses sur le double caractère public et privé de l'auteur. Le rapport était écrit en français.

Malheureusement pour Kotzebue, son original couvert de ratures nécessitait une copie : il donna son rapport à mettre au net à une espèce d'écrivain public qui l'emporta chez lui, et qui. peu familier avec la laiigue française et craignant de faire des fautes, consulta, sur certains mots et sur certaines phrases qu'il ne connaissait pas, le docteur L... Un de ces

passages était justement dirigé contre monsieur Luden. Celle diatribe piqua la curiosité du docteur L... qui, ayant appris que le manuscrit original était de Kotzebiie, fit semblant d'ôlre embarrassé à son tour, et pria le copiste de lui laisser le manuscrit pour quelques beures. Le copiste, qui avait de grandes obligations à monsieur L..., n'osa pas lui refuser cette communication, dont d'ailleurs il ne comprit probablement pas l'importance. M.L..., possesseur momentané du rapport, en fit à l'instant une copie qu'il envoya à monsieur Luden. Celui-ci, en ayant extrait les passages les pUis saillans, et les ayant accompagnés à son tour de commentaires sur Kolzebi'ie, les envoya au bureau de la NéméMs afin qu'ils fussent composés pour le procbain numéro. Kotzebiie, on ne sait comment, eut connaissance de l'infidélité de son eopiste et des résultats que cette infidélité allait avoir. Il courut aussitôt cbez le comte Lesdigny. ministre des affaires étrangères, et lui raconta la chose. Le comte Lesdigny, prévoyant que cette publication ne ferait qu'irriter encore les esprits, donna ordre à l'imprimeur d'arrêter la composition du numéro; mais l'ordre arriva trop tard : le tirage était commencé, et comme il n'y avait pas d'ordre ofiiciel qui s'opposiU à la publication, Timprimeur se bâta de fcire passer ce qu'il y avait de numéros tirés à léna; ce qu'il en restait à rimprimerie fat saisi et mis au pilon ; mais deux ou trois cents numéros circulaient déjà parmi les étudians. Alors monsieur Oken reproduisit l'article incriminé, dans Vlsis^ qui fut saisi à son tour ; mais TarUcle proscrit reparut aussitôt dans le journal rédigé parYieland fils. Ce journal fut à son tour saisi et condamné; mais le but était at-

teint : l'article avait fait le tour de l'Allemagne, et Kotzebue était publiquement dénoncé comme un espion.

Koizebiie, furieux, publia une brochure contre le gouvernement du grand-duc, contre les universités et contre les professeurs, qu'il traitait de jacobins ; c'était un véritable appel au gouvernement despotique ; c'était le tocsin contre les idées libérales.

Il y avait en ce moment-là à léna un jeune homme d'environ vingt-deux ans, qui vivait solitaire et réfléchi parmi ses camarades. Presque enfant, il avait fait comme volontaire la campagne de Waterloo; puis, comme ses camarades, il était rentré à l'Université pour y achever ses études. Il était un de ceux dont les déceptions politiques avaient le plus assombri le caractère. Chaque jour il écrivait sur son album, non-seulement ses pensées de la journée, mais encore ce qu'il avait fait de bien et ce quMl avait fait de mal. Le 24 novembre -1817, la brochure de Kotzebiie lui tomba entre b s mains, et le 24 novembre au soir il écrivait sur cet album :

« Aujourd'hui, après avoir travaillé avec beaucoup de soin et d'assiduité, je suis sorti vers quatre heures du soir avec E... En traversant la place du marché nous y avons entendu lire la nouvelle et empoisonnée insulte de Kotzebue. Quelle rage anime donc cet homme contre les Burchen et contre tout ce qui touche l'Allemagne! »

Celait la première fois qae dans cet album, reflet innocent jusque-là de ses plaisirs et de ses chagrins de jeune homme, le nom de Kotzebue était tracé; mais par la suite plus duiiC al.usion cacht^e et plus d'une attaque directe de-

valent suivre cette première insertion. En effet, le 31 décembre de la même année, il écrivait sur le même album, dans ce style mystique qui lui appartenait :

« O Seigneur miséricordieux! j'ai commencé cette année avec la prière, mais vers ces derniers temps j'ai été distrait et mal disposé. Quand je regarde en arrière, je trouve, hélas! que je ne suis pas devenu meilleur ; mais je suis enlré plus profondément dans la vie, et l'occasion s'en présentant, je me sens maintenant la force d'agir. C'est que tu as toujours été avec moi, Seigneur, quand bien même je n'étais pas avec toi. »

Puis le lendemain, qui était le 1er janvier S8S8, le jeune homme commença un autre album, et sur la page blanche de la reliure, il écrivit, toujours du même style :

« Seigneur, laisse-moi m'affermir dans l'idée que j'ai conçue de la délivrance de l'humanité par le saint sacrifice de ton fils ; fais que je sois un Christ pour l'Allemagne, et que comme et par Jésus je sois fort et patient à la douleur. »

Quatre mois écoulés, il écrivit :

5 mai.

" Seigneur, pourquoi donc cette mélancolique angoisse s'est-elle emparée de moi; mais une volonté ferme et constante surmonte tout, et l'idée de la patrie donne aux plus tristes et aux plus faibles de la joie et du courage. Quand je rt fléchis, je m'étonne toujours qu'il ne s'en trouve point parmi nous un assez courageux pour enfoncer un couteau dans la gorge deKolzehtie ou de tout autre traître. »

Puis il continue le 18 mai :

« Un homme n'est rien en regard d'un peuple; c'est une unité coniparée à des milliards, c'est une niinute comparée à un siècle. L'homme que rien ne précède et que rien ne suit, naît, vit et meurt dans un espace plus ou moins long, mais qui, relativement à Téternité, équivaut à peine à la durée d'un éclair ; un peuple, au contraire, est immortel. »

Enfln, le 31 décembre de l'année 1818, affermi dans sa résolution sai.'giante, il écrivit :

« Je finis le dernier jour de celte année 1818 dans une disposition sérieuse et solennelle, et j'ai décidé cjue la fête de Noël qui vient de s'écouler serait le dernier Noël que je fêterais... S'il doit ressortir quelque chose de nos efforts, si la cause de l'humanité doit prendre le dessus dans notre patrie, si au milieu de cette époque sans foi quelques sentimens religieux peuvent renaître et se faire place, c'est à la 'condition que le misérable, que le traître, que le séducteur de la jeunesse, que l'infâme Koizebue sera tombé. Tant que je n'aurai pas accompli bœuvre que j'ai résolue, je n'aurai plus aucun repos. Seigneur, toi qui sais que j'ai dévoué ma vie à cette grande action, je n'ai plus, maintenant qu'elle est arrêtée en mon esprit, qu'à te demander la véritable fermeté et le courage de l'âme. »

Le jeune fanatique qui faisait ainsi Dieu, non-seulement le complice, mais encore l'instigateur d'un î^o,;iîie, était Karl-Ludwig Sand.

Il était né le 5 octobre 1793, à Vonsiédel, de Gode'roid- Christophe San<i, premier président et conseiller de justice

du roi de Prusse, etdeDorolhée-Jeaniie-WilhelmineSchapf, sa femme ; il avait par conséquent vingt-deux ans à peine.

Plusieurs dangers auxquels pendant sa jeunesse il avait échappé comme par miracle, avaient fait dire à quelques-uns qu'il était prédestiné.

Prédestination fatale que nous allons le voir accomplir!

XXVIÏ

KâRL-LUDWIG sand.

En effet, à partir de ce moment où nous sommes arrivés, Sand ne fit que s'affermir dans la coupable résolution qu'il avait prise. Ses études changèrent d'objet. Chaque jour il assista aux séances anatomiques, suivant avec une singulière attention les séances de l'opérateur; se faisant expliquer dans ses moindres détails les fonctions du cœur, et reconnaissant, comme le fait un général du point qu'il veut attaquer, la place que cet organe occupe dans la poitrine.

Plusieurs mois se passèrent dans cette horrible élude, sans que ses meilleurs amis en soupçonnassent l'objet. A sa mélancolie et à sa tristesse avaient succédé au contraire, une sérénité et une bienveillance extrêmes. Seulement de temps en temps il se livrait à des actions inexplicables, et qui faisaient croire qu'il était atteint de folie. Voici une de celles

EXCL'I'.SK-N; SLR LES BOIiDS DU lillfN. 141

qui, r/'pnndues dans l'Université, excitèreiU l'IiiLiril'J de ses camarades.

Un jour Sand, enlendaril un de ses amis monter roscalier, prit un coiilo-iu ii papier cl ?e tint debout contre une table ; puis, au nionientoii l'ami ouvrit la porte, il s'élança sur lui et lui porta la pointe du couteau à la ligure. L'ami, ignorant si c'était une menace fictive ou réelle, essaya de parer le coup avec les deiîx mains. Au même instant, Sand le frappa à la poitrine; puis, avec la plus grande tranquillité :

— Vois-tu, lui dit-il, quand on veut tuer un homme, voilà comme on s'y prend : on menace 1-^ visag:e. il fait comme tu as fiit, il y porle les mains, et alors on lui enfonce le couteau dans le co?ur.

Trois mois après Ténigme était expliquée par un mot sanglant ! — Kotzebue.

Sur la fin de février. Sand aîjnonça que, pour un pelit voyage de famille, il allait quitter l'Université. Enfin, le 7 mars, il invita tous ses amis à passer la soirée chez lui, et leur annonça son dépnrî pour le surlendemain 9. Ils lui proposèrent tous de lui faire la conduite durant deux ou trois lieues, mais Sand craignant que cette démonstration, toute innore!î(e qu'elle fût, ne les compromît plus tard, refusa et prît congé d'eux le soir même.

Saiid, resté seul, écrivit à sa famille celte lettre étrange :

a 4 TOrS LES MIENS.

» Ames loyales et éternellement chéries, » Pourquoi augmenler encore votre douleur? me demandai je. Et j'hésiiais à vous écrire. Mais la religion du cœur

eût été blessée de mon silence. Sors donc de ma poitrine pleine d'angoisses! En avant, long et cruel tourment d'un dernier entrelien, qui peut seul cependant, lorsqu'il est sincère, adoucir la peine du départ!

» Celte lettre, ô ma mère, ô mon père, ô mon frère, ô mes sœurs, vous apporte le dernier adieu de votre fils ei de votre frère.

» Le plus grand malheur de la vie pour tout cœur généreux est de voir la cause de Dieu s'arrêter dans ses développemens par notre faute .. et l'infamie la plus déshonorante serait de souffrir que les belles choses acquises bravement par des milliers d'hommes, et pour lesquelles des milliers d'hommes se sont sacrifiés avec joie, ne soient plus qu'un rêve passager, sans suites réelles et positives. La résurrection de notre vie allemande fut commencée dans les vingt dernières années, et particulièrement dans la sainte année de 4813, avec un courage inspiré par Dieu. Mais voilà que la maison paternelle est ébranlée depuis le faîte jusqu'à sa base. En avant! relevons-la neuve et belle, et tel que doit être le vrai temple du vrai Dieu.

t) Ils sont en petit nombre ceux qui essaient de s'opposer comme une digue au torrent du progrès de la haute humanité chez le peuple allemande Pourquoi de grandes masses plieraient-elles sous le joug d'une perverse minorité? Et pourquoi, guéris à peine, retomberions-nous dans un mal pire que celui dont nous sorîous?

» Plusieurs de ces suborneurs, et ceux-là sont les plus infâmes, jouent avec nous le jeu de la corruption ; parmi eux est Kotzebùe, le plus adroit et le pire de tous, véritable ma-

chine à paroles d'où sorlent tout discours détestable et tout conseil pernicieux... Sa voix est habile à nous enlever toute humeur et toute amertume contre les mesures les plus injustes, et telle qu'il la faut aux rois pour nous endormir dans ce vi.:ux somnieil fainéant , qui est la m; rt des peuples. Chaque jour il trahit sa patrie et n'en reste pas moins, malgré sa trahison, une idole pour la moitié de l'Aîlemagne, qui, éblouie par lui, accepte sans résistance le poison qu'il lui verse dans ses pamphlets périodiques, protégé et enveloppé qu'il est dans le manteau séducteur d'une grande réputation de poëte. Excités par lui, les princes d'Allemagne qui ont oublié leurs promesses ne laisseront s'accomplir rien de libre ni de bon, ou si quelque chose de pareil s'accomplit m.algré eux, ils se ligueront avec les Français afin deFanéaniir Pour que l'histoire de notre temps ne soit pas couverte d'une ignominie éternelle, il faut qu'il tombe.

