‹ Excursions sur les bords du Rhin (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · GAND · texte numérisé non relu

GAND

Il se peut que les chemins de fer soient une merveilleuse invention pour les commis voyageurs et les portemanteaux, mais c'est à coup sûr la ruine du pit'.oresqueet de la poésie. S'il eût pris le chemin de fer de Calais à Paris, Sterne n'eut certes pas rencontré l'àne dont il nous a raconté l'histoire; et moi, si j'eusse pris un chemin de fer de Villeneuve à Martigny, il est plus que probable que je n'eusse point fait à Bex cette fameuse pêche aux truites qui a soulevé une si grande controverse parmi les savans ; et partant, adieu le Sentimental Journeu et les Impressions de Voyage^ ce qui

serait^ on en conviendra, une perte bien autrement déplorable que celle de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie.

Cependant, en revenant d'Anvers à Bruxelles, nous apprîmes que les chemins de fer de Sa Majesté Léopold 1" faisaient des leurs. La surveille, le convoi de Termonde, piqué par je ue sais quelle mouche, sortant tout à coup de ses gonds, s'en était allé tranquillement à travers champs; et là, il avait exécuté avec une adresse merveilleuse trois tours sur lui-même, semant dans la plaine un régiment d'infanterie qu'il transportait avec armes et bagages, lequel se releva, se secoua, se ralignaet poursuivit sa route à pied avec un ordre qui fit le plus grand honneur à ses officiers instructeurs. Mais ce n'était pas le tout : la veille, un pontonnier ivre avait oublié de rajuster les ponts, de sorte que le convoi qui revenait de Bruges, et qu'on avait négligé de prévenir de cet accident, allait descendre tout entier dans la Lys, lorsque heureusement, entre la troisième et la quatrième voiture, les attaches s'étaient rompues, si bien qu'il n'y avait eu qu'une demi-douzaine de personnes noyées au lieu de deux cents qui auraient pu l'être; bonheur qui fut apprécié par tout le monde, excepté par ceux qui avaient eu la chance de se placer dans les trois premières voitures.

Comme depuis rétablissement de la locomotive à la vapeur toute concurrence était tombée, nous ne fûmes pas moins coi;trainîs, malgré ces deux accidens, de reprendre le lendemain matin le chemin de Gand, au risque d'aller donner tèle baissée dass un troisième.

Ordinairement on fait, dit-on, la route de Bruxelles fi Gand, c'osl-à-dire dix huit lieues, en trois heures : nous en

mîmes cinq. Mais on nous fit observer que sur ces cinq Iieures deux s'étaient passées à attendre, immobiles et emboîtés dans nos diligences , que le convoi de Bruges fût revenu, et que par conséquent, puisque ces deux beures n'avaient pas été employées à la route, elles ne devaient pas compter. Si médiocre que fût cette raison, il nous fallut la prendre pour excellente. Au reste, cette station forcée m'avait été une excellente occasion d'admirer la quiétude flamande. Pendant ces deux beures cbacun était resté à sa place, sans donner le moindre signe d'ennui, et sans même s'informer pourquoi nous n'avancions pas. Trois ou quatre Français seulement, qu'on reconnaissait à leur impatience et à la manière défectueuse dont, selon les Belges, ils parlent notre langue, bourdonnaient et voltigeaient autour de leurs cages respectives comme des frelons autour d'une rucbe d'abeilles. Tout le secret de la prospérité belge est dans ces deux mots : Ordre et patience.

En tous cas, la Flandre semble avoir été faite dans la prévision des cbemins de fer. Je ne sais pas si de Bruxelles à Gand on a eu une taupinière à niveler. Aussi le pays, constamment plat, est-il peu pittoresque; les moindres petites maisons ont, en revanche, un air de propreté et un semblant de bonheur qui font plaisir à voir.

Arrivés à Gand, nous nous arrêtâmes à l'hôtel des Pays- Bas, qui se recommande, outre les qualités personnelles, par ses souvenirs historiques. C'est sur son emplacement qu'était située la maison où se réunissaient secrètement le comte d'Flgmont et Guillaume le Taciturne.

Mon premier soin fut de me faire conduire au Marché du

vendredi, c'est-à-dire au centre de la vieille ville; c'est sur cette place, ou autour de celte place, que s'est passée toute l'histoire communale de ce peuple toujours en guerre avec ses seigneurs ou avec ses voisins. Le Château des Comtes, bâli en 867 par Beaudoin Bras de Fer, domine ou plutôt commande encore le marché r mais sa porte, donjonnée en H80 par Philippe, comte de Flandre et de Termandois, est flanquée aujourd'hui de deux maisons assez mesquines, dont celle de gauche sert de loge à roffîcier chargé de faire exécuter les condamnations capitales. Grâce à cette annexe qui ne fait pas honneur au goût archéologique des Gantois, ce château avait déjà singulièrement perdu de son apparence formidable, lorsque pour l'achever il fut vendu à un sieur Brisemaille, qui en fit tout bonnement une fabrique. Il n"y a si beau coursier, disent les maquignons , qui ne finisse par devenir cheval de fiacre.

Nous avions été tout à fait étonné de ralïluence immense que nous avions trouvé à notre arrivée à Gand, lorsque tout nous fut expliqué par un seul mot; la machine, dont sans le savoir nous faisions le premier essai, s'appelait le d'Artevelde.

