BRUGES
Bruges a reçu soii nom, à ce qu'on assure, du mot Brug^ qui, en flamand, veut dire pont. En effet, tout bien compté, la ville en possède, je crois, cinquanie-six, ce qui me paraît fort suffisant pour une population de 42,000 âmes.
. Elle a en outre sept portes, huit places publiques et deux cents rues. Aus?i maître Adrien Bartaud, professeur d'éloquence à Louvain, où il est mort en lo42, a-t-il dit :
« Pulchra 6unt oppida Gandavum, Anioerpia, Lovanium^ luccldina^ sed nihil ad Brugas. «
Ce qui signifie :
« Gand, Anvers, Louvain et Malinos sont de belles villes, mais rien en comparaison de Bruges. »
En effet, à l'époque où le bon docteur écrivait cet éloge pompeux, c'est-à-dire sous le règne de Philippe le Bon, Bruges était non-seulement une des plus belles, mais encore
une des plus riches villes du monde. La seule corporation des tisserands comptait cinquante mille hommes, c'est-àdire ïiuit mille de plus que ne fait aujourd'hui la population tout entière, et du temps de Guicciardini, quoique Bruges fût d{^'à en décadence, on y trouvait 68 métiers ou corporations différentes. Ajoutez a ceia une puissante bourgeoisie qui fit plus d'une fois trembler non-seulement ses comtes, mais encore les rois de France, nombre de familles nobles, dix-sept maisons consulaires des principales nations de l'Europe, une population flottante de négocians étrangers qui affluaient de toutes les parties du globe, et on aura une idée de ce qu'était la capitale des Flandres à une époque où Jean de Bourgogne, ayant été fait prisonnier et mis à rançon pour 200,000 ducats, un simple négociant de Bruges, nommé Denas de Rapondis, fut accepté pour sa caution. Au reste, cent cinquante ans plus tard, un exemple non moins curieux de cette prospérité commerciale éfait donné à Gand. Charles- Quint; ayant besoin de deux millions de florins, les emprunta à un négociant nommé Deans, et le jour même de l'emprunt il lui fil dire qu'en signe de remercîment il irait dîner avec lui. Le négociant donna à l'empereur un repas splendide, et au dessert déchira l'obligation de Charles-Quint.
— Sire, dit-il en lui en passant les morceaux sur une assiette, ce n'est pas trop cher que de payer deux millions de florins l'honneur que Votre Majesté m'a fait aujourd'hui.
Monsieur de Rostchild n'est pas encore de cette force : il •est vrai que les rois ne viennent pas dîner chez lui, mais il va dîner chez les rois, ce qui revient à peu près au même.
Ce fut Bvjaudoin Bras de For qui, en 863. (it de Biuges la
capitale de la Flandre en la choisissanl pour son séjour. Devenu le mari de Judilli, fille de Charles le Chauve, il reçut du roi des Francs ce comté, qui jusqu'alors avait été régi par des gouverneurs amovibles, à litre de souveraineté héréditaire.
Beaudoin le Chauve fil entourer Bruges de mups, et construisit quatre portes.
Beaudoin le Jeune y établit des foires et accorda de grands privilèges aux marchands.
Beaudoin à la Belle-Barbe acheva les murailles et institua pour administrer la ville treize échevins, et plusieurs autres conseillers qu'il prit dans la bourgeoisie et dans les grands et petits métiers.
Puis vint Beaudoin à la Hache, ainsi nommé parce qu'il avait l'habitude de se servir, au lieu d'épée, d'une hache pesant trente livres.
C'était un sévère justicier que celui-là : aussi la réforme de presque tous les abus, et la punition de tous les crimes datent de lui. Voici deux exemples de la manière dont il faisait justice :
Trois marchands de bijoux et de parfums, qu'à leur costume on pouvait reconnaître pour des Orientaux, se rendaient, en l'an 1112, à une foire qui devait avoir lieu à Thourout, et s'étaient arrêtés à l'hôtel de la Croix-d"Or. Il arriva qu'au même hôtel était logé, avec quelques-uns de ses amis, monseigneur Henry de Calloo, un des plus riches et des plus nobles seigneurs du pays de Waes, lequel venait justement de perdre au jeu des sommes énormes, que, si riche qu'il tùt, il ne savait comment payer; de sorte que 1«
diable le tenta, et que voyant les marchands et leurs splendides marchandises, l'idée fatale lui vint de s'emparer de leurs bijoux et de leur argent.
Lorsque les marchands furent prêts à partir, ils envoyèrent en avant des serviteurs avec charge de leur préparer leurs logemens ; puis, ne pensant point qu'ils eussent quelque chose à craindre, ils quittèrent Bruges deux heures après leurs messagers.
Henry de Calloo et ses amis leur laissèrent prendre les devans, puis les ayant rejoints au moment où ils traversaient UQ bois, ils tombèrent sur eux, les assassinèrent, et ayant traîné leurs cadavres dans le fourré, ils s'emparèrent de tout l'or et de tous les bijoux que les malheureux marchands avaient avec eux.
Cependant les serviteurs, après avoir tout préparé pour l'arrivée de leurs maîtres, étaient venus les attendre à la porte delà ville. Comme le temps s'écoulait et que les marchands n'arrivaient pas, ils commençaient à prendre quelques inquiétude^, lorsqu'ils virent venir Henry de Calloo et ses compagnons; ils allèrent aussitôt au-devnnt d'eux pour leur demander si, comme ils étaient bien montés, ils n'avaient point rencontré et dépassé leurs maîtres; mais les seigneurs flamands répondirent d'un air parfaitement naturel qu'ils ne comprenaient rien à cette demande, attendu que les marchands, étant part4s bien avant eux de Bruges, devaient être arrivés à Thourout à cette heure.
