AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
y montre si clairement ce rare discernement des esprits que Dieu lui avait communiqué, que je me suis décidé à les transcrire littéralement, pour ne point priver le lecteur de l'instruction qu'elles renferment. » C'est aussi la raison qui nous a engagé à les traduire. Elles trouveront naturellement leur place dans le livre des Exercices spirituels, à la suite des règles si lumineuses du Discerne' wiettf êtes <?s/jn7s,dont elles seront l'explication authentique et le complément. Du reste, dans la traduction de ces lettres comme dans celle des Exercices, nous nous sommes attaché à reproduire au naturel, autant que possible, la pensée de notre bienheureux Père, préférant à tout autre mérite celui de la fidélité.
A LA SOEUR RÉGADELLE, MA SOEUR EN NoTRE-SbIGHETO
Jésus- Christ.
Que la grâce et l'amour de Jésus- Christ, notre Seigneur, nous soient toujours en aide.
J'ai reçu, il y a quelques jours, une de vos lettres. Elle m'a causé une grande joie dans le Seigneur, que vous servez et que vous désirez servir davantage; c'est à lui seul que nous devons rapporter tout le bien que nous voyons dans les créatures. Carcérès (1), dites-vous, m'informera au long de tout ce qui vous regarde; il l'a fait à la vérité, et m'a parlé non-seulement de vos affaires, mais des moyens d'exécution et des conseils qu'il vous donnait pour chacune en particulier. Si les choses sont telles qu'il me les a exposées, je ne vois rien à ajouter aux réponsesqu'il vous a faites. Cependant, j'aurais mieux aimé que votre lettre me mît au courant de tout : car personne ne peut faire connaître les affections de l'âme aussi bien que celui qui les éprouve.
Vous me priez, par l'amour de Dieu, notre Seigneur, de consentir à me charger de votre conduite. Assurément, depuis bien des années, la divine Majesté me donne de vifs désirs de faire tout le plaisir que je puis à tous ceux
(i) Peut-être Cazerès. (Traduction latine, édition de Bo». logne.)
et à toutes celles qui marchent dans la voie de son bon plaisir, et de servir tous ceux qui travaillent comme ils le doivent à son service. Et comme je ne doute pas que vous ne soyez de ce nombre, je désire me trouver là où vous êtes, afin de vous prouver par les œuvres la sincérité de mes paroles. Vous me demandez encore instamment de vous écrire ce que le Seigneur voudra bien m'inspirer, et de vous manifester mon sentiment sans détours. Je vous dirai ce que je pense dans le Seigneur, et je le ferai franebement et de grand cœur. Si je vous parais sévère en quelque chose, soyez persuadée que ce sera moins envers vous qu'envers ceux qui s'efforcent de vous troubler.
Le démon vous trompe en deux points, sans aller cependant jusqu'à vous faire tomber dans le péché et vous séparer de votre Dieu et Seigneur. Mais il vous trouble j et, parla, il vous empêche de servir Dieu parfaitement, et il vous prive de la paix du cœur (1). Pour arriver à ce but, premièrement il vous présente une fausse humilité, qu'il vous porte à embrasser; secondement, il vous inspire une crainte excessive, à laquelle vous vous arrêtez mal à propos, et dont vous vous occupez trop.
Et quant au premier point, la marche ordinaire de l'ennemi à l'égard de ceux qui veulent servir Dieu, notre Seigneur, et qui commencent à le faire est d'élever devan* eux des empêchements et des obstacles (2). Telle est la première arme avec laquel'eil essaye de frapper son adversaire. H lui dit, par exemple : Comment pourras-tu mener jusqu'à la mort une vie aussi mortifiée, éloigné de tes parents, de tes amis, dépouillé de tes biens, privé de
(1) Lilléralcment : il vous éloigne du plus grand service de Dieu et de votre plus grand repos. (Note du traducteur.)
(2) Vuy. Discernement des esprits, première semaine, seconde règle, p. 305. (Note du trad.)
toute société, et cela sans prendre aucun relâche? Ne peux-tu pas te sauver par une autre voie sans tant de dangers (1) ? Il veut nous faire croire que nous devons vivre, au milieu des travanx qu'il nous représente, plus longtemps que jamais homme ne vécut en ce monde ; mais il ne nous montre pas les joies et les consolations que le Seigneur a coutume de donner avec abondance à ceux qui renoncent à tout pour le mieux servir.
Si le nouveau serviteur de Dieu renverse tous ces obstacles, et se détermine courageusement à embrasser les souffrances avec son Créateur et Seigneur, aussitôt l'ennemi emploie contre lui la seconde arme, celle de l'orgueil ou de la vaine gloire. Il lui insinue qu'il y a en lui un grand fonds de vertu et de sainteté, et il l'élève à ses propres yeux bien au-dessus de son mérite. Le serviteur du Seigneur résiste-t-il à ce trait en s'humiliant et en s'abaissant, en repoussant la bonne opinion que l'ennemi veut lui donner de lui-même ; alors il tire sa troisième arme, je veux dire la fausse humilité.