Celte religion que les Gantois avaient conservée au nom de leur défenseur, rae donna incontinent l'envie de voir en qui restait de cette maison plébéienne si bien décrite par Froissart. Aussi, en quittant la place du Marché, et après avoir visité le vieux palais des comtes de Flandre, me fis-je conduire à la rue de la Calandre. Mais au lieu des ruines vénérables que j'y venais chercher, je trouvai se carrant coquettement, sur remplacement qu'elles eussent dû occuper,

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une jolie petite maison, pistache tendre, badigeonnée à neuf comme toutes les bâtisses belges; je n'aurais nullement consenti à la reconnaître comme la descendante de sa vénérable aïeule, si le blason bien connu de Jac(iues et celui plus contesté de sa femme, n'eussent été appliqués sur le balcon qui s'étend devant les fenêtres. Au reste, malgré cette preuve, si j'eusse douté encore, rinscriplion suivante m'aurait convaincu ; elle est écrite en grosses lettres, au-dessus d'une porte basse, par laquelle on entre, en descendant quelques marches :

ï:-7 !îet iîijys van

Ar.TEVELDE

VEr.CCOï'T MEX DRAMC.

Ce qui veut dire dans le plus pur flanmiid qui ait jamais été parlé d'Oslende à Anvers :

Dans cette maison

d'ArteVelde, On vead à boire.

La place, comme on le voit, élait prédestinée.

Mais si la maison est détruite, la ruelle par laquelle Jacques tenta de fuir existe ensore, et on l'appelle le Trou aux Crapauds.

Or, le lecteur saura, quoique la chose soit peu flatteuse pour lui, s'il est Français , qu'à cette époque les Belges, aussi rc'connaissaus des services que nous rendions à leurs comtes (jue de ceux que nous avons rendus depuis à leur

roi, nous appelaient les Crapaudiers^ comme ils nous appellent aujourd'hui les FransquUlons. Ils s'appuyaient pour l'application de ce sobriquet sur ce que nos fleurs de lis, que nous croyons des fers de lances, ne sont selon eux que des crapauds. Pauvres fleurs de lis, qui aurait jamais cru qu'on les traiterait si mal lorsqu'elles brillaient sur la cuirasse de saint Louis, sur le bouclier de Philippe-Auguste, ou sur répée de Duguesclin.

Ob devine maintenant pourquoi celte ruelle s'appelle le Trou aux Crapauds, c'est qu'ainsi que nous l'avons dit, d'Artevelde y fut tué par les partisans du roi de France. f9 En quittant la rue de la Calandre pour aller, selon mon habitude, au hasard devant moi, je vis un chapeau tricolore arboré au bout d'une perche comme la toque de Gessler ; ne voulant pas m'exposer à enlever une pomme sur la lêie de qui que ce soit, je demandai quel était ce signe afin de lui rendre les honneurs qui lui étaient dus. J'appris alors que c'était une enseigne dont le but était de rappeler le patriotisme qu'avaient déployé lors de la révolution de 1850 /e^ enfans du prince. Or, comme à celle dénomination aristocratique nos lecteurs pourraient se tromper, hàîons-nousde leur dire ce que c'est que cette lignée royale, dont ils n'ont peut-être point encore entendu parler.

Charles-Quint, qui, quoiqu'en disent TAcadémie et le Constitutionnel, s'est caché plus d'une fois dans une armoire avant que d'être empereur, et même depuis qu'il l'était, avait pris en fort tendre amitié, pendant qu'il était roi d'Espagne et comte de Flandre, une jolie bouchère, qu'en monarque populaire il vibiiait fort Gouvcnl : le résultat de ses

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visites fut un jour un gros garçon, d'un si beau roux, qu'il n'y eut pas moyen à Charles-Quint de douter un seul instant de sa paternité; aussi, dans sa joie, demanda-t-il à la mère ce qu'elle désirait, promettant de lui accorder sa demande. La bouchère demanda que le privilège de tuer et de vendre la viande dans toute la ville fût concentré et demeurât perpétuellement dans la descendance mâle de son enfant. La requête fut accordée, le boucher impérial eut deux lils, et ceux-ci furent la lige des deux corporations qui existent encore à cette heure sous le titre des grands et des petits bouchers de Gand ; aussi, lorsque Napoléon visita la Flandre en 1810, les petits bouchers, en appelant à leurs privilèges, réclamèrent et obtinrent l'honneur de lui servir de garde. Ce fut conduit par eux que l'empereur passa sous l'arc de triomphe qu'ils avaieul élevé en son hunneur, et sur lequel ils avaient écrit ce distiiiue ;

A Napoléon le Grand, Les petits ])ouchers de Gaud.

Napoléon trouva l'inscription. médiocrement respectueuse pour des princes non légitimés ; aussi le lendemain le distique avait disparu, sans qu'il eût même donné pour prétexte, comme Lebrun, qu'il y trouvait des longueurs.