Cette réponse redoubla les craintes des valets, qui alors se b'-parèrent. Trois restèrent à la porte de la ville, et trois reprirent le chemin de Bruges. Arrivés au bois, ces der-
niers virent la terre toute teinte de sang; ils suivirent la trace qu'il avait laissé, et à quelques pas sous le bois, ils trouvèrent les trois cadavres : alors, sans perdre un instant, sans même les faire transporter, ils se rendirent, toujours courant, à Wynendaele, où était le comte, pour lui dénoncer le crime et lui en demander vengeance.
Beaudoin les écouta avec l'attention et la gravité que réclamait une pareille dénonciation; puis, lorsqu'ils eurent achevé leur récit et qu'il leur en eut fait détailler toutes les circonstances, il leur demanda s'ils n'avaient pas eux-mêmes quelques soupçons sur les auteurs de ce meurtre. Les pauvres serviteurs se regardèrent en tremblant et sans oser répondre; mais interrogés de nouveau et d'une manière plus pressante par le comte, ils répondirent que les seules personnes sur lesquelles pouvaient s'arrêter leurs soupçons, si toutefois ils osaient soupçonner de puissans seigneurs, étaient Henry de Calloo et ses deux compagnons.
L'accusation était d'autant plus grave qu'elle menaçait des personnages plus élevés; Beaudoin alors ordonna que les dénonciateurs fussent gardés à vue dans un château, tandis que lui se rendrait seul à Thourout; en effet, il fit seller son cheval, et sans dire à personne où il allait, sans permettre à personne de l'accompagner, il partit au galop. Au reste, comme on avait l'habitude de lui voir faire de ces expéditions solitaires, et que tant qu'il avait sa hache avec lui personne n'était inquiet ; ses serviteurs le regardèrent s'éloigner en disant entre eux :
— C'est bon, demain nou^cntendrons raconter quelque chose de nouveau.
En traversant la grande place de Thourout, Beaiidoin aperçut un grand rassemblement de peuple qui commençait à se retirer; c'est que sur cette plare même on venait d'exécuter deux faux monnayeurs, de sorte que les cuves remplies d'huile bouillante où on les avait jetés étaient encore ^h. Beaudoin en passant ordonna qu'on refit du feu sous les (^ves, afin que l'huile se maintînt à un degré d'ébulition convenable, et continua son chemin.
Arrivé à l'auberge où logeait Henry de Calloo et ses deux compagnons, il se fit reconnaître par l'hôte, et comme ils étaient sortis, il monta avec lui dans leur chambre : leurs coffres étaient à terre et fermés à clef. Le comte ordonna d'en briser les serrures, et Ton y retrouva les bijoux des marchands.
Aussitôt Beaudoin fit arrêter Henry de Calloo et ses deux complices, et les ayant fait amener sur la place publique où il les attendait, il les interrogea avec une telle sévérité, que, grâce aux preuves que le comte avait déjà entre ses mains, ils n'osèrent pas un seul instant nier leur crime.
A peine l'aveu fut-il fait, que, sans leur donner le temps de prendre aucune disposition, le comte les fit saisir tout habillés et tout armés comme ils étaient, et les fit jeter dans les cuves, à la vue du peuple, qui eut ainsi dans la même journée deux spectacles pour un.
Un autre jour, Beaudoin venait de tenir l'assemblée de ses Etats à Ypres, et comme c'était une grande cérémonie, pour lui donner plus d'éclat encore, il avait ce jour-là fait six chevaliers, tous six appartenant aux plus nobles familles de Flandre, lesquels avaient, selon le serment habituel, juré
protection aux faibles, aux veuves et aux orphelins, moyennant quoi Beaudoin leur avait donné l'accolade de sa propre main.
La cérémonie achevée, Beaudoin était reparti pour son château, accompagné des nouveaux chevaliers qu'il avait faits, lorsqu'en traversant la forêt même où il était situé, ils remarquèrent tous les apprêts d'une fête ; ils s'arrêtèrent un instantet virent effectivement venir un cortège de paysans accompagnant deux nouveaux époux. Beaudoin s'avança vers la mariée, qui était charmante, et tirant une bague de son doigt : « Puisque le hasard m'a conduit sur votre chemin, lui dit-il, que ce hasard soit pour vous une providence; si vous avez jamais besoin de moi, envoyez-moi cette bague et réclamez mon assistance, elle ne vous manquera point. » A son exemple, chacun des chevaliers qui le suivait fit un cadeau à la jeune fille, et la cavalcade seigneuriale reprit le chemin du château.
La bague qui devait être envoyée à Beaudoin en cas de détresse ne se (il pas attendre. Au milieu de son premier sommeil, le comte fut réveillé par un de ses écuyers, qui, lui montrant la bague, lui dit qu'un paysan tout haletant et couvert de poussière venait de l'apporter de la part de la mariée de la forêt. Beaudoin ordonna aussitôt que le paysan fût introduit : c'était le frère de l'époux.
