II
des dimanches des Rameaux. Et comme la branche se desséchait de plus en plus, elle secouait la tête, en doutant qu'un rameau si desséché pût jamais porter ni feuilles, ni fleurs.
Cependant, le jour même où son fils eut seize ans, elle n'en obéit pas moins aux injonctions de la dame Noire, et prenant la branche au-dessous du crucifix, elle alla la planter au milieu d'une source d'eau vive qui coulait dans le jardin.
Le lendemain, elle alla visiter le rameau, et il lui sembla que la sève commençait à se glisser sous Técorce ; le surlendemain, elle vit poindre les bourgeons, le jour d'après les bourgeons s'ouvrirent, puis les feuilles grandirent, les fleurs parurent, et au bout de huit jours que la branche était dans la source, on eût dit qu'on venait de la cueillir à l'érable voisin.
Alors Roschen prit son fils, le conduisit à la source, et lui raconta ce qui s'était passé le jour de sa naissance. Le jeune homme, aventureux comme un chevalier errant, prit aussitôt la branche, et s'inclinant devant sa mère, il lui demanda sa bénédiction, car il voulait tenter l'aventure à l'instant même. Roschen le bénit, et le jeune homme s'achemina aussitôt vers les ruines.
C'était au moment de la journée où le soleil en s'abaissant à l'horizon fait monter l'ombre des endroits profonds aux endroits élevés. Le jeune homme, tout brave qu'il était, n'était point exempt de cette inquiétude qu'éprouve l'homme le plus courageux au moment où il va au-devant d'un événement surnaturel et inattendu j en mettant le pied dans les
ruines, son cœur battait si fort, qu'il s'arrêta un instant pour respirer. Le soleil alors était caclié tout à fait, et l'obscurité commençait à atteindre le pied des murailles, dont les derniers rayons du jour doraient encore le sommet.
Le jeune homme s'avança, scn rameau d'érable à la main, vers la tour de l'Orient, et à l'orient de la tour il trouva une porte; il y frappa trois coups, et au troisième coupla porte s'ouvrit, et la dame Noire parut sur le seuil. Le jeune homme fit malgré lui un pas en arrière, mais l'apparition étendit la main vers lui, et d'une voix douce et avec un visage souriant :
— N'aie point peur, jeune homme, lui dit-elle, car ce jour est un jour heureux pour toi et pour moi :
— Mais qui êtes-vous, madame, et ne puis-je savoir quel est le service que je vous ai rendu.
— Je suis la dame de ce château, reprit le fantôme, et comme tu le vois, notre sort est le même; il n'est plus qu'une ruine et je ne suis plus qu'une ombre. Jeune, je fus fiancée au jeune comte de "Windeck, qui demeurait à quelques lieues d'ici, dans le château dont les débris portent encore son nom. Après ra'avoir dit qu'il m'aimait, après s'être assuré que je partageais son amour, il m'abandonna pour une autre femme dont il devint l'époux ; mais leur bonheur ne fut pas de longue durée. Le comte de Windeck était ambitieux ; il entra dans la ligue contre l'empereur, et il fut tué dans un combat où son parti fut vaincu; alors K-s impériaux se répandirent dans les montagnes, pillant, brùbnt les châteaux de leurs ennemis. Le château de Windeck fut pillé et brûlé comme les autres et la jeune comtesse se sauva, son enfant
dans les bras ; mais bientôt épuisée de fatigue, elle cueillit une branche d'érable pour soutenir sa marche. Elle avait vu de loin les tours du château que j'habitais, et comme elle ignorait ce qui s'était passé entre moi et son mari, elle venait me demander l'hospitalité ; mais si elle ne me connaissait pas, je la connaissais, moi ; je l'avais vue passer dans une chasse, enivrée d'amour, ardente au plaisir, suivie au loin de beaux jeunes gens, qui, échos de mon ingrat amant, lui disaient qu'elle était belle. A sa vue, au lieu de prendre pilié d'elle comme devait le faire une chrétienne, toute ma haine se réveilla. Je la vis avec joie écrasée sous le poids de son fardeau maternel, monter les pieds nus et déchirés à travers le sentier rocailleux qui conduisait à la porte de mon château. Mais bientôt elle s'arrêta sur le plateau qui domine cette pièce d'eau sombre que tu vois; par un dernier effort, enfonçant son bâton en terre pour s'appuyer dessus, elle tendit vers moi ses deux bras chargés de son fils, et mourante, se laissa tomber sans force et serrant encore son pauvre enfant sur sa poitrine. Alors, oni, je le sais bien, l'aurais dû descendre de mon balcon, j'aurais dûalleràelle, la relever dans mes bras, la soutenir sur mon épaule, la conduire en ce château et en faire ma sœur. C'eût été beau et charitable devant Dieu; oui, je le sais, mais j'étais jalouse du comte, même après sa mort. Je voulus me venger sur sa pauvre femme innocente de ce que j'avais souffert. J'appelai mes valets, et je leur ordonnai de la chasser comme une bohémienne. Hélas I ils m'obéirent : je les vis s'approcher d'elle, l'insulter, lui dénier jusqu'à cette couche de Icrre où elle reposait un instant ses membres fatigués. Alors,
ExriT.siONs sur: les Dor«DS du riiin. 257
elle se releva folle, insensée, et prenant son enfant dans ses bras, je la vis courir tout échevelée vers le rocher qui do-mine le lac, monter jusqu'à son sommet, puis jetant une malédiction terrible sur moi, se précipiter dans l'eau, elle et son enfant. Je poussai un cri. En ce moment je me repentis, mais il était trop tard. La malédiction de ma victime était montée jusqu'au trône de Dieu. Elle avait crié vengeance, et vengeance devait être faite.