En sa qualité d'ancien officiçr d'artillerie, Napoléon, le lendemain de son arrivée, lit une visite au gros canon. Au reste, Marguerite l'Enragée, car c'est le nom que porte cette respectable machine de guerre, méritait certainement l'honneur qu'elle recevait. <• Pour esbahii' ceux de la garnison

EXCURSlOiNS SUR LES BORDS DU RHIN. "3

» d'Oudenarde. dit Froissarî, les Gantois firent faire et ou- » vrer une hombarde merveilleusement grande, laquelle » avait cinquante-trois pouces de bec, et jetait carreaux » merveilleusement grands, gros et pesans, et quand cette )) bombarde desclignait, on renlendait, par jour, bien de » cinq lieues loin, et par nuit, de dix, et menait si grand » bruit au descligner quMl semblait que tous les diables ») d'enfer fussent en chemin. » Telle fut son origine. Quant à l'étyraologie de son nom, les savans sont divisés sur cette grave affaire ; les uns prétendent qu'il lui vient tout bonnement du bruit et du ravage qu'elle menait, et que, par conséquent, elle se l'est fait elle-même. Les autres disent qu'il lui fut donné en souvenir de Marguerite, comtesse de Flandre, surnommée la Noire-Dame. Si cette dernière version était vrsrte, elle dispenserait de tout panégyrique en faveur de la mère de Jean et de Beaudoin d'Avesne.

Tant il y a que, soit que ce nom lui fut venu à litre d'illustration historique, soit qu'il lui eût été donné par les Gantois, en souvenir de la gracieuse humeur de leur souveraine, elle le portait déjà lorsque ceux-ci, en guerre avec leur bon duc Philippe, s'en servirent en 14o2, au siège d'Oudenarde. Forcés de lever le siège, ils l'abandonnèrent avec le reste de leur grosse artillerie, et elle tomba entre les mains de leurs ennemis, qui tenaient le parti du duc de Bourgogne, et qui y firent ciseler les armes de ce prince. En 1378, elle fut reprise par ses premiers propriétaires, qui, ne voulant plus l'exposer h un déshonneur pareil à celui qu'elle avait subi, la déposèrent près du Marché du Vendredi, où on la voit encore aujourd'hui, mueite et tranquillement accroupie sur

ses (rois pieds de pierre. De plus curieux que moi qui l'ont mesurée disent qu'elle a dix-huit pieds de long sur dix pieds six pouces de circonférence, son ouverture porte deux pieds trois quarts de diamètre, et elle pèse 55,006 livres, c'est-ùilire 16,i01 livres de plus que le gros canon de Saint-Péfersbourg, qui passe à tort, comme on le voit, pour la plus grosse pièce d'artillerie de l'Europe, et qui lui tiendrait dans le ventre.

Après que j'eus fait deux ou trois fois le tour de Marguerite l'Enragée, avec le plus grand intérêt, mais sans cependant avoir eu la curiosité, comme font les Anglais, de m'y faire enfourner comme un pain de quatre livres, nous allâmes visiter l'église cathédrale de Saint-Bavon, l'une des plus riches de la chrétienté, et au-dessus de la porte de laquelle le saint est représenté un faucon sur le poing, ce qui pourrait faire croire au premier abord que, comme saint Hubert, il a gagné le ciel en chassant. Cependant on tomberait dans une grave erreur en n'allant pas chercher plus loin la cause de sa canonisation, le faucon n'étant là que pour indiquer que saint Bavon était noble. En effet, ce n'était rien moins qu'un riche seigneur nommé Allowin, sortant d'une des plus anciennes familles du territoire d'Herbain. Après avoir entendu un sermon de saint Amand, il vint se jeter à ses pieds, et lui demanda ce qu'il fallait faire à son avis pour entrer dans la voie du salut? A cette pieuse demande, le saint évêque ayant répondu qu'il fallait faire pénitence, le néophyte distribua une partie de ses biens aux pauvres, et donna le reste au monastère de Saint -Pierre; puis, comme pour se détacher plus complètement encore de la vie

profane qu'il avait menée jusque-là, il quitta le nom de ses pères pour prendre celui de Bavon, sous lequel il fut canonisé, vers la fin du vme siècle, après avoir mené une vie exemplaire dans la forêt de Malmedine, près de Gand. Soixante gentilshommes, touchés du même esprit de grâce que leur compagnon de plaisir, se convertirent après lui et bâtirent, sur l'emplacement d'un temple de Mercure , la vieille abbaye de Saint-Bavon, dont on voit encore aujourd'hui quelques ruines, au milieu de l'ancienne citadelle. Quant à la cathédrale qui existe actuellement, c'est l'église de Saint-Jean, consacrée en 941 par Transmarus, et qui prit, vers 1340, le nom de Saint-Bavon, en vertu d'une décision de Cbarles-Quint, qui trouva que le temple primitif était construit sur un emplacement où une citadelle ferait le meilleur effet : le chapitre collégial fut donc transféré dans l'église où il est aujourd'hui, laquelle fut érigée en cathédrale l'an \ood.

Saint-Bavon renferme vingt-quatre chapelles, dont quelques-unes sont enrichies de tableaux remarquables ; la seconde, en entrant à droite, est consacrée à sainte Colette, et contient la châsse de cette sainte, morte à vingt-trois ans, et qui porte celle épitaphe. rivale en fraîcheur des deux vers de Malherbe

Dulcis ancilla Dei, rosa vernalis, Stella diurna.

La sixième, en suivant toujours la même ligne, renferme un des plus charmans tableaux de François Porbus, représentant Jésus-phrist au milieu des docteurs. Selon la couti.me du temps, presque toutes les têles des docteurs sont

des poriraits des personnages contemporains du poëte. Ainsi le docteur qui se tient sur îe premier plan à la gauche du spectateu" :^st Charles-Quint; celui qui vient après est Philippe, ;'^t le troisième, qui porte une inscription sur son bonnet, est Tartiste lui-même.

