LE PÈRE CLÉMENT
L'architecte rentra chez lui et trouva sa pauvre vieille mère qui l'attendait pour souper. Mais il ne voulut pas se mettre à table, et, prenant un crayon et du papier, il
25 commença, sans répondre à ses instances, à essayer de fixer quelques-unes de ces lignes fugitives qu'il avait vues éclore sous la baguette de Satan.
La bonne femme alla se coucher tout en pleurs ; depuis son retour de ses voyages, elle ne reconnaissait plus son
30 fils tant il était inquiet et tourmenté, et tant cette inquiétude et ce tourment le changeaient à son égard.
L'architecte passa la nuit tout entière à tirer des lignes et à les effacer. Il y avait, dans ce plan mystérieux dont il avait entrevu un angle, un caractère de hardiesse fantastique à laquelle il ne pouvait atteindre. Au jour, 5 accablé de lassitude, il se jeta sur son lit ; mais le sommeil, au lieu d'être pour lui un repos, lui fut un nouveau supplice. Il se réveilla à moitié fou, sortit de la maison et s'en alla droit devant lui, sans savoir où il allait, préoccupé de sa seule et éternelle pensée.
10 II erra ainsi tout le jour; puis le soir, sans qu'il pût se souvenir des chemins qu'il avait pris, ni se rendre compte comment il se trouvait là, il se retrouva en dehors de la Porte-des- Francs, sur la promenade et près du banc où la veille il s'était assis. La nuit était tombée ; la
15 promenade était solitaire, et un seul homme, ainsi que lui, était resté hors des murs. C'était le petit vieillard. Au premier coup d'œil l'artiste le reconnut et s'approcha de lui.
Il était debout devant le rempart, et, avec une verge
20 d'acier, dessinait sur la muraille. Chacun de ses traits était une ligne de feu, qui s'effaçait petit à petit, de sorte qu'à mesure que le plan magnifique s'avançait, la partie la plus anciennement faite commençait par pâlir et finissait par s'éteindre. Il était donc impossible à l'œil de
25 suivre les nouvelles lignes, et à la mémoire de se rappeler les anciennes ; l'architecte haletant vit ainsi passer devant lui, dans ses moindres détails, une cathédrale phosphorique qui, au bout d'un instant, se perdit dans l'obscurité, mais dont il lui eût été impossible de repro-
30 duire l'ensemble.
Il poussa un profond soupir.
— Ah ! ah ! c'est toi, dit Satan en se retournant. Je t'attendais.
— Me voilà, répondit l'architecte.
— Je savais que nous n'étions pas brouillés, moi. Tiens, j'ai retouché le plan. Que dis-tu de ce portail?
Et promenant de nouveau sa baguette sur la muraille, il y fit éclore la triple porte d'une basilique de feu. ^ — Magnifique ! dit l'architecte, n'essayant pas même de dissimuler son enthousiasme.
— Et de cette tour } continua Satan en répétant le même jeu.
— Splendide !
ro — Et de cette nef }
— Merveilleuse !
— Eh bien ! tout cela est à toi, si tu veux.
— Et qu'exiges-tu en échange ?
— Ta signature.
15 — Et tu me donneras ton plan ?
— En toute propriété.
— Je ferai tout ce que tu voudras.
— A demain, minuit ?
— A demain, minuit.
20 Satan disparut sans qu'on pût savoir de quel côté il était parti, et l'architecte rentra dans la ville.
Sa vieille mère l'attendait comme la veille ; elle non plus n'avait point mangé. L'architecte se mit à table, et d'abord cette démonstration rassura quelque peu la
25 pauvre femme ; mais bientôt elle s'aperçut que son fils obéissait purement et simplement à un besoin physique, mais que son esprit était si loin de son corps, que l'un n'était pour rien dans ce que l'autre faisait.
De plus en plus préoccupé, l'architecte se leva de
30 table et se retira dans sa chambre ; sa mère n'osa l'y suivre, mais elle s'assit sur le seuil, afin d'être à sa portée s'il avait besoin de quelque chose.
Pendant quelque temps, elle l'entendit soupirer et prier ; mais comme il n'y avait encofe rien là d'inquié-
tant, elle se garda bien d'entrer. Puis il se coucha. Longtemps encore elle l'entendit se tourner et se retourner dans son lit; puis il se fit un instant de repos, auquel succédèrent des plaintes et des gémissements. S Enfin, il lui parut qu'on se disputait dans la chambre ; un bruit se fit entendre, pareil à celui d'une lutte ; cette lutte amena des cris étouffés. Il lui sembla que son fils appelait au secours. Alors elle entra, croyant le trouver aux prises avec quelque assassin. Il était seul et rêvait, 10 criant de toute sa force :
— Non, non, Satan ! tu n'auras pas mon âme.
