BADEN-BADEN
Nous arrivâmes à Baden-Baden, que pour la commodité des prononciations françaises nous appelons Bade tout court, à huit heures du soir, avec l'intention de nous y arrêter toute la journée du lendemain.
Douze heures pour voir Bade quand la saison des eaux est finie, c'est six heures de plus qu'il ne faut réellement à un voyageur consciencieux. Bade, au mois d'octobre, c'est la mine sans les mineurs , c'est la ruche sans les abeilles.
Heureusement j'avais près de moi un jeune, bon et spirituel ami, de la connaissance de mes lecteurs, qui, six semaines auparavant, était, après bien des tribulations, venu me rejoindre à Francfort. Comme ces tribulations ne sont point sans quelque intérêt artistique, et que d'ailleurs, au milieu de ces tribulations nos lecteurs trouveront ce qu'ils chercheraient en vain chez moi, une peinture de Bade pendant les eaux, je substituerai pour un instant la prose de Gérard de Nerval à la mienne : comme on le voit, ce sera tout gain.
C'est donc lui qui parle :
ft Bade est le Saint-Cloud de Strasbourg. Le samedi, les Strasbourgeois ferment leurs boutiques et s'en vont passer le dimanche à Bade; c'est aussi simple que cela : cette circonstance n'ôte-t-elle pas quelque chose à l'auréole aristocratique de Baden-Baden ? Les grisettes du jardin Lips coudoient au bal du samedi les comtesses de l'Allemagne et les princesses de la Russie, car la présentation au Cercle des étrangers^ dont on fait si grand bruit àEaden, n'exclut guère que les femmes en bonnets, les ouvriers en vestes et les militaires non gradés.
1) Me voilîi donc partant un samedi comme un simple Strasbourgeois, mais parlant en poste, à une heure, sur une route encombrée de voilures. II s'agit seulement d'arrivpr le soir TT>rrne et de pouvoir s'habiller pour le bal, No«?î
traversons les marchés, nous brûlons ce qui sert de pavés à Strasbourg, simple cailloutage que le polonceau menace d'envahir. Nous longeons TArsenal et six cenls canons empilés dans les cours comme des saumons de plomb. Nous suivons nie aux eaux verdàtres, bordée de mililaires qui pèchent toute la journée, amorçant leurs lignes avec des sauterelles, moyen économique qui leur réussit rarement. Nous laissons à droite le monument de Desaix, sculpté en pierre rouge, au milieu des saules pleureurs. Nous laissons derrière nous encore la douane française, les deux bras du Rhin, et nous nous trouvons enfin face à face avec la douane de Kehl.
» La douane de Kehl est fort bonne personne et fort expéditive. Et que pourrions-nous en effet introduire en Allemagne? Des ganfs de Paris, du damassé de coton, de la dentelle de blonde, des cigares de là régie, des cachemires Ternaux. Ce serait un commerce peu lucratif. Nous avons, il est vrai, la prétention d'y introduire des idées; mais cela n'est encore qu'une prétention.
» La route est droite comme un chemin de fer ; dans la singulière contrée que nous traversons, tout est montagne ou plat pays; point de collines, ni d'accidens de terrain. Les prés sont magnifiques; les chemins vicinaux, bordés d'arbras fruitiers, ont de quoi exciter l'evithousiasrae du général Boge^nd. De temps en temps nous suivons le Rhin qui serpente à gauche, et, vers le milieu du voyage, le. fort Louis Dcms apparaît à l'horizon. La roule traverse plusieurs villages assez laids. Puis nous nous rapprochons enfin de ces EBOTitôgnes vialeltcs, qiù scinbient si voisines quand on m
regarde du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont lés vraies montagnes de la forêt Noire, et pourtant leur aspect n'a rien de bien effrayant. Mais quand apercevrons-nous Bade, cette ville d'hôtelleries, assise au flanc d'une montagne que ses maisons gravissent peu à peu comme un troupeau à qui riierbe.manque dans la plaine ? Son amphithéâtre célèbre de riches bâtimens ne nous apparaîtra-t-il pas avant l'arrivée ? Non; nous ne verrons rien de Baden avant d'y entrer. Une longue allée de peupliers d'Italie ferme, ainsi qu'un rideau de théâtre, celte décoration merveilleuse qui semble être ia scène arrangée d'un pastoral d'opéra. C'est ailleurs qu'il faut se placer pour jouir de ce grand spectacle. Prenez vos billets d'entrée au Salon de conversation; payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors, au milieu des galeries de Chabert, aux accords d'un orchestre qui joue en plein air toute la journée, vous pourrez jouir de l'aspect complet de Baden, de sa vallée, de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d'allumer convenablement le lustre, et d'illuminer les coulisses avec ses beaux rayons d'été.
