CARLSRUHE
Le lendemain malin, en ouvrant ma fenêtre de Thôtel d'Angleterre, je me trouvai avoir sous les yeux la plus belle vue de Carlsruhe, c'est-à-dire la place du marché.
Carlsruhe est une capitale en miniature; elle a en petit tout ce que les autres villes ont en grand : un théâtre, une église, une pyramide et un obélisque. Comme il n'y a qu'une place, le grand-duc a tous ces monumens sous la main, ce qui ne laisse pas que d'être commode. En outre, comme la ville est bâtie en éventail, fit comme toutes les rues, tirées au cordeau, aboutissent au château, Son Altesse n'a qu'à se mettre à son balcon, et, à l'œil nu, elle voit tout ce qui se passe dans sa capitale ; ce qui doit simplifier singulièrement l'emploi de cette honorable institution nommée la police.
Une fantaisie du grand-duc Charles a donné naissance à la ville; il avait l'habitude de chasser dans la forêt de Hart-
wald, et après un certain temps donné à cet exercice, de venir se reposer sur un banc de bois situé dans un endroit qu'il affectionnait tout particulièrement. Un jour, cette idée lumineuse lui vint, qu'il serait plus commodément pour se reposer dans un bon château que sur un mauvais banc. A la chasse suivante il fit venir son architecte et lui montra l'endroit en question. L'architecte trouva l'emplacement on ne peut mieux choisi, et vers l'automne de \T\o, le grandduc put se reposer dans sa nouvelle construction. De là le nom de CarJsruhe ou repos de Charles.
Un de mes amis, homme d'infiniment d'esprit, qui a eu le malheur de demeurer à Carlsruhe pendant quatre ans comme miaistre résident de France, me disait que c'était la ville la plus ennuyeuse de l'Allemagne, qui est cependant le pays des villes ennuyeuses.
Je ne suis resté qu'une nuit et la moitié d'un jour à Carlsruhe, et je suis exactement de Tavis de monsieur le ministre résident.
En sortant de la capitale du grand-duc, on traverse, sur un pont d'une seule arche, une rivière de huit pieds ; c'est le Nil de la pyramide et de l'obélisque de la grande place.
Au bout de trois heures nous étions à Rastadt, ancienne résidence des margraves de Baden-Baden. Détrônée par Carlsruhe, la pauvre ville dépérit dans son humiliation, avec ses deux places où l'herbe pousse, et son château qui s'écaille. Tout écaillé qu'il est, et monlrant son squelette de brique à travers sa peau de stuc déchirée, il n'en reçut pas moins la visite que je lui fis en raison de ses souvenirs historiques. Ne renfermât-il aucun souvenir, qu'il mériterait encore que
l'on s'y arrêtât, c'est une merveille d'ameublement de la fin du siècle de Louis XIV.
Le château de Rastadt fut bâli par la margrave Sybille- Auguste, qui devait être une femme d'un grand goût et d'un merveilleux esprit. J'aurais bien vivement désiré de res ter deux ou trois jours dans une de ces belles chambres à grandes tapisseries, pour y lire à mon aise les lettres de madame de Sévigné et les mémoires de Bussy-Rabutin. ïl me semble que, se faisant valoir les uns les autres, les chambres et les livres y eussent encore gagné.
Au reste, à côté des tapissseries, des porcelaines et des chinoiseries de la margrave, qui feraient les délices d'un de nos boudoirs rococos, sont exposées des curiosités non moins précieuses, réunies par le margrave Louis-Guillaume, son mari. Ce sont les trophées conquis par lui sur les Turcs, et qui remplissent deux chambres d'armes et de drapeaux. Une troisième est réservée à un trophée non moins curieux; ce sont les quatre portraits, de grandeur naturelle, des quatre femmes du pacha, que le vainqueur avait faites prisonnières et ramenées à Rastadt. On assure que ce fut la portion de butin la moins bien reçue par la margravine.