A ce nom redouté, la pauvre mère fit le signe de la croix sur le front même du dormeur, ce qui parut quelque peu le calmer ; puis elle se mit en prières, au pied
15 du lit, devant une belle madone aux vives couleurs, qu'avait donnée à son fils un pèlerin qui arrivait de Constantinople. A mesure que la prière avançait, le sommeil de l'architecte redevenait plus tranquille ; enfin, quand elle fut finie, sa respiration était pure et douce
20 comme celle d'un enfant.
Le lendemain il se leva assez calme, et s'étant mis à la fenêtre pour respirer l'air du matin, il vit sortir sa mère vêtue de deuil, elle l'aperçut et vint à lui.
— Où allez-vous ainsi, ma mère ? demanda-t-il, et 25 pourquoi êtes-vous tout en noir .?
— Parce que c'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de ton père, et que je vais à Saint-Géréon demander au curé une messe pour les âmes du purgatoire.
— Hélas ! hélas ! murmura l'architecte, il n'y aura ni 30 messe ni prière qui pourra tirer mon âme de l'abîme où
elle sera.
— Ne veux-tu pas venir avec moi ? demanda la bonne femme.
— Non, ma mère ; seulement, si vous rencontrez le
vieux père Clément, envoyez-le-moi : c'est un saint homme, et je serais bien aise de le consulter sur un cas de conscience qui me tourmente.
— Dieu te conserve dans ces saintes intentions, mon 5 fils ; car, ou je me trompe bien, l'ennemi des hommes
tourne autour de toi.
— Allez, ma mère, dit l'architecte.
La bonne femme s'éloigna, et l'artiste resta pensif à sa fenêtre. Au bout d'un instant, il vit le vieux père
10 Clément qui tournait le coin de la rue, et qui s'avançait vers la maison. Il referma la fenêtre et l'attendit.
Le vieux moine entra : c'était comme l'avait dit l'architecte, non seulement un saint homme, mais encore un savant homme qui avait tiré des griffes de Satan nombre
15 d'âmes prêtes à se perdre. Aussi, à peine eut-il jeté les yeux sur l'architecte, qu'en voyant ses traits fatigués et défaits, il jugea de l'âme par le visage, et s'écria :
— O mon fils ! vous avez de mauvaises pensées.
— Oui, oui, murmura l'architecte, oui, de bien mau- 20 vaises pensées, mon père ; aussi vous ai-je fait appeler
pour m'aider à les combattre.
— Contez-moi cela, mon fils, dit le moine en s'asseyant.
— Mon père, vous savez que je suis chargé par monseigneur l'archevêque Conrad de bâtir la cathédrale.
25 — Oui, je le sais, et il ne pouvait s'adresser à un plus digne architecte.
— Voilà qui vous trompe, mon père, répondit l'artiste en baissant la voix comme s'il était honteux de l'aveu humiliant que la vérité le forçait à faire ; celui qui a
30 composé un plan digne de notre ville de Cologne, continua l'architecte avec un soupir, c'est un autre que moi, mon père.
— Ah ! ah ! fit le moine ; et n'y a-t-il donc pas moyen de le lui acheter pour de l'or .''
— Je lui ai offert tout ce que j'en avais, et il m'a répondu en me montrant une bourse pleine de diamants.
— N'y a-t-il donc pas moyen de le lui prendre de force ? dit le moine qui, dans son désir de voir Cologne
5 devenir la reine du Rhin, se laissait malgré lui entraîner un peu au delà des bornes de la charité chrétienne.
— J'ai voulu le lui prendre de force, mon père; mais il m'a terrassé comme un enfant, et m'a mis mon propre poignard sur la poitrine.
10 — Alors il ne le veut céder à aucune condition ?
— Si fait ; mais à une seule, mon père.
— Laquelle .''
— C'est que je lui engagerai mon âme.
— Mais cet autre architecte, c'est donc Satan ? 15 — C'est Satan.
— Et tu dis, répondit le moine sans paraître autrement effrayé du nom terrible que venait de prononcer l'artiste, que cette cathédrale ferait de Cologne la merveille de l'Allemagne.
20 — Elle en ferait la reine du monde, mon père.
— Oh ! Oh ! s'écria le saint homme en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.
Puis se retournant du côté de l'architecte :
— Est-ce que tu tiens beaucoup à ton âme ? lui de- 25 manda-t-il.
— Mon père, lui dit-il, sans doute j'y tiens comme à un don qui vient de Dieu et que j'aurais voulu rendre à Dieu, mais cependant je suis prêt à la sacrifier, si ce sacrifice peut faire de moi le premier architecte du
30 monde.