» Le lendemain, un pécheur en jetant ses filets dans h lac en tira la mère et l'enfant qui se tenaient encore embrassés. Comme scion le rapport de mes valets elle avait attenté elle-même à sa vie, le chapelain du château refusa de Tenierrer en terre sainte, et elle fut déposée à l'endroit même où elle avait enfoncé son bâton d'érable; bientôt ce bâton, qui était vert encore, prit racine, et, au printemps suivant, il portait des fruits et des Heurs.
» Quant à moi, dévorée de repentir, sans tranquillité pendant mes jours, sans repos pendant mes nuits, je passais mon temps ù prier, agenouillée dans la chapelle, ou à errer autour du château. Peu à peu je sentis ma santé s'alTaiblir, et j'eus la conscience que j'étais atteinte d'une maladie mortelle. Bientôt une langueur insurmontable s'empara de moi et me força de garder le lit. On ijt venir les meilleurs médecins de l'Allemagne, mais tous secouaient la tête en me regardant, et disaient : Nous n'y pouvons rien, la main de Dieu est sur elle. Ils avaient raison, j'étais condamnée. Et le jour anniversaire de la troisième année où était morte la comtesse, je mourus à mon tour. On me revêtit de ma robe noire, que je portais toujours, afin, comme je l'avais rocom-
mandé, de porter même après ma mort le deuil de mon crime; et comme, toute coupable que j'étais, on m'avait vu mourir en sainte, on me déposa dans la chapelle funéraire de ma famille, et l'on scella sur moi la pierre de ma tombe.
» La nuit même du jour où je m'y étais couchée, il me sembla, au milieu de mon sommeil mortel, entendre sonner l'heure à Thorloge de la chapelle. Je comptai les coups du battant, et je l'entendis frapper douze fois.
» Au dernier coup, il me sembla qu'une voix me disait à l'oreille :
» — Femme, lève-toi.
» le reconnus la voix de Dieu et je m'écriai :
» — Seigneur! Seigneur! ne suis-je donc pas morte, et quand je croyais être à jamais endormie dans votre miséricorde, allez-vous me rendre à la vie?
» -—Non, dit la même voix, ne crains rien, on ne vit qu'une fois; oui, tu es bien morte, mais avant d'implorer ma miséricorde, il faut que tu satisfasses à ma justice.
» — Mon Dieu, Seigneur I m^écriai-je tout en frissonnant, qu'allez-vous ordonner de moi ?
9 — Tu erreras, pauvre âme en peine, répondit la voix, jusqu'à ce que l'érable qui ombrage la tombe de la comtesse soit assez gros pour fournir les planches du berceau de l'enfant qui doit te délivrer. Lève-toi donc de ta tombe et accomplis ton jugem.ent.
» Alors, du bout de mon doigt je levai la pierre de mon sépulcre, et je descendis pâle, froide, inanimée, et j'errai ainsi autour de mon château jusqu'à ce que se fît entendre le premier chant du coq ; aussitôt, de moi-même, et comme
EXCURSIONS Sn\ LES DORDS DU RHIN. 259
poussée par un bras irrésistible, je rentrai dans cette tour dont la porte s'ouvrit toute seule devant moi, et je me couchai dans mon tombeau, dont le couvercle se referma de luimême. La seconde nuit ce fut la même chose, et toutes les nuits qui suivirent la seconde nuit, il en fut ainsi.
î» Cela dura près de trois siècles. Je vis chaque année tomber une à une toutes les pierres du château, et pousser une à une toutes les branches de l'érable. Enfin, du bâti-, ment et des quatre tours, il ne resta que celle-ci ; enfin, l'arbre grandit et grossit au point que je vis l'heure de ma délivrance approcher.