» Car, à vrai dire, et c'est là l'impression dont on est saisi tout d'abord, toute cette nature a l'air artificiel. Ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues sur châssis, le long desquels les villageois descendent par des praticables, et l'on cherche Sur le ciel de fond si quelque tache d'huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper l'illusion. On ajouterait foi, là surtout, à cette rêverie de Henri Heine, qui, étant enfant, s'imaginait que tous les soirs il y avait des domestiques qui venaient rouler les prairies comme des tapis, décrochaient le
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soleil, serraient les arbres dans un magasin, et qui le lendemain matin, avant qu'on ne fût levé dans la nature, remettaient toutes choses en place, brossaient les prés, époussetaient les arbres, et rallumaient la lampe universelle.
)) Et d'ailleurs, rien qui vienne déranger le petit monde romanesque ; vous arrivez, non par une roule pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d'un jardin anglais. A "droite, des bosquets, des grottes taillées, des ermitages, et même une petite pièce d'eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce li(}uide, qui se vend au verre dans tout le pays de Baden ; à gauche, une rivière (sans eau) chargée de ponts splendides et bordée de saules verts qui ne demanderaient pas mieux que d*y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le dernier pont qui conduit à la poste grand- ducale^ on aperçoit la rue commerçante de Bade, qui n'est autre chose qu'une vaste allée de chênes, le long de laquelle s'étendent des étalages magnifiques : des toiles de Saxe, des dentelles d'Angleterre, des verreries de Bohême, des porcelaines, des marchandises des Indes, etc., toutes magnificences prohibées chez nous, dont l'attrait porte mesdames de Strasbourg à des crimes politiques que nos douaniers répriment avec ardeur.
» L'hôtel d* Angleterre est le plus bel hôtel de Baden, et la salle de son restaurant est plus magnifique qu'aucune des sallesà manger parisiennes Malheureusement la grande table d'hôte est servie à une heure (c'est l'heure où l'on dîne dans toute rAllemagne), et quand on arrive plus tard, on ne peut faire mieux que d'aller dîner à la maison de Conversation.
» En général, la cuisine est fort bonne à Baden; les trui-
tes (le la Mourgue sont dignes de leur réputation. On y mange le gibier frais et non faisandé. C'est un système de cuisine qui donne lieu à diverses luttes d'opinions. Les côtelette^se servent frites, les gros poissons grillés. La pâtisserie est médiocre, les puddings se font admirablement. 1) La nuit est tombée : des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines. Au milieu d'un vaste parterre entouré d'orangers, la maison de Conversation s'illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond spîendide de ses salons. A gauche est le café, à droite le théâtre, au centre l'immense salle de bal, dont le lustre est grand com.me celui de notre Opéra; la décoration intérieure est d'un style Pompéïa un peu classique, les statues sentent l'académie, les draperies rappellent le goût de l'empire. Mais l'ensemble est éblouissant, et la cohue qui s'y presse est du meilleur ton. L'orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes, auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. Ces messieurs ont fait choix de la langue française, bien que leurs pontes appartiennent en général à l'Allemagne et à l'Angleterre. « Le jeu est fait^ messieurs, rien ne va plus! rouge gagne! couleur perd! treize, noir, impair et manque! »Voiliiles phrases obligées qui se répandent du bord des trois tapis verts, dont le plus entouré est celui du trente et quarante. On ne peut trop s'étonner du nombre de belles dames et de personnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics. J'ai vu des mères de faiLille qui apprenaient à leurs enfans à jouer sur les couleurs; aux plus grands, elles permettaient de s'essayer sur les numé-
ros. Tout le monde sait que le grand-duc de Hesse est Ihabitué le plus exact des jeux de Baden. Ce prince apporte, dit-OD, tous les malins 12,000 florins qu'il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d'eslafier le suit partout lorsqu'il change de table, et reste debout derrière lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque s'approche trop, ce commissaire adresse des observations : «Monsieur, vous gênez le prince ! monsieur, vous faites ombresur le jeu du prince. » Ce prince ne se détourne pas, ne bouge pas, ne voit personne. Ce serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien. Seulement l'estaOer vous dirait du même ton glacé : « Votre pied vient de toucher le prince, prenez-y garde, monsieur! »
>» Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise le salon en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs; les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de laquaniiié de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j'ai vues dans cette soirée. Je doute qu'aucune ville de lEurope soit mieux située que Baden pour cette exhibition de beaulés européennes, où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et de bl^cheur, tandis que les formes et Tanimalion appartiennent davantage à la France et à l'Allemagne. Là, Joconde trouverait de quoi soupirer sans courir le monde au hasard. Là, don Giovanni ferait sa liste en une heure, comme une carte de restaurant, quitte à séduire ensuite tout ce qu'il aurait inscrit.