— J'aimerais mieux, dit le moine, te voir faire ce sacrifice à Dieu qu'à toi-même. Mais, comme c'est la religion qui doit en profiter, je viendrai à ton aide. Cependant, prends garde à l'orgueil, car c'est l'orgueil qui te perdra.
— Eh quoi ! s'écria l'architecte, je pourrais avoir le plan sans être damné ?
— Peut-être.
— Comment cela, mon père ? dites vite.
5 — Tu as essayé de la corruption et de la force ; il te reste la ruse.
— La ruse, mon père. Oubliez-vous que l'Ecriturp appelle Satan le Rusé ?
— Oh ! oh ! si fin qu'il soit, dit le moine, ce n'est pas 10 la première fois qu'avec l'aide de Dieu, un pauvre moine
l'emportera sur lui. Saint Antoine, qui a eu toute sa vie affaire à lui, n'a-t-il pas fini par en triompher ? Saint Barnabe ne lui a-t-il pas pris le nez avec des pincettes rouges .'' Enfin, les magistrats d'Aix-la-Chapelle ne lui ont-ils pas 15 donné l'âme d'un loup au lieu de celle d'un homme .-^
— C'est vrai, dit l'architecte.
— Eh bien ? dit le moine, viens dans ma cellule, et je te dirai ce que tu as à faire.
L'architecte suivit le père Clément, qui lui remit une 20 relique dont la sainteté et la puissance lui avaient été démontrées.
— Tenez, mon fils, lui dit-il, prenez cette relique, et ce soir, quand Satan vous montrera le plan diabolique, prenez-le d'une main comme pour l'examiner à votre
25 aise, tandis que lui le tiendra de l'autre ; alors touchezlui la main avec cette relique, et, quelque envie qu'il ait de le retenir, je vous réponds qu'il le lâchera. Alors, ne vous effrayez de rien, il hurlera, il menacera, il tournera autour de vous, faites-lui toujours face avec la relique,
30 et ne craignez rien. Dieu est plus fort que Satan, et Satan se lassera le premier.
— Mais, mon père, dit l'architecte, quand je n'aurai plus la relique, n'y a-t-il point de danger que Satan revienne, et me torde le cou ?
— Non, tant que vous serez en état de grâce ; mais gare au péché mortel.
— Alors, s'écria l'architecte, je suis sauvé, mon père, car je ne suis ni gourmand, ni envieux, ni avare, ni
5 paresseux, ni colère.
— Vous avez oublié l'orgueil, mon fils ; prenez garde à l'orgueil : c'est celui-là qui a perdu le plus beau des anges, et il peut vous perdre à votre tour.
— Je veillerai sur moi, dit l'architecte; d'ailleurs, 10 j'aurai recours à vous, mon père.
— Que le Seigneur te conduise, mon enfant ! murmura le vieillard en lui donnant sa bénédiction.
— Amen ! dit l'architecte, et il se retira chez lui, où il passa le reste de la journée en prières.
15 A l'heure convenue, il se rendit à l'endroit indiqué par le diable ; mais la promenade était solitaire ; il n'y avait nulle part ni vieillard, ni homme, ni enfant. L'artiste se promena un instant seul, craignant que le diable ne manquât à sa parole. Sur ces entrefaites, minuit sonna.
20 Au dernier coup du battant de la cloche :
— Me voilà, dit une voix pleine et forte qui parlait derrière l'architecte.
Celui-ci se retourna en tressaillant, car il ne reconnaissait point là la voix qui lui était familière. En effet,
25 non seulement Satan avait changé de voix, mais encore de forme. Ce n'était plus le petit vieillard aux yeux ardents et à la barbe pointue ; c'était un beau jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, aux formes merveilleuses, à la figure hautaine, au front large et pâle, tout
30 sillonné encore de la foudre du ciel. Il tenait d'une main le plan et de l'autre le pacte. L'artiste recula d'un pas, ébloui qu'il était de cette infernale beauté.
— Ah ! cette fois, je te reconnais, lui dit-il, et tu n'as pas besoin de me dire ton nom ; tu es le démon de l'orgueil.
— Eh bien ! lui dit Satan, tu vois que je ne t'ai pas trompé ; es-tu prêt ?
— Oui, dit l'architecte ; mais, avant de signer, montremoi le plan ; je te paie assez cher pour savoir ce que
5 j'achète.
— C'est juste, dit Satan, regarde.
Et, déroulant le plan, il le lui présenta sans le lâcher.