Bastadt fut le siège de deux congrès; le premier, tenu en 4714 entre le prince Eugène et le maréchal de Villars. On montre encore le long de la boiserie les taches d'encre qu'y fit le maréchal de Villars, en jetant, dans un moment de colère, la plume avec laquelle on voulait lui faire écrire un article qu'il regardait comme indigne de la grandeur de la France.
m second congrès s'y tint qui laissa des taches, non d'en-
cre, mais de sang; celles-là non plus n'ont pas été lavées, quoiqu'elles aient rejail.i sur l'Autriche. Nous voulons parler du congrès de 1797, qui dura jusqu'au printemps de 1799, et à la suite duquel Jean de Bry, Robergeot et Bonnier d'Alco furent assassinés.
Ce fut le 28 avril 4799 que l'assassinat eut lieu. Depuis deux ans, comme nous l'avons dit, le congrès traînait en longueur. L'Autriche, voyant que les affaires allaient s'arranger à la satisfaction de la France, rompit brusquement les conférences. A l'annonce de cette rupture, les plénipotentiaires français déclarèrent que la force seule pourrait les éloigner du poste où les avait placés la nation, et qu'ils resteraient à Rastadt jusqu'à ce que la nation les rappelât. Sur cette réponse, les Autrichiens investirent la ville, et leurs patrouilles, interrompant les communications avec la France, saisirent les lettres que ceux-ci écrivaient au gouvernement. Bonnier d'Alco,qui était président de la députaîion, reçut alors Tordre de revenir à Strasbourg, et s'apprêta à quitter la ville, ce qu'il fit le 28 août, en menaçant l'Autriche de la colère du Directoire. Mais à peine les trois députés, qui suivaient la route du Rhin dans deux voilures, furent-ils arrivés à Reinhau qu'un détachement des hussards de Szecklers, sortant tout à coup de la forêt Noire, les assaillit le sabre à la main, tua Robergeot dans les bras de sa femme, et arrachant de la voilure Bonnier d'Alco et Jean de Bry, laissa le premier mort au pied d'un arbre et le second mourant sur la grande route ; puis, s'étant emparé de tous les papiers relatifs à la mission, rentra dans la forêt d'où il était sorti. Alors, avec un courage surhumain, la veuve de Robergeot,
la femme de Jean de Bry qui était enceinte, elles deux filles de ce dernier, replacèrent dans les voitures le blessé et les morts, et reprirent la route de Rastadt pour venir demander, aux onze plénipotentiaires qui y étaient encore, justice de cette violation du droit des gens. Mais, veuves et orphelines, quoiqu'elles parlassent au nom de la France, n'obtinrent autre chose qu'un procès-verbal rédigé par le ministre de Prusse et signé par tous ses confrères, constatant l'assassinat, et reconnaissant les assassins pour être des hussards du régiment autrichien de Szecklers,
Jean Debry guérit de ses blessures. A sa rentrée au Conseil des Cinq-Cents dont il était membre, il en fut nommé président. Quant à Bonnier, sa place au Conseil des Anciens resta deux ans vide, et son siège fut couvert d'un crêpe; à l'appel de son nom, qui se faisait à chaque ouverture, le président répondait : Vengeance!
Du haut du belvédère du château,'que surmonte une statue de Jupiter en bronze doré, et d'où l'on découvre une vue magnifique, on peut se faire montrer, par le concierge, le petit coin de bois où eut lieu le triple assassinat que nous venons de raconter.
En descendant du belvédère, on trouve dans le corridor deux autres portraits, non pas en pied, mais en patte : ce sont les effigies de deux chats gigantesques.
Le premier, victime de l'adresse du margrave Louis-Guillaume, est un chat sauvage que Son Altesse tua à une chasse, dans la forêt Noire.