» Un jour ton père vint une hache à la main. L'érable, qui jusque-là avait résisté à l'acier le plus tranchant, amolli par moi, céda au fer de sa coignée; à ma prière, il fit du tronc un berceau où ta fus couché le jour de ta naissance.
» Le Seigneur m'a tenu parole, le Seigneur soit béni, câr il est puissant et miséricordieux. »♦
Le jeune homme se signa.
— - Et m.aintenant, dit-il, ne rae reste-t-il rien à faire?
— Si fait, répondit la dame Noire, si fait, jeune homme, il vous reste à achever votre œuvre.
— Ordonnez, madame, dit le jeune homme, et j'obéirai.
— Creusez au pied de l'érable, et vous trouverez les ossenirns de la comtesse de Windeck et de son fils ; faites enterrer ces ossemens en terre sainte, et quand ils seront enterrés, levez la pierre de mon tombeau, mettez-moi un rameau de buis béni de la dernière Pâques dans la main, et faites sceller hardiment le couvercle, car je ne le soulèverai plus qu'au jour du jugi^menl dernier.
— Mais comment reconnaîlraije votre tombeau?
— C'est le troisième à droite en entrant ; d'ailleurs, ajoiUa la dame Noire en étendant vers le jeune homme une main qui eût été parfaite sans son extrême pâleur, regardez celîe bague, vous la reconnaîtrez à mon doigt.
Le jeune homme regarda et vit une escarboucle si pure, qu'elle éclairait non-seulement la main de la dame, mais encore son beau et mélancolique visage, auquel, comme à la main, on ne pouvait reprocher qu'une trop grande blancheur.
— Il sera fait comme vous le désirez, dit le jeune homme en couvrant ses yeux avec sa main, ébloui qu'il était par les feux que jetait l'escarboucle, et cela dès demain malin.
— Ainsi soit-ilî répondit la dame Noire.
Et elle disparut comme si elle s'était abîmée dans la terre.
Le jeune homme sentit bien qu'il venait de se passer quelque chose d'étrange, il retira sa main de dessus ses yeux et regarda autour de lui, mais il était seul au milieu des ruines, son rameau d'érable à la main, en face de la porte de la tour de l'Orient, et cette porte était fermée.
Le jeune homme revint chez lui, et raconta tout à son père et h sa mère, qui reconnurent la main de Dieu dans tout cela ; le lendemain, on prévint le curé d'Acliern, qui se rendit à l'endroit indiqué par le jeune homme, chantant le Magnificat^ tandis que deux fossoyeurs creusaient au pied de Férable. A cinq ou six pieds de profondeur, comme l'avait dit la dame Noire, on trouva les deux squelettes, les os des bras de la mère serraient encore l'enfant contre les os de sa poitrine.
EXCLTiSlONS SUR LES BORDS DU RHIN. 2Cl
Le même jour, la comtesse et son fils furent inhumés en terre sainte.
Puis, en sortant de l'église, le jeune homme prit au-dessous du crucifix un rameau béni h la dernière Pà(iues, ot appelant deux de ses amis dont l'un était maçon et l'autre serrurier, il les emmena avec lui vers la tour de l'Orient. Quand ils virent où on les conduisait, les deux compagnons hésitèrent, mais le jeune homme leur dit avec une telle confiance qu'en lui obéissant ils obéissaient à Dieu lui-même, qu'ils n'hésitèrent plus et le suivirent.
En arrivant à la porte delà tour, le jeune homme s'aperçut qu'il avait oublié le rameau d'érable avec lequel il l'avait touchée la veille, mais il pensa que son rameau béni aurait sans doute la même puissance; il ne se trompait pas. A peine du bout de la branche sèche eûi-il effleuré la porte massive, qu'elle tourna sur ses gonds, comme si un géant l'eût poussée, et que l'escalier s*offrit à lui et à ses deux compagnons.
Alors ils allumèrent chacun une torche dont ils s'étaient munis à l'avance, et descendirent : à la vingtième marche, ils se trouvèrent dans le caveau.
Le jeune homme marcha droit au troisième tombeau, et appela ses deux compagnons pour qu'ils lui aidassent à en soulever le couvercle; encore une fois ils hésitèrent, mais leur camarade leur assura que ce qu'ils allaient faire, au lieu d'être une profanation, était une piélé, ils réunirent donc leurs efforis aux siens, et découvrirent la tombe.
Elle renfermait un squelette décharné dans lequel le jeune bommc hésita d'abord à reconnaître celle belle femme qui lu» avult parlé la veille, et îî Igquello, r.omm(^ r,r.v,% l'nvnn^
dit, on no pouvait reprocher qu'une trop grande pâleur. Mais à l'os de son doigt, il vit briller cette escarboucle si magnifique qu'il n'y en avait pas deux pareilles au monde; il lui mit donc à la main le rameau béni, et refermant la pierre de la tombe, il invita ses deux amis à la sceller le plus solidement qu'il leur était possible. Les deux compagnons obéirent.