L'architecte fit alors ce que le moine lui avait dit de
faire. Sous prétexte de le voir de plus près, il prit le
10 parchemin par le bas de la feuille, tandis que Satan le tenait par en haut ; et, pendant qu'au clair de la lune il le dévorait du regard, il glissa son autre bras en dessous, et toucha avec la reUque sainte la main dont le diable tenait le plan.
15 Celui-ci, brûlé jusqu'aux os, fit un bond en arrière en jetant un grand cri, laissant le précieux papier aux mains de l'architecte.
— Retire-toi, s'écria l'artiste en faisant le signe de la croix avec la relique, retire-toi, Satan.
20 Celui-ci poussa un rugissement terrible.
— C'est un prêtre qui t'a conseillé, dit le démon ; c'est encore quelque nouveau tour de ce misérable moine ; mais, attends, attends, tout n'est pas fini.
Au même instant l'architecte vit devant lui un lion 25 énorme qui se battait les flancs avec sa queue, et qui, la gueule béante et les dents découvertes, s'apprêtait à le dévorer.
• Mais il ne se laissa point intimider par le lion ; l'animal furieux eut beau secouer sa crinière, tourner autour 30 de lui et bondir, il lui présenta sans cesse la sainte rehque ; de sorte que, constamment repoussé, le lion finit par reculer. L'architecte profita de ce moment pour faire le signe de la croix. Le monstre poussa un rugissement et disparut.
Au même moment l'architecte entendit un grand bruit d'ailes au-dessus de sa tête. Un aigle immense fondait sur lui des profondeurs du ciel, et la lune était voilée
/ par sa puissante envergure ; mais il se douta bien que
S c'était Satan qui venait l'attaquer sous une nouvelle
forme, et, serrant toujours son plan d'une main sur sa
poitrine, de l'autre il présenta au roi de l'air la relique
bénie.
Alors il en fut de l'aigle comme du lion. Après avoir
10 volé tout autour de lui, avoir essayé de l'assommer à coups d'ailes, de l'étreindre dans ses serres, de le déchirer avec son bec, Satan comprit qu'il n'y avait rien encore à faire sous cette nouvelle forme. L'oiseau gigantesque poussa un cri et disparut.
15 L'architecte croyait être quitte enfin de son ennemi, lorsqu'il vit une masse qui se mouvait dans l'ombre : c'était un serpent colossal qui déroulait ses mille anneaux et s'approchait en sifflant; trois fois il s'enroula sur lui-même autour de l'architecte, l'enfermant dans
20 un triple cercle d'écaillés, tandis que, dressant sa tête vacillante, il cherchait de ses yeux ardents la place où
. plonger la flamme bisaiguë qui lui sortait de la gueule ; mais ses combats précédents avaient déjà familiarisé l'artiste avec ces luttes fantastiques, et le talisman sacré,
25 après l'avoir préservé du lion et de l'aigle, le préserva du serpent, qui poussa un long sifflement et disparut à son tour.
Alors Satan se retrouva devant l'architecte sous sa première forme.
30 — C'est bien, lui dit-il, je suis vaincu, et tu triomphes. Mais cette église que tu m'as volée ne s'achèvera pas, et ton nom, que tu veux rendre immortel, sera oublié et inconnu. Adieu, prends garde que je te surprenne en péché mortel.
A ces mots, Satan bondit de l'endroit où il était jusque dans le Rhin, où il s'enfonça et disparut avec un frémissement pareil à celui qu'eût produit un fer rougi.
L'architecte, tout joyeux, rentra dans la ville et re- 5 gagna sa maison, où il trouva sa mère et le père Clément en prières. Il leur raconta tout ce qui s'était passé, et quels avaient été les adieux de Satan.
— Eh bien ! dit le moine, le diable est encore plus
loyal que je ne croyais, puisqu'il t'a prévenu ; mainte-
10 nant, c'est à toi de te tenir sur tes gardes, et d'écarter
de toi tout péché mortel. Une dernière fois, défie-toi de
l'orgueil.
L'architecte promit qu'il veillerait sur lui, et le moine
sortit pour regagner son couvent, le laissant l'homme le
15 plus heureux de la terre. La mère se retira à son tour,
ne comprenant qu'à demi tout ce qui s'était passé, mais
heureuse parce que son fils était heureux.
Resté seul, l'artiste, sans quitter le plan qu'il avait failli
payer au prix de son âme, s'agenouilla et fit une longue
20 prière pour remercier Dieu de l'aide qu'il lui avait donné ;
puis il se coucha après avoir roulé le plan sous son
oreiller, s'endormit, et vit sa cathédrale en rêve.
Le lendemain, dès le matin, il alla chez l'archevêque, qui commençait à s'impatienter de tant de lenteur, et 25 lui montra le plan. Monseigneur Conrad avoua qu'il n'avait rien perdu pour attendre, et, ouvrant les trésors du chapitre, il autorisa l'artiste à y fouiller à pleines mains.