La mariée avait, comme on la conduisait à la maison nuptiale, été enlevée par les six nouveaux chevaliers. L'époux et ses amis avaient voulu faire résistance, mais comme ils étaient sans armes, ils avaient été repoussés ; deux ou trois paysans avaient même reçu des blessures assez graves, si
bien que la pauvre jeune fiile n'avait eu que le temps de jeter l'anneau en criant à son mari : « Porte cette bague au comte Beaudoin. » Mais le mari, qui voulait se venger luimême, avait donné la bague à son frère, en le chargeant de la commission ; et, appelant tout le village à son aide, il s'était préparé à poursuivre les ravisseurs.
Beaudoin ne voulait pas croire à une telle audace; il monta lui-même aux chambres des chevaliers et les trouva vides; il interrogea la sentinelle quon venait de relever, et la sentinelle lui dit qu'effectivement les six chevaliers étaient sortis il y avait une heure et demie à peu près.
Le comte revint au petit paysan, et lui demanda de quel côté s'étaient dirigés les ravisseurs. Le paysan répondit qu'ils avaient pris le chemin de la Maison-Rouge. Or, la Maison-Rouge était un cabaret fort mal famé, situé aux environs du château, si bien que Beaudoin, ne doutant plus que les coupables fussent Ik, ordonna à dix de ses hommes d'armes de s'armer le plus promptement possible et de l'y rejoindre avec des clous et des cordes. Quant à lui, il sauta sur le premier cheval venu, el, sa hache à la main, se dirigea vers la taverne suspecte.
A peine fut-il arrivé en vue de la Maison-Rouge, que Beaudoin fut convaincu qu'il ne s'était point trompé. Le premier étage, brillamment éclairé, retentissait d'éclats de rire, de jurons et de blasphèmes, tandis que le rez-de-chaussée était obscur, muet et solitaire. Beaudoin mit pied à terre, attacha son cheval à un des anneaux du mur et frappa à la porte. Mais au bout de trois fois, voyant que personne ne lui venait ouvrir, il l'enfonça d'un coup de pied et entra.
Ge rez-de-chaussée était en efifet solitaire et obscur, mais guidé par les voix qu'il entendait, Beaudoin se dirigea vers l'escalier, le nionia à lAtons, et se trouva bientôt à la porte de la chambre d'où sortait tout le bruit. La clef était à la serrure, car les chevaliers se croyaient suffisamment protégés par les précautions qu'ils avaient prises au rez-de-chaussée; de sorte que Beaudoin ouvrit la porte sans difficulté, et jetant un coup d'œil rapide sur la chambre, il aperçut la jeune fille fortement garrottée, tandis que ses ravisseurs jouaient aux dés à qui elle appartiendrait.
L'apparition de Beaudoin fat un coup de foudre pour les coupables. Ils poussèrent un cri de terreur auquel la jeune fille répondit par un cri de joie ; puis aussitôt voyant aux regards que Beaudoin jetait sur eux qu'ils étaient perdus s'ils ne fuyaient au plus vite, ils s'élancèrent vers l'escalier; mais le comte se plaça devant la porte, sa hache à la main, menaçant de fendre la tète au premier qui ferait un mouvement. Tous demeurèrent immobiles.
En ce moment Beaudoin vit au dehors la lumière des torches et entendit le galop des chevaux : c'étaient ses hommes d'armes qui arrivaient.
— Ici, leur cria Beaudoin, ici!
Et ils entrèrent par la porie brisée, montèrent l'escalier et parurent derrière le comte.
— Avez-Yous les clous et les cordes? demaada Beaudoin,
— Oui, monseigneur, répondit le brigadier.
— En ce cas, répondit Beaudoin, enfoncez six clous dans cette poutre, et préparez six cordes.
Le« chevaliers pâlirent, car ils virent bien que tout était
fini pour eux. Alors ils commencèrent les uns à demander grâce, et les autres à se confesser tout haut ; mais Beaudoin, sans les écouter, pressait la besogne, de sorte qu'au bout de quelques minutes les clous furent plantés et lés nœuds coulans en état.
Alors il fit apporter un banc au-dessous des cordes, et ordonna aux six chevaliers de monter sur le banc. Les uns obéirent avec résignation, les autres voulurent faire résistance; mais il en fut des uns comme des autres. Au bout d'un instant, les six chevaliers avaient la corde autour du cou. Beaudoin jeta un dernier coup d'œil sur eux, pour voir si tout était bien en ordre, puis, satisfait de l'inspection, ilTepoussa le banc d'un coup de pied, et les six chevaliers se trouvèrent bien et dûment pendus.
En ce moment on entendit un grand bruit ; c'était le marié qui arrivait avec tous les jeunes gens du village, armés de pioches et de fourches. Beaudoin les fit entrer tous dans la chambre, et leur montra d'un côléla jeune fille qu'il rendait à son époux, pure comme on la lui avait enlevée, et de l'autre les coupables déjà punis.
La justice du comte avait marché d'un pas plus rapide que la vengeance du mari.
Beaudoin mourut, laissant en récompense des grands services qu'il avait rendus aux chrétiens en Palestine, sa comté de Flandres à Charles de Danemarck, qu'on appela depuis Charles ie Bon, et qui était fils de saint Canut et d"Adèle de Frise.
Charles le Bon ne démentit point l'origine paternelle. Fils
de saint, il mena une sainte vie; fils de martyr, il mourut par le martyre.