La onzième contient le véritable trésor de l'église; c'est le fameux tab!eau des frères van Eyck, inventeurs de la peinture à l'huile, et représentant l'agneau du .Seigneur adoré par tous les saints de rAncien et du Nouveau Testament, ayant à sa droite les patriarches et les prophètes de la même loi, et à sa gauche les apôtres et les martyrs de la loi nouvelle ; au fond sont des saints secondaires, des évêques et des vierges tenant à la main des branches de palmier. Les deux peintres qui, en leur qualité d'auteurs du tableau, pouvaient se placer où ils voulaient, se sont rais modestement parmi les martyrs.

Le grand tableau en supporte trois autres, dont il est en quelque sorte la base.

Celui du milieu représente Jésus-Christ, assis sur un trône et vêtu des habits pontificaux qu'il léguera à saint Pierre; d'une main il bénit tous les personnages placés dans le grand tableau sous ses pieds, de l'autre il tient un sceptre; à sa droite est la Vierge, à sa gauclie saint Jean-Baptiste, et au fond, représentant la ville de Jérusalem et se découpant sur un ciel bleu, sont les tours de Maestricht telles qu'on les voyait de la fenêtre de la chambre où les deux frères étaient nés.

Cetabl-eau, qui date de quatre cents ans, et qu'on peut opposer aux plus merveilleuses productions de toutes les

écoles qui se sont succédées depuis celte époque, fut commandé aux frères van Eyck par Josse de Yyts et sa femme, qui en firent hommage aux chanoines de Sainl-Bavon. Comme c'était le second tableau peint à l'huile (I), sa renommée ne tarda point à se répandre par toute l'Europe, et des pèlerinages, qui ne laissèrent pas que d"étre d'un certain rapport pour les bons chanoines, attendu que l'admiration se convertissait en aumônes, commencèrent à s'établir. Deux de ces pieux pèlerins furent Albert Durer et Jean de Maubeuge, qui s'agenouillèrent devant le tableau et en baisèrent dévotement la bordure.

Philippe n'avait pas pour ce tableau une admiration moins religieuse qu'Albert Durer et Jean de Maubeuge, aussi désirait-il fort l'avoir en sa possession, et fit-il tout ce qu'il put pour y parvenir; mais les chanoines tinrent bon et refusèrent de le céder à aucun prix. Philippe II avait bonne envie de le prendre pour rien, mais comme il avait son fils h faire étrangler, il eut peur de se brouiller avec l'Inquisition, qui dès lors eût refusé peut-être de lui rendre ce petit service. Il fit donc contre fortune bon cœur, et ne pouvant avoir l'original, il demanda qu'il lui fût au moins permis d'en faire peindre une copie. A ceci les bons chanoines ne virent aucun inconvénient, et Michel de Coxie, de Malines, peintre du roi, et surnommé le Raphaël flamand, fut chargé d'exécuter cette œuvre. Comme il ne trouvait pas en Flandre d'assez beau bleu pour faire la robe de la Vierge, il écrivit à

(1) Le premier est le Paradis terrestre, qui se trouve dans l'église de Saint-Martin, à Ypres.

Venise, au Titien, qui lui en envoya. Le travail dura deux ans, mais aussi, le travail fini, c'était à grand'peine, disait-on, si l'on pouvait distinguer la copie de l'original. En récompense d'une si complète réussite, l'artiste reçut de Philippe II 4,000 florins d'or.

Cette copie, peinte sur bois comme l'original, fut donnée parle roi d'Espagne à la galerie de l'Escurial, d'où elle passa, avec (juclques autres, entre les mains d'un de nos maréchaux de France, connu par toute l'Europe, non-seulement par sa double et longue carrière militaire et politique, mais encore par son goût éclairé pour les arts. Plus tard, je ne sais à quel prix ni h quelles conditions ce tableau devint la propriété de monsieur van Dansaert-Engels de Bruxelles.

Il existait sur toile une seconde copie de ce tableau, inférieure à la première, mais d'une grande beauté cependant, qui orna jusqu'en 1T9G l'hôtel de ville de Gand. Elle fut alors vendue à M. Iselle, qui la revendit depuis à un riche Anglais nommé monsieur Solly.

Quant ù l'original, il disparut miraculeusement au moment où la révolution s'apprêtait à dévaster les églises ; et non moins miraculeusement il se retrouva un jour à sa place, lorsque Napoléon eut rétabli l'exercice du culte ; seulement, pendant son émigration, le chef-d'œuvre des frères van Eyck avait perdu six de ses volets : c'étaient ceux qui représentaient la cavalcade de Philippe le Bon, sainte Cécile louchant de l'orgue, un chœur d'anges chaulant les louanges du Seigneur, et l'Annonciation ; plus saint .lean et saint Pierre

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peints en grisaille par l'aîné des deux frères, Hubert van Eyck.

Malheureusement pour lui, le voleur des six volets, qui les avait sans doute dérobés par habitude, n'en connaissait pas la valeur, de sorte qu'il les vendit pour la somme de 6,000 francs à monsieur van Nieuwenbuyse, de Bruxelles, lequel les revendit à monsieur Solly, qui avait acheté la copie sur toile, moyennant 100,000 francs. Ce dernier, à son tour, les revendit au roi de Prusse 400,000. Le roi de Prusse, pour compléter sa propriété, traita alors avec Dansaert Engels de la copie de Michel de Coxie et des deux volets qui lui manquaient. Les six autres volets, de la même copie, qui étaient inutiles au roi de Prusse, puisqu'il avait les originaux, furent alors vendus au prince Guillaume de Nassau.