Le second, favori de la margravine Sybilîe-Auguste, sentaî;l rim}:orîaiK':: d'iuii' tclîc position, a laissé des mémoires
écrits par lui-même, à l'exemple de tous les grands personnages. Comme ils ont l'avantage d'être un peu plus laconiques que ceux dont la librairie moderne nous a affligés, on lésa écrits au-dessous de son portrait. Les voici :
« Je suis venu ici à l'ùge de deux ans et pesant dix-huit livres. Depuis quatre ans que je suis près de mon auguste maîtresse, j'ai mangé tant de bons poulets, tant de chapons rôtis et tant d'oies grasses, que je suis arrivé à atteindre le poids de trente-trois livres. »
Ici les mémoires sont interrompus, une indigestion ayant enlevé le respectable Rodillard à ses travaux gastronomiques et litléraires.
Le concierge m'assura que c'étaient ces quelques lignes qui avaient donné à Hoffmann l'idée de son Chat Moor.
Le château de Rastadt nous avait mis en goût pour les édifices de la margravine Sybille : aussi résolûmes-nous de visiter le lendemain la Favorite^ de remonter la vallée de la Murg, et de revenir à Laden par Stauffenberg. C'était toute une grande journée qu'il fallait pour cette exécution.
Notre première visite fut pour le château de la Favorite. On ne décrit pas un pareil château ; on invite à Taller voir. Que les personnes qui n'ont rien de mieux à faire aillent donc voir le château de la margravlne Sybille; c'est peutêtre le plus parfait modèle de rococo enragé. Il date de 1725 ; c'était la belle époque.
Une seule chose nuit un peu à l'effet de l'ensemble, ce sont les couchettes d'acajou, et les rideaux de coton, jaunes et rouges, que le grand-duc actuel a introduits bravement au milieu de ces merveilles de la Régence.
On assure que Tonibre de Sybille revient, et que c'est sa punîiion dans l'autre monde, pour les petits pécliés qu'elle a commis, de voir ces rideaux et ces couchettes au milieu des meubles charmans qui ont éié faits sur ses propres dessins.
Si cela est vrai, il faut que ses péchés soient plus gros qu'on ne le dit, ou que la charmante margravine ait conservé des courtisans jusqu'après sa mort.
Nous prîmes congé d'elle, en lui souhaitant bien vite la fin d'une si cruelle peine.
A Kouppenheim, on entre dans la vallée. Kouppenheim est une jolie petite ville de quinze ou dix-huit cents âmes, située dans une position parfaitement pittoresque : cependant, comme elle n'offre rien de curieux, nous ne nous y arrêtâmes que le temps de déjeuner, et nous continuâmes notre route.
En sortant de Kouppenheim, notre guide nous montra le village de Rothenfelîz, et, sur la roche dont la couleur sanglante a donné son nom au village, les ruines d'un vieux château.
Voici ce qu'on raconte du dernier seigneur qui Thahita :
C'était un homme sombre et sévère, qui avait eu successivement trois femmes, qui avaient disparu on ne savait comment, seulement on disait que lorsqu'au bout de trois ans de mariage avec la première, il avait vu qu'elle ne lui donnait pas d'enfans, il l'avait empoisonnée pour en épouser une seconde. Mais au bout de trois ans cette seconde étant demeurée stérile, il s'était arrangé de façon ^ pouvoir en
épouser une troisième, dont trois ans après il s'était défait comme des deux autres.
Il vivait donc isolé dans son château, sans héritiers, sans parens et sans amis, faisant retomber sa colère sur ses pauvres paysans, qu'il forçait de travailler d'une manière si terrible, que plusieurs en moururent de fatigue ; et au nombre de ces derniers éîait un bon vieillard nommé Gotlfried. On le plaignit beaucoup dans le village, d'abord parce qu'il était fort aimé, ensuite parce qu'il laissait une pauvre petite orpheline âgée de sept ans.
Aussi les paysans se cotisèrent-ils entre eux, et il fut résolu qu'on élèverait la petite Claire à frais communs. Heureusement, ce n'était pas une grande dépense, car les vassaux du comte deRothenfeltz étaient si pauvres, qu'ils n'eussent pas pu y satisfaire. Il s'agissait tout bonnement d'un morceau de pain tous les jours et d'une robe tous les ans. Quant au reste de ses vêtemens, la petite fille, qui (liait à merveille, les filait elle-même, et le tisserand du viiiage les lui tissait gratis.