» Que vous diiai-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d'heureux pays où l'on danse l'été pendant que le^ fenè-
très sont ouvertes à la brise parfumée, que ia lune luit sur le gazon, et refoule au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s'en aller de temps en temps respirer sous les noires allées, et qu'on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons. Ces trois choses, beautés, lumière, harmonie, ont tant besoin de l'air du ciel, des eaux et des feuillages, et de la sérénité de la nuit! Nos bals d'hiver de Paris, avec la chaleur étoulïée des salles, l'aspect des rues boueuses au dehors, la pluie qui bat les fenêtres, et le froid impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque chose d'assez funèbre. Et nos mascarades de février ne nous préparent pas mieux au carême qu'à la mort.
» Il n'y a donc jamais eu un homme riche, h Paris, qui ait conçu cette idée assez nalurelle : un bal masqué au printemps! Un bal qui commence aux splendides lueurs du soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du matin. Un bal où l'on entre gaiement, d'où l'on sorte gaiement, admirant la nature et bénissant Dieu. Des masques sur les gazons, le long des terrasses, venant et disparaissant par les routes ombragées, des salles ouvertes à tous les parfums de la nuit, des rideaux qui flottent au vent, des danses où l'haleine ne manque pas, où la peau garde sa fraîcheur! Tout cela n'est-il qu*un rêve de jeune homme que la mode refusera toujours de prendre au sérieux? L'hiver n'a-t-il donc pas assez des concerts et des théâtres sans prendre encore les bals et les mascarades à l'été.
» Mais quelques mots sur la fê(e du grand-duc, à laquelle j'ai assisté.
» Quelles réjouissances imaginer dans une ville perpé-
(ucllemeiU en' fêle? Le moyen de distinguer ce jour serait de n'en faire aucune, de supprimer les orchestres, les danses, les ilicAtres, les illuminations de tous les soirs. Mais peutêtre aurons-nous des parades, des revues solennelles? C'est de quoi il est bon de s'informer.
» En effet, la ville fait grandement les choses. A dix heures, grand'messe et Te Deiwiy tant à Baden qu'à Liclileutlial ; à midi, revue, parade, marches militaires ; le soir, une pièce féerie au théâtre allemand, composée en l'honneur du grand-duc de Baden ; toute la journée, des coups de canon de q.uart d'heure en quart d'heure; mais, la ville ne possédant aucun canon, nous soupçonnons qu'on a recours à tout autre procédé pour obtenir ces détonations qui se multiplient le long des montagnes.
)) La route de Lichlenlhal se couvre d'équipages, de promeneurs, de cavaliers j c'est tout le mouvement, tout le luxe, tout l'éclat d'une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Baden. Lichtenthal (vallée de lumière) est un couvent de religieuses Augustines qui chantent admirablement. Leurs prières sont des cantates, leurs messes des opéras. Cette retraite romanesque, cette Chartreuse riante, est, dit-on, l'hospice des cœurs soutTrans. On y vient guérir des grandes amours; on y liasse un bail de trois, six, neuf avec la douleur, mais qui sait combien de temps le traitement peut survivre à la guérison?
» En vérité, c'est bien là un cloître d'héro'ines de petits romans ; un monastère dans les i(iées de madame Cottin et de madame Riccoboni. Les bàtimens sont adossés à une montagne qui, à de certaines heures, projette dans la cour
l'ombre ténébreuse des sapins. La rivière de Baden coule au pied des murs, mais n'offre nulle part aséêz de profondeur pour devenir le tombeau d'un désespoir tragique : son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeàtres; mais une fois dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un rocher duLignon, un paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s'en vont errer les moutons du village, bien peignes et enrubanés dans le goût de Vatteau. Vous comprenez que les troupeaux font partie du matériel du pays, et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la petite Suisse de Trianon. Comme, en effet, le pays entier de Baden est l'image de la Suisse en petit : la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut aller vivre à Baden.
1) L'église du couvent est située au fond de la grande cour, ayant à droite la maison du cloître, et à gauche, en retour d'équerre, une chapelle gothique neuve, oi;i sont les tombeaux des margraves el tout ce qu'on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes inscrites sur le marbre. Maintenant, représentez-vous une décoration intérieure d'église d'un Pompadour exorbitant, des saintes en costumes mythologiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées, soutenues, caressées par des petits démons d'anges, nus comme des petits amours. Les chapelles sont des boudoirs; la rocaille s'enlace autour de charmans médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux autels seulement ramènent l'esprit à des idées lu^bres
en exposant aux yeux des reliques trop bien conservées de saini Plus et de saint Bénédictus ; mais là encore on a cherché le moyen de rendre la mort présenlable et presque coqiicite. Les deux squelettes, bien nettoyés, vernis, chevillés eu argent, sont couchés sur un lit de fleurs arlificiclles, de mousse et de coquillages, dans une sorte de montre en glace. Ils sont couronnés d'or et de feuillages; une collerette de dentelles entoure les vertèbres de leur cou ; et chacune de leurs côles est garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or, ce qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à jour du plus bizarre effet. Bien p'us, leurs tibias sortent d'une espèce de haut-de-chausses du même velours à crevés de soie blanche. L'aspect ridicule et pénible à la fois de cette mascarade d'osscmcns ne peut se comparer qu'à celui des momies d'un duc de Nassau et de sa fille que l'on fait voir à Strasbourg dans réglise de Saini-Thom.as. 11 est impossible de mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement l'éternité.