Le tableau des frères van Eyck, avec les deux volets reslans, qui représentaient Adam et Eve, fut vu, à son passage à Gand, par Napoléon, qui se prit pour lui du même amour qu'il avait inspiré à Philippe II, mais qui, plus hardi que le roi espagnol, mit tout bonnement la main dessus et l'envoya au Louvre, d'où il revint en 1813 seulement. Le cicérone en soutane qui raconta l'Iiistoire du chef-d'œuvre des frères van Eyck, appuya fort sur cette dernière vicissitude, en me disant que j'avais dû le voir à Paris, du temps que la France était Belgique.

Cet honorable malheur fut du reste partagé par le tableau qui se trouve dans la quatorzième ciiapelle, et (jui est tout b(uinement un des chefs-d'œuvre de. Bubons : il représente saint Bavon reçu dans l'abbaye de Saint-Amand.

Quand on a vu ces trois tableaux, on peut passer les

yeux fermés devant les autres chapelles et ne les rouvrir que lorsqu'on est entré dans le chœur.

En effet, dans le chœur est un des chefs-d'œuvre du sculpteur Duquesnoy : c'est le tombeau de Tévêque Triest, dernier ouvrage de Tauteur, qu'un procès étrange attendait à la sortie de l'église. Accusé et convaincu de violence consommée dans une des chapelles sur un enfant de chœur qui lui servait de modèle, Duquesnoy fut condamné au feu et brûlé sur la place du Marché. Le jour même où devait être exécutée sa sentence, il demanda comme dernière grâce à revoir encore le tombeau qu'il venait d'exécuter. On ne crut pas devoir lui refuser celte faveur, et en le conduisant au bûcher, le bourreau se détourna de sa route et mena son patient à l'église. Arrivé en face du monument, Duquesnoy, dont l'intention était de le briser, espérant obtenir alors sa grâce à condition qu'il le referait, saisit un marteau qui était déposé à terre, et leva le bras sur la tête de l'évêque ; mais un garde qui vit son intention, s'élança au-devant de lui et détourna le coup, qui tomba sur la main et brisa un doigt, qui aujourd'hui manque encore. Comme l'exécution eut lieu à la nuit tombante, et qu'on tint le peuple à distance, on dit pendant longtemps qu'on avait brûlé un mannequin en place de l'illustre statuaire, que l'archiduc avait fait échapper; mais la quittance du bourreau, que l'on a retrouvée depuis, n'a laissé aucun doute sur la réalité de l'exécution.

Comme l'histoire était assez scandaleuse, mon cicérone m*avait fait sortir de l'église pour me la conter; de mon c^Mi comme j'avais vu tout ce qu'il y avait de curieux à y

voir, je ne jugeai point à propos d'y rentrer, et entendant sonner le salut au grand Béguinage, je m'acheminai vers la rue de Bruges, où est située cette communauté.

Les Béguinages sont une institution toute particulière aux Pays-Bas, et qui fut instituée vers le milieu du vue siècle, par sainte Begge, sœur de Pépin de Landen, et mère de Pépin de Herstal. Elle réunit plusieurs béguines sous la direction de sa sœur Gertrude, et étant entrée elle-même dans la communauté qu'elle avait fondée, elle y mourut en 689. L'empereur Joseph II, de philosophique mémoire, qui abolit la plupart des couvens, conserva et protégea même l'institution des béguines.

Il y a deux i^éguinages à Gand, le grand et le petit ; tous deux sont fondés par la comtesse Jeanne de Constantinopler fille de l'empereur Beaudoin, celle-là même qui fit pendre l'aventurier qui se disait son père. Je n'avais aucune préférence pour le grand ou le petit Béguinage; mais comme j'étais plus proche du grand, ce fut à celui-là que j'allai.

Le grand Béguinage est une ville dans la ville ; ville charmante de régularité et de propreté, entourée de murailles et de fossés pleins d'eau, et où chaque béguine a sa petite maison distincte des autres, et appelée d'un nom de saint ou de sainte : c'est là que la recluse qui, du reste, ne prononce pas de voeux, vit avec se» ressources particulières, sans apporter aucune charge à la communauté, qui n'a d'autre richesse que la vente du travail de chaque sœur, laquelle conserve faculté pleine et entière de tester et de laisser par conséquent ses biens à s.i famille. Les seu'es obligations corn-

iiumes à toutes sont do porter rancienne taille flamande sur leur costume de béguine, et d'enterrer elles-mêmes les sœurs qui viennent à mourir.

Comme je l'ai dit, je m'étais dirigé vers le grand Béguinage au moment du salut, et j'arrivai-à temptpour voir enirer les béguines à l'église. En arrivant sur le seuil, elles ôtent leur voile de laine noire pour mettre sur leur tôle une serviette pliée à peu près comme la coiffe de nos sœurs grises. Cette opération me permit de voir un instant chaque membre de la communauté à visage découvert ; il y en avait beaucoup de laides et de vieilles ; mais en échange, il y en avait quelques-unes de jeunes, et parmi celles-ci sept ou huit fort jolies. Comme je regardais une de ces dernières qui était "fort pâle, mon cicérone me dit de le»faire souvenir de me raconter quelle était la cause de cette pâleur. Je n'avais garde d'oublier une pareille recommandation ; aussi, avant la fin de l'office, je sortis de l'église en lui faisant signe de me suivre. A peine fus-je dehors, que je le sommai de tenir sa parole.