Sept ans se passèrent pendant lesquels Claire grandit, et devint une belle jeune fille. Beaucoup l'aimèrent; mais celui qu'elle préféra à tous était le jardinier du château. Comme, par les fondions quMl remplissait, il avait occasion de voir quelquefois son maître, il lui demanda plusieurs fois la permission de se marier; mais toujours le comte la lui avait refusée. Enfin, une fois qu'il se hasardait à lui faire une nouvelle demande :
— Et avec qui veux-tu te marier ? lui demanda le'comte.
— Sauf votre permission, monseigneur, c'est avec la petite Claire.
— Qu'est-ce que la petite Claire?
— Monseigneur, répondit le jardinier avec quelque embarras, c'est la fille du pauvre Gottfried.
— Aliî oui, je sais, répondit le comte; c'est celle qu'on appelle l'orpheline, n'est-ce pas? Le jardinier fit signe que oui. — Eh bien I envoie-la-moi. On dit qu'elle file à merveille?
— Ni plus ni moins que la sainte Vierge, monseigneur. C'est la vieille du Roken qui lui a appris.
— Raison de plus ! j'ai de l'ouvrage à lui donner. Si j'en suis content, eh bien ! nous verrons.
Et il accompagna ces paroles d'un sourire si étrange, que le pauvre jardinier, au lieu de se réjouir de l'espèce de promesse que lui avait faite le comte, trembla de tous ses membres qu'il n'eût quelques mauvais desseins sur la pauvre Claire; mais il était trop tard, il fallait faire ce que le comte avait ordonné. Claire fut donc prévenue par son amant qu'il lui fallait se rendre au château dans la journée du lendemain.
Claire obéit. Elle trouva le comte assis près d'une fenêtre qui plongeait sur le cimetière du village. Elle s'approcha de lui toute tremblante.
— Vous avez désiré me voir, monseigneur? balbutia la pauvre enfant.
— • Oui, répondit le comte, r— Me voici, monseigneur.
— Ecoute, dit le comte, on dit qu'après la vieille du Roken, tu es la meilleure fileuse de la vallée de la Murg.
— Monseigneur, je ne file pas mieux qu'une autre ; seulement, au lieu de chanter je prie en filant, de sorte que Dieu bénit mon ouvrage.
— En ce cas, viens ici, dit le comte. La jeune fille obéit.
— Regarde par cette fenêtre.
La jeune fille obéit encore. La fenêtre, comme nous Tavons dit, donnait sur le cimetière.
— Vois-tu cette fosse là-bas? continua le comte.
— Hélas! répondit la jeune fille, c'est celle ^e mon père.
— Elle est toute couverte d'orties, comme tu vois.
— Les orties poussent bien S4ir les tombes, murmura en soupirant la jeune fille.
— Eh bieni reprit le comte, j'ai entendu dire par ma nourrice que les orties faisaient du fil plus fin que la soie la plus fine. File-moi une pièce de deux chemises avec ces orties : l'une sera ta chemise de noces, l'autre sera ma chemise de mort. Quand tu me les apporteras toutes deux, je donnerai mon consentement à ton mariage.
— Hélas I monseigneur, répondit la jeune Claire, je n'ai jamais entendu dire qu'on fît du fil avec des orties, et je ne sais pas comment cela peut se faire.
— Informe-t'en. Ton mariage est à cette condition.
— Mais, monseigneur!
— J'ai dit. Va-t-en, et ne rentre ici qu'avec les deux chemises.
La pauvre Claire sortit en pleurant. A moitié chemin du
village, elle rencontra le jardinier qui Tattendait. Elle Ini raconta ce qui s'était passé, et lui demanda s'il avaif jamais entendu dire que Ton fît du fil avec des orties?
— ■ Hélas I oui. répondit le pauvre garçon, mais du fil si fin, qu'il te faudrait plus de vingt ans à toi, et plus de quinze ans à la vieille du Roken pour filer ces deux chemises. Ainsi, c'est comme s'il nous avait refusé.