Le même jour, l'architecte jeta les fondations de sa 30 cathédrale ; et, comme depuis longtemps un monde d'ouvriers creusait les flancs du Drachenfels, la matière ne lui manqua point ; aussi la vit-on bientôt sortir de terre comme une immense végétation de pierre pressée de s'épanouir au soleil.
Trois mois s'étaient déjà passés, et chaque semaine le
monument montait d'une assise ; l'architecte semblait en
avoir fait sa demeure réelle : dès le point du jour il y
était, et souvent la nuit était venue qu'il ne l'avait pas
$ encore quittée.
Cependant le bruit qu'une nouvelle merveille allait enrichir le monde commençait à se répandre ; car il était déjà facile de voir, d'après ce qui existait, ce que serait l'édifice une fois achevé ; de sorte que l'on venait
10 déjà comme en pèlerinage, de France, d'Allemagne et de Flandre. L'affluence des curieux augmentait tous les jours, car le portail était entièrement achevé ainsi que l'abside ; et quoique l'une des tours n'eût encore atteint que la hauteur de vingt et un pieds, l'autre en
15 avait déjà plus de cent quarante, et faisait bien voir ce qu'elle serait lorsqu'elle aurait atteint sa dimension entière qui devait être de cinq cents pieds : mais, plus sa cathédrale s'avançait, plus l'idée qu'elle ne serait jamais terminée, et que son nom demeurerait oublié et inconnu,
20 tourmentait l'artiste ; aussi résolut-il d'aller au-devant de cette dernière crainte, en faisant des lettres même de son nom la balustrade qui devait entourer la plateforme de la tour : de cette façon, ce nom frapperait tous les yeux tant que durerait le monument ; ce nom vivrait avec
2$ lui. Cette résolution prise, l'artiste fut plus tranquille et résolut de la mettre à exécution dès le lendemain.
Au moment où il venait de s'arrêter à ce projet, l'archevêque l'envoya chercher pour lui montrer, disait-il, différentes reliques qu'il venait de recevoir ; l'architecte
30 descendit de sa tour, et se rendit à l'archevêché, où il trouva monseigneur Conrad tout joyeux, car il venait de recevoir de Milan les têtes des trois mages avec des couronnes précieuses d'or, ornées de diamants et de perles. L'architecte s'agenouilla dévotement devant ces
saintes reliques, fit sa prière, et, s'étant relevé, félicita fort l'évêque d'avoir reçu un si riche et si miraculeux présent.
— Eh bien ! dit l'évêque, je viens de recevoir quelque chose de plus précieux encore que tout cela de l'empe-
5 reur de Constantinople.
— Vraiment! demanda l'architecte ; serait-ce un morceau de la vraie croix retrouvé par l'impératrice Hélène ?
— Mieux que cela.
— Serait-ce la couronne d'épines mise en gage par 10 l'empereur Baudoin ?
— Au-dessus encore.
— Qu'est-ce donc ?
— Le plan du plus bel édifice qui ait jamais été construit.
15 — Ah ! ah ! fit l'architecte en souriant avec dédain.
— Un plan qui laisse aussi loin derrière lui les autres plans, que le soleil laisse derrière lui les étoiles, puisque tous les autres plans sont l'ouvrage des hommes, et que celui-là est l'ouvrage de Dieu lui-même qui l'a envoyé
20 par un de ses anges au roi Salomon.
— Vous avez le plan du temple de Jérusalem ? s'écria l'architecte.
— Oui.
— Je serais curieux de le voir.
25 — Levez ce rideau, dit l'archevêque en indiquant du doigt une tapisserie qui recouvrait un cadre.
L'architecte obéit avec empressement, et se trouva en face du plan céleste, que d'un seul regard il embrassa dans tous ses détails.
30 — Eh bien ! dit l'évêque, que dites-vous de ce plan ?
— Penh ! fit l'architecte en allongeant les lèvres, j'aime mieux le mien.
En ce moment un éclat de rire infernal retentit aux oreilles de l'architecte : il reconnut le rire de Satan.
L'architecte ne fit qu'un bond de l'archevêché à l'église de Saint-Géréon, où il espérait trouver le père Clément ; mais le père Clément était mort pendant la nuit d'une apoplexie foudroyante. Au moment où on lui annonça 5 cette nouvelle, il entendit une seconde fois bruire à ses oreilles l'éclat de rire satanique qui l'avait déjà épouvanté, et un frisson qui lui courut par tous les membres pénétra jusqu'à son cœur et le glaça.