Ainsi que je Tai dit, les femmes entrent à tout âge dans les communautés de béguines ; et quoiqu'elles ne fassent l)Oint de vœu, il est rare qu'une malheureuse fille, une fois entrée, ose en sortir. Or, il arrive là ce qui arrive dans les cloîtres ; c'est-à-dire que parfois le jeûne et la prière sont impuissans contre les tentations du maudit, et que les désirs du monde viennent poursuivre les pauvres recluses jusqu'au pied du crucifix. Alors elles implorent, pour donner passage à ce sang q\i'i bout dans leurs veines et (jui leur brûle le cœur, ou la couronne d'épines qui ceint la tête du

EXCCRSIOlN'S Sun LES EORDS DU RHIN. 85

Christ, oa la lance qui ouvre son côté, o^l les clous qui déchirent ses pieds et ses mains.

Or, il arriva qu'un des concierges du grand Béguinage apprit par sa femme, à qui elles avaient demandé conseil, l'état fatal dans lequel se trouvaient quelques-unes de ses pensionnaires. C'était un véritable Flamand, ardent à la spéculation, et qui imagina de lever un impôt secret sur les tentations de la chair : en conséquence, il acheta un assortiment de cilices et de disciplines, qu'il loua au jour, à la semaine ou au mois, selon que Satan mit plus ou moins d'acharnement dans ses attaques : l'idée eut tout le succès qu'on en pouvait attendre; et vaincu soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard, le diable était définitivement forcé de déguerpir.

Satan ne savait où donner de la tête et était tout prêt d'abandonner l'œuvre de perdition qui lui avait si mal réussi, grâce à l'idée ingénieuse du bon Flamand, lorsqu'il avisa, passant le seuil du grand Béguinage, une jeune fille de dixsept à dix-huit ans, qui venait, les yeux en larmes et le cœur oppressé, chercher dans la solitude l'oubli de son amour. En effet, sur le point d'épouser un jeune homme qu'elle adorait, elle s'était vue abandonnée pour une femme plus riche qu'elle; dès lors Dieu avait été son refuge, et, prenant son désespoir pour de la vocation, elle avait résolu de venir chercher la paix parmi ces saintes filles qu'elle avait toujours vues si tranquilles en apparence.

C'était bien là une pièce comm« pouvait la désirer Satan pour faire un dernier essai de son pouvoir. Aussi, la pauvre enfant, trompée dans ses espérances, sentit-elle sa lièvre

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augmenter chaque jour et redoubler chaque nuit. Chaste comme une madone, elle confia ses douleurs inconnues à une amie ; celle-ci, qui était une des premières pratiques du concierge, reconnut la maladie dont elle avait souffert, et lui indiqua le remède dont elle avait usé et qui l'avait guérie. Mais, cette fois, Satan était résolu à ne s'avouer vaincu qu'à la dernière extrémité; aussi le cilice s'usa sur la peau virginale de l'enfant; la discipline s'échanvra sur son beau corps, sans que meurtrissures ni plaies amenassent le moindre soulagement. L'amie recourut au concierge, qui réfléchit profondément et qui promit de fournir, sous trois jours et moyennant une certaine somme, un nouvel instrumfnt expiatoire devant leeïiiel Satan serait bien forcé de se retirer. Le troisième jour, le malheureux apporta une croix de grandeur humaine, toute garnie de clous. Le remède, comme on le devine, consistait à se coucher dessus, les bras étendus et le visage tourné contre terre.

Pendant près d'un mois la pauvre enfant fit usage de cet effroyable réfrigérant, sur lequel elle passait des heures entières couchée, et duquel elle se relevait le corps tout ensanglanté; chaque jour, sa mère, qui la visitait, la trouvait plus pûle et plus faible, et croyant que cette pâleur et celle faiblesse venaient de son amour, elle s'en allait maudissant celui qui avait réduit sa fille dans cet étal. Enfin, un matin, elle entra plus tôt que de coutume dans la cellule de la recluse, et la trouva évanouie sur la croix douloureuse où elle accomplissait depuis trente jours son impuissante passion.

TJn médecin fut appelé : les médecins sont philosopheBj

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et, par conséquent, généraîenîent ennemis de tout ce qui contrarie le vœu de la nature et s'oppose au cours ordinaire des choses. Celui-là, parlioulièrement, avait, après la révolution de 1830, fort tonné contre les communautés religieuses; aussi, lorsqu'il vit les mutilations dont était couvert le corps de la jeune fille, et qu'on lui représenta l'instrument qui les avait produites, voulut-il faire grand scandale. Mais la mère le supplia tant qu'il lui promit de ne révéler ce fait qu'à l'autorité. La mère voulut insister encore, mais sur ce point il fat intraitable, disant que ce serait un crime h lui que délaisser subsister un pareil état de chose. En effet, le même jour il fit sa déclaration ; le concierge fut chassé sans bruit, et, comme on le voit, le secret parfaitement gardé.

En ce moment les religieuses sortaient de l'église; je cherchai des yeux ma jeune, belle et p.1le béguine, mais déjà les saintes filles étaient enveloppées de nouveau de leurs failles, de sorte qu'il me fut impossible de la reconnaître.