■— Il ne faut pas encore nous désespérer, répondit la jeune fille. J'irai ce soir sur la. tombe de mon père, et je prierai tant que peut-être Dieu aura pitié de nous et viendra à notre secours.
Mais son amant secoua la tête, et comme il vit que le comte regardait par la fenêtre, il craignit d'être puni d'avoir abandonné pour un instant son ouvrage, et rentra daris le jardlii. Quant à Claire, elle descendit vers le village, et quand le soir fut venu, elle s'en alla au cimetière, et s'agenouilla sur la tombe de ses parens; et Ifi, elle pria si fort et si profondément, qu'elle ne vit pas que la vieille du Roken était entrée après elle, et se tenait debout à ses côtés, attendant qu'elle eùi fini sa prière. Mais comme la pauvre enfant priait toujours :
~ Claire, lui dit la bonne vieille, que vous est-il donc arrivé que vous pleurez ainsi, et que vous pleurez en priant?
Et Claire poussa un grand cri de joie, car elle avait reconnu la voix de la vieille du Roken, même avant de la voir elle-même, et comme on disait tout bas dans le village que c'était une bonne fée, elle pensa que le secours qu'elle attendait du ciel était venu. Aussi se jeta-t-elle dans ses bras
en lui racontant tout ce qui s'était passé entre elle et le châtelain.
— N'est-ce que cela, ma bonne Clairette, dit la vieille en riant? En ce cas, la chose se peut arranger, et dans trois mois vous aurez vos deux chemises.
Et à ces mois elle se mit à arracher les orties qui poussaient sur la tombe du père Gottfried , et en ayant empli son tablier, elle sortit du cimeiière en répétant à l'orpheline de ne s'inquiéter de rien, et Claire, qui avait une grande confiance dans les paroles de la vieille, rentra chez elle plus
tranquille.
Six semaines s'étaient écouléesdepuisce jour, et le comte, qui n'avait pas revu Claire, ne pensait plus à elle, lorsqu'en chassant dans la montagne, il se laissa emporter à la poursuite d'un lièvre, et, en passant devant une grotte, vit une petite vieille qui filait au fuseau, mais cela si vite, mais cela si habilement, et un si beau chanvre, qui, sous ses doigts devenait un si beau fil, qu'il s'arrêta, et s'approchant
d'elle :
— Bonjour, bonne vieille, lui dit-il, vous filez sans doute votre chemise de noces?
— Chemise de noce, chemise de mort; à votre service, monseigneur, murmura la vieille.
Le comte se sentit frissonner malgré lui. Mais se remettant aussitôt :
— Voilà de bien beau lin, lui dit-il, où l'as-tu volé?
— Je ne l'ai pas volé, monseigneur, répondit la vieille : c'est tout bonnement du cru de la tombe du bonhomme Gottfried, c'est du chanvre d'orlies. Voire Seigneur!.' n'a-
2ia IMPRESSIONS DE VOYAGE,
t-elle pas entendu dire par sa nourrice que les orties faisaient du fil plus fin que la soie la plus fine ?
— Oui, oui» j'ai entendu dire cela, répondit le comte de plus en plus ému. Mais je croyais que c'était un conte de bonne femme.
— • Ce n'était pas un conte, dit la vieille.
— Et pour qui filez-vous ainsi?
— Pour ma bonne petite Clairette, la fiancée du Jardinier du château, à laquelle le châtelain de Rothenfeltz a commandé deux chemises. Si vous connaissez le châtelain de Rothenfeltz, mon seigneur, dites lui que dans six semaines ses deux chemises seront faites.
Le châtelain se sentit défaillir malgré lui, et honteux de sa faiblesse, il mit soh cheval au galop sans répondre; quanta la vieille, elle continua de filer en chantant une de ces vieilles chansons comme on en chante aux veillées d'hiver.