» Maintenant, résonnez, notes sévères du chant d'église, notes larges et carrées qui traduisez ces langues du ciel, ridiorae sacré de Rome. Orgue majestueux, répands tes sons comme des flots autour de cette nef à demi profane I Voix inspirées des saintes filles, élancez-vous au ciel entre le chant de l'ange et le chant de l'oiseau ! La foule est grande et digne sans doute d'assister au saint sacrilice.Les étrangers ont la place d'honneur, ils occupent le chœur et les chapelles latérales. Les habitans du pays remplissent modestement le fond de l'église, agenouillés sur la pierre ou rangés sur leurs bancs de bois.
» Ici commença la plus singulière messe que j'aie jamais entendue, moi qui connais les messes italiennes pourtant. Cétait une- messe d'un rococo comme toute l'église, une messe accompagnée de violons et fort gaiement exécutée. Bientôt les exécutans du chœur s'interrompirent, et les sœurs Auguslines descendirent d'une sorte de grande soupente établie derrière l'orgue et masquée d'une grille épaisse. Ensuite, on n'entendit plus qu'une seule voix qui chantait une sorte de grand air, selon l'ancienne manière italienne. C'étaient des traits, des fioritures incroyables, des broderies à faire perdre la tête à madame Daraoreau et la voix à mademoiselle Grisi. Cela sur une musique du temps de Pergolèse tout au moins. Tous comprenez mon plaisir. Je ne veux cacher à personne que cette musique, ce chant, m'ont ravi au troisième ciel.
» Après la messe, je suis monté au parloir : le parloir ne faisait nul disparate avec le reste; un vrai parloir de roman, le parloir de Marianne, de Mélanie, et si vous le voulez même, le parloir de Vert-Yerî. Quel bonheur de se trouver en plein dix-huitième siècle tout à coup et tout à fait! Malkeureusement, je n'avais aucune religieuse li y faire venir, et je me suis contenté de voir passer deux jeunes novices bleues qui portaient du café à la crème à madame la supérieure. On revient à Baden en suivant le cours de la rivière, et quelle rivière ! Elle n'est guère naviguable que pour les canards ; les oies y ont pied presque partout; pourtant, des ponts orgueilleux la traversent de tous côtés : des ponts de pierre, des ponts de bois, et jusqu'à des ponts suspendus en 11! de fer. Vous ne vous imaginez pas à quel point on
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tourmente ce pauvre filet d'eau limpide q;ii ne demander.iit pas mieux que d'être un simple ruisseau. On y a construit des barrages de l'autre côté de la ville, afin que lorsqu'il y passe il présente plus de surface. Lorsqu'on annonçait à Baden l'arrivée de l'empereur de Russie, on parla de jeter quelques seaux d'eau dans la rivière afin de la faire passer à l'état de fleuve.
» Mais laissons en paix cette pauvre rivière de Baden-Baden, le pays le moins lymphatique du monde. Toute la ville est en rumeur. Qu"arrive-t-il? C'est l'armée du grand-duc qui passe par la promenade : cinquante hommes de cavalerie, cent hommes d'infanlerie, huit tambours et vingt-cirq musiciens. Celle revue majestueuse me donne une assez panvre idée de l'éducation militaire des troupes badoises. Mais plus tard j'appris que ces soldats n'étaient que d'honnêtes cultivateurs du pays, qui s'en vont, les jours de parade, se faire habiller au château, et reposent ensuite fidèlement celte défroque empruntée. Les forces militaires de la ville de B:iden ne se composent en réalité que de deux cents uniformes un i)eu piqués, avec équipement complet, (ju'il est loisible k la ville de remplir par des ligures quelconques quand elle veut donner aux étrangers une idée de sa puissance.
» Les divertissemens de la fêle se réduisaient kceux de tous les jours. Nous allons passer à la pièce de circonstance jouée au théâtre allemand en l'honneur du grand-duc et de sa famille. Là surtout il faut louer l'intenlion. Des guirlandes de fleurs et de feuillages véritables ornaient le devant des loges dont les belles specîatrices décoraient mioBx l'inlérieur.
(( Le rideau levé, une actrice s'est avancée dans le costume de Thalie, et a prononcé en quelques centaines de vers réloge du grand-duc régnant. Nous pensions que la pièce se réduisait à un monologue, lorsqu'une autre actrice, vêtue en Melpomcne, est venue reproclier à l'autre de ne parU-r que du souverain actuel et d'oublier son prédécesseur. Alors ces deux Muses ont conversé en strophes alternatives, comme les Lergers de l'églogue, chacune reproduisant les divers mérites du souverain et de son père. Puis un buste s'est levé par une trappe au fond de la scène, et toutes deux y sont venues déposer des guirlandes. Une Gloire a couronné le tout, et des flammes bleues et rouges accompagnaient ce tableau final. Ce n'était pas pUis ridicule que la fête de la cérémonie de Molière au Théâtre-Français, mais cela l'était tout aulant. Une forte pluie qui a tombé toute la soirée aurait empêché le feu d'artifice s'il y en avait eu un sur le programme, ce qui aura fait regretter sans doute aux ordonnateurs de la fête de ne pas l'avoir annoncé. »
TDRENNE.