Comme je présumai, d'après la progression qu'avaient suivi les deux premières, que s'il avait une troisième histoire à médire^ celle-là ne pourrait pas se raconter; je renvoyai mon cicérone, en lui payant sa journée, et je revins dîner à l'hôtel des Pays-Bas.

Grâce à un magnifique clair de lune, je pus continuer le soir mon investigation de la journée, et comme j'avais gardé pour les derniers les objets qui devaient être vas extérieurement , j'étais d'avance certain qu'ils ne perdraient rien 6*i l€ur Doesie k cotte visite nocturne.

En effet, je ne sais pas s'il est possible de trouver quelque chose de plus merveilleusement pittoresque que l'hôtel de ville vu au clair de lune, non pas du côté de sa façade, mais du côté qui se trouve dans la rue de la Haute-Porte. En effet, la façade présente une suite assez froide de colonnes superposées à la manière deVignole, tandis que tout ce que la fantaisie peut inventer en broderie de pierre, court, monte, se suspend, relève, redescend sur la partie opposée ; œuvre de Juste Pollet, où le gothique le plus ouvragé se mêle à la première fleur de la renaissance.

A quelques pas de l'hôtel de ville, et à l'angle de la rue Saint- Jean, s'élève le beffroi, magnifique tour carrée que surmonte encore aujourd'hui, en guise de girouette, le dragon byzanlin enlevé par les Brugeois sur une des mosquées de Conslantinople, et pris par les Gantois à leurs voisins, après la bataille de Beverolt, où Louis le Mâle fut défait par Philippe d'Artevelde ; ce beffroi joue un grand rôle dans l'histoire de Gand. En effet, à peine un peuple avait-il obtenu de son seigneur une commune, c'est-à-dire la liberté, que son premier soin était de bâtir sa tour, tour rivale des tours châtelaines, qu'il appelait le beffroi, et dans laquelle il plaçait une cloche, dont par l'avenir chaque son devenait un appel aux armes ; c'était son tambour et ses trompettes, à lui ; aussi, dès que les Gantois eurent obtenu leur commune de Philippe d'Alsace, maçons et fondeurs se mirent à l'œuvre : il y eut un impôt volontaire où chacun se taxa selon sa fortune, et l'on commença à bâtir le beffroi et à fondre la cloche. Le beffroi est encore debout, mais la vieille cloche populaire n'existe plus : elle pesait 12,485 livres et s'appe-

laitPvoland ; elle portait en relief deux vers flamands, dont voici à peu près la traduction :

On rae nomme Roland. Je ne me mets en jeu Que si quelque malheur pour la Flandre s'apprête :

Lorsque je tinte c'est le feu,

Quand je tonne c'est la tempête.

Quand au dragon byzantin, il continue de tourner au vent de la façon la plus triompliante ; c'est un animal parfaitement chimérique, qui d'en bas paraît gros à peine comme un boule-dogue, et qui d'en haut est plus gros qu'un bœuf. Dans les jours de fête, le vieux trophée est illuminé avec des torches, ^t un homme, caché dans son ventre, lui fait jeter par la gueule des flammes et des fusées. Pour la naissance de Charles-Quint, par exemple, on avait établi un pont de cordages entre le sommet du \yeîSvo\ et celui de la tour Saint-Nicolas, de sorte que pendant plusieurs jours les habitans eurent le plaisir de se promener trois cents pieds audessus du toit de leurs maisons.

Je revins du befifroi au marché au poisson ; car c'est encore une des choses que mieux vaut voir au clair de lune qu'à la lumière du soleil ; examiné ainsi, et grâce aux ombres gigantesques et aux clartés capricieuses qui se projettent sur elle, la façade, avec son dauphin de van Poucke, ses deux fleuves qui représentent l'Escaut et la Lys par Paoli d'Anvers, et son Neptune de Gery Heîderemberg, ne manque pas d'un certain grandiose qui, au grand jour, doit faire place ii du maniéré. 11 est vrai qu'on perdra les quatre

vers latins inscrits dans la frise, et qu'on quittera la place sans savoir que

« La Lys transporte les marchandises que l'Artois envoie, et laisse briller le poisson dans ses eaux tranquilles (1). »

Et que

« L'Escaut arrose le Hainaut et traverse Gand pour aller jeter dans la mer ses eaux rapides (2). »

Mais c'est un malheur dont on se consolera facilement, pour peu que l'on ait lu les quatre premières pages de la géographie de l'enfance.

On va du marché au poisson à la rue du Bourg, par un pont qui porte encore aujourd'hui le nom du pont de la Décollation ; ce nom perpétue une tradition populaire qui ne lait pas honneur à la piété filiale gantoise. En 1571, un citoyen ayant été condamné à mort pour un crime politique, et le bourreau étant mort le jour môme où devait avoir lieu l'exécution, les magistrats se trouvèrent fort embarrassés pour donner cours à la justice. En conséquence ils firent publier que si quelque amateur désirait trancher une tète, non-seulement il serait bien venu, mais encore recevrait bonne récompense. L'amateur ne se fit pas attendre : c'était le lils du condamné ; heureusement Dieu ne permit pas qu'un si horrible homicide s'accomplit ; l'épée du fils, en louchant le

(1) Lysa vehit mcrcps quas nunc Artosia iniliil, Et placide yaudens ibur.ine pisce scalel.