. Beaudoin punissait selon son caprice et sa volonté ; Charles le Bon fit des lois afin que le coupable sût d'avance, en commettant le crime, à quel châtiment il s'exposait. Pendant deux années de stérilité, il nourrit les indigens de son propre trésor, et, dans la ville d'Ypres, distribua lui-même, en un seul jour, sept mille huit cents pains. Il avait une telle répulalion de sagesse, que Beaudoin II ayant été fait prisonnier, on lui offrit le trône de Jérusalem, et que Henri V étant mort, on voulut le faire empereur.
Mais ces mêmes vertus qui le faisaient adorer du peuple le faisaient haïr des grands, aux brigandages desquels il s'opposait. Parmi ceux-ci étaient Berthoul van Straten, qui avait usurpé la prévôté de Bruges, à laquelle le titre de chancelier de Flandre était attaché, et Bouchard, maire de Bruges, son neveu. Or, Berthoul ayant amassé de grandes richesses sous les comtes précédens, possédait de vastes terres et avait quantité de parens, d'amis et de vassaux ; si bien que, quoique sa famille fût originairement de condition servile, son origine était ù peu près oubliée, et non-seulement il allait de pair avec les plus grands seigneurs, mais encore, par sa puissance et sa richesse, il était le premier après le comte.
Donc, comme il était au plus haut degré de sa fortune, il arriva qu'un gentilhomme de très-grande famille, qui avait épousé une de ses nièces, eut un différend avec un noble, et, ayant été insulté par celui-ci, l'appela en duel juridique par devant le comte; mais le noble répondit dédaigneusement
qu'il ne se battait pas avec un bomme qui s'était dégradé lui-même en épousanUune fille de condition servile. Comme telle était la loi du pays, une enquête fut entreprise par Charles le Bon lui-même, qui, ayant reconnu la vérité de l'accusation, accepta la validité de l'excuse : ce noble fut donc dispensé de répondre au défi du neveu deBerthouI.
Cette injure rejaillissait en plein visage du prévôt, qui, attribuant le jugement du comte à la haine et non à la justice, résolut de se venger. En effet, il assembla ses plus proches pendant une nuit et dans sa maison ; puis là, il fut con-. venu que le lendemain on assassinerait le duc Charles au moment où il ferait sa prière dans l'église de Saint-Donatien.
Cependant, si secret qu'avait été tenu le complot, quelques mots dits en se retirant par un des conjurés avaient suffi à un domestique pour comprendre qu'il se tramait quelque chose contre son seigneur. Aussi, au point du jour, étant sorti de l'hôtel du prévôt, il se rendit au palais et demanda à parler au comte. Comme le comte était accessible à toute heure du jour et de la nuit, on le fit entrer, et alors sans lui nommer son maître ni sans pouvoir lui dire ce qu'il ignorait lui-même, c'est-à-dire le jour et la façon dont le complot devait être exécuté, il le prévint cependant qu'il était en danger de mort.
— Hélas ! dit le comte au serviteur, nous sommes toujours en danger ; mais il suffit que nous appartenions à Dieu au moment où la mort nous frappe.
Et, selon son habitude, le bon comte descendit pieds nus dans la cour pour faire l'aumône aux pauvres : puis leur ayant baisé les mains en signe d'humilité, il se rendit à l'é-
im IMPRESSIONS DE VOYAGE.
glise,où, tandis que les chapelainschantaient prime et tierce, il se mit en prières devant Tautel de la Vierge, et après de nombreuses génuflexions, se prosterna sur le pavé pour dire les sept psaumes de la pénitence, ayant près de lui dans une pelite sébile des pièces de monnaie que son chapelain y avait mises, afin, qu'ainsi qu'il y était accoutumé, il pût faire l'aumône tout en priant Dieu.
Cependant les conjurés, avertis que le comte était à l'église, s'acheminèrent vers Saint-Donatien, portant des épées nues sous leurs manteaux. Ils étaient six sans compter Berthoul et Bouchard, et s'approchèrent du comte qu'ils enveloppèrent sans qu'il s'en aperçût. En ce moment, une vieille femme lui demandait l'aumône, et le comte, sans regarder de son côté, étendait la main vers elle pour lui donner une petite pièce de monnaie; alors Berthoul, donnant le signal du meurtre, tira son épée de dessous son manteau, et d'un coup sépara la main du corps. Le comte jeta un cri et leva la tête; au même instant, Bouchard le frappa si violemment qu'il lui enleva le crâne et le fit sauter avec une partie de la cervelle sur le pavé. Aussitôt, quoique ces deux blessures fussent déjà plus que suffisantes, les autres revinrent sur le corps, qui n'était déjà plus qu'un cadavre, et le percèrent et taillèrent de plus de vingt coups d'épée.
Ainsi mourut Charles le Bon, comte de Flandre, le mercredi de la seconde semaine de carême, le deuxième jour du mois de mars de l'année H27.
Louis le Gros se chargea de la vengeance : Le prévôt fut attaché à une potence, ayant au-dessus de la tête un chien que l'on irritait sans cesse, et qui lui dévora le visage; le
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maire fut couché sur une roue qu'on éleva à une hauteur de cinquante pieds, et tout percé de flèches et de traits d'arbalète qu'on lui tirait d'en bas. Les autres complices furent précipités du haut d'une tour.
Vers ce temps furent élevés à Bruges le couvent et l'église de Sainte-Godeliève. Voici à quelle oci'asion.