» Je l'ai toujours dit, si nous voulons trouver un grand et suprême remède à l'état d'abaissement où nous sommes, il faut qu'aucun ne redoute ni le combat, ni la douleur, et la véritable liberté du peuple allemand ne sera assurée que quand le brave bourgeois lui-même se sera mis au jeu ou aura parié, et (jue tout fils de la patrie, préparé à la lutte pour la justice, méprisera les biens de ce monde pour n'envier que les biens célestes qui sont sous la garde de la mort.

t) Qui donc frapper-^ ce mi-^érable salarié, ce traître vénal ?

» J'attends depuis longtemps dans la crainte, dans !a prière et dans les larmes, moi qui ne suis pas né pour le meurtre, qu'un autre me devance, me délie, et me laisse ainsi continuer ma route dans le sentier doux et paisible que je

i41 IMPRESSIONS DE VOYAGE.

me suis choisi. Eh bien ! malgré mes prières et mes larmes, celui-là qui doit frapper ne se piï'seiUe point; en eiïct, chacun ainsi que moi a le droil de compter sur un autre, et chacun comptant ainsi, chaque heure de retard ne fait qu'empirer noire siîuaîion, car d'une heure à l'autre, et quelle honte profonde ne serait-ce pas pour nous I Kotzebûe impuni peut quitter 1 Allemagne et aller dévorer en Russie les trésors contre lesquels il a échangé son honneur : qui pourra nousgai'antir de cette honte, si cliacun, si moi-même je ne me sens pas la force de sauver ma chère patrie, en me faisant l'élu de la justice de Dieu?

») Ainsi donc, en avant!... C'est moi qui m'élancerai courageusement sur lui (ne vous eUrayez pa>), sur lui, ce séducteur immonde ; c'est moi qui tuerai le traître, alin qu'en s'éteignant sa voix corrnptrice cesse de nous éloigner des enseigiiemens de l'histoire et de l'esprit de Dieu. Un devoir irrésistible et solennel me pousse à celte action, depuis que j'ai reconnu à quelles hautes destinées le peuple allemand peut atteindre dans ce siècle; et, dc^puis que je connais le lâche et l'hypocrite qui l'empêche seul d'y arriver, ce désir est devenu pour moi, comme pour tout Allemand qui veut le bien public, une sévère et rigoureuse nécessité. P-uissé-je. par cette vengeance populaire, indiquer à toutes les consciences droites et loyales où gît le véritable danger, et sauver du grand et prochain péril qiii les menace nos associations avilies et calomniées! Puissé-je enfin répandre la terreur sur les méchants et sur les traîtres, et le courage et la foi sur les bons! Les discours et les écrits ne mènent à rien ; les actions seules peurent.

EXCURSIONS SIA IKâ 0OBl)S m RHIN. I4ij

» J'agirai donc, et, quoique poussé violemment hor«; de mes beaux rêves d'avenir, je n'en suis pas moins plein de confiai>ce en Dieu ; j'espère même une joie céleste depuis que, comme les Hébreux cherchant la terre promise, je vois tracée devant moi, dans la nuit, cette route au bout de laquelle j'aurai payé ma dette à la patrie.

» Ainsi donc, adieu, cœurs fidèles. Certes, cette prompte séparation est dure ; certes, vos espérances comme mes souhaits sont trompés. Vous vous direz entre vous sans doute : Il avait cependant, grâce à nos sacrifices, appris à connaître la vie et à goûter les joies de la terre, et il paraissait aimer profondément le pays natal et Thumble état auquel il était appelé. Hélas ! oui, cela est vrai. Sous votre protection, et grâce à vos innombrables sacrifices, le pays naial et la vie m'étaient devenus profondément cbers; oui, grâce à vous, j'ai pénétré dans l'Eden de la science, et j'ai vécu de la vie libre de la pensée; grâce à vous, j'ai regardé dans l'histoire, et je suis rentré ensuite dans ma conscience pour m'attacheraux solides piliers de la foi dans l'Éternel.

» Oui, je devais traverser doucement cette vie, comme un prédicateur de TÉvangile; oui, je devais, dans ma fidélité à mon état, m'abriter contre les orages de l'existence. Mais cela suffirait-il pour détourner le danger qui menace TAUemagne?

B Et vous-même, dans votre amour infini, ne devez-vous pas, au contraire, me pousser à risquer ma vie pour le bien de tous ?

>' Que je méconnaisse votre amour, ou que votre amour soit pour moi une considération légère, vous ne le croyez II. 9

i46 IMPRESSIONS DE VOYAGE.

pas. Qui donc me pousserait h la mort, si ce n'était mon dévouement à vous et à l'Allemagne, et le besoin de prouver ce dévouement à ma famille et à mon pays.

») Ma mère, ta diras : Pourquoi ai-je élevé un fils que j'aimais et qui m'aimait, pour lequel j'ai pris mille soins et me suis donné mille peines, qui, grâce à mes prières et à mon exemple, fut impressionaule au bien, et duquel je devais, après ma longue et fatigante carrière, recevoir des soins pareils à ceux que je lui ai donnés!... pourquoi m'abandonne-t-il maintenant ?

» 0 ma bonne et tendre mère, oui, vous direz cela peutêtre; mais la mère d'un autre ne pourrait-elle pas en dire autant? et tout se passer ainsi en paroles, quand il faut agir pour le pays î Et si personne ne voulait agir, que deviendrait cette mère de tous qu'on appelle l'Allemagne?

» Mais non, ces plaintes sont loin de toi^ noble femme, et si, à Theure qu'il est, personne ne se présentait pour la cause de l'Allemagne, toi-même rac pousserais. J'ai avant moi deux frères et deux sœurs, tous nobles et loyaux; ils vous resteront, ma mère, et puis, vous aurez encore pour lils tous les enfans de l'Allemagne qui aiment leur patrie.

1) Tout homme a une destinée qu'il doit accomplir; la mienne est vouée à l'action que je vais entreprendre. Quand je vivrais encore cinquante années, je ne pourrais pas vivre plus heureux que je ne l'ai fait dans ces derniers temps.

») Adieu, ma mère! Je vous recommande à la pro'eclion de Dieu ; puissc-î-il vous élever à celle joie que les malheurs ne peuvent plus Iroubler. Conduisez bientôt vos petils enfans, pour lesquels j'aurais tant aimé à être un tendre

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. 1 i7

ami, sur le sommet de nos belles montagnes ; que là, sur cet autel élevé par le Seigneur lui-même au milieu de TAllemagne, ils se dévouent et jurent de prendre l'épéc aussitôt qu'ils auront la force de la soulever, et dé ne la déposer que lorsque tous nos frères seront réunis par la liberté, que lorsque tous les Allemands, ayant une constitution libérale, feront grands devant le Seigneur, puissans contre leurs voisins, et unis entre eux.

» Que ma patrie élève toujours ses regards heureux vers toi, Père Tout-Puissant ; que ta bénédiction tombe toujours abondamment sur ses moissons prêtes à être fauchées, et sur ses armées prêtes à combattre, et que, reconnaissant des grâtes dont tu l'as accablé, le peuple allemand soit toujours parmi les peuples le premier levé pour soutenir la cause de l'humanité qui est ton image sur la terre.

» Votre éternellement attaché fils, frère et ami.

» Karl-Ludwîg SAIN'D.

w îéna, 8 mars 1819. »

Sand écrivit cette lettre étrange en deux fois, moitié dans la nuit du 7 au S, moitié dans la nuit du 8 au 9. Lorsqu'elle fut achevée, il écrivit sur l'adresse : A mes plus chers et mes plus intimes^ la plaça sur l'endroit le plus évident du bureau, se coucha, et s'endormit comme d'habitude. Au point du jour, ayant eu le soin de prendre sur lui la clef de sa chambre, il se mit en route, après avoir loué de nouveau son logement, pour un semestre, et avoir payé les deux premiers mois d'avance. Il pass^ par l-/i furî et Henach. Le 23, à neuf heures du matin, il arriva aa sommet d'une petite colline,

f48 IMPHEgSlOKS DE VOVAGë,

trou il découvrit Francfort. Là, ii s'arrêta un instant, comme depuis il la dit Uil-nième, pour cherclier des yeux la place où serait son tombeau.

Arrivé à Manheim, Sand alla loger au Weinberg. Comm» d'iiabitude, on lui présenta le registre, et il s'y inscrivit sous le nom de Henry; puis il s'informa de la maison de Kolzebùe, et, comme on lui dit qu'elle était située en face de l'église des Jésuites, il demanda encore la lettre et le numéro de la maison, afin de ne pas se tromper.

Il était à peu près dix beures et demie comme Sand frappait à la porte du conseiller aiilique. Kolzebùe était allé, dans le parc du château, faire sa promenade du matin. Sand prétexta une affaire pressée, se fit indiquer lallée quMl préférait, et se mit à sa recherche. Mais soit que Kolzebile eût pris un autre but de promenade, soit que les renseignemens qu'on avait donnés à Sand sur les habits et la figure de celui qu'il cherchait fussent inexacts, il ne le rencontra pas ou ne le reconnut point. Sand se promena jusqu'cà onze heures et demie. Alors, désespérant de trouver Kotzebiiedaus le parc, il revint à riiolcl, résolu de retourner chez lui dans l'aprèslîiidj.

C'était l'heure de la table d'hute; Sand s'y assit avec une tranquillité parfaite. La conversation tomba sur la théologie : Sand développa, tout en mangeant du meilleur appétit, ses idées sur l'Immortalité de l'âme, et parla avec une si grande conviction et une telle éloquence, que chacun fit silence pour l'écouter. Mais bientôt, voyant l'effet qu'il produisait, Sand s'arrêta et sourit «n demandant pardon de s'être emparé ainsi de la conversation.

EXCL'RSION.^ suri LES DOP.DS DU RHIN. HO

Après la table dliôio, Saïul remonta dans sa cliarabre; on croit (ju'il pria Dieu. A trois heures il sortit et reprit le chemin de !a maison de Kolzebïie.

Le conseiller donnait ce jour-là nume un grand dîner; mais ayant appris qu'un jeune homme élait venu et avait demandé avec instance à lui parler, il avait donné l'ordre, si ce jeune liomme se représenlait de nouveau, de le faire entrer. Aussi, dès que le domestique eut reconnu Sand, il lui dit que le conseiller était rentré, et le fit passer dans un cabiiiot de travail attenant à raniichaRibre. Un instant après, Kolzehue entra. Sand le laissa s'avancer jusqu'aux trois quarts de la chambre, et conruie la porte s'était referméederrière lai, il renouvela la scène que nous avons racontée, et tirafit un poignard de sa pocbe, il menaça Kotzebiie au visage. Kotzebiie y porta les mains. Aussitôt, il lui plongea, dans touie sa longueur, sa lame dans la poitrine. Le cœur était traversé de part en part ; Kotzebue jeta un faible cri et tomba.

ÎMais si faible que fût ce cri, sa fille l'avait entendu. C'était une enfant de six ans, une de ces charmantes enfans allemandes, avec de longs cheveux blonds, une robe blanche, et un de ces rubans bleus comme Raphaël en nouait à la taille de ses anges. La pauvre petite vit son père étendu sur le parquet; elle se jeta sur lui en éclatant en sanglots, et en appelant: «Mon père! mon père! » Sand ne put supporter le spectacle déchirant de cette douleur enfantine, et son action lui apparaissant alors dans toute son horrible nudité, il s'enfonça, jusqu'au manche, dans la poitrine, le poignard encore tout couvert du sang de Koizcbue.

ir.0 IMPRESSIONS DE VOYAGE.

Riais, à son grand éîonnement, Sand resta debout; seulement un nuage sanglant passa devant ses yeux, et il comprit alors qu'il allait tomber vivant entre les mains des domestiques. Le sentiment instinctif de sa conservation l'emporta sur l'intention bien arrêtée où il était de se tuer. Il se retourna tout cbancelant, ouvrit la porte, se précipita vers l'escalier, rencontra une famille qui venait dîner chez Kotzcbiie, et qui, voyant un homme tout ensanglanté et avec un couteau dans la poitrine, se mita pousser de grands cris, et s'écarta au lieu de l'arrêter. Sand gagna donc la rue; mais en mettant le pied sur le seuil de la porte, il aperçut à dix pas des soldats qui allaient relever le poste du château. Sand crut qu'ils accouraient aux cris qui le poursuivaient, peutêtre aussi ses jambes faibiirent-elles; il se jeta à genoux à cinq ou six pas de la maison^ joignit les mains, tit à haute voix une courte prière, puis, tirant le couteau de sa blessure, il s'en donna un second coup près du premier, et tomba évanoui en s'écriant : « 0 mon Dieu! reçois mon ûme ! »

Quant à Kotzebuc, il était mort.

XKYilI

LA MâïSON DE FORGE.