(2) HannonicC servit Scaklis Gandamqne secando In mare feslinans volvere pergit aquas.

cou (lu père se brisa par miracle en mille morceaux. Les magistrats firent grâce au patient; quant au bourreau, il reçut la récompense promise, mais il fut chassé de la ville.

Deux choses éternisaient le souvenir de ce miracle : l'une est un tableau de la plus vieille école allemande, que l'on voit encore aujourd'hui à l'hôtel de ville, et qui représente le fils levant son épée sur la tête du père ; l autre était un groupe de bronze, qui, placé sur le pont même, y resta jusqu'en 1794, époque à laquelle il disparut pour retourner à la fonderie.

Je revins à l'hôtel par le quai aux Herbes, afin de voir la maison des bateliers, charmante bâtisse du xvie siècle, située juste en face du palais du comte dEgmont.

Je croyais avoir visité tout ce que Gand renferme de reîiiarquable, lorsqu'en faisant ma liste de curiosités à mon bôtesse, elle me demanda si j'avais vu une école de serins. Je la fis répéter deux fois croyant avoir mal entendu, ou que serin était un mot flamand ayant une signification toute particulière et représentant quelque partie éducable de la" société ; mais mon hôtesse, toute blessée de l'idée que j'avais pu avoir que les Belges, dont une des prétentions les plus enracinées est de parler le fi-ançais mieux qu'en France, avaient pu glisser un mot patois dans notre langue, m'expliqua qu'il était bel et bien question du petit oiseau jaune que l'on croit à tort originaire des Canaries, et dont la vraie patrie est la Hollande. En effet, cette remarque ornilhologique fut un trait de lumière pour moi, et je me rappelai avoir vu à Paris les serins hollandais quitlansaient t>ur la corde, tiraient le canon, faisaient Texercice, fusillaient un de leur

camarade qui avait déserté, et le portaient ensuite en terre avec autant de gravité qu'aurait pu le faire une confrérie de pénitens.

Je demandai donc à mon hôtesse si l'institution que j'avais eu le malheur d'oublier était un établissement de ce genre : mais alors elle m'apprit que, dans la ville de Gand, ce n'était point les qualités physiques des serins que l'on cherchait à développer, mais bien au contraire leurs facultés morales , que l'on exaltait en ornant leur mémoire (l'une foule d'airs de serinette qui en faisaient les oiseaux les plus instruits, musicalement parlant, du monde connu. En effet, il y a tel de ces élèves, qui, en sortant du Conservatoire, sait jusqu'à trente ou quarante airs différens qu'il va ensuite répéter dans les quatre parties du monde. Un des conseillers municipaux de la ville possédait, au reste,, ajouta mon hôtesse, la plus belle institution de ce genre qui se pût voir, et avait souvent jusqu'à cinquante ou soixante écoliers auxquels il donnait les soins les plus touchans. Ces soins, au reste, font d'autant plus honneur à ceux qui s'y consacrent, qu'ils changent entièrement leurs habitudes. Ainsi, le vénérable conseiller municipal, au lieu de s'amuser le soir avec ses amis, soit dans quelque café de la ville, soit dans quelque réunion particulière, et de s'aller paisiblement coucher ensuite, dès que la brume venait, quittait tout pour sa serinette, et s'en allait de cage en cage réveillant ses serins, et leur jouant quelquefois vingt ou vingt-cinq fois le même air, de sorte qu'il ne se couchait qu'au jour. Les affaires municipales soufifraient bien un peu de ce dévouement nocturne à la mélodie j mais la ville avait pensé que le lus-

(re qui ressortait pour elle d'un pareil institut compensait bien, et au delà, le tort que pouvait lui faire l'absence des lumières administratives de son conseiller, qui dormait en général d'un bout à l'autre des délibérations, et ne se réveillait que pour voter ; de sorte qu'au lieu de tracasser l'instituteur, elle lui avait alloué, pendant trois années de suite, le grand prix fondé pour l'éducation des serins, et qui se montait à cinq c^nts florins.

Celte récompense avait encouragé l'instituteur à un tel point, qu'il n'avait pas désespéré, après avoir fait chanter ses élèves, de les faire parler. En eflFet, au moment du mariage du roi Léopold, il pensa , comme le cordonnier de Rome, à apprendre à l'un de ses oiseaux quelque maxime ou quelque proverbe approprié à la circonstance. Mais après avoir feuilleté la Rochefoucauld et don Quichotte, n'ayant rien trouvé, il résolut, n'étant point étranger aux belles-lettres et ayant été dans sa jeunesse professeur de français, de faire lui-même un distique qui exprimât aux nouveaux époux les senlimens joyeux qu'il éprouvait en les voyant unis. Il se mit donc à l'œuvre : au bout de huit jours le distique était fait, et au bout de deux mois l'animal intelligent le répétait comme une personne naturelle. Voici ce distique, aussi remarquable par les sentimens patriotiques qu'il renferme que par la richesse de sa rime :

Que Bruxelles se réjouisse, Léopold épouse Louisse.

Le serin fut présenté à Leurs Majestés, qui rirent beaucoup, mais ne l'achetèrent point.

Le conseiller iiiiinicipal, furieux, leveiiclit à un Anglais, moyennant la somme de dix guinées, et dégoûté par cette expérience, il en revint vis-à-vis de ses écoliers à la seule musique instrumentale, qu'il continue de leur enseigner avec le plus grand succès*^

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