Je fis prix avec un loueur de carrosses pour trois Ihalers; moyennant celte modique somme qui correspond à douze francs de France, j'eus une voiture à quatre places, et un
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conducteur qui s'engagea à s'arrêter à la place où avait été tué Turenne. C'est poéliiiuenieiU et histuriiiuement à peu près la seule chose curieuse qu'il y ait li voir de Bade à Strasbourg.
La roule que nous suivions pour passer îi Salzbach longe la forêt Noire, dans la lisière de laquelle elle s'enfonce p.irfuis, mais pour reparaître presquaussitôt en plaine. Au reste, rien de moins terrible, rien de moins en harmonie avec sa sombre appellation, que ces jolis bouquets de verdure qui s'échappent comme une frange festonnée du vaste tapis de la Sehwartzwald.
Nous déjeunâmes à Bïilh, puis le déjeuner terminé lious remontâmes dans notre coche, et traversâmes encore deux petits villages ; enfin notre conducteur arrêta nos ciievaux ii l'entrée d'un troisième, et se présenta à notre portière en nous annonçant que nous étions à Salzbach.
A peine vit-on notre voiture arrêtée qu'une foule d'enfans se précipita vers nous ; c'étaient autant de ciceroni qui s'offraient à nous faire voir le monument de Turenne, et qui citaient, à qui mieux mieux, la place, le jour et l'heure auxquels ce grand général avait été tué. En effet, depuis centsoixante-trois ans, Salzbach vit de cette mort.
Au milieu de cette foule s'avança bientôt, avec une gravité qui indiquait son rang, le cicérone patenté. A sa vue, tous ces petits courtiers marrons qui avaient voulu s'emparer de nous se dispersèrent.
Le cicérone nous oEfrit de nous faire voir d'abord le boulet qui avait tué Turenne. A ceci je répondis que, fidèle observateur des lois de la chronologie, je désirais voir d'abord
la pla':e «e la mor{,et cnsiiile le boulet qui Pavait causée; mais le cicérone, qui tenait à se débarrasser de son boulet, insista tellement, que je ne crus pas devoir contrarier ce brave homme pour une chose de si mince importance; d'ailleurs je réfléchis que, chronologiquement parlant, ce pourrait bien être lui qui avait raison, le boulet étant la cause, et la mort n'étant que l'effet.
C'est un fort joli boulet de quatre, propre et bien nettoyé, fort insensible en apparence à l'honneur qu'on lui fait de le conserver comme un bijou, et qui n'a pas l'air de se douter le moins du monde qu'il ait du même coup blessé un marquis et tué un grand homme.
Le guide me glissa tout bas à l'oreille que pour une certaine somme le village de Salzbach, fort gêné en ce moment, consentirait à se défaire de cet objet précieux. Cette offre qui me rappelait celles qui m'avaient été faites à Ferney et U Fontainebleau pour la canne de Voltaire et la plume de Napoléon, me laissa malgré son obligeance dans une impassibilité parfaite. Je répondis que j'étais plus gêné encore que le village de Salzbach, ce qui par conséquent me privait du plaisir de lui rendre service, mais que je connaissais un Anglais qui possédait déjà le boulet qui. avait emporté la tête du duc de Berwick, et que, comme j'étais convaincu qu'il serait enchanté d'avoir la paire, je l'enverrais à Salzbach, si j'avais le bonheur de le rencontrer sur mon chemin. Cette réponse me parut tranquilliser un peu notre cicérone sur le placement futur de son projectile.
Nous nous mîmes en route conduits par lui, et après un quart d'heure de marche, nous arrivâmes à l'endroit où,
après trois mois de marches et de contre-marches, arrivé en fin à ce point où l'avantage de sa position lui présentait toutes les chances de la victoire, Turenne, en visitant une batterie qu'il avait donné l'ordre d'établir, fut tué par un boulet, qui, après avoir ricoché contre le tronc d'un noyer et emporté le bras du marquis de Saint-Hilaire, vint lui traverser la poitrine. Turenne tomba comme élait tombé le maréchal de Berwick, sans prononcer un seul mot.
Le noyer existe encore, et le cicérone, tenant jusqu'au bout à s'acquitter de ses fondions avec conscience, essaya de nous montrer sur son tronc noueux et desséché la trace du boulet autrichien.