La patrouille était commandée par le major badoïs Hoîzungen. Il vint à Sand qu'il croyait expiré , mais voyant

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. ir,l

qu'il n'était qu'évanoui, il le fit transporter à riiôpilal. Là on tint Sand sous la garde la plus sévère, quoique cela fût inutile, ses blessures étant tellement graves, qu'il pouvait parler à peine; il ne parvenait à resjnrer que lorsqu'il était couché sur le dos. L'une d'elles cependant guérit, mais quant à l'autre, comme la lame du poignard avait pénétré entre la plèvre costale et la plèvre pulmonaire, il s'était formé un épanchenient entre les deux feuillets; en sorte qu'au lieu de la laisser se refermer, on la maintint soigneusement ouverte, afin de lui tirer tous les malins, à l'aide d'une pompe, le sang extravasé pendant la nuit, comme cela se pratique dans l'opération de l'empième. Sand fut pendant trois mois entre la vie et la mort ; cependant, au bout de trois mois, sa position s'améliora assez pour qu'on le transportât à la maison de force. Il y trouva monsieur G... , qui Tattendait, et qui avait fait préparer pour lui sa meilleure chambre : c'est que déjà à cette heure Sand n'étsit plus un assassin ordinaire. Au reste, on peut prendre une idée de la manière dont le prisonnier était traité, et des douleurs qu'il souffrait, par la lettre suivante datée de son iîe d^ Pathmos^ et qu'il écrivait à son père au mois de janvier 1820, pour le remercier de sa bénédiction que le vieillard lui avait envoyée, le soixante-septième anniversaire de sa naissance.

« Janvier 1820.

» Mes chers parens, frères et sœurs, » Dans le milieu du mois de septembre de l'année dernière, j'ai reçu par la commission spéciale d'enquête du grandduc, dont vous avez pu déjà api récier rhumaniié, vos chères

lettres de la fin d'août et du commencement de septembre, et elles ont eu rinfluence magique de me combler de joie, en me transportant dans le cercle intime de vos cœurs.

»> Vous, mon tendre père, vous m'écrivez le jour du soixante - septième anniversaire de votre naissaiice , et vous me bénissez dans Tépanchement de votre plus tendre amour.

» Vous, ma mère bien-aimée, vous descendez jusqu'il la promesse de la continuation de votre atïection maternelle, à laquelle j'ai cru immuablement dans tous les temps, et c'est ainsi que j'ai reçu vos deux bénédictions qui, dans ma position actuelle, exercent sur moi une influence plus bienfaisante qu'aucun des biens que tous les rois de la terre pourraient m'accorder : oui, vous me nourrissez abondamment de votre amour béni, et je vous en rends grâce, mes chers parens, avec la soumission respectueuse que mon cœur m'inspirera toujours comme le premier devoir d'un fils.

1) Mais plus votre amour est grand, plus vos lettres sont ■tendres, plus j'ai eu à souffrir, je dois vous l'avouer, du sacrifice volontaire que nous nous sommes imposés de ne pas nous voir, et je n'ai tant tardé k vous répondre, mes chers parens, que pour me donner à moi-même le temps de retrouver la force que j'avais perdue.

») Vous aussi, cher beau-frère et chère sœur, m'assurez de votre attachement sincère et non interrompu. Et cependant, après l'etTroi que j"ai répandu sur vous tous, vous ne paraissez pas encore savoir précisément ce que vous devez penser de moi; mais mon cœur, plein de reconnaissance pour vos

EXCURSIONS SUR LES ÎÎORDS DU RlilN. 153

bontés passées, se rassure de lui-même, car vos actions parlent et nie disent que quand vous ne voudriez plus m'aimer comme je vous aime, vous ne pourriez faire autrement : ces actions valent mieux pour moi, à cette heure, que toutes les protestations possibles, voire même les plus tendres paroles.

» Et toi aussi, mon bon frère, tu aurais consenti à accourir, avec notre mère bien-aimée, aux bords du Rhin, ici où les véritables rapports de rame se sont établis entre nous, et où nous avons été deux fois frères. Mais, dis-moi, n'y estu pas véritablement en pensée et en esprit, lorsque je considère la riche source de consolations qui m'y est apportée par ta cordiale et tendre lettre.

» Et loi, bonne belle-sœur, ainsi qu'au premier abord tu t'es posée dans ta délicate tendresse, comme une véritable sœur, ainsi je te retrouve aujourd'hui : ce sont toujours les mCnies relations tendres, c'est toujours la môme afteclion fraternelle ; tes consolations, qui émanent d'une piété croyante et soumise, sont tombées rafraîchissantes au plus profond de mon cœur. Mais, bonne belle-sœur, il faut que je le dise, à toi comme aux autres, que tu es trop libérale envers moi dans la dispensation de ton estime et de tes louanges, et ton exagéraiion m'a rejeté en face de mon juge intérieur, qui m'a fait voir alors dans le miroir de ma conscience le contour de toutes mes faiblesses.

») Toi, bonne Julie, tu ne désires rien plus que de m'enlever au sort qui m'attend, et tu m'assures, au nom de tous, que» loi comme eux, tu serais heureuse de le subir à ma place. Je te reconnais là tout entière, et aussi les douces et teruboe

relations dans lesquelles nous avons été élevés dès renfan<;e. Oh! rassure-toi, bonne- Julie, grâce à la protection de Dieu, je t'assure qu'il me sera facile, bien plus facile que je ne l'aurais cru, de supporter ce qui m'attend.

I) Recevez donc tous mes vifs et sincères remercîmens pour avoir réjoui mon cœur.

» Maintenant que j'ai reconnu par ces lettres fortifiantes, que, pareil à î'enfant prodigue, l'amour et la bonté de ma famille sont plus grands pour moi, à mon retour, que mon départ, je veux, avec autant de soin que possible, vous dépeindre mon ciat physique et moral, et je prie Dieu qu'il appuie mes paroles de sa force, afin que ma lettre contienne l'équivalent de ce que les vôtres m'ont apporté, et qu'elle vous aide à arriver à cet état de calme et de sérénité où je suis parvenu moi-même.

» Endurci, à force de puissance sur mon cœur, contre les biens et les maux de la terre, vous savez déjà que dans ces dernières années je n'ai vécu que pour les joies m^orales, et je dois dire que, louché de mes efforts, sans doute, le Seigneur, sainte source de tous biens, m'a rendu apte à les chercher et à en jouir avec plénitude. Dieu est toujours près de m.oi et avec moi, et je trouve en lui, principe souverain de la création de toutes choses, en lui notre père sacré, non-seulement la consolation et la force, mais un ami im.muable, plein du plus saint amour, qui m'accompagnera partout où j'aurai besoin de ses consolaiions. Certes, s'il s'était éloigné de moi, ou si j'avais détourné les yeux deUii, je me trouverais maintenant bien malheureux et bien misérable; mais par sa grâce, au contraire, moi humblo^ct fai-

h\e créature, il me lait fort et puissant contre tout ce qui peut tomber sur moi.

u Ce que j'ai révéré jusqu'ici comme sacré, ce que j'ai désiré comme bon, ce à quoi j'ai aspiré comme céleste, n'a changé en rien à cette heure, et j'en remercie Dieu, car je me trouverais maintenant bien désespéré si j'avais à reconnaître que mon cœur ait adoré des images trompeuses, et s'est enveloppé de fugitives chimères. Aussi ma confiance dans ces idées, aussi mon pur amour pour elles, qui sont les anges gardiens de mon esprit, s'accroissent de moment en moment, et s'accroîtront aussi jusqu'à ma fin, et j'en serai d'autant plus facilement conduit, je l'espère, de ce monde à l'élernité. Je passe ma vie dans rexallaîion et rhumililé chrélienne, et j*ai parfois de ces visions d'en haut par lesquelles, depuis ma naissance, j'ai adoré le ciel sur la terre, et qui me donnent la puissance de m'élever jusqu'au Seigneur sur les ailes ardentes de la foi. La maladie, quoique longue, douloureuse et cruelle, a toujours été assez fortement maîtrisée par ma volonté pour me laisser le loisir de m'occuper avec suite de l'histoire des sciences positives et des belles parties de l'éducation religieuse ; et, lorsque le niai plus violent interrompait pendaiu quelque temps ces occupations, je n'en luttais pas moins vicîorieustmeiU contre l'ennui, car les souvenirs du passé, nia résignation au présent et ma foi dans l'avenir étaient assez riches et assez forts, en moi et autour de moi, pour ne pas me laisser choir de mon paradis leireslie. Je u'aurais, d'ap.à^s mes principes, dans la position où je me trouve, cl où je me suis Uiis moiméme, iamnis «ien yomIu ueinjnder pour nK:îj hitMi rtre, et

néanmoins j'ai été comblé à tous égards de tant de bontés, de tant de soins, et cela avec une délicatesse et une humanité que je ne puis, hélas! reconnaître; des vœux que je n'aurais point osé former dans le coin le plus secret de mon cœur, ont été dépassés et bien au delà. Je n'ai jamais été assez vaincu par les douleurs du corps pour ne pas pouvoir me dire intérieurement, en élevant mes pensées au ciel : « Devienne ce que pourra cette guenille! » et si grandes qu'aient été ces douleurs, je ne saurais les mettre en comparaison avec ces souffrances de l'ûme que dans le sentiment de nos faiblesses et de nos fautes nous éprouvons si poignantes.

» Au reste, il est rare maintenant que cette douleur me fasse perdre connaissance, l'entlure et l'inflammalion n'ont jamais gagné beaucoup, et les fièvres ont toujours été modérées, quoique depuis près de dix mois je sois forcé de me tenir couché sur le dos, sans pouvoir même me soulever, et quoiqu'il soit déjà sorti de ma poitrine, à l'endroit du cœur, plus de quarante pintes de sang. Non, la blessure quoique toujours ouverte est en bon étal; et cela je le dois non-seulement aux soins dont je suis entouré, mais encore au sang pur que j'ai reçu de vous, ô ma mère! Ainsi, ni les soeiH'.rs delà terre, ni les encouragemens du ciel ne m'ont maiiiî: é; ainsi j'ai eu tous les motifs, le jour anniversaire de nia naissance, non pas de maudire l'heure où je suis né, mais au contraire, après la sérieuse contemplation de ce monde, de remercier Dieu, et vous, mes bien cl>ers parens, de la vie que vous m'avez donnée.

» Je l'ai célébré, ce 18 octobre, dans une péni!)le et fervente soumission à la volonié du Seigneur. Le jour de Noël

j'ai cherché à me mettre dans la disposition des enfans dévoués à Dieu, et, avec l'aide du ciel, l'année nouvelle se passera, comme la précédente, dans les douleurs du corps peutêtre mais certainement dans la joie de l'âme; et c'est avec ce vœu, le seul que je forme, que je m'adresse à vous, mes chers parens, et à vous et aux vôtres, mes chers frères et sœurs.

1) Je ne puis pas espérer de voir une nouvelle vingt-cinquième année, puisse donc la prière que je viens de faire être exaucée, puisse ce tableau de ma vie actuelle vous apporter quelque tranquillité, et puisse cette lettre, que je vous écris du plus profond de mon cœur, non-seulement vous prouver que je ne suis pas indigne de votre inexprimable amour à tous, mais, tout au contraire, m'assurer cet amour pour réternité.

» Je me réjouis bien sincèrement de l'arrivée au monde du petitcousin. J'en fais joyeusement mes félicitations aux grands parens ; je me transporte, pour son baptême, dans cette commune bien-aimée, où je lui apporte mon affection comme frère chrétien, et où j'appelle sur lui toutes les bénédictions du ciel.

» Pour ne pas trop incommoder la cosimission du grar.ldac, nous serons forcés, je crois, de renoncer à notre ionc:,pondance; je finis donc en vous assurant encore, mais pour la dernière fois peut-être, de ma profonde soumission liiiale el de mon atîection fraternelle.

» Votre bien tendrement attaché,

» IvARL-LUDW^G SAND. »

En effet, outre les soins particuliers dont Sand était Tobjet de la part de monsieur G..., la commission d'enquête du grand-duc de Weimar, ayant égard à l'état dans lequel il se trouvait, et peut-être à la cause qui l'avait réduit en cet état, avait permis, à titre d'adoucissement, que sa mère et les autres personnes de sa famille qu'il voudrait désigner, vinssent le voir. Le premier mouvement de Sand, lorsqu'on lui annonça cette bonne nouvelle, fut tout à la joie ; mais bientôt ayant réfléchi avec son calme et sa fermeté habituels aux inconvéniens que cette visite pourrait avoir, il écrivit k sa famille la lettre suivante ;

« Mes cliers parens,

» La commission d'enquête du grand-duc m*a fait part hier qu'il serait possible que j'eusse la joie bien vive d'être visite par vous, et que je pourrais peut-être vous voir et vous embrasser ici, vous, ma mère^ et quelques-uns de mes frères et sœurs.