Trois mois, heure pour heure, après celle où il avait commandé les chemises à Claire, le sire de Rothenfeltz vit entrer la jeune fille ; elle tenait une chemise sous chaque bras.
— Monseigneur, dit-elle, voici les deux chemises que vous m'avez commandées ; elles sont filées avec les orties qui couvraient la tombe de mon pauvre père. J'ai fidèlement suivi vos ordres, j'espère que vous accomplirez fidèlement votre promesse.
En effet, le seigneur de Rothenfeltz, comme il l'avait promis, ordonna pour le lendemain les noces de Claire et du garçon jardinier, et comme raumônier du château venait de les bénir, on l'envoya chercher en toute hâte de la part du f.hâlclain. Il av.yit eu un coup de sang et se mouraité
Et le soir, au même moment où deux jeunes filles passaient à Claire sa chemise de noces , deux vieilles femmes ensevelissaient le châtelain dans sa chemise de mort.
PIERRE DE STAUFFEXBERG.
A mesure que l'on remonte la vallée de la Murg, le pays devient plus à pic et plus sauvage. La rivière, toute chargée de planches, de poutres, et d'arbres à peine dépouillés de leurs branches, rouie vers le Rhin, auquel elle va porter le tribut de la forêt Noire. On croirait voyager dans une de ces belles gorges de l'Oberland et du Dauphiné, Les décorations d'opéra comique ont disparu pour faire place à une grande et belle nature.
Guernsbacb est en quelque sorte la capitale de ce petit coin de terre ù part ; c'est une jolie ville de deux mille habitans à peu près, pleine d'activité, dont l'industrie consiste dans le sciage des planches que lui fournissent les magnifiques sapins de la ferêt Noire. A Textrémité de la grande rue, ou plutôt, je crois, de la seule rue qui la compose, on trouve un sentier qui conduit au vieux châleau d'Eberslein ; c'était îa résidence des anciens comtes de ce nom qui, au x«
siècle, s'allièrent avec la famille impériale. Voici à quelle occasion :
En 958, Tempereur Othon ayant battu en Alsace Gilbert, duc de Lorraine, et désirant réduire sous son obéissance les comtes d'Eberstein, qui avaient adopté le parti du vaincu, résolut, pour arriver au but que rendait difficile la situation admirable du château, d'annoncer un grand tournoi à Spire : il ne faisait aucun doute que les trois comtes d'Eberstein, attirés par le désir de montrer leur courage et leur adresse, ne répondissent à l'appel qu'il faisait h la noblesse d'Allemagne, et que pendant ce temps il ne lui fût facile, les aigles étant dehors, de s'emparer du nid. Tout fut donc préparé en conséquence, et il fut convenu que pendant le bal qui suivrait le tournoi on tenterait l'expédition.
Comme l'avait prévu l'empereur, les trois comtes ne furent point des derniers à se rendre à Spire; l'aîné remporta même le prix de la première journée, et fut couronné de la main de la princesse Hedwige, ille du roi Henri et sœur de l'empereur. Cette victoire lui donnait en outre le droit d'ouvrir le soir le bal avec elle.
Or, il arriva que le comte d'Eberstein était aussi beau que brave, et aussi galant que beau; il en résulta que la princesse Hedwige, en voyant un cavalier si parfait, se prit d'amour pour lui. De son côté, le comte l'avait trouvée bien belle; mais jamais il n'eût osé espérer une si haute alliance; de sorte qu'il se promit bien d'enfermer cet amour dans son cœur.
Mtis voilà qu'en dansant avec la princesse Hedwige, la princesse lui dit :
— Prônez garde à vous, coni'.e li'Eberstein, (andis que vous êtes vainqueur ici, peut-être êles-vous vaincu ailleurs. Celte nuit même, par surprise, on doit emporter votre château.