Godeliève, fille de Humfrid et d'Ogera, avait été mariée à 1 âge de seize ans à Berlhulfe, seigneur de Ghistelle, dont elle avait supporté les mauvais traitemens avec une religieuse patience, lorsque enfin, poussée à bout, elle parvint à s'échapper du château du comte et à regagner la maison de son père.
Beaudoin, le sévère justicier, fit venir le comte de Ghistelle, et lui ordonna de reprendre sa femme, et de la traiter avec tous les égards qu'il devait à une tille noble et à une épouse vertueuse. Les jugemens de Beaudoin, comme on le sait, étaient sans appel ; d'ailleurs celui-là, grâce à l'intercession de Godeliève, n'avait pas été bien sévère. Le comte de Ghistelle résolut donc de s'y conformer, et reprit sa femme, pour laquelle son antjpathie redoubla en raison de l'affront quMl prétendait avoir reçu à cause d'elle ; mais cependant, à compter de cette heure, elle a cessé d'avoir à se plaindre directement de lui.
Sur ces entrefaites, Beaudoin mourut, et Charles le Bon monta sur le trône.
Alors Berthulfe pensa que le moment d'accomplir sa vengeance était arrivé, et il chargea deux de ses serviteurs, nommés Hacca et Lambert, de le débarrasser de sa femme, pendant le premier voyage qu'il ferait à Bruges,
Le samedi suivant, Bertulfe annonça tout haut au souper qu'il parlait dès le lendemain matin pour la capitale de la Flandre. lïacca et Lambert ccliangèrent entre eux un regard; puis, lorsque le comte se leva de table :
— Monseigneur, lui dirent-ils, vous serez obéi ; mais donnez-nous votre anneau en signe que vous nous transmettez votre puissance. Bertulfe, sans répondre, tira son anneau de son doigt, et le laissa tomber à terre comme par accident : lïacca le ramassa et le passa au sien.
Le lendemain, pendant la nuit, les deux meurtriers frappèrent à la chambre de Godeliève comme elle allait se coucher.
Alors elle leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils voulaient.
— Nous venons de la part du comte, répondirent-ils, et nous avons charge de vous conduire à l'instant mêm.e près de lui.
— Montrez-moi quoique signe qui indique que vous mo dites la vérité, répondit Godeliève, et je suis prête à vous suivre.
Alors ils passèrent sous là porte la bague du cornte, et Godeliève, n'ayant rien à répondre à celte preuve irrécusable, ouvrit la porte en leur disant qu'ils n'avaient qu'fi la conduire où le bon plaisir du comte était qu'elle fût menée.
Elle descpndit donc, et suivit sans résistance les deux hommes, qui la conduisirent, par une poterne dont ils avaient la clef, hors du château. Arrivés là, ils prirent un sentier qui conduisait à une forêt. Dès lors, Godeliève vit bien que sa mort était résolue; mais songeant en même temps que
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toute résistance était inutile, elle se décida à mourir chréliennement, et continua de marcher entre ses deux guides en priant tout bas.
Arrivés à un carrefour de la forêt où était une petite chapelle, au pied de laquelle coulait une source, Godeliève demanda à s'agenouiller un instant devant l'image de la Vierge, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire chaque fois qu'elle passait en cet endroit. Hacca et Lambert le lui permirent, et tandis qu'elle était à genoux et priant, ils préparèrent le lacet avec lequel ils devaient l'étrangler; si bien que, lorsqu'ils virent que sa prière touchait à sa fin, ils lui jetèrent le lacet autour du cou, et tirèrent de toutes leurs forces alin de la mettre à mort. Mais voyant que, malgré leurs efforts, l'agonie de la pauvre femme était si longue qu'ils s'en effrayaient eux-mêmes, ils la traînèrent jusqu'à la source, et lui plongèrent la tête dans l'eau jusqu'à ce qu'elle fût à la fois noyée et étranglée. Alors ils la prirent dans leurs bras, la reportèrent au château, rentrèrent par la poterne, et la suspendirent aux barreaux de la fenêtre, afin que l'on crût que, lassée de la vie, elle s'était étranglée elle-même.
En effet, quand le lendemain au matin la suivante de Godeliève entra dans sa chambre, elle ne fit aucun doule que sa pauvre maîtresse, dont elle connaissait les chagrins, n'eût mis elle-même un terme à sa propre vie, et elle redescendit en pleurant annoncer cet événement à toute la maison. Aussitôt Lambert monta à cheval pour aller, disait-il, faire part de cette nouvelle terrible à son maître, tandis que Hacca restait au château pour faire tous les préparatifs de l'enterrement de la comtesse.
UO IMPilESSlONS DE VOYAGE.
te soir, Berlhulte arriva. La comtesse était dêjîà coucliée dans son cercueil, et cependant, comnie s'il doutait encore delà perte qu'il avait faite, il voulut voir le cadavre, et étant entré dans la chambre, il s'approcha ùe la bière. Au même instant, du cercle, bleuâtre que la corde avait tracé autour du coude la victime, le sang jaillit avec une telie violence, que le comte mit sa main devant son visage pour s'en garantir. Certain alors qu'elle était bien morte, il donna l'ordre qu'elle lût enterrée avec toute la pompe qui apparlciiait à son rang.
Le comte porta le deuil un an ; puis, au bout de celte année, il se remaria, et de cette nouvelle liaison une fille lui naquit d'une merveilleuse beauté ; mais bientôt on s'aperçut, quoiqu'elle eût des yeux magnifiques, et que ces yeux fussent tout grands ouverts, que la puiivrc enfant était aveugle.