» Sans être surpris de celte nouvelle preuve de vGire amour maternel, cette espérance a de nouveau réveillé en moi le souvenir ardent de celte vie heureuse passée doucement ensemble. La joie et la douleur, le désir et le sacrifice ont alors violemment agite mon cœur, et il m'a fallu peser l'un à côlé de l'autre, et avec la puissance de la raison, tous ces mouveniens divers, pour redevenir maître de moi-même et prendre une décision dans une circonstance aussi solennelle.

» La balance a penché du côté du sacrifice.

» Vous savez, ma mère, ce qu'un regard de vos yeux, ce

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RIÏIN. r.O

que des relations de (ous les jours, ce que vos entreliens pieux et élevés, pourraient m'apporter de joie et de courage pendant ce temps bien court; mais aussi vous savez ma position, et vous connaissez trop bien la marche naturelle de toutes ces douloureuses enquêtes pour ne pas trouver comme moi qu'une gêne pareille, renouvelée à tous les instans, troublerait beaucoup la joie de notre réunion, si elle ne parvenait pas à la détruire entièrement; puis, ma mère, après ce long et fatigant voyage que vous seriez forcée d'entreprendre pour me revoir, songez aux douleurs terribles de l'adieu, lorsque arriverait le moment de nous quitter en ce monde. Tenons-nous-en donc au sacrifice, c'est je crois la volonté du ciel, et livrons-nous seulement à cette douce communauté de pensées que la distance ne peut interrompre, dans laquelle je puise mes seuies joies, et qui nous sera toujours, en dépit des hommes, accordée par le Seigneur notre père. » Vivez heureux.

» Vûtie fils profondément respectueux,

) Karl-Lldwig s and. »

 cette le-tfo, qu'à part les senlimens religieux on pourrait croire dictée par Brutus, arriva cette réponse, que l'on

pourrait croire écrite par Cornélie.

« Cher, inexprimablement cher Karl,

)> Combien il m'a été doux de revoir après un si long temps ton écriture chérie ! Il n'y aurait pour moi ni aucun voyage asstz pénible, ni aucun chemin assez long pour m'cmpôc'icr d'aller. le retrouver, et j'irais avec un amour pro-

fond et infini d'une exlrémité à l'autre de la terre, dans la seule espérance de l'apercevoir seulement.

» Mais comme je connais l)ien et ta tendre afîeclion et ta profonde sollicitude pour moi, et que tu me donnes avec une si grande fermeté et une si mule réflexion des motifs contre lesquels je n'ai rien à dire et que je ne puis qu'lionorer, il en sera, mon bien-aimé Karl, comme tu l'as voulu et décidé. Nous continuerons, sans nous parler, la communication de nos pensées; mais sois tranquille, rien ne peut nous séparer, je t'enveloppe de mon âme, et mes pensées maternelles font la garde autour de toi.

» Que cet amour infini, qui nous soutient, nous afi'ermit et nous conduit tous à une vie meilleure, te conserve, mon cher Karl, le courage et la fermeté.

>) Adieu, et sois invariablement convaincu que je ne me lasserai jamais de l'aimer fortement et profondément,

» Ta mère fidèle et qui t'aimera jusque dans l'élernité. o

Effectivement, le moment fatal prévu par Sand arriva. Ce n'était pas que le grand-duc n'eût particulièrement désiré sauver Sand, sur lequel s'attachait à cette heure, non-seulement les regards, mais encore l'intérêt de toute l'Allemagne. Malheureusement la Russie était lit, la Russie qui avait son agent à venger, et qui trouvait la convalescence de Sand bien longue au gré de sa vengeance ; elle pressa donc la commission d'enquéie d'en finir avec l'assassin, dans quelque état qu'il fût.

Cependant, il restait un dernier espoir aux habiians de Manheim et même aux membres de la commission d'enquête,

EXCURSIONS SUR LES DORDS DU RHIN. ini

c'est que Sand, qui ne s'était pas levé depuis treize niûis, serait trop faible pour se tenir debout, et que, comme on ne pouvait l'exécuter dans son lit, on obtiendrait de cette façon, et presque légalement, un nouveau surfis. On décida donc qu'un médecin d'Heidelberg visiterait Sand, et que, sur son rapport, selon que Sand serait en état de se lever ou dans l'impossibiliié de quitter le lit, on hâterait ou ralentirait l'instruciien.

En conséquence, un malin, un inconnu se présenta dans la chambre du prisonnier, s'annonçant comme un professeur de l'école de médecine d'Heidelberg, qui, attiré par l'intérêt, venait demander de ses nouvelles.

Sand le regarda un instant comme pour lire jusqu'au fond de son ûme, puis voyant que, quelque empire qu'il eùl sur lui, le médecin ne pouvait s'empêcher de rougir :

— Ah! oui, lui dit-il, je comprends. On désire savoir ii Saint-Pétersbourg si je suis assez fort pour être exécuté, eh bien ! monsieur, nous allons en faire l'expérience ensemble. Je vous demande pardon, ajouta-t-il, pour le cas où je me trouverais mal, mais comme il y a treize mois que je ne me suis levé, il est possible que, malgré toute ma bonne volonté, la chose arrive.

A. ces mots Sand se leva, et sans appui avec un courage surhumain, il lit deux fois le tour de sa chambre et revint presque évanoui tomber sur son lit. Le médecin lui fit respirer des sels.

-—Vous voyez, monsieur, dit Sand en revenant h lui, que je suis plus fort que je ne le croyais moi-même ; portez, je vous prie, cette bonne nouvelle à mes juges. Il y a trop long-

temps que je leur fais perdre un temps précieux; qu'ils rendent donc leur jugement, et rien n'empêchera quMl soit exécuté.

Malheureusement le médecin ne pouvait dire que ce qu'îl avait vu. 11 fit son rapport à la commission, et le 5 mai 1820 l'arrêt qui condamnait Karl-Ludwig Sar.d à avoir la têie tranchée, fut rendu par la cour suprême de justice.

Le 17, l'arrêt fut signifié h Sand. Il Técouta debout, appuyé au dossier d'une chaise, quoique les conseillers qui le lui lisaient l'eussent plusieurs fois, en voyant sa pâleur, invité à s'asseoir; mais Sand les remercia avec cet air doux et calme qui lui était habituel. Et lorsque la lecture de l'arrêt fut acUevée, se retournant vers monsieur G..., qui se tenait tout prêt à le recevoir dans ses bras au cas où la force lui eût manqué :

— J'espère, lui dit-il, que mes parens aimeront mieux me voir mourir de cette mort violente et prompte, que de quelque maladie lente ou honteuse. Quant h moi, j'ai tant souftert depuis quatorze mois, que je regarde ces messieurs comme des anges de délivrance.

Les conseillers sortirent; Sand salua leur départ avec le même calme et la même sérénité qu'il avait salué leureiilrét', puis, se recouchant aussitôt, car il n'aurait pu se tenir plus longtemps debout ni assis, il demanda à monsieur G... papier, plume et encre, et écrivit à sa famille la lettre suivante :

« Manheim, le 17 du mois du printemps 1S20.

» Cliers parens, frères et sœurs,

» Vous avez dû recevoir par la commission du grand-duc mes dernières lettres, j'y répondais aux vôtres, et je cherchais à vous consoler de ma position, en vous peignant l'état de mon âme, tel qu'il est, le mépris où je suis arrivé de tout ce qui est fragile et terrestre, et qu'on doit subir comme une nécessité lorsque cela est mis en balance avec l'exécution ti'une pensée, et cette liberté intellectuelle qui peut seule noLirrir notre âme. En un mot, je cherchais à vous consoler par l'assurance que les sentimens, les principes et les convictions desquelles je parlais autrefois, ont été lidèîement conservés en moi et sont restés exactement les mêmes ; mais tout cela était trop de précautions de ma part, j'en suis certain, car dans aucun temps vous n'avez exigé autre chose de moi (lue d'avoir Dieu devant les yeux et dans le cœur. Et vuas avez vu sous votre conduite comment le précepte passa teHement dans mon âme, qu'il devint pour ce monde et pour l'autre mon seul but de félicité. Sans doute, comme il était en moi et près de moi, Dieu sera en vous et près de vous, au moment où cette lettre vous apportera la nouvelle de la lecture de mon arrêt. Je meurs volontiers, et le Seigneur, je l'espère, me donnera la force, pour que je meure contmc ou doit mourir.

ï Je vous écris parfaitement tranquille et calme sur toutt's choses, et j'espère que votre vie aussi s'écoulera calnîe et tranquille, jusqu'au moment où nos âmes se retrou-

veront pleines d'une nouvelle force pour nous aimer et partager ensemble réternel bonheur.

» Quant à moi, tel j'ai vécu depuis que je me connais, c'est-à-dire avec une sérénité pleine de désirs célestes, et un courageux et infatigable amour de la liberté, tel je vais mourir.

B Que Dieu soit avec vous et avec moi.

» Votre fils, et frère et ami,

» Karl-Ludwig SAND. »

Puis, celle lettre écrite, Sand fit prier monsieur G... de monter chez lui, et lui dit qu'il serait bien aise de causer avec le bourreau avant le jour de l'exéculion. Le désir parut si étrange h monsieur G..., qu'il hésitait à y répondre, mais Sand insista d'une manière si douce et si ferme à la fois, que monsieur G... lui promit qu'aussitôt que cette personne serait arrivée à Manheim, il serai! fait ainsi qu'il le demandait.

L'EXECDTïOx^.

L'exéculion était fixée au 20, c'est-à-dire à trois jours après la lecture de l'arrêt. La loi accorde, en Allemagne, trois jours pleins au condamné pour lui donner le lonqjs do

se préparer fi la mort. C'était donc le 20. fi deux lieures de l'après-midi que Sand devait cesser de vivre.

La journée du 18 se passa îi recevoir différentes personnes qui avaient désiré voir le condamné, et auxquelles il avait accordé cette permission, une de ces personnes était le major Holzungen qui l'avait arrêté. Quoique ne l'ayant aperçu qu'un instant et à travers le nuage sanglant qui lui voilait les yeux, Sand le reconnut, et sa tête était tellement à lui, au moment suprême où il se frappa, comme nous l'avons dit, d'un second coup de couteau, qu'il rappela au major les détails les plus minutieux du costume qu'il portait lorsqu'il l'avait arrêté. Etonné de ce sang-froid et de celte tranquillité dans un jeune homme qui allait mourir si loin encore de l'Age que la nature avait marqué pour le terme de sa vie, le major adressa à Sand quelques paroles de pitié. Mais Sand lui répondit en souriant : — Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, monsieur le major, c'est vous; je meurs pour une conviction qui m'est propre, et vous, vous mourrez probablement pour une conviction qui vous sera étrangère. Le major HolzungeTi l'invita à se maintenir dans cette fermeté.

— Monsieur le major, dit Sand, les martyrs Hébreux mouraient aussi courageusement que les soldats romains.

Le soir vint, Sand demanda à rester seul et écrivit jusqu'à onze heures à peu près, mais il brûla ce qu'il avait écrit, de sorte qu'on n'en retrouva aucune trace. A onze heures il se coucha et dormit jusqu'à six heures ; le chirurgien, qui venait pour le panser comme d'habitude, le réveilla en entrant dans sa chambre.

Deux heures à peu près après l'opcraiion terminée, ccvrnme

t66 IMPRESSIONS DE VOYAGE.

Sand était couché et quo monsieur G... causait avec lui, assis sur le pied de son lit, on ouvrit la porte, et un des serviteurs de la maison fit signe à monsieur G... qu'il avait quelque chose à lui dire. Monsieur G... alla aussitôt à la porte échanger avec lui quelques paroles à voix basse; puis se retournant vers Sand :

— Karl, lui dit-il d'une voix dont il lui était impossible de maîtriser l'émotion, c'est monsieur Widemann d'Heidelberg à qui vous avez désiré parler.

— Faites entrer, je vous prie, dit Sand, et faisant un effort, il s'assit sur son lit, tendant la main ?i monsieur Widemann. Venez, monsieur, lui dit il, et asseyez-vous là; j'ai des choses importantes à vous dire. Puis, comme monsieur G... voulait se retirer : — Oh î restez, restez, mon cher directeur, lui dit-il, vous n'êtes pas de trop.

— Ainsi vous savez qui je suis? balbutia monsieur Widemann.

— Oui, certes, monsieur, et c'est pour cela que j'ai désiré vous parler.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— Avez-vous déjà fait plusieurs exécutions, monsieur Widemann, continua Sand.

— Trois, répondit-il.

— Et toutes trois ont bien réussi.

— Comment enlendez-vous cela, monsieur?

— J'entends que la tête est tombée du premier ou du second coup?

— Deux sont tombées au premier coup et une au second.