Le comte remercia la jeune fille par un serrement de main, et il acheva sa contredanse sans qu'un seul muscle de son visage révélât la connaissance de l'avi^ qu'il avait reçu; puis, lorsqu'il l'eut reconduite à sa place, il alla prendre congé de l'empereur, en lui disant que, fatigué de la journée, et voulant être frais pour celle du lendemain , il lui demandait, pour lui et pour ses frères la permission de se retirer dans les chambres qu'il leur avait fait préparer. L'empereur ordonna qu'on les y conduisît; puis, s'éîant assuré par les serviteurs qu'ils s'y étaient renfermés, il donna l'ordre h ses troupes de se mettre en route, et revint présider à la fête.
Mais les trois comtes d'Eberstein, au lieu de se coucher, descendirent par la fenêtre, et ayant été prendre leurs trois chevaux dans l'écurie, ils partirent au grand galop, et arrivèrent à leur château, alors que ceux qui devaient l'attaquer étaient encore loin.
Si bien que lorsque les hommes de l'empereur se présentèrent, deux des jeunes comtes avaient eu le temps de leur dresser une embuscade, tandis que leur frère aîné les attendait du haut des remparls. Il en résulta qu'ils furent tous pris ou tués, et que pas un ne s'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre à Spire.
Mais au lieu de célébrer leur victoire par des fêtes et par du bruit, les comtes d'Eberslein conduisirent silencieuse-
ment les prisonniers dans les souterrains du château, et ayant dépouillé les impériaux de leurs habits, ils en revêtirent leurs soldats, et les placèrent à la porte pour faire croire que le château était pris.
En effet, au point du jour, Othon arriva avec une escorte d'une douzaine de chevaliers de ses plus intimes seulement, et voyant de loin son drapeau impérial qui flottait sur la plus haute des tours, il frappa ses deux mains Tune contre l'autre, et mit son cheval au galop en criant : Hurrah ! Eberstein est pris.
A sa vue, les soldats qui avaient reçu leur consigne agitèrent leurs armes et crièrent Vive l'empereur I De sorte que ne se doutant de rien, Othon entra avec son escorte dans la cour du château.
Mais là les choses changèrent de face ; la porte se referma derrière l'empereur, les soldats des trois comtes sortirent de tous côtés en armes , et Eberstein lui-même s'avança, tenant son casque d'une main et son épée de l'autre, si bien qu'il avait la tête et Tépée nues:
— Sire, dit-il, il est inutile que vous fassiez aucune résistance; tous vos soldats sont pris ou morts, et vous-même vous êtes mon prisonnier.
Alors l'empereur voyant que ce que lui disait le comte était vrai, voulut traiter de sa rançon, et lui offrit de faire remplir de pièces d'argent les casques de ses soldats, et de pièces d'or les casques de ses officiers. C'était véritablement une rançon impériale qu'il offrait là, car il avait envoyé pour prendre Eberstein douze officiers et trois cents soldats.
Mais le comte Eberstein lui répondit qu'il n'aurait jamais
EXCURSIOxNS SUR LES BORDS DU RIIIN. 215
besoin d'or ni d'argent tant qu'il aurait du fer et de
l'acier.
Alors l'empereur lui offrit de lui donner en propriété, et sans qu'il relevât de personne, toute la vallée de la Murg, depuis l'endroit où elle prend sa source jusqu'à celui où elle se jette dans le Rhin.
Mais le comte Eberstein lui répondit qu'il était assez puissant comme il était, puisque, quoiqu'il ne possédât qu'un château, il tenait dans ce château un empereur prisonnier.
Alors l'empereur voyant que ses offres étaient rejetées, lui dit de fixer lui-même la rançon qu'il voudrait, et que cette rançon, quelle qu'elle fût, lui serait accordée.
Aussitôt le comte Eberstein jeta de côté son casque et son épée, et, mettant un genou en terre devant l'empereur :
— Sire, lui dit-il, je demande, non pas à titre de rançon, mais à titre de prière, quelque chose de plus précieux que tout l'or du monde et que toutes les terres de l'empire. Je demande la main de la princesse Hedwige.