Cependant il rappela toute sa résolution, et retournant
10 à sa cathédrale, il essaya de se perdre dans ses profondeurs ; mais il sentit bientôt que l'air commençait à y manquer et qu'il y étouffait comme dans un tombeau ; en conséquence, il prit l'escalier qui conduisait à la plateforme. Arrivé là, il continua de monter par les
15 échafaudages ; au haut des échafaudages était une échelle qui conduisait au sommet de la tour. Ce sommet de la tour était le point le plus avancé de l'ouvrage, et c'était de là que l'architecte dominait ordinairement tout l'ensemble de ses travaux.
20 Rien ne paraissait changé, chacun était à sa besogne et y resta assidûment jusqu'à l'heure de la retraite ; enfin, cette heure sonna comme le jour commençait à tomber. L'architecte entendit les ouvriers se retirer en chantant, contents qu'ils étaient de leur journée. Alors il resta
25 seul comme il en avait l'habitude, car jamais il ne revenait que le dernier.
Le soleil se couchait majestueusement comme un roi, n'éclairant déjà plus que les toits les plus élevés. Bientôt le fleuve et la ville furent entièrement plongés dans
30 l'ombre ; mais quelque temps encore le sommet de la tour demeura éclairé, et l'artiste, noyé dans la lumière, songea orgueilleusement que, lorsque la tour aurait atteint toute sa hauteur, elle semblerait un phare allumé dans la nuit. Enfin le soleil abandonna lentement la montagne
de pierre, et l'architecte songea qu'il était temps de descendre.
Mais lorsqu'il chercha l'échelle, ce fut vainement, l'échelle n'y était plus.
5 Cet événement n'avait rien d'extraordinaire, car un des ouvriers, croyant que l'architecte était parti, pouvait avoir enlevé l'échelle ; cependant, dans les circonstances où l'architecte se trouvait, il en conçut quelque inquiétude ; d'abord, selon sa coutume, il avait déjeuné fort
10 légèrement, et ayant été rappelé chez l'archevêque vers les deux heures, il avait complètement oublié de dîner. Il en résultait que la faim commençait à le gagner; d'ailleurs on était au mois d'octobre et les nuits devenaient froides : il tenta donc tous les moyens de de-
15 scendre ; mais, si adroit qu'il fût, il y avait impossibilité complète. Alors il essaya d'appeler, mais comme, avant de recourir à ce moyen, il avait usé plus d'une heure en tentatives inutiles, les rues étaient déjà désertes, et sa voix, sans qu'il s'en rendît compte lui-même, avait pris
20 un tel caractère d'angoisse, que le peu de passants attardés qui l'entendirent, au lieu de s'arrêter pour lui répondre, pressèrent leur marche, épouvantés qu'ils étaient de ces cris nocturnes et inconnus.
Force fut à l'architecte de se résigner ; mais il fallait
25 pour cela une certaine résolution. Le sommet de la tour présentait une surface nue et n'offrait aucun abri. Pour comble de malheur, vers les onze heures, un orage terrible s'amassa au ciel. Il n'y avait pas moyen de dormir, aussi l'artiste se tenait-il assis, car il passait de
30 temps en temps de telles rafales de vent, que s'il eût été
deboiît, comme il n'y avait point de parapet, il eût sans
doute été emporté; cependant l'orage croissait toujours.
A onze heures et demie, il s'arrêta sur Cologne, et
l'on entendit gronder les premiers coups de tonnerre.
De temps en temps un éclair, qui semblait ouvrir jusqu'aux dernières profondeurs du ciel, entr'ouvrait cette mer de nuages, et éclairait pour un instant la ville et le fleuve d'une lueur fantastique. Il semblait 5 alors à l'architecte que la ville avait la forme d'un lion, le nuage celle d'un aigle, et le fleuve celle d'un serpent.
A minuit moins un quart, tout cet océan de vapeur poussé par le vent contre la cathédrale, s'arrêta à son
10 sommet, comme font parfois les nuages à la cîme des montagnes. Alors l'architecte se trouva être au centre de la tempête. Le tonnerre grondait à son oreille, l'éclair serpentait autour de lui.
A minuit sonnant, il se fit un bruit étrange et in-
15 connu; une insupportable odeur de soufre se répandit; et, comme le battant de l'horloge des Saints-Apôtres frappait le dernier coup, cet éclat de rire qui lui était si bien connu retentit derrière l'architecte. Il se retourna et se trouva en face de Satan.
20 Cette fois, c'était lui qui, à son tour, était en puissance de son ennemi.
L'architecte comprit qu'il était perdu, car il n'y avait pas à fuir. Cependant, comme Satan étendait la main vers lui, il fit un pas en arrière, ce qui lui donna le temps
25 de prononcer un acte de contrition. Alors Satan vit que son âme allait lui échapper pour la seconde fois, il fit un bond vers lui, et, le touchant du doigt, le précipita du sommet de la tour.