— ?Jais avec moi, voyez vous, monsieur Widemann, la

chose ne sera pas si facile, car, vous le voyez, ma blessure m'a presque paralysé tout un côté du corps, si bien que je ne puis tenir ma tète haute comme il le faudrait ; mais n'importe, soyez ferme, monsieur, et quand il vous faudrait deux coups pour séparer la tête du tronc, et même trois ou quatre, comme on dit qu'il a fallu au duc de Monmoulh, ne vous troublez point pour cela. D'ailleurs, si vous le voulez bien, nous allons faire une répétition de la chose, aOn que je puisse vous aider au moment suprême autant qu'il sera en moi, car n'ayant jamais vu d'exécution, je ne sais pas comment on s'y prend ; voilà pourquoi j'ai désiré vous parler.

Le bourreau était stupéfait de cet étrange sang-froid, et il ne savait encore si Sand parlait sérieusement, lorsque celui-ci se laissa glisser à bas de son lit, gagna, appuyé sur répaule de monsieur G..., un siège sur lequel il s'assit, priant monsieur Widemann de lui indiquer ce que le lendemain il aurait à faire.

Alors commença la répétition de l'horrible drame de l'échafaud, répétition pendant laquelle les forces manquèrent, non pas au patient, <iais au bourreau ; car, déplacé ainsi de son terrain, la fiction lui parut plus horrible que la réalité: il n'en acheva pas moins l'homicide démonstration ; il indiqua à Sand comment il serait assis sur un tabouret, comment le valet lui soulèverait la tête avec une espèce de réseau de corde, et comment lui, profitant du moment où le cou serait tendu, le trancherait avec une épée. Sand écouta les unes après les autres toutes les explications avec le même sang-froid ; puis, lorsque monsieur Widemann les lui eut données depuis la première jusqu'à la dernière, il le renier-

108 iMDRESSiONS DE VÔYAGK,

cia et regagna son lit, laissant le bourreau plus pals et plus chancelant qu6«]ui. Quanta monsieur G... il croyait faire un rêve atroce, et me dit n'avoir jamais passé une pareille demiheure, pas même le lendemain.

Au moment où monsieur Widemann se retirait, Sand Un renouvela tous ses remercîmens, et l'inviia de nouveau à avoir la main ferme le lendemain.

— Surtout, ajouta-t-il, n'allez pas faire comme aujourd'hui, je vous ai senti trembler.

Quelques minutes après, trois ecclésiastiques de la connaissance de Sand entrèrent, l'un était monsieur le pasteur D... dont j'avais une lettre. Monsieur G... profita de leur présence pour se retirer ; il n'avait plus de force, et se sentait tout le corps brisé, comme s'il fût tombé, me disaitil, d'un second étage.

Les trois ecclésiastiques restèrent six heures à peu près avec Sand ; tout ce temps fut employé à causer religion. Sand était un admirable théologien, et chaque fois qu'il parlait de Dieu, c'était avec une conviction profonde et une foi ardente. Avant de le quitter, le pasflur D... lui dit qu'il élait arrivé tant d'étudians la veille et qu'il en arrivait tant encore de minute en minute que l'on craignait pour le lendemain une collision entre eux et les militaires. Sand exprima avec des termes si vrais combien il serait désolé que le sang coulât à cause de lui, que le pasteur D... profita de cette disposition d'esprit pour lui demander au nom de l'autorité de ne point parler sur l'échafaud.

— Oh ! soyez tranquille, dit Sand en souriant, quand je le voudrais, je n'en aurais pas la force; d'ailleurs, si cela

•••ni v.jiir^ ^H^^Uler, ji' VOUS eilg^J^r llti |)ârol'' Oh J-p j»3 j-r >

lioncer un mot.

En effet, connue l'avait dit le pasieiir D..., il élail arrivé tant d'éludians à Manlieini, que. ne (pouvant plus de places dans la ville, ils allaient se loger dans les villages enviioniians. De son cùlé, l'autorité n'était point restée inacttve, et Ton avait fait venir de Carlsrulie le gi^néral Neustein avec quinze ou dix-liuit cents Tioninies, à peu près, tant cavalerie qu'infanterie; le général s'était fait, en outre, accompagner d'une compagnie d'artilleurs et de quatre pièces de canon.

Néanmoins, malgré ce^^ précautions prises, lesétudians se succédaient en si grand nombre, que l'autorité résolut d'avancer riieuro de lexécniion; mais, comme nous Pavons dit, la loi allemande est formelle : trois jours doivent s'wouler entre la lecture de l'arrêt et le supplice; il fallait donc l'autorisation de Sand pour que ce changement fût fait. On connaissait tellement son caractère, qu'on résolut de la lui demander.

Sand, comme d'iialiiîude. s'était couché dans la soirée du 10, à onze heures. On ei:lra dans sa chnn bre à quatre he!!res du malin, et on le trouva si profondément endormi, (l'.ron fut obligé de l'éveiller en rappelant. San.l ouvrit les yeux en souriant, et reconnut monsieur G...

— Ah! c'est vous, mon cher directeur, dit Sand; «^ovez le bienvenu Aurais-je donc si bien dormi, qu'il fét dfjà Iheurc?

— Non, répondit monsieur G..., il n'est que quatïè|kîeures du malin. *

470 ÏMl^ŒSSiOiNS DE VOYAGt.^.

~ Pourquoi alors ine réveiller sitôt? demanùa ?and d'u!.ton de reproche. A-t-on craint que je ne fusse pas prêt?

— Ce n'est point cela, moDsieur,- ditle greffier; mais on attend de vous un grand acte de dévouement à la tranriiiîlité publique.

— Parlez, ditSand, et tout ce qu'il sera en mon. pouvoir dff faire, je le ferai.

-— On craint unecoîlisicn entre les étudiaiis et les soldats^ et côîivnîo les dispositions militaires sont prises d'avance, cette -collision- amènerait de grands malheurs, sans même vous offrir la chance de ^ ous sauver.

— Mais qui vous dit que je veuille me sauverP demanda Sand. J'ai tué un homme : tout raeiuire demande une expiation. Me suis-je donc défendu en homme qui veut échapper à la mort? Non, monsieur ! lorsqu'en nrrivani à Manhein"), je me suis arrêté sur la petite colline qui domine la ville, j'ai vu d'avance la place où serait mon tombeau. Loin de vouloir échapper au regard de Dieu et à la jusiice des hommes, je n'ai donc que des remercîmeus à l^ur faire d\'>voir prolongé mon existence jusqu'aujourd'hui.

— Ces dispositions me donnent l'espoir que vous m'accorderez la demande que je suis chaigé de vous iù'-e^ repriî: ^ alors le greffier.

— Laquelle? demanda Snnd.

— C'est que vous permettiez que v<j',rt' i.-x'.'cihîin/. en jmpcd'avoir lieu cet après-midi,* ait lieu te TBatiirr*' . .^ ^ -

Sand fit signe k monsieur G... de lui passer du papirr, df reîTcre et uire plume, et ilécrivit d'iine malti ferme, et de son

h:XCUl{SK)NS SUft LE& liORDS DU RfUN. ni

j Je remercie les autorités de Manheini d'avoir -été au-de-

v'dht de mes uésirs '-r. n -..., ,^.u .îp riMi» (..vir-- '- mO'Oeî'f d^. noîi e?f.écution i> SU nomen Domini benedicturt .

') Karl-Ludwig S.wd. »

— Tenez, monsieur, dit-il en remettant le papier au greffier, voici ce que vous désirez; seulement, je demande le temps de prendre un bain. Celait, -vous le savez, rhabitade des anciens avant le combat.

Alors le médecin s'approcha de lui pour le panser, -r Est-ce bien la peine? demanda Sand.

— Yous en serez plus fort, répondit le raédecin.

— En ce cas4à, faites.

On lui fit aussitôt monter une baignoire. Il se coucha dedans, et continua de causer, pendant vingt minutes qu'il fut au bain, de choses générales, se faisant, pendant ce temps, peigner ses cheveux qu'il portait longs et fort beaux. Puis, sa toilette terminée, il sortit, passa un pantalon blanc avec des bottines par-dessus, une redingote noire qui, comme les redingotes des étudians, permet au cou d'être fort décolleté, et alla s'asseoir sur son lit, où il pria quelque temps à voix basse; puis il prit congé des prêtres, en leur disant que, n'ayant rien à se reprocher, étant presque ccc'psiartiq':p luimême, il irait seul à l'échafaud pour ne point donner à leur charité le spectacle de sa mort. Il prit également congé du médecin, en le remerciant de toutes les peines qu'il lui avait données depuis onze mois qu'il le venait panser cha-

que malin dans sa prison. Prêtres et médecin se relirèrent alors, et laisst*rent Sand seul.

En ce moment le tumulte de la rue, qui allait toujours croissant depuis le point du jour, redoubla, et Sand comprit qu'il se passait quelque chose de nouveau. En effet, un instant après, monsieur Widemann entra; ce (jui avait causé ce redoublement de bruit, c'était la vue du bourreau.

Il était vêtu d'une longue lévite noire, sous laquelle il cachait son épée. En l'apercevant, Sand, comme la veille et avec le même sourire que la veille, lui tendit la main, et Comme monsieur Widemann, gêné psr son épée qu'il ne voulait pas laisser voir, hésitait :

— Tenez donc, lui dit Sand, et montrez-moi votre épée; il futtîbien faire connaissance avec; les gens à qui on aura à falrjr. Alors, monsieur Widemann, tout pâle et tout tremblani^s"approclia et lui présenta son épée.

SâM la prit, la lira du fourreau, passa le doigt sur le tranchant et dit :

— C'est bien, voilà une lame qui ne vous fera pas défaut; que le bras ne tremble pas, et tout ira bien.

Et à ces mots il rendit l'épée à monsieur Widemann. Puis se tournant vers monsieur G... :

— lisl-ce que vous ne me ferez pas la dernière grâce de m'accompagner jus(iue sur l'échafaud?

Monsieur G. . lui lit signe de la tête que oui, car il sentait que, s'il eût prononcé une seule parole, il eût éclaté en sanglots. Alors Sand se souleva en s'appuyant, et se tournant vers monsieur Widemann et les autres assistans :

— Eh bien ! messieurs, dit-il, qu'atlend-on? je suis piét.

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN. ili

A ces mots, monsieur Widemann, sans répondre, se mit à marcher silencieusement le premier. Sand, appuyé sur monsieur G..., le suivit. Les autres assislans suivirent Sand.

Sand descendit l'escalier et entra dans là cour intérieure, A la porte était une petite calèche découverte que l'on avait fait acheter à Heidelberi?, sans dire dans quel but on l'achetait; car, dans toulManheim, on n'avait pas trouvé un carrossier qui voulut louer ni vendre la voiture qui conduirait Sand à Téchafaud. Au moment où le condamné parut dans la cour, les autres prisonniers se mirent tous aux fenêtres pour lui crier adieu. Trop faible pour leur répondre, Sand leur fit signe de la main, et monta en voiture.

En posant le pied sur le marchepied, il se pencha vers monsieur G...

— Vous montez avec moi, n'est-ce pas? lui dit-il. — - Ne vous l'ai-je pas promis?

— Merci! et si maintenant vous me voyez faiblir, ditesmoi mon nom tout bas, entendez-vous, ei ce sera assez.

Puis il acheva de monter en voiture. Monsieur G... se plaça près de lui, et Ton ouvrit les portes de la rue.

La rue était encombrée de monde, et malgré les nombreuses patrouilles qui circulaient, la fouie était si grande, que la voiture pouvait à peine avancer. Au moment où elle parut, ^ toutes les voix s'écriaient d'un seul cri : — Adieu, Sand! adieu, Sand!... En Uiéine temps plusieurs buuqueis tombèicnt dans la calèche, Candis que ceux qui étaient trop loin pour les lancer jusque-là les jetaient sur la foule qui les lui faisait passer.

Le temps était sombre, et quoiqu'on fût dans le plus beau

iU IMPRESSIONS DE VOYAGE.

mois de l'année, il avait plu toute la nuit. Trop faible en° core pour resier assis, Sand était couché la tête surTépaule de monsieur G... Son visage, comme d'ordinaire, étaitdoux, calme et souffrant. Son front était ouvert, ses yeux étaient pleins de vie, mais il avait tant souffert, que tout le reste de £on visage avait, si l'on peut parler ainsi, vieilli de dix ans pendant ses quatorze mois de captivité. De temps en temps, cependant^ il relevait sa tête pâle, encadrée dans ses beaux cheveux noirs, et regardait la foule en souriant; alors, une nouvelle explosion de cris et d'ardeur s'élevait de tous côtés, si déchirante et si douloureuse, qu'à chacune d'elles, Sand, si calme, si résigné, ne pouvait s'empêcher d'essuyer les larmes qu'il sentait malgré lui couler de ses yeyx.