L'empereur resta un instant pensif; mais songeant bientôt quïl ne trouverait jamais, pour sa sœur, un chevalier plus brave et plus désintéressé que le comte d'Eberstein ;
— Relevez-voûs, mon frère, lui dit-il, et venez quand vous vous voudrez à Spire me rappeler la parole que je vous donne, et le jour où vous viendrez, votre rançon vous attendra.
Et huit jours après, le comte Eberstein ouvrait de nouveau le bal avec la princesse Hedwige, mais cette fois c'é- Uit lui qui parlait tout bas, et. moins maîtresse d'elle que
216 IMPUESSiONS DE VOYAGE.
son (lancé, cliacim pouvait, dit la clironique , deviner à sa rougeur ce qu'il !uî disait.
Ce fut un -descendant de ce comte Eberstein et de la princesse Hed^vige qui, poursuivi par le comte Everard de Wurtemberg, plutôt que de tomber aux mains de son ennemi, força son cheval de sauter du haut en bas du rocher sur lequel est situe le château, c'est-à-dire d'une hauteur de soixante-dix pieds, et qui, par un hasard miraculeux, ne s'étant f-iit aucun mal, traversa la Murg et s'échappa. Encore aujourd'hui on montre au voyageur l'endroit d'où il s'élança, et celui où il toucha la terre, et l'espace qu'il franchit s'appelle le Saut du ConUe.
Comme l'aspect de la vallée était magnifique embrassé de ce point de vue, nous y fîmes apporter notre dîner : une malheureuse bouteille de vin du Rhin, la dernière que nous eussions, et que nous conservions avec le plus grand soin, attendu qu'elle était native du Jonannisberg même, roula sur la pinte du rocher, et fil le même saut que le comte, ruais, moins heureuse que lui, elle fut brisée en mille pièces.
Vers les trois heures, nous nous remîmes en route et descendîmes d'Eherstein par Stauffenberg ; là était aussi autrefois un magnifique château dont on voit encore quelques restes. Mais après la mort du dernier comte, personne n'osant plus l'habiter, parce qu'il était hanté, disait-on, par des fasUômes, le chàleau tomba en ruines. Voici l'aventure qui donna lieu à celte croyance, encore si vivante aujourd'hui, qu'après une ccitaîTie heure les habitans de la vallée de la r^îurg aiment mieux faire un détour d'une demi-lieue que de passer près de ses ruines.
Pierre de Staujfenberg était le dernier des comtes de ce nom, mais quoique le dernier, la race ne promettait pas de s'éteindre en lui, car c'était un beau jeune homme, plein de jeunesse et de force, et l'un des plus braves clievaliers de tout le Rhingaw.
Mais comme pour le moment tout était tranquille dans les terres de l'empire, Pierre avait déposé le casque et la cuirasse, et ne pouvant faire la guerre aux hommes, il la faisait aux sangliers et aux daims de la vallée delaMurg , lorsqu'un soir, après une chasse longue et fatigante, accablé de chaleur et de soif., il se souvint d'une charmante fontaine à laquelle plusieurs fois il s'était désaltéré ; la fontaine ne devant pas être éloignée de l'endroit où il se trouvait, il mit son cheval au galop, et bientôt entendant le murmure de l'eau, il sauta à bas de son cheval, et l'attachant à un arbre de la route il entra à pied dans la forêt.
A peine eut-il fait quelques pas qu'il aperçut la fontaine qu'il cherchait, plus fraîche et plus délicieuse encore qu'il ne l'avait jamais vue, car c'était à cette heure charmante du soir où la rosée tombe sur la terre, et où la vapeur monte au ciel.
Mais cette fois, la fontaine n'était pas solitaire comme d'habitude : une charmante jeune fille, qui paraissait avoir quinze ou seize ans au plus, était couchée sur sa rive, le bout de ses petits pieds pendant dans la source, soutenant avec sa main sa tète couronnée de nymphaeas, et regardant mélancoliquement couler l'eau. Au premier coup d'œil , Pierre de Siaulîenberg s'arrêta, croyant que c'était une vision qu'il avait devant les yeux, car il n'avait jansais rien rencontré de {-arcil sur la terre.