Comme la nouvelle cliâtelainc de Ghiblelle adorait la petite Ethelinde, on fit venir de tous eûtes des mires et des médecins ; mais toute la science humaine échoua, comme si les yeux de la jeune fille étaient scellés du sceau divin.
Ethelinde grandit et atteignit ainsi l'âge de neuf ans, recevant une éducation religieuse, et, quoiqu'elle continuât d'être aveugle, allant par tous ies environs du château suivie de sa nourrice, qui était restée auprès d'elle, et qui s'émerveillait sans cesse qu'un enfant qui ne voyait pas clair pût aller ainsi par tous les chemins. Un de ceux qui lui étaient familiers, au reste, était celui de la Vierge du bois; c'était là que, presque tous les malins et tous les soirs, la petite Kiliclintu', (pii avait i)ri.s cet endroit en alfectioM, vc-
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nait faire sa prière. Son père, au cor.traire, qui savait que c'était là que sa femme avait été étranglée et noyée, ne passait jamais devant la chapelle et la source qu'au grand galop de son cheval, et sans même regarder de leur côté.
Il advint qu'un jour que la jeune tille priait, agenouillée devant la chapelle, elle entendit le galop d'un cheval, et reconnut que ce cheval était celui de son père. Elle se retourna, en conséquence, au moment où il passait pour le saluer de la tête; mais Berthulfe, au lieu de s'arrêter, pressa le pas, de sorte que, comme il avait plu pendant la nuit, le cheval, avec ses pieds de derrière, envoya de la boue au visage de Tenfant.
Ethelinde alors se leva, et, sans même appeler sa nourrice, qui était à quelques pas d'elle, elle se dirigea vers la source, et s'étant penchée sur son bord, elle prit de l'eau dans le creux de sa main et se lava le visage.
Tout à coup elle poussa un cri de joie. L'eau miraculeuse, en touchant ses yeux, en avait fait tomber le voile qui les couvrait. Ethelinde n'était plus aveugle.
L'enfant revint toute courante au château et alla se jeter dans les bras de la comtesse en criant :
— Ma mèrel je te vois.
Le bruit de ce miracle se répandit. On sut par quel hasard il s'était fait et quelle cause l'avait produit. Les aveugles des environs se firent conduire à la source, et à peine l'eau sainte eut-elle touché leurs yeux que tous furent guéris.
Mais celui sur qui ce prodige fit la plus vive impression, fut Berthulfe lui même. La sanciificaiion de cette eau qui était un secret pour tout îc monde, n'en était pas un pour
lui, car c'était dans cette eau que Godeiiève avait rendu le dernier soupir.
Un jour, il monta donc à cheval, et s'en étant allé à Bruges, il se jeta aux pieds de Charles le Bon, lui avoua tout, et lui demanda seulement grâce de la vie, afin qu'il eût le temps de sauver son âme par la prière et par les bonnes œuvres. Charles le Bon y consentit, et le même jour, moins un douaire pour la comtesse et une dot pourEihelinde, le châtelain de Ghistclle fit l'abandon de tous ses biens pour l'établissement d'un couvent de religieuses et pour l'érection d'une église.
Quant à lui, il prit Tbabit monastique dans l'abbaye de Bergues, où il mourut.
Ce fut (juelque temps après la consécration de celte jolie église, que Thiéry d'Alsace rapporta de la Terre-Sainte, et déposa dans la chapelle de Saint-Basile sur le Bourg, une portion du sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, qu'il avait reçue du patriarche de Jérusalem comme récompense de son courage.
La partie inférieure de la chapelle où il fut déposé existe encore aujourd'hui, et l'on y trouve dans une crypte un basrelief curieux comme monument de l'art byzantin, lequel représente le baptême de Notre Seigneur Jésus-Christ.
La partie supérieure remonte à \boô. La date en est précisée par une pierre de la façade où se trouve le millésime. Au reste, pour les amateurs de gothique, elle n'eût point fait de doute; son ornementation ayant toute la grâce, toute la ténuité et toute la souplesse particulière à l'arcbitâcture du commencement du xvi« siècle.
Le dernier maire de Bruges se disposait, en ^8I0, h faire démolir le chef-d'œuvre du moyen îige, lorsque heureusement Napoléon, qui se trouvait en ce moment dans la ville, s'opposa à ce meurtre, en disant que la chapelle du Saint- Sang, avec sa tourelle gracieuse et élancée, lui rappelait les édifices de la Syrie. Ainsi quand Napoléon ne pouvait pas fonder il conservait.
Quant aux fonctions du saint Sang à Bruges, ce sont à peu près celles du sang de saint Janvier à Naples. En 97, il disparut à la grandedouleur des Brugeois ; mais aussitôt que le calme fut rétabli, celui qui avait fait, au péril de sa tête, ce vol pieux, s'empressa de rendre la relique à la chapelle.
A partir du xi\e siècle commence la grande splendeur de Bruges. En 4593, un tir à l'arc avant eu lieu à Tournai , 387 tireurs s'y réunirent venant de 48 villes différentes, au nombre desquelles s'était fait inscrire Paris. Les Brugeois n'y remportèrent pas le prix de l'arc, c'est vrai, mais ils y remportèrent celui de la plus riche tenue.
En 1429, cette splendeur s'augmenta encore des fêtes que donna, à propos de son mariage avec Isabelle de Portugal, le comte Philippe le Bon.