Le cortège arriva enfin à la place de l'exécution. C'était, comme nous l'avons- dit, à une centaine de pas de la grande route, au milieu d'une jolie prairie, et sur un tertre qui domine un petit ruisseau. On s'arrêta un instant, parce que les aides du bourreau, qui n'étaient pas prévenus du changement d'heure, avaient commencé leur déjeuner sur l'échafaud. Au bout d'une halte de cinq minutes, le cortège reprit sa route, et la calèche s'arrêia au pied du petit escalier, composé de huit marches, qui conduisait à la plate-tornie. Arrivé là, Sand regarda l'échafaud avec le plus grand câline, puis se retournant vers monsieur G .. :

— Jusqu'à présent, lui dit-il, Dieu m'a donné la force.

Dieu la lui donna jusqu'au bout. Sand descendit de voiture et monta sur l'échafaud, courbé en deux par la douleur, mais sans i)ousser uiie seule piaisiLo. Ai'rivé sur la phdeforirie, il redressa la icle, essuya son froni couvert de sueur,

puis regarda avec calme toute cette foule amie, qui semblait ravoir accompagné jusque là, non point par curiosilé, mais par devoir. Puis, ramenant les yeux sur 1 échafaud :

— Voilà donc l'endroit où je vais cesser de souffrir I ditil. Je te remercie, ô mon Dieu! de m'avoir donné la force d'y arriver. Alors, comme monsieur G... le voyait pâlir :

— Asseyez- vous, Sand, lui dil-il, asseyez-vous.

Sand s'assit, mais presque au même instant la lecture du jugement ayant commencé, il se leva, et, quelque instance qu'on lui fit, il voulut écouter la lecture debout. La lecture Unie, il étendit la main et dit à haute voix :

—- Je meurs en me confiant à Dieu...

Maisaussiiût monsieur G... l'interrompit, et se pencbanS à son oreille :

— Que faites-vous, Sand? lui dit-il. Vous avez promis de ne point parler.

— C'est juste, dit >and, je l'avais oublié. D'ailleurs, on sait bien que je meurs pour la liberté de l'Ailemagne.

Alors, il roula le mouchoir avec lequel il venait d'essuyer la sueur de son agonie, et comme Conradin avait fait de son gant, il le jeta dans la foule. Au même instant, le mouchoir fut déchiré en mille morceaux, et tous ceux qui en avaient un lambeau élevèrent la main en criant ; — Sand ! Sand !... adieu, Sand !...

Un roulement de tambours se tit entendre.

— Monsieur, dit le bourreau, voulez-vous permettre que je vous (oupe les cheveux P

— Est-ce donc nécessaire? demanda Sand en portant viv< ment les mains à son cou.

i7ô IMPRESSIONS DE VOYAGE.

— C'est pour votre mère.

•— Oh ! alors, faites I faites ! s'écria Sand.

Le bourreau lui coupa les boucles qui tombaient par derrière, les lui donnant à mesure. Sand les prit, les réunit êw une seule masse, puis regardant fixement le bourreau :

•— Sur votre honneur, monsieur Widemann, c'est pour ma mère?

— Sur mon honneur! répondit celui ci.,

— Alors, les voilà.

On releva les autres et on les noua avec un ruban sur le haut de la tête.

— Maintenant, dit le bourreau, il faudrait que vous vous laissassiez lier les mains.

— Liez! dit Sand en les présentant.

Et le bourreau lui lia les mains derrière le dos; mais comme cette position tirait les bras du patient, et le contraigHait, à cause de sa blessure, ù incliner la tête sur la poitrine, on fut forcé de les lui délier, et de les lui attacher à plat sur les cuisses ; grâce à cette nouvelle position, Sand retrouva la faculté de relever la tête.

— Tenez-vous bienl dit le bourreau.

— Et vous, soyez ferme ! répondit Sand.

A ee peu de paroles échangées succéda un silence terrible. L'épée fiamboya comme un éclair et s'abattit. Alors un grand cri retentit dans celte foule; la tête n'était pas tombée, et, à moitié détachée du corps, penchait sur la poitrine. Le bourreau donna un second coup qui l'abattit entièrement, et en méBîd temps alla couper la main qui était liée sur le genou gauch«.

En ce momenf, sans qu'il fût |)ossi])le de l'arrêter, la foule roiiipil la haie de soldais el se précipita sur l'échafaud, clia- Clin trempant son nioiulioir dans le sang, puis ceux qui vinlent après t't(jui trouvèrent le sang éianché, mirent on morceaux la chaise sur laquelle il avait été exécuié, emportant les uns le bois, les autres la paille ; puis enfin vinrent ceux ((ui n'avaient pu avoir ni du sang, ni de la chaise, et qui se mirent à tailler à même de la plate-forme, pour avoir au moins de l'échafaud. Mais enfin, la troupe reprit le dessus, écarta tout le monde, et la tête et l-e corps, Biis dans un même cercueil, furent repusc-s dans la calèche et emportés à la maison de force au milieu d'une nombreuse escorte miiiiaire.

A minuit, sans torche et sans iuuiière, le cadavre lut transporté au petit cimetière protestant situé sur la route d'Heidelberg. Là, dans un coin, une tombe avait été préparée de manière à ce qu'elle fût ignorée de tous. En effet, sur toute sa longueur, le gazon avait été enlevé avec précaution, et la terre qu'on en avait ôtée avait été -mise dans des draps ; si bien que, lorsque la bière eut été descendue et recouverte de terre, on recouvrit la terre avec le gazon, puis Ton fit jurer aux assistans de n'enseigner h personne le lieu où était celte tombe. Les assislans jurèrent et sortirent. La porte du cimetière se referma derrière eux, on vida le superfiu de la terre dans une cour de la maison de force, et tout fut dit.

Quand à la prairie où Sand avait été exécuté, elle reçut, à compter de ce jour, le nom qu'elle porte encore aujourd'hui; le peuple l'appela : Sand's Ilemmelfarlsweise.

rit BU'RÉ'.SSIONS DE VOYÂG^:

Ce qui veut dire t - Prairle-de rascension de Band.

LE DOCTEUR WÏDEMANl^.

Comme en te comprend bien, ces détails, soit donnés pai monsieur G..., soit copiés sur les pièces oiTicielies, m'avaient pris toute la soirée et une partie de la journée du lendemain, de sorte que je ne me retrouvai prêt à partir pour Heidelherg que vers les six heures du soir. Je remontai donc en voiture après avoir fait force remercîmens à monsieur G...; mais ne voulant pas quitter Manheim sans prendre un dernier congé de Sand, je me fis conduire au petit cimetière où il est enterré.

C'est là que reposent, à vingt pas Tun de Tautre, l'assassin et la victime, ou, selon qu'on l'aimera mieux, le traître et le martyr : Kotzebûe et Sand, enfin.

Sur la tombe de Kotzebûe, située juste en face la porte d'entrée, au point milieu du cimetière, s'élève un monument d'une architecture étrange ; la base est une masse de rochers autour de laquelle grimpent des lierres ; sur cette masse de rccheis pose, par ua pointe, une pierre taillée en losange, et soutenue des deux côtés par les masques de la Comédie et de la Tragédie, puis sur la face plate de la pierre est gravée celte inscription :

EXCURSIONS SUU LES liOHDiJ DU RillN. 179

Le monde le persccuk» sans pitié,

la calomnie lut sen triste partage,

il ne trouva le bonheur que dans les bras de sa femme,

et le repos que daas le sein de la mort ;

l'envie veillait toujours pour couvrir son chemin d'épines,

l'amour lui fit fleurir ses roses.

Que le ciel lui pardonne

comme il a pardonné a la terre (1).

Alors, et comme depuis iongcenips les enseveiiisseurs noG= larnes de Sand avaient élé relevés de leur serment, qu'à celte lieure tous ceux qui avaient trempé leur mouchoir dans ie sang Tont lavé avec grand soin, et sont les uns conseillers, les autres juges, et que par conséquent on n'a plus jugé k propos de tenir celte fosse secrète, ûu me conduisit vers un angle du mur, et là on me moîiiia un pelii encadrement en planches, long de six pieds et large de trois"^ au milieu duquel pousse en pleine terre un prunier sauvage : c'est la tombe de Sand.

Je brisai une branche ou rruirt-" de Sand, j'arrachai un rameau r.e lierre au monument de Kouetue, et je les emporiai roulés l'un autour de l'aulre.

^'ous repassâmes de nouveau près de la prairie : Tallai visiler une fois encore le tertre sur lequel avait été bâti réçhafaud; et l'esprit plein de ces pensées qui ont fait dire à BrutHS que la vertu n était qu'im nom, je remontai en voi-

-nd. f^> uue f:es.q'r5elfjiiis {jgru->eu sonJ ir, hii^àurtion.

vvideinann et de cornpkter par ses rensfigneinens les rcnseigneniens que m'avait donnés monsieur G..., il était irop (ard lorsque j'arrivai dans la ville nniversilaire p;nu' penser à autre eiiose qu'à souper et à me coucher; ainsi fisje, en recommandant qu'on me réveillât le lendeiuaiu à liuit heures.

A peine réveillé, je m'habillai e! je courus chez monsieur Wldemann, comme l'indiquait l'adresse de la letlre (jue j'avais pour lui. Monsieur \yidemai)u demeurait Grande-Rue, n" 11 1. Je n'eus donc besoin de prendre aucune information, et j'arrivai droit chez lui. Devant la porte, je m'arrêtai un instant. J'avoue que l'idée d'aller relancer le bourreau chez lui, pour l'interroger sur une exécution, réveilla tous mes j)réjugés de France; mais je n'étais pas venu si loin pour reculer: j'étendis la main et je sonnai à une petite porte d'allée.

me vieille femme vint ouvrir ; l'allée se prolongeait jusqu'au jardjn. Au milieu du corridor qu'elle formait, descendait un escalier de pierre qui servait à monter au premier étage. Au pied de cet escalier, à ma main gauche, était une porte. La vieille femme l'ouvrit et me dit d'entrer un instant, et (pie monsieur Widemaîm allait descendre.

La chambî'e où Ton m'introLluisit était un joli salon formant en même temps biblioihè(iuc, tout tapissé d'un petit pipier hleu céleste avec des lleurs blanches. Sur la cheminée et sur des rayons étaient posés une muUitude de curioi^ilés, comme des oiseaux empaillés, des vipères roulées autour de petits arbres, des coquillages, nacres ou pourpres, et en-

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RlîlN. ISI

fin au milieu de tout cela étaient pendus en trophée un fusil, une carnassière et une poire à poudre, qui indiquaient que le propriétaire de la maison était chasseur. Je regardais toutes ces choses qui n'appartenaient en rien, comme on le voit, à la spécialité de celui que je venais visiter, lorsque j'entendis la porte s'ouvrir. Je me retournai, j'étais en face de monsieur Widemann.

C'était un beau jeune homme de trente à trente-deux ans, au teint brun et aux cheveux noirs, avec des favoris taillés de manière à lui encadrer entièrement la figure. Il s'approcha de moi avec d'excellentes façons, et me demanda ce qui lui procurait l'honneur inattendu de ma visite.

J'avoue que dans le moment je ne trouvai pas un mot Ix lui répondre; je me contentai donc de lui tendre la lettre du pasteur D... Il la lut, puis s'inciinant de nouveau :

— Je suis à vos ordres, monsieur, pour tous les renseignemens qu'il vous plaira de me demander. Malheureusement, je ne suis pas un bourreau bien curieux, ajouta-t-il avec un léger sourire d'ironie, attendu que je n'ai encore exécuté personne; mais il ne faut pas m'en vouloir pour cela, monsieur, ce n'est point ma faute, c'est celle de ces bons Allemands, qui ne commettent pas de crimes, ou celle du grand-duc, qui, étant un excellent prince, fait grâce le plus qu'il peut.

— Monsieur, lui dis-je, c'est monsieur le docteur Widemann que je viens voir; c'est le fils de l'homme qui, tout en accomplissant la terrible mission qu'il était forcé d'accomplir, a conservé jusqu'au dernier moment pour le uialheu-

reux Saiid des égards qui pouvaient compromettre celui-là qui les avait pour lui.

— Il n'y avait pas grand mérite à cela, monsieur ; tout le monde aimait et plaignait Sand, et certes, si mon père eût cru que son dévouement pouvait le sauver, il se serait coupé la main droite plutôt que de l'exécuter. Mais Sand était condamné, Sand devait subir sa peine.

— Je sais que votre père lui en a adouci autant que possible les derniers momens; ainsi, sous ce rapport, monsieur, vous n'avez rien à m'apprendre : monsieur G... m'a tout dit. Mais j'ai pensé qu'il y avait quelques détails peut-être qui lui étaient échappés, et, comme je compte écrire quelque chose sur Sand, ces détails, je voulais vous les demander.