Un monument fut élevé à la place où tomba Turenne. La reconnaissance de Louis XIV avait vaincu la haine de Louvois; il est vrai que c'était une simple pierre, avec celte triple inscription en français, en latin et en allemand :
Ici fut tué TurenHe, le 27 juillet 1675.
Le 27 juillet 1829, cent cinquante-quatrième anniversaire de ce grand événement, le roi Charles X, sans se douter qu'il touchait lui-même à l'exil, acquiUa la dette que le mesquin monument de son aïeul Louis XIV n'avait payée qu'à moitié. Une colonne de granit gris, d'une seule pièce et haute de vingi-quaire pieds, fut dressée à l'endroit même où le vainqueur des Dunes élait tombé; on y lit l'inscription suivante ;
A Turenne, mon à Salzbach, le 27 juillet iG75.
Les entrailles de Turenne furent enterrées dans la petite ville d'Achern^ située à une demi-lieue de Salzbach. Le corps fut transporté en France et enterfé à Saint-Denis, d'où il fut, en exécution d'un arrêté du Directoire, tiré le 16 août 4799, pour être déposé dans un sarcophage taillé à l'antique, et transporté au Musée des monumens français». Enfin, le 25 septembre 4800, par ordre de Bonaparte, il fut rendu à son premier tombeau, et, après avoir passé de Saint-Denis au Musée des monumens français, s'arrêta définitivement sous le dôme des Invalides.
Bonaparte se doutait-il déjà qu'il déposait là ce noble cadavre pour faire un jour cortège à Napoléon.
A Achern, la route bifurque : la branche de gauche continue de s'enfoncer dans le grand duché de Bade; la route de droite mène en France.
Derrière Achern et Salzbach s'élève la montagne Dettonik-Gross, l'une des plus hautes de la chaîne à laquelle elle appartient, et au sommet de laquelle se trouve le Mummeisée, lac dont on n'a jamais pu trouver le fond, ce qui, cotiime on le pense bien, dans un pays aussi poétique que l'est le Rhingaw, a donné lieu à une foule de traditions plus fantastiques les unes que les autres.
D'abord, si l'on noue dans un linge des pois, des balles ©u des cailloux, en nombre impair, et qu'on les suspende audesgus du lac, le nombre devient pair : si on les suspend pair, le nombre devient impair, ce (jui, comme on le voii,est déjà un assez joli loar de passe- passe.
Passons à auire chose.
Un jour un paire gardait son troupeau sur les bords du
lac : tout à coup il vit sortir de Teau un taureau brun qui avait les pieds palmés, et qui vint se mêler à ses bœufs ; un instant après un nain sortit à son tour de l'eau, courut après le taureau brun, le ramena vers le lac, le força de s'y replonger, et s'y replongea après lui, tout en grommelant de ce qu'il n'avaiWpas de cbien pour garder son troupeau. L'hiver suivant le lac était gelé : un paysan passa dessus avec deux bœufs traînant des troncs d'arbres, et il ne lui arriva rien, malgré le poids énorme qu'il charriait; derrière lui venait son chien, la glace se rompit sous les pieds du chien, et le chien disparut. Dès lors personne ne douta plus que le nain du lac n'eut pris le chien du paysan pour garder son troupeau marin.
Un autre jour, un chasseur de chamois vit, en passant au bord du lac, un petit homme qui était assis sur la rive, les jambes pendantes dans l'eau : il tenait entre ses mains une foule de perles et des morceaux d'ambre et de corail, qu'il comptait en les cachant dans sa chemise, ouverte sur sa poitrine. Le chasseur eiU alors la mauvaise pensée de s'approprier toutes ces richesses, et le mit en joue; mais au moment où il appuyait le doigt sur la détente, le petit homme plongea et disparut ; un moment après il revint à la surface et dit au chasseur :
— Sî tu m'avais demandé ces perles, cet ambre et ce corail, je le les aurais donnés, et tu fusses devenu riche à jamais; mais tu as voulu me les prendre avec ma vie, sois maudit. Et le chasseur demeura toujours pauvre, lui et sa postérité.
deux ou trois fois encore le nain du lac apparut ainsi :
248 IMPRESSIONS DE VOYASE.
on fit des recherches pour savoir vers quelle époque il était venu dans le pays. Un paysan raconta alors qu'il avait entendu raconter à son père que son aïeul lui avait, dit que, lorsqu'il était jeune homme, un nain était venu demander, le soir, l'hospitalilé à son père : son père, qui était un chenevier, lui avait alors donné la moitié de son souper, mais après son souper, comme il n'avait pas de lit pour lui-même, il lui avait offert, ou de rester avec lui dans la chambre où ils étaient, ou d'aller se coucher dans la grange, où il trouverait de bon foin pour s'étendre dessus. Le petit nain lui avait dit alors de ne pas s'inquiéter de lui, qu'il trouverait bien où se loger, et était sorti. Le paysan l'avait accompagné jusqu'au seuil de sa chaumière, et l'avait vu s'éloigner dans la direction d'une fontaine du milieu de laquelle sortaient des joncs gigantesques. Comme il faisait un peu clair de lune, il le vit descendre dans la fontaine et disparaître dans les joncs, mais il pensa qu'il avait mal vu, ne pouvant croire qu'une créature humaine choisît de préférence une couche d'eau glacée à un bon lit de foin. Cependant, comme ce qu'il avait vu lui paraissait fort extraordinaire, il se leva avec le jour pour voir ce qu'était devenu le petit homme, et alors, en arrivant sur le seuil de sa porte, il le vit sortir des joncs où il était entré la veille au soir ; mais, chose étrange, pas un fil de son habit n'était mouillé, et il était aussi sec de la tête aux pieds que s'il eût passé la nuit dans le four du poêle.