Ce fut, comme on le sait, au milieu de ces fêtes, et pour venger des plaisanteries des jeunes seigneurs le blond un pou hasardé de sa jeune épouse, que Philippe le Bon institua l'ordre de la Toison d'or.
Ce fut à Bruges aussi qu'eurent lieu les cérémonies du mariage de Charles le Téméraire : Et ce fut h Bruges, où il était entré triomphant, que son cadavre fut rapporté par les soins de Charles-Quint, son petit-fils, en looO, c'est-à-
dire soîxantc-freize ans après sa mort. PiMidant tout cet intervalle, il était resté dans l'église, de Saint-Georges à. Nancy.
Charles le Téméraire trouva, déjù endormie dans la chapelle où on le conduisait, Marie de Bourgogne, sa fille. On le coucha côte à côte auprès d'elle, et en i5o8 Philippe H ordonna qu'un tombeau semblable à celui qui couvrait déj,^ le corps de la fille, et qui lui avait été élevé par ordre de Marie d'Autriche , fût construit pour le père. On trouve dans un compte de 1568 que la dépense de ce tombeau s'éleva à 24,595 florins.
C'est là qu'ils sont encore couchés aujourd'hui, dans la troisième chapelle à droite en entrant. Charles est couvert de sa cuirasse de bataille, ayant la couronne souveraine en tête. Tordre de la Toison d'or sur sa poitrine, un lion à ses pieds, son casque à sa dro'.'.e et ses gants à sa gauche, avec sa de- • vise qui est bien à la fois celle du héros de Montlhéry et du fou de Morat :
Je l'ay empris (entrepris), bien m'en advienne.
Ce tombeau, I'uîî (^e^ plus magnifiques qui se puisse voir, est tout en cuivre, et la dorure seule a coûté 24,000 couronnes de Brabant ; les ornemens sont en argent et en émail, et tout à Teniour sont écussonnées les armes des principales maisons de l'Europe auxquelles il était allié.
Voici l'inscription qu'il porte. Comme on avait doré la statue, on voulut dorer le cadavre :
Ici gist très haut, très puissant et maornarimc princf^ Charles,
EXCURSIONS <\:W LES BORDS DU RHIN. il5
duc de Bourgogne, de Loîliryeke, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueidres, eomte de Flandres, d'Arlois, de Bourgogne, palatin de Haynneau, de Hollande, de Zélande, de Namur, deZulphen, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise, de Salins et de Malines, lequel étant grandement doué de force, de constance et de magnanimité, prospéra longtemps en hautes entreprises, batailles et victoires, tant à Monl-le Héry, en Ncrir.andio, ea Artois, ea Liège que autre part» jusqu'à ce que la fortune lui tournant le doz, roppres'-a îa nuit des Roys t4T6 devant Nancy. Le corps duquel, déposilé audit Nancy, fut depuis, par le très haut, très puissant et très victorieuï prince Charles, empereur des Romaiss, Ve de ce nom, son petit-neveu, héritier de son nom, victoires et sei^^neurie^, transporté a Bruges, oîi le roy Philippe de Cast'île, Léon, Anagon et Navarre, fils dudit empereur Charles, l'a fait mettre en ce tombeau a côté de sa fille et unique héritière Marie, femme et épouse de ires haut et très ptùssant prince Ma?;in!ilien, archiduc d'Autriche, depuis roy et empereur des Romains. — Prions Dieu f uur soj anie. — Amen.
Près du tombeau du une C'ùarles s'élève, comme notis l'avons dit, celui de !a duchesse Marie. Comme son père, elle est couchée sur son sépulcre, iransfornié en lit d'honneur; comme son père en On, elle porte le manteau royal et la couronne souveraine. Deux chiens, sy;:;bo!e de fidélilé, sont cou.'hés à ses pieds.
Enfin, voici l'éuitaphe de ià fille, qui ne le cède en rien ù celle du père
Sépulture de très illustre princesse dame "nrie de Bourgogne, par la grâce de Dieu archiduchesse d'Autriche, duchesse de Bourgogne, de Lotbrycke, de Brabant, de Limbcurg, de Luxembourg,
deGueldres, comtesse do Flandres, d'Arlois, de Bourgogne, palatine du Haynneau, de Hollande, de Zélande, de Namur et du Zulphen, marquise du Saint-Empire, dame de Frise, de Salins, deMalines, femme et épouse de très illustre prince Mgr Maximilien, lors archiduc d'Autriche, et depuis roy des Romains, fils de Frédéric, empereur de Rome, laquelle dame trépassa de ce siècle en laage de 25 ans, le xxviie jour de mars, et demoura d'elle son héritier Philippe d'Autriche et de Bourgogne, son seul fils, en laage de 3 ans 9 moi.^, et aussi Marguerite sa fille, en laage de quatorze mois et cinq jours. Fut dame des pays dessus quatre ans et neuf mois; fut en mariage vertueusement et çrât amour vescut avec mondict sieur son mary, regrettée, plainte et plorée fut de ses sujetz, et de tous autres qui la connaissaint, autant que fut oncques princesse. — Priez Dieu pour son âme. — Amen.
Au mois de mai 4810 Napoléon, cet autre téméraire, se fit ouvrir les portes de la chapelle du duc Charles ; et comme s'il eût deviné que, tout au faîte de sa gloire qu'il était, lui aussi allait avoir son Moral, son Granson et son Nancy, il laissa pieusement dix mille francs pour être employés aux embellissemens de la chapelle du duc Charles et de la duchesse Marie.