— J'étais bien jeune alors, me répondit monsieur Wideniann, car à peine avais-je quatorze ans ; aussi, beaucoup de choses ont échappé h ma mémoire, et le seul détail que je puisse vous donner, monsieur, s'il est de quelque curiosité pour vous, c'est que mon père demanda de faire faire un autre échafaud à ses frais, afin de conserver celui de Sand, et pour qu'un meurtrier vulgaire ne déshonorât point celui qu'avait taché de son sang ce noble et malheureux jeune homme. Ayant obtenu sa demande, mon père, de cet échafaud, fit faire les conlrevens et les portes de sa maison de campagne.

— Et cette maison de campagne est-elle loin d'ici?

— A un mille de la ville, au milieu d'une vigne, à gauche du chemin de Karlsruhe; une petite maison blanche avec un toit rouge, des contrevens gris, et un œil-de-bœuf audessus de la poitc. Si voLis élus cusicux â"y ixWvv. va:;s lare-

connaîtrez facilement; d'ailleurs, tout le monde vous la montrera. Les portes et les fenêtres en sont hachées, car, pendant cinq ou six ans, c'était un pèlerinage pour les étudians, qui venaient enlever avec la pointe de leur couteau des morceaux de ce bois; puis petit à petit les visiteurs se sont faits plus rares, jusqu'à ce (ju'ils aient fini par ne plus venir du tout. Ainsi, monsieur, ne vous étonnez pas de ma réception d'abord un peu froide, et peut-être peu convenable; mais il y a dix ans peut-être que personne ne m'a parlé du pauvre Sand, de sorte que c'étaient des souvenirs sinon oubliés, du moins endormis.

— Merci, monsieur, mais ma visite était en elle-même assez indiscrète, pour m'attirer un accueil bien autrement froid que celui que vous m'avez fait. Merci du renseignement que vous m'avez donné; j'irai, certes, voir cette p*etite maison, étrange monument de l'intérêt qu'inspirait Sand. Mais vous devez avoir entre les mains autre chose encore que je désirerais bien voir, quoique je ne sache comment vous demander cela.

— Et quelle est cette autre chose? demanda monsieur Widemann avec le sourire légèrement ironique que j'avais déjà remarqué en lui.

— Je vous ferai observer, lui répondis-je, que vous ne m'encouragez pas à vous faire cette demande.

Sa figure changea d'expression.

-— Pardon, dit-il, j'ai tort. Quelle chose désirez-vous voir? je me ferai un plaisir de vous la montrer.

— L'épée avec laquelle Sand a été décapité.

Une vive rougeur passa sur le front de monsieur Wide-

iSi IMPRESSIONS DE VOYAGE.

mann. Mais aussitôt, secouant la tête comme pour en faire tomber cette rougeur :

— Je vais vous la montrer, monsieur, me dit-il; mais vous la trouverez en fort mauvais élat. Grâce à Dieu, il va douze ans qu'elle n'a servi, et quant à moi, c'est la première fois que je la toucherai. Si j'avais su avoir l'honneur de votre visite, monsieur, je l'aurais fait nettoyer par un de mes aides; mais vous m'excuserez, vous savez mieux que personne que j'ai été pris au dépourvu.

A ces mots, monsieur Widemann s'inclina et sortit, me laissant beaucoup plus embarrassé de ma figure qu'il ne l'élait de la sienne. Néanmoins je résolus, puisque j'avais pris le sot rôle, de le jouer jusqu'au bout.

Un instant après, monsieur Widemann rentra, tenant à la main une longue épée sans fourreau, plus large à la pointe que près de la garde ; la lame en était creuse, et contenait une certaine quantité de vif argent qui, en se précipitant de la poignée à l'extrémité de la pointe, donnait au coup une volée beaucoup plus grande. Sur plusieurs parties de la lame, la rouille s'était en effet amassée; car la rouille, comme on le sait, reparaît presque toujours aux endroits que le sang a taché.

— Voilà l'épée que vous avez demandé à voir, monsieur.

— Je vous fais de nouvelles excuses de mon indiscrétion, et de nouveaux remercîmens de votre complaisance.

— Eh bien ! monsieur, s'il est vrai que vous croyez m'avoir quelque obligation pour cette complaisance, permettezmoi d'y mettre un prix.

— Lequel, monsieur?

— C'est que vous prierez Dieu avec moi que je n'aie jamais à toucher celte épée que pour satisfaire la curiosité des étrangers qui voudront bien honorer de leur visite la pauvre maison du bourreau d'Heidelberg.

Je vis que le moment de me retirer était venu. Je fis à monsieur Widemann la promesse qu'il me demandait, je le saluai et sortis.

C'était la première fois que j'avais été si complètement roulé, sans trouver, dans une conversation d'une demi-heure, une seule fois l'occasion de prendre ma revanche.

Au reste, je n'en tins pas moins à monsieur Widemann la promesse que je lui avais faite, et sans doute notre prière commune a été efficace, car je n'ai pas entendu dire que, depuis ma visite, il ait eu besoin dô dérouiller son épée.

XXXÎ

IIEÎDELBERG.

Je retrouvais dans cette ville universitaire mes figures d'étudians; c'étaient absolument les mêmes qu'à Bonn : ce qui fait chez eux la différence des physionomies, c'est la diiïérence des pipes.

Il était encore d'assez bonne heure pour visiter les ruines avant de déjeuner. Je me mis donc à gravir la montagne, et

au bout (l'un quart dMieure nous étions dans la cour du cliâteau palatin. C'est encore, comme Kœnigstein, une nwne de notre façon, seulement celle-là date de Louis XIV et remonte à la guerre du Palatinat; c'est certainement une des plus belles et des plus pittoresques qu'il ait faites.

L'intérieur du château (car quelques pièces en sont encore fermées et habitées) conserve deux choses curieuses, l'une pour les antiquaires, l'autre pour les buveurs : ces deux choses sont le cabinet de monsieur Charles de Graimberg et le gros tonneau de Charles-Théodore.

Il y a trente ans que monsieur de Graimberg entra dans les ruines d'Heidelberg avec l'intention de les visiter; il s'y arrêta toute la journée, y revint le lendemain, le surlendemain encore, enfin il découvrit une espèce de petite chambre de la fenêtre de laquelle la vue était si belle, qu'il demanda d'y faire porter un lit. Depuis ce temps-là, il l'habite.

Depuis ce temps, avec une patience merveilleuse, monsieur Charles de Graimberg a réuni tout ce qui avait rapport au château et à la ville d'Heidelberg : livres, gravures, tableaux ; si bien que sa petite chambre, augmentée maintenant de trois ou quatre autres, est devenue une véritable galerie qu'il s'empresse, avec «ne complaisance extrême, de montrer aux voyageurs.

Quand au gros tonneau, l'histoire en est plus longue, car c'est celle de toute une dynastie : il y a eu gros tonneau 1er, gros tonneau II, gros tonneau lïl et gros tonneau IV.

Gros tonneau Ter doit la naissance à Jean Casimir, surnommé le Pieux. Un jour que du haut de la terrasse du château, sa vue se perdait sur ses plaines et ses collines toutes

couvertes de raisins, ridée lui vint de bâtir, comme Horace, son monument. Ce monument, ce fui le gros tonneau.

Jean Casimir lit venir tout ce qu'il y avait de tonneliers à sa cour, et leur déclara qu'il voulait une tonne comme jamais on n'en avait vu ; par conséquent il leur donnait carte blanche et leur ouvrait sur son trésor un crédit illimité. Les artistes, piqués d"honneur, prirent des informations sur ce qui existait de mieux en ce genre. Ayant appris que c'étaient des foudres flamands qui contenaient trente à quarante mille bouteilles, ils haussèrent les épaules et se mirent à l'ouvrage. A-u bout de six mois, les tonneliers invitèrent Jean Casimir à venir visiter leur œuvre, à laquelle ils venaient de mettre la dernière main. Le gros tonneau contenait cent cinquante mille bouteilles.

Jean Casimir fut si satisfait de la chose, que, jugeant qu'il ne ferait jamais rien de mieui, il prit le parti de mourir, pour rester sur sa gloire.

Les enthousiastes qui, après avoir admiré l'œuvre, voudront avoir une idée de celui qui l'a accomplie, trouveront sa statue dans la cour du château, sur l'étage inférieur de la chapelle édifiée par son neveu; c'est celle dont la tête séparée du corps penche vers le fond de la niche. Un misérable boulet parti d'une batterie suédoise le mit dans ce triste état, l'an de grâce IC35 de l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus Christ.

Malheureusement, il arriva du tonneau de Jean Casimir ce qui arrive de toutes les choses humaines; les événemens politiques détournèrent les yeux de lui, on oublia de le remplir, il se dessécha, se fendit, éclata; si bien qu'après la

guerre de Trente ans, lorsque l'électear Charles-Louis descendit lui-même dans ses caves pour voir de ses propres yeux où en élait la merveille de Jean Casimir, il fut décidé eu conseil que le mieux était d'en faire un neuf. C'était fiai* ter la manie de Télecteur Charles-Louis, que les lauriers de son oncle empêchaient de dormir. Il ordonna qu'un nouveau tonneau fût fait, qui, tant pour la taille que pour la richesse, fît oublier son prédécesseur. Les ouvriers se mirent à l'ouvrage, et l'an i6C4, gros tonneau H fut achevé; il élait d'un tiers plus gros que l'autre, et contenait deux cent vingt mille bouteilles. « En outre, dit l'histoire, on avait assis par devant, sur un lion couché, une figure de Bacchus couronné de pampres et dans l'attitude animée qui convient au père de l'ivresse; il semblait faire un appel aux buveurs, et leur présentait d'un air de triomphe, avec sa main droite, une grande urne ciselée, et une coupe de proportions non moins raisonnables avec son autre main. » En outre, on avait ménagé sur le haut du tonneau une plate forme entourée d'une balustrade sur laquelle quatre personnes pouvaient exécuter une contredanse.

Les poètes voulurent concourir à l'œuvre nationale en célébrant Charles-Louis. Une foule de quatrains, qui leur promettaient l'immortalité à l'un par l'autre, furent gravés sur les flancs du colosse, et le bon électeur s'endormit dans la confiance qu'après une telle merveille accomplie le temps n'aurait plus de prise sur son nom. Le temps s'en prit à la merveille.

Charles-Louis avait donné sa fille unique, Elisabelh-Cliarlotte, il Monsieur, frère de Louis XIV. L'électeur Charles,

son fils, venant de mourir sans enfans, après un règne df peu de durée, Philippe d'Orléans, revendiqua l'héritage paternel qui revenait tout entier à sa femme, liéritage qui lui eût donné le droit de voler à la diêle de l'empire. On lui répondit qu'en Allemagne ce n'était point l'habitude que les femmes succédassent aux fiefs, et que par conséquent il se devait contenter de la dot qu'il avait reçue. Comme, malgré la validité de ces raisons. Monsieur n'était pas content, il se plaignit à son frère, et Louis XIV entreprit la fameuse guerre du Palaiinat.

Il en résulta pour Heidelberg l'incendie de 1689.

Quelques précautions qui soient prises, un château ne brûle pas sans que les-caves s'en ressentent; la chaleur des flammes pénétra jusqu'au tenneau de Charles-Louis, le tonneau craqua et se fendit.

Malheureusement, on avait autre chose à faire que d'accourir à ses gémissemens, d'ailleurs il était d'une corpulence qui ne permettait point qu'on le transportât. On l'abandonna donc à la garde de Dieu, et Dieu, qui probablement avait à cette heure quelque chose de plus précieux à garder, laissa le pauvre tonneau se tordre, se fendre et craquer comme son prédécesseur, gros tonneau le^. il resta quarante ans en ce pitoyable état.

Enflu, grâce à la paix deRis\vi(:k,qui avait rendu à Jean. Guillaume les États paternels, les électeurs reprirent possession, non plus du château d'Heidelberg, mais des ruines d'Heidelberg. Charles-Philippe avait e:itendu parler par tradition d'un tonneau gigantesque qui devait être enterré dans les caves du château. Il eut la curiosité de pénétrer jusque-

là, et ayant fait déblayer les escaliers, il parvint à grand'peine en face du colosse.

Charles-Philippe était un appréciateur du beau : il fut frappé de la majesté que conservait gros tonneau II dans son malheur. Il résolut, en fils pieux, de reprendre l'œuvre de ses pères, et, Tan n27, sous les auspices du tonnelier de la cour, Engler, la merveille de Charles-Louis, revue, corrigée et considérablement augmentée, reparut sous le nom de gros tonneau III.

Mais cette fois, on donna à la majesté remise à neuf une garde digne d'elle : c'était la statue du bouffon Perker, qui ne se couchait jamais sans avoir bu dans sa journée dixhuit à vingt bouteilles de vin ; il était difficile de trouver un meilleur palladium.