Alors le paysan lui exprima sa surprise de ce qu'il voyait, mais le petit homm.e se mit à rire, et lui répondit qu'il n'y avait rien là d'étonnant, puisqu'il était un homme des eaux.
Le paysan lui demanda, s"il en l'iait ainsi, ce qu'il venait faire sur la terre. Le nain raconta alors au paysan 4u'il c'ait né dans un lac, au fond d'un pays qui touche le pOiect (jucn appelle le Groenland. Qu'il avait épousé là une ondine qu'il aimait fort; mais que, comme cette ondine étaittrès-frileuse et aimait beaucoup à se jouer dans les herbes de3 prairies et à cueillir des fleurs sur les bords du lac, plaisirs dont elle était privée là-bas pendant neuf mois de l'année, ai:.?ndu que pendant neuf mois la terre est couverte de neige, eilô l'avait souvent tourmenté pour cherohcf uce contrée plus douce et plus proche du soleil, lui disant que s'il la forçait de rester dans cet affreux Groenland, elle se sauverait un jour et irait cbercber, pour en faire sa demeure, quelque beau lac limpide, au ciel bleu et aux rives riantes. Mais ce Groenland que détestait l'ondine était la patrie du pauvre nain. Il l'aimait comme on aime sa patrie, et il répondit qu'il ne voulait pas la quitter. Il en résulta qu'un jour où il venait de chercher du corail pour en faire un collier à son ondine, il la trouva disparue ; l'ondine avait accompli sa menace, elle s'était enfuie. Depuis ce temps, il s'était mis à sa recherche et avait visité tous les lacs de la terre, depuis le lac Ontario, en Amérique, jusqu'au lac de Genezareth, en Syrie. Mais nulle part il n'avait retrouvé sa femme ; il ne lui restait plus que le Mumme'sée, et si l'ondine n'était pas là, elle était perdue: Il se rendait donc au Mummelsée lorsque, la veille, il avait demandé l'hospitalité au paysan auquel il venait de raconter son histoire.
Alors le paysan, qui avait pris une grande part aux tribulations du pauvre petit homme des eaux, lui offrit de le
faire conduire jusqu'au lac par son fils, ce que le nain accepta avec une. grande reconnaissance, attendu que sur la terre il marchait mal et n'y voyait pas très-bien, tandis qu'une fois dans l'eau, il nageait comme un brochet, et voyait briller une perle ù mille pieds au-dessous de lui. Alors le jeune homme et le nain se mirent en route, et tout en marchant, le nain raconta au jeune homme comment l'eau était plus peuplée que la terre; comment le fond des lacs était tapissé de grands pâturages au milieu desquels paissaient des troupeaux de bœufs et de veaux marins, plus nombreux que ceux qui couvrent les plus grasses montagnes de la Suisse. Comment enfin il y avait, dans les plaines liquides comme dans les plaines des hommes, de riches moissons. Seulement ces moissons étaient des champs de perles, d'ambre et de corail, dont une seule récolte enrichirait pour toute sa vie le moissonneur qui la ferait.
Et tout en discourant ainsi, le jeune homme et le nain arrivèrent au bord du lac ; alors le nain remercia le jeune homme, et lui dit de l'attendre au bord de l'eau une demiheure, et qu'au bout d'une demi-heure, s'il ne revenait pas lui-même, c'est qu'il aurait retrouvé sa femme, et qu'ea.ce cas, il verrait remonter à la surface de l'eau un petit sac de peau qu'il lui montra; qu'alors il pourrsfit prendre ce sac de peau, et que ce qu'il renfermerait serait pour lui.
A ces mots, le petit nain plongea dans le lac et disparut.
Au bout d'une demi-heure, le jeune homme vit remonter le sac de peau à la surface du lac, il l'attira à lui avec le crochet de son bâton de montagne, et l'ouvrit : le petit sac l était plein de perles, de .branches de corail et de morceaux
EXCURSIONS SUR LES BORDS DU lUÎIN. 251
d'ambre , que son père al' a von 'Ire ii Strasbourg, et avec le prix il acheta de magnifiques prairies, qui, depuis cette époque, sont dans sa famille.