Il est vrai qu'il avait déjà emprunté à cette chapelle son plus bel ornement, dont il avait fait cadeau au musée de Paris. Nous voulons parler de la statue de la Vierge et de l'enfant Jésus, par Michel-Ange.
Voici l'histoire de ce groupe florentin que l'on est tout étonné de retrouver perdu dans les brumes de la Flandre
L'œuvre du sublime tailleur de marbre était destinée à la ville de Gênes, qui, lorsqu'elle fut finie, l'envoya prendre
par un de ses mille vaisseaux; mais comme le vaisseau revenait, il fut capturé par un de ces corsaires hollandais qui couraient alors les mers, portant au haut de leur mât un balai pour pavillon. Le corsaire se crut horriblement volé lorsqu'il vit que le bâtiment génois avait pour toute cargaison une statue de la Vierge ; aussi son premier mouvement fut il de la mettre en morceaux et de la jeter à la mer. Néanmoins il réfléchit que, si peu que valût cette image, elle valait quelque chose, et que quelque chose, à tout prendre, valait encore mieux que rien. En conséquence, il revint avec sa prise à Amsterdam, où , grâce à l'esprit artistique des Hollandais, qui était d4.|A ^.éreloppé à cette époque, il la garda deux ans sans trouver, pendant ces deux ans, un seul amateur. Enfin, un négociant de Bruges, nommé Pierre Mouseron, ayant vu le groupe, eut l'idée d'en faire cadeau à l'église de Notre-Dame.
Comme le corsaire hollandais avait hâte de se débarrasser d'un pareil fonds de boutique, il avait, en se remettant en mer, donné ordre à son commettant de s'en défaire à tout prix, de sorte que celui-ci crut avoir fait un excellent marché en prenant au mot le brave négociant de Bruges qui lui en offrait cinquante fiorins. De son côté, celui-ci voyant la facilité avec laquelle on lui abandonnait la marchandise, se crut volé, et offrit dix florins pour résilier le marché. Mais le commettant tint bon, de sorte que le pauvre Pierre 31ouseron se trouva, moyennant cinquante florins, avoir sur le dos, comme on dit en terme de comptoir, un chef-d'œuvre de Michei-Ange. Alors comme il trouva que le cadeau en lui-même était un peu médiocre pour obtenir de l'église ce
qu'il en désirait, c'est -.Vdire une srpiillure dars iinede ses chapelles, il s'engagea à faire exécuter à ses frais l'autel en marbre sur lequel serait déposé le groupe. Moyennant cette double promesse, qu'il accomplit religieusement, Pierre Mouseron fut enterré devant l'autel.
Au retour des Bourbons, le groupe de Michel-Ange revint prendre sa place dans la chapelle de Charles le Téméraire,
Mais les temps de prospérité passèrent vile pour la capitale de la Flandre, et avec la réforme religieuse vinrent les dissensions civiles, et à la suite des dissensions civiles la chute du commerce. Or, c'était le commerce qui faisait toute la fortune de Bruges. La ville se trouva donc peu à peu ruinée, et son opulence de quatre siècles disparut en moins de cinquante ans. Depuis lors Bruges la bruyante, tombée dans un morne silence, passa inaperçue à travers les événemens politiques qui se succédèrent : si bien, qu'à part les émeutes qui de temps en temps viennent la galvaniser, elle semble, de l'aveu même d'un de ses habitons (1), une de ces villes des contes arabes où tout semble frappé de sommeil.
Grâce au chemin de fer inauguré depuis trois jours seulement, nous trouvâmes Bruges dans un de ses accès de somnambulisme ; nous profitâmes de cette agitation inusitée pour tâcher de découvrir une voiture, des chevaux et un cocher : ce ne fut pas chose facile ; mais à force de recherches, aidés par un naturel du pays, nous y parvînmes enfin. Nous fîmes promettre au voiturier que son attelage ne se rendormirait pas pendant la roule, et nous partîmes pour Blaken-
(k) Octave Deîopipfre, ciiidc flon- nruscfi
EXCURSiONS SUR LES RORDS DU RIlïN. llo
Lerglic, à celte seule intention de jeter un coup d'œil-sur rOcéan, que je n'avais pas vu depuis trois ou quatre ans, et dont je commençais à m'ennuyer.
Malheureusement TOoéan n'est pas visible tous les jours. Nous moniàmes sur les dunes et nous cherchâmes des yeux; mais il avait mis son voile de vapeurs, et il fallut nous contenter de l'entendre gronfler sourdement. Nous sûmes qu'il était toujours à la même place, et cela nous sufîît.
Nous dinàmes àBlakenberghe, charmant petit village dans le goût hollandais, et tout entier peuplé de pêcheurs ; puis nous revînmes coucher à Bruges.
Le lendemain nous étions de retour à Bruxelles; j'y trouvai une lettre de monsieur Tan Praet : le roi, qui avait eu la bonté de s'apercevoir que nous ne nous étions pas rencontrés, m'invitait à dîner le surlendemain à Malines.
C'est qu'il y avait grande fête religieuse le surlendemain dans le chef lieu du deuxième arrondissement delà province d'Anvers.
On y célébrait le jubilé de 8d0 ans en Thonneur de Notre- Dame d'Hanswyck.
ilQ IMPRESSIONS DE VOYAGE.
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