Mais, si rapide qu'eût été ce mouvement, la prière
30 avait eu le temps de monter jusqu'au trône de Dieu, et lorsque Satan s'élança après sa victime pour l'entraîner avec lui en enfer, il la trouva entre les bras de deux anges qui l'emportaient au ciel.
Satan demeura un instant stupéfait; puis, s'élançant
après les messagers célestes, il passa près d'eux, rapide comme un tourbillon, en jetant encore une fois à la pauvre âme ce mot qui avait tant tourmenté son corps : Inconnu ! inconnu !
5 En effet, la prédiction de Satan s'est accomplie ; la cathédrale interrompue resta dans l'état où elle était lorsqu'arriva cette nuit fatale, car, lorsqu'on voulut la continuer, on ne put retrouver le plan sur lequel elle avait été commencée, et, quelques recherches que de-
10 puis cette époque aient faites les savants, on n'a jamais découvert le nom de l'architecte.
La pauvre âme sait au ciel qu'elle est oubliée sur la terre, et c'est la punition de son orgueil.
Après le dôme de la cathédrale, les deux églises les
15 plus visitées par les étrangers sont celles de Saint-Pierre et de Sainte-Ursule. C'est dans la première que Rubens fut baptisé, et qu'il resta trois ans enfant de chœur ; aussi voulut-il laisser de lui à cette église un grand et éternel souvenir, et il fit pour elle un de ses chefs-d'œuvre :
20 l'apôtre saint Pierre crucifié la tête en bas. De pareils chefs-d'œuvre ne se décrivent pas ; on se contente de dire : c'est un des plus beaux tableaux de Rubens. Pour en rehausser encore la valeur, le Chapitre de Saint-Pierre a employé un moyen qui donne une haute idée de la
25 modestie des artistes indigènes. Il a fait faire par l'un d'eux une copie du tableau de Rubens, et l'a collé dos à dos avec l'original ; de sorte que le cicérone qui vous fait les honneurs de son église commence par montrer aux voyageurs la copie, sans leur faire part du fait.
30 Puis, lorsqu'ils se sont extasiés sur elle: — Ah! maintenant, dit le malicieux sacristain, vous allez voir l'original. Il retourne alors son tableau, et il vous montre une merveille, qui fait qu'à l'instant même ce que vous venez de voir passe à l'état de croûte. C'est fort ingé-
nieux; mais je doute que la plaisanterie soit goûtée par le pauvre peintre, et qu'on lui ait dit d'avance à quelle surprise sa copie était destinée.
Saint-Pierre vu, nous nous rendîmes aussitôt à la ci- 5 devant abbaye des Dames de Sainte-Ursule. Sans aucun doute nos lecteurs ont entendu parler des onze mille martyres anglaises, mais peut-être ne connaissent-ils pas leur histoire dans tous ses principaux détails. Les voici ; car il est impossible de ne pas conter quelque chronique bien
10 étrange quand on parle de l'Allemagne.
C'était vers l'an 220 de Jésus-Christ : Dionest et Daria régnaient dans la Grande-Bretagne, et n'avaient point d'héritiers ; aussi priaient-ils ardemment le ciel de leur en envoyer un. Le ciel, l'on ne sait pourquoi, ne fit les
15 choses qu'à moitié; il leur envoya une fille: il est vrai que cette fille devait être une sainte.
L'enfant si longtemps et si ardemment attendu reçut le nom d'Ursule. Dès sa jeunesse, trompant l'espérance de ses parents, qui, à défaut d'un fils, comptaient au
20 moins sur un petit-fils, Ursule promit au Seigneur de se vouer à son service exclusif. Cette promesse imprudente fit grand'peine à Dionest et à Daria, mais ils étaient trop religieux tous deux pour forcer la sainte incHnation de leur fille ; si bien que des députés étant
25 venus de la part d'Agrippinus, prince germain, afin de demander Ursule en mariage pour son fils, le prince Coman, Dionest refusa d'abord cette union. Mais un ange descendit la nuit suivante au chevet d'Ursule, la releva de son serment de la part de Dieu, et lui ordonna
30 d'épouser le prince Coman.