C'était le privement de l'hospitalité que le pauvre chenevier avait donnée au petit homme des eaux, qui ayant, à ce qu'il paraît, retrouvé sa femme dans le Mummelsée, n'a plus depuis ce moment quitté le lac, qu'il habile toujours, mais sur les rives duquel il se montre par malheur plus rarement aujourd'hui qu'autrefois.
J'avais grande envie de le voir, mais comme mon conducteur me dit, en secouant la tète, que ce serait une chance si je le rencontrais, je conliruai mon chemin, d'autant plus qu'h son défaut il me restait à visiter les ruines d'un vieux château que je voyais s'élever h ma gauche, et que mon conducteur se contenta de me désipfner sous le nom des ruines de l'Érable. Voici la légende qui a donné lieu à ce nom.
Il y avait déjà deux cents ans que le château n'était plus qu'un monceau de pierres écroulées, et au milieu de ces pierres avait poussé un magnifique érable que plusieurs fois les paysans des environs voulurent abattre sans pouvoir y réussir, tant son bois était dur et noueux. Enfin, un jeune homme, nommé Wilhelm, vint à son tour pour tenter l'aventure; comme les autres, et après avoir jeté bas son habit, saisissant une hache qu'il avait fait afiiler tout exprès, il frappa le tronc de l'arbre de toute sa force, mais l'arbre repoussa le fer comme s'il eut été d'acier. Wilhelm ne se rebuta point et frappa un second coup, la hache fut repoussé»^ de nouveau ; enfin, il leva le bras, et rassemblant toutes ses forces, il frappa un troisième coup, mais à ce troisième
coup, ayant entendu comme un soupir, il leva les yeux et aperçut devant lui une femme de vingt-huit à trente ans, vêtue de noir, et qui eût été parfaitement belle si sa pûleur n'eut donné à toute sa personne un aspect cadavéreux qui indiquait que depuis longtemps cette femme n'appartenait plus à ce monde.
— Que veux-lu faire de cet arbre? demanda la dame Noire.
— RIadame, dit Wilhelm en la regardant avec étonnement, car il ne l'avait pas vue venir, et il ne pouvait deviner d'où elle soriait; madame, j'en veux faire une table et des chaises, car je me marie à la Saint-Martin prochain avec Roschen, ma fiancée, que j'aime depuis trois ans.
— Promets-moi d'en faire un berceau pour ton preujicr né, répondit la dame Noire, et je lèverai le charme qui défend cet arbre contre la hache du bûcheron.
— Je vous le promets, madame-, dit Wilhelm.
— Eh bien î frappe! répondit la dame.
Wilhelm leva sa hache, et du premier coup il fit dans le tronc une entaille profonde ; au second coup, l'arbre trembla depuis son faîte jusquït ses racines; au troisième, il tomba entièrement détaché de sa base et roula sur le sol. Alors Wilhelm leva la tête pour remercier la dame Noire, mais la dame Noire avait disparu.
Wilhelm n'en tint pas moins la promesse qu'il lui avait faite, et quoiqu'on le plaisantât fort de ce qu'il faisait le berceau de son premier né avant que le mariage ne fût accompli, il ne s'en mit pUi luolus à l'ouvrage avec tant d'ar-
deur et d'adresse, qu'avant que huit jours se fussent écoulés, il avait achevé un cliarmant berceau.
Le lendemain il épousa Roschcn, et neuf mois après, jour pour jour, Roschen accoucha d'un beau garçon, que l'on dé- , posa dans son berceau d'érable. j
La même nuit, comme l'enfant pleurait et que sa mère, de son lit, le berçait dans son berceau, la porte de la chambre s'ouvrit, et la dame Noire parut sur le seuil, tenant à la main un rameau d'érable desséché ; Roschen voulut crier, mais la dame Noire mit un doigt sur sa bouche, et Roschen, craignant d'irriter l'appariiion, resta muette et immobile, les yeux fixés sur elle. La dame Noire alors s'approcha du lit d'un pas lent et qui n'avait aucun écho.
Arrivée à l'enfant, elle joignit les mains, pria un instant tout bas, puis, après l'avoir embrassé au front ;
— Roschen, dit-elle à la pauvre mère tout effrayée, prends cette branche sèche et qui vient de l'érable même dont est fait le berceau de ton fils, garde-la avec soin, et dès que ton enfant aura atteint sa seizième année, mets-la dans l'eau pure, puis, quand sur cette branche auront repoussé les feuilles et les fleurs, donne-la à ton fils, et qu'il aille avc>: elle loucher la porte de la tour du côté de l'Orient, ce sera pour son bonheur et pour ma délivrance.
Puis, à ces mots, laissant la branche sèche aux mains de Roschen, la dame Noire disparut.
L'enfant grandit et devint un beau jeune homme; en tout ce qu'il faisait, un bon génie semblait le garder; de temps en temps Roschen jetait les yeux sur la branche d'érable qu'elle avait mise au-dessous du crucifix, avec les buis béais