C'est dans cette tombe, que l'on montre encore aux voyageurs assez courageux pour se hasarder sous les voûtes croulantes de la chapelle souterraine, que repose la dame Noire, dans l'attente du dernier jugement.
Et comme nous l'avons dit, quoiqu'il ne reste aucune trace de l'arbre qui leur a donné son nom, ces ruines, que l'on voit à gauche de la route en sortant d'Achern, sont encore appelées les Ruines de l'Érable.
De ce point jusqu'à Kehl la route n'offre rien d'assez curieux pour qu'on s'arrête. Kehl a cela de remarquable que, quoiqu'aussi ancienne que Strasbourg, elle a toujours été neuve; cela tient à ce que de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans on la brûle et on la rase, puis on la rebâtit pour la brûler et la raser encore; et cela durera tant qu'il y aura une France et une Allemagne en constante réaction l'une contre l'autre : ce qui fait que Kehl est toujours sur le qui-vive, et que, toute prussienne qu'elle est, elle a la plus vive admiration pour le roi Louis-Philippe, cette clef de voûte de la paix européenne.
C'est à Kehl que l'on passe le Rhin; autrefois, quand nous étions protecteur de la Confédération, nous y avions ^i.ne magnifique têle de pont qui sem])l'OH 'in ouvrage avance
de cède belle forleresse de Strasbourg, chef-d'œuvre de Vaiiban, qui la construisit en JGS2, et qui y grava cette devise : Servat et obscnat; là, le fleuve se divise en deux biancbes : le premier pont est un pont de bateaux, il conduit à une île, auprès de la route s'élève un monument consacré à Desaix. Ce monument consiste en une pyramide tronquée, avec les bas-reliefs sur les côtés. Ost un de ces sarcophages sans conséquence, comme les villes les consacrent par rorgane de leur conseil municipal à leurs grands citoyens. Mais comme on n'en trouve pas beaucoup où il y ait un nom pareil à celui qu'on lit sur celui-là, on s'arrête et on salue.
Grâce à la douane de Kebl, nous n'entrâmes à Strasbourg que vers les sept heures et demie du soir, ce qui fit que je fus obligé de remettre au leiidemain ma visite à la cathédrale.
Mon compagnon de voyage me conduisit à l'hôtel du Corbeau ; il y avait demeuré huit jours en venant me rejoindre à Francfort, et il lavait illustré par des vers que Chapelle ou Bachauffiont auraient donné bien des choses, s'ils les avaient connus, pour pouvoir les mettre dans leurs voyages.
Aussi fûmes-nous reçus en ancienne connaissance, et s'empressa-t-on à noire arrivée; le maître d'hôtel quitta sa partie de piquet pour venir au-devant de nous, et son partner lui-même se leva et vint donner une poignée de main à Gérard, qui le salua du nom de général.
— Peste, mon cher ami, lui dis-je, quand nous fûmes attablés et) face du pâté de foie gras de rigueur, flanqué d'un cOîé d'un saucis'îon, et de l'autre do six knalwurch, je ne sa-
vais pas que vous eussiez de si belles connaissances dans la ville libre de Strasbourg.
— Le général, n'est-ce pas, vous voulez dire.
— Oui, le général. Et comment se nomme le général?
— Le général Garnison.
— Quoique le nom soit des plus guerriers et fort bien approprié au personnage qui le porte, permettez-moi de vous dire qu'il m'est parfaitement inconnu.
— C'est un nom local, et qui, s'il est inconnu dans le reste de la France, est fort en vénération à Strasbourg.
— Et à quelle occasion a-t-il acquis celte popularité?
— Tirez votre montre, me dit Gérard.
— Eh bien ? fis-je en lui obéissant.
— Quelle heure est-il?
— Neuf heures moins un quart. '
— A neuf heures, le général Garnison se lèvera, prendra son chapeau et sortira : c'est son heure, et le général est fort ponctuel. Alors vous demanderez à notre hôte de vous raconter son histoire, et il vous la racontera; en attendant, encore une cuillerée de pâté de foie gras, et un morceau de knatwurch.
Comme il n'y avait pasMonglemps à attendre, Je pris patience; à neuf heures moins cinq minutes, j'allai me planter sur le seuil de la salle à manger, d'où je voyais jusque dans la salle de notre hôte. A neuf heures sonnant, comme me l'avait dit Gérard, le général se leva, prit son chapeau, me
J'allai aussiiOi k notre hùle, et le priai de me racoiUcr riiisioire du général Garnison.
La voici :
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