Dionest et Daria n'étaient point gens à laisser partir leur fille sans lui donner une suite digne d'elle. Ils choisirent parmi les meilleures familles de la Grande- Bretagne onze mille vierges, pour servir de cortège à
Ursule, et l'accompagner d'abord à Rome, où, selon le désir de son père, elles devaient être baptisées une seconde fois et revenir avec elle dans le pays des Germains. Ursule partit avec ses onze mille demoiselles 5 d'honneur, et, en arrivant sur le port, elle trouva le plus grand vaisseau du roi son père qui l'attendait avec ses matelots et son capitaine. Elle renvoya tout l'équipage, s'assit au gouvernail, ordonna la manœuvre, et le vaisseau obéissant, s'éloigna de la terre, emportant
10 vers les côtes bataves sa blanche volée de colombes. Les ambassadeurs venaient derrière sur un autre bâtiment, et comme ils suivaient le sillage du premier, ils étaient fort récréés par les cantiques que chantaient toutes les belles jeunes filles qui les précédaient.
15 A cette époque, le Rhin ne se perdait point dans le sable; il se jetait tout bonnement dans la mer, ainsi que doit le faire tout fleuve qui a la conscience de sa mission, de sorte que les onze mille vierges, toujours guidées par Ursule, s'engagèrent dans le fleuve et le
20 remontèrent jusqu'à Cologne. AquiHnus, préfet romain qui gouvernait alors la ville pour Septime-Sévère, empereur régnant, les reçut avec de grands honneurs ; mais comme l'intention d'Ursule était de pousser jusqu'à Rome pour y recevoir un second baptême, elle ne fit
25 que toucher terre à Cologne et se rembarqua aussitôt avec toute sa suite pour Bâle. Là, elle quitta son vaisseau qui, si bien manœuvré qu'il fût, aurait eu peine à remonter la chute du Rhin, et accompagnée de Pantulus, autre préfet romain, qu'une si bonne soci-
30 été tentait, elle traversa la Suisse et les Alpes à pied. Pantulus, qui était parti seulement pour faire quelques lieues avec elle, l'accompagna jusqu'à Rome : Ce fut une heureuse idée, qui lui valut plus tard les honneurs de la canonisation.
Arrivées à Rome, les onze mille vierges firent leurs dévotions, furent baptisées par le pape Cyriaque, qui, touché de la foi qu'il trouvait dans toutes ces saintes filles, résolut de faire ce qu'avait fait Pantulus ; en con- 5 séquence, il donna sa démission de pape, et quand elles quittèrent Rome, il les accompagna à son tour avec une grande partie de son clergé.
De retour à Bâle, les onze mille vierges s'embarquèrent de nouveau sur le Rhin et descendirent jusqu'à
10 Mayence ; Ursule y trouva Coman, son fiancé. C'était un prince païen, jusque-là même fort attaché à sa fausse religion ; mais lorsqu'il vit sa belle fiancée, lorsqu'il entendit sa douce voix, il pensa que le Dieu qu'adorait un pareil ange devait être le vrai Dieu, et il se convertit
15 à la foi catholique. Le pape Cyriaque ne laissa pas refroidir son zèle, et le baptisa à l'instant même. Les deux fiancés descendirent ensuite vers Cologne, où devait se célébrer le mariage.
Mais à peine étaient-ils arrivés, qu'une invasion de
20 Goths fondit sur la ville. Les portes furent fermées, et les habitants, encouragés par Coman, firent la plus belle défense. Pendant ce temps, les onze mille vierges étaient en prières ; mais, malgré les prières d'Ursule et le courage de Coman, le ciel avait décidé que les Goths
25 seraient vainqueurs. Donc, la ville fut prise et les onze mille vierges placées dans l'alternative d'épouser onze mille Goths ou d'être onze mille martyres. Leur choix ne fut pas douteux, elles choisirent le martyre, et le supplice commença.
30 Toutes furent massacrées en un jour, avec des raffinements de cruauté dont les Goths étaient seuls capables ; une seule, nommée Cordula, parvint d'abord à se sauver, en se ghssant dans un bateau et en restant cachée sous un banc ; mais la nuit venue, ayant vu le ciel s'ouvrir
et recevoir ses dix mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf compagnes, elle eut une si grande honte de sa faiblesse, qu'à l'instant même elle alla se livrer aux bourreaux, et ayant été immédiatement mise à mort, arriva encore
5 assez à temps pour entrer avec les autres avant que la porte des cieux se fût refermée.
Les os des saintes filles furent recueillis avec soin et portés dans une église. Les plus précieux manquaient, car quelques recherches qu'on eût faites on n'avait pu
10 retrouver le corps de sainte Ursule. Mais un jour que saint Cumbert disait la messe, une colombe vint voler autour de sa tête ; or, le saint pensa bien que la messagère du Seigneur ne venait point ainsi à lui sans une mission particulière ; il la suivit dans la campagne.
15 Arrivée au pied d'un peuplier, la colombe se mit à gratter la terre avec ses petites pattes roses. On creusa en cet endroit et on y trouva le corps de sainte Ursule.