Malheureusement, les gros tonneaux s'en allaient, de compagnie avec les rois. Par un malheur que l'histoire de la

dynastie bachique attribue à la fatalité, après vingt-trois

« ans de règne, gros tonneau III trépassa, attaqué d'une gerçure invisible qui faisait que rien ne lui pouvait rester dans le corps.

Ce malheur arriva sous le règne de Charles-Théodore, vers l'année 1730.

Charles-Théodore avait, sur la légitimité, les principes les plus positifs : il ordonna que tout se préparât pour l'inauguration de gros tonneau IV; mais, instruit par l'expérience du passé, il ne négligea rien pour assurer à ce quatrième monarque un règne long et tranquille.

Les artistes se surpassèrent, et gros tonneau IV fit son apparition en 173! , après avoir englouti dans son vaste ré-

fipient deux cent trente six foudres, c'est-à-dire près 'Je trois cent mille bouteilles.

C'est ce colosse qui, plus heureux que ses prédécesseurs, ayant traversé les guerres et les révolutions, est offert aujourd'hui à la curiosité des voyageurs, pour le plus grand plaisir desquels on a établi, tout autour de ses flancs, des échelles, des escaliers et des galeries. Un pauvre tonneau ordinaire, qui semble un tonneau de poupée, a été mis entre lui et la statue de Perker, comme point de comparaison. Cependant, d'après l'avis des véritables amateurs, le pauvre tonneau nain remporte de beaucoup sur l'orgueilleux géant ; il est plein, et l'autre est vide.

C'est l'image du peuple et de certaines royautés* du xrx* siècle.

Comme nous commencions à avoir l'estomac aussi creux que Sa Majesté gros tonneau IV, nous rentrâmes à l'hôtel, et nous entendîmes grand bruit dans la salle des étudians. 11 y avait ej un très-beau duel le malin, et l'on buvait force bière, à la louange du vainqueur et à la guérison du vaincu , le tout accompagné de hurra et de wivalleraUera à ne pas s'entendre.

Autrefois, c'est-à-dire de 1806 à 1820, les universités étaient divisées en trois royautés.

Il y avait le roi des Assassins, espèce de Vieux de îa Montagne de qui relevaient les il'uminés, qui devaient, à l'aide du poi?nar:l, dtiivrer le monde de ses traîtres et de ses tyrans. Style de Tépoque.

Il y avait le roi do l'Epie, espèce de don Qnidiottc qui

(levait, au moins trois fois par semaine, se battre pour s'entretenir la main et maintenir sa royauté.

Enfin, il y avait le roi de Bière, espèce d'épongé qui devait boire, non pas trois, non pas six, non pas douze bouteilles, mais boire toujours.

Selon qu'on avait Thumeur républicaine, chevaleresque ou bachique, on se réunissait à l'un de ces trois pouvoirs. Il y en avait qui étaient assez richement partagés de la nature pour se réunir à tous les trois. Ceux-là étaient l'objet de l'admiration générale; on les montrait au doigt quand ils passaient, et les plus vieilles maisons^ les maisons moussues^ elles-mêmes, leur cédaient le haut du pavé, et, à plus forte raison, comme on le pense bien, les renards, les pinsons et les philistins.

Le roi des Assassins s'est éclipsé. Peut-être Sa Majesté existe-t-elle encore dans quelque souterrain de la Bavière, dans quelque vieux château de la Franconie, ou dans quelque massif de la forêt Noire ; mais tant il y a qu'on n'en entend plus parler.

Quant aux deux autres rois, ils continuent de fleurir, et quoique le duel soit sévèrement défendu, il n'y a pas de semaine qu'il n'y en ait trois ou quatre dans chaque université. Au reste, que nos légistes se rassurent, ces duels, quoique toujours ensanglantés, sont rarement dangereux. J'ai vu à Heidelberg un vieux docleur en chirurgie qui m'a dit que depuis cinquante ans à peu près qu'il habitait la ville, il n'avait vu que deux cas mortels : il succombe beaucoup plus de buveurs que de duellistes; ce qui prouve que îa bière se digère ici moins facilement que l'acier.

EXCURSIONS Sm LES BORDS DU RHIN. 193

Il est vrai de dire aussi que la façon dont certains étudians boivent a quelque chose de miraculeux. Le roi de Bière actuel de l'université d'Heideiberîr, par exemple, absorbe au choix douze chopines de bière ou six chopines de vin, c'est-à-dire douze bouteilles de jus de houblon, ou six bouteilles de jus de raisin, pendant que midi sonne. Aussi ne l'appelle-t-on généralement que der trlchter : Tentoiinoir

La vie des étudians est, au reste, peu variée. Au point du jour le studiosus expédie son duel, s'il a eu le bonheur d'en préparer un. Dans le cas contraire, il sert de second à son camarade plus heureux que lui; puis il revient déjeuner, après quoi il suit son cours de philosophie, de théologie, de médecine ou de botanique. A onze heures, il se rend à la salle d'armes ; à midi, il court la ville et les promenades, en faisant le plus de fumée qu'il peut au moyen de sa pipe, et le plus de bruit qu'il lui est possible au moyen de ses éperons. A deux heures, il suit quelquefois un cours particulier qui dure jusqu'à trois heures. Il lui reste alors jusqu'à minuit pour faire aboyer les chiens, jurer les filles, damner les bourgeois, et préparer son duel du lendemain.

Quand l'étudiant tient son duel, il rentre à la taverne pour y chercher des seconds, et juge avec eux, d'après les règles du Comment, de la gravité de l'affaire.

L'un de nos plus célèbres collaborateurs a déjà publié des particularités très-curieuses sur cette partie des mœurs de réludiant allemand. Nous avons pu juger par nous-mêmes de la réalité de ces renseignemens. Puisque le cours Je notre sujet nous y enlr-aîne malgré nous, qu'il nous soit permis, en !esconiinuaiit,de les compléter par quelquesnouveaux détails.

Le Comment est le code chevaleresque des universités, l'évangile des breUeurs.

Le Comment entre dans les plus petits détails sur la grande affaire du duel; il contient un catalogue d'injures, non point par lettre alphabétique, mais par progression offensive : l'échelle des termes injurieux est couronnée par le mot imbécile. Le mot imbécile exige une réparation éclatante : filou n'est qu'une pichenette en comparaison.

Celui qui ne demanderait pas raison du mot imbécile serait puni du iverchiss ou de la petite excommunication, dont il peut être relevé en se battant dans un temps donné ' avec un autre de ses camarades; mais s'il laisse passer le temps sans se réhabiliter, c'est un homme déshonoré et mis au ban de l'empire universitaire. Chacun peut dès lors l'insulter impunément, sans être tenu de lui rendre raison.

Le Comment esi en même temps régulateur de la vengeance. Chaque épithète offensante porte à sa marge le nombre d'assauts qu'elle nécessite. L'étudiant sait cela comme notre în-^ dustriel sait son code : libre à lui de s'arrêter à la simple réclusion ou d'aller jusqu'au bagne.

Le duel convenu, on prévient à l'instant même les veilleurs. Les veilleurs sont la contre-police des étudians; il y en a quatre à Heidelberg. Les braves gens sont échelonnés depuis la porte de la ville jusqu'à la petite maison où doit avoir lieu le duel ; car, comme on le pense bien, le duel étant sévèrement défendu, ne peut s'exécuter en plein air. Le lieu du combat est donc, pour l'université d'Heidelberg, une petite auberge située dans une vallée, au revers opposé du mont Kaiserslhul. Les veilleurs reçoivent quarante sous

à chaque fois qu'ils sont de service. Cette dépense, ayant pour but l'honneur du corps, est prélevée sur la masse commune; de sorte que le plus pauvre comme le plus riche étudiant est au moins sûr de se battre traiiquillement.

Le lendemain, au point du jour, les veilleurs sont à leur poste; les uns flânent en fumant, les autres causent avec les paysans matineux qui viennent à la ville. Celui-ci est couché au bord d'un fossé et fait semblant de dormir, celui-là pêche dans le Necker, mais tous n'ont qu'un œil à ce qu'ils ont l'air de faire, et ont l'autre à ce qu'ils font réellement.

Certains alors que la route sera éclairée, les étudians sortent; les adversaires et les seconds ont la lame de leur schlœger ou de leur rapière démontée. Ils portent cette lame sur la poitrine, d'où elle descend le long de la cuisse, et dans une poche la poignée et dans l'autre la garde. Le chirurgien de rigueur porte sa trousse, sa charpie et ses bandelettes. Enfin les curieux, car Ips curieux ont toujours le droit d'être admis pourvu qu'ils soient de l'université, les curieux viennent à la suite, et sont comme les écuyers de monsieur de Marlboroug, qui ne portaient rien, ou comme Jausion, qui ne portait que sa canne.

Tout le long de la route, on interroge les veilleurs. Si les auspices sont contraires, on fait demi- tour à droite, on rentre en ville, et le duel est remis au lendemain ; si les signes échangés sont rassurans, on continue son chemin et l'on arrive à l'auberge. L'hôte sait son affaire : c'est un peu de sang sur le parquet et force bière sur la table.

L'auberge e-l une jo'ie petite maison peinte en rose et en pistache, et tout entourée de fleurs. On s'y bat pendant la

semaine, et on y danse les dimanches et fêtes ; car on danse de l'autre côté du Rhin, quoique tous les voyageurs qui ont écrit sur cet intéressant pays n'aient jamais parlé que de la valse. Il faut, il eSt vrai, des trombonnes, des grosses caisses et des cymbales pour mettre un Allemand en train ; mais une fois parti, il ne s'arrête plus : c'est un chorégraphe à la vapeur ; il danse de la force de cent vingt chevaux.

La salle de bal et la salle d'armes, au reste, sont sépardt^s par un joli petit jardin plein d'ombrages et de parfums. C'est une attention du maître de l'auberge, qui a voulu que si une querelle avait lieu au bal, on pût la vider à Tinstant. Comme on le voit, c'est un paradis que l'auberge duKaiserstuhl.

En arrivant dans la salle, les étudians commencent par s'enfermer avec le plus grand soin -, puis, tandis que les seconds, le Comment à la main, règlent les conditions du combat, les adversaires vont faire leur toilette.

En Allemagne, pays excentrique s'il en fut, on ne se bat pas comme chez nous pour se tuer tout bonnement, on se bat pour se battre, et comme se battre est un plaisir un peu plus dangereux et un peu plus vif qu'un autre, on ne veut pas s'en priver tout de suite. En conséquence, au lieud'ôter son habit, on en met un, ou plutôt on revêt une armure complète.

Cette armure se compose d'un feutre à large bord, qui garantit le crâne et ombrage le visage; d'une immense ceinture qui, pareille à un plastron de salle, défend la poitrine et le ventre; d'un bas merveilleusement rembourré, qui, au lieu de se mettre à la jambe, se passe au bras, et protège depuis

l'épaule jusqu'au poignet ; enfin d'une cravate thermldo* Henné qui couvre les carotides et la trachée artère : si bien que l'on n'offre à peu près à son adversaire qu'une petite surface de la joue et le bout du nez.

J'oubliais une garde qui se visse à la lame de l'épée au moyen d'une virole, et qui est d'un tel développement, que les mauvais plaisans, vu sa ressemblance avec l'objet indiqué, l'appellent la soupière de l'honneur.

Ajoutons qu'il est défendu de pointer, et qu'on ne peut frapper que d'estoc.

Sauf l'application plus ou moins juste du mot, il n'y a donc pas grand danger pour un étudiant, malgré quelques sanglantes exceptions, à être appelé imbécile

Entre chaque assaut, et tandis que les combatlans se reposent sur la pointe de leur épée, deux garçons balayent les fragmens de chapeau, de ceinture, de cravate et de manchon que les adversaires ont fait sauter en espadonnant; puis, au signal donné, le combat recommence pour cesser ou recommencer encore, jusqu'à ce que les commandemens du Comment soient rigoureusement accomplis. Il arrive souvent que le duel s'achève, non pas sans douloureuses contusions, mais sans blessures graves. On s'est plumé, voilà tout.

11 faut que le gouvernement prussien soit un gouvernement bien paternel pour défendre de pareils amusemens.

Je ne voulus pas partir d'Heidelberg sans faire ma visite à l'auberge de Kaiserstuhl, mais n'ayant pas l'honneur d'être étudiant, je ne pus être admis que dans la salle de bal.

Comme elle ne possédait pour le moment ni danseur ni orchestre, on comprend qu'elle ne présenta point un inîérêt

assez vif pour me retenir bien longtemps. Nous revînmes inimédial^ment à Heidelberg, et comme il n'était que deux heures de Taprès-midi, nous fîmes mettre les chevaux à la voiture et nous nous acheminâmes vers Karlsruhe^ où nous n'arrivâmes que vers les onze heures du soir.

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