Le démon, voyant donc le serviteur du Seigneur si solidemeutétabli dans la vertu et clans l'humilité, que, tout en faisant ce que Dieu demande de lui, il se regarde comme un homme entièrement inutile ; que, bien loin de songer à la vaine gloire, il ne considère que ses faiblesses ; il lui met dans l'esprit qu'en parlant des grâces qu'il a reçues de Dieu, notre Seigneur, de ses actions, de ses résolutions, de ses bons désirs, il pèche par une autre sorte de vaine gloire, parce qu'en tout cela il parle à sa propre louange. Ainsi le démon s'efforce de l'empêcher de rien manifester des dons qu'il a reçus de son Sei-
(1) Sans tant de dangers. — L'énumération précédent*, semblait demander, sans tant de sacrifices; mais l'ennemi se plaît à représenter une vie de sacrilices comme pleine de dangers. (Note du trad.)
gneur, de peur qu'il n'opère par là quelque bien dans lui-même ou dans les autres. Je dis dans les autres, car, s'ils viennent à concevoir pour lui de l'estime, ils ajouteront facilement foi à ses discours, et en profiteront pour leur avancement spirituel, ce que redoute par-dessus tout l'ennemi des âmes (1 ). C'est ainsi que, lorsqu'ilnous voit humbles, il tâche de nous inspirer une fausse humilité, une humilité excessive et mal entendue.
Vos paroles mêmes sont une preuve suffisante de ce que j'avance. Car, après avoir exposé quelques-unes de vos misères et de vos craintes, qui reviennent à ce que je disais tout à l'heure, vous ajoutez aussitôt : Je suis une pauvre religieuse... Il me semble que je désire servir Jésus- Christ notre Seigneur. Vous n'osez pas dire franchement : Je désire servir Jésus-Christ, noire Seigneur ; ou bien: Le Seigneur me donne le désir de le servir. .Vous vous croyez obligée de dire : // me semble que je désire. Si vous y réfléchissiez bien, vous reconnaîtriez que ces désirs de servir Jésus-Christ, noire Seigneur, ne sont point de vous; mais que c'est lui-même qui vous les donne; et que, par conséquent, en disant : Le Seigneur me donne de vifs désirs de le servir, c'est lui-même que. vous louez; ce sont ses dons que vous publiez; c'est en lui, et non en vous que vous vous glorifiez, puisque vous ne vous attribuez nullement cette grâce (2).
(1) Le texte est obscur. Cette phrase est soulignée et annotée dans la traduction latine déjà citée ; mais la note ne l'éclaircit point. Le sens que nous adoptons paraît naturel. (Note du trad.)
(2) Le P. Lancicius établit solidement cette doctrine dans son traité de Y Humilité, qui est le huitième de ses opuscules, ch.6, n. 56. Il y démontre qu'on ne peut soutenir sans une grande témérité qu'il est contraire à l'humilité de reconnaître les dons que Dieu a mis en nous, fussent-ils extraordinaires, et môme miraculeux. — On peut encore voir.
Nous devons donc user de beaucoup de circonspection. Si l'ennemi nous élève, abaissons-nous, rappelonsnous le nombre fie nos péchés et de nos misères; s'il nous humilie et nous abaisse, élevons-nous dans le Seigneur par une foi vraie et une espérance ferme, énumérant les bienfaits que nous avons reçus de lui, pensant avec quelle bonté et avec quel amour il nous attend pour nous sauver. Car l'ennemi n'examine- point si ce qu'il nous dit est vrai ou faux; il n'a qu'un désir, celui de nous vaincre. Considérez avec quel courage les martyrs, en présence des juges idolâtres, se déclaraient serviteurs de Jésus-Christ. Et vous, en présence de l'ennemi de toute la nature humaine, quand il vous tente, quand il veut vous ôter les forces que le Seigneur vous donne, quand il emploie la ruse et l'artifice pour vous rendre de plus en plus faible et timide, vous n'oserez pas dire que vous désirez servir votre Seigneur? Oui, vous devez dire et confesser sans crainte que vous êtes sa servante, son esclave, et que vous mourrez plutôt que d'abandonner son service. Si Satan me montre la justice, je regarde la miséricorde ; s'il me représente la miséricorde, je considère la justice. Ainsi est-il nécessaire que nous marchions pour n'être point troublés, et pour que le séducteur soit lui-même confondu (1), nous attachant à celte maxime de la sainte Écriture : Prenez garde de vous laisser séduire en vous humiliant jusqu'à la folie (2).
ch. 10, la question suivante : La manifestation des grâces que l'on a reçues de Dieu est-elle contraire à l'humilité ? (Note de la traduction latine.)
(1) Littéralement : et que le moqueur demeure moqué. (Note du trad.)
(2) Attende ne seductus in stultitiam humilieris. (Eccli. un, 10.)
Je prisse maintenant à la seconde erreur. Lorsque l'ennemi est parvenu à mettre en nous une crainte excessive sous une ombre d'humilité qui n'a aucune réalité; lorsque nous n'osons plus parler même de choses bonnes, saintes et utiles, il s'efforce de nous inspirer une autre crainte plus dangereuse encore, celle d'être éloignés, séparés et comme repoussés de Notre-Seigr:»-^ (1), Ce qui est en grande partie une suite de ce qui précède. Car l'ennemi ayant remporté sur nous la victoire en nous inspirant la première sorte de crainte, il lui est plus facile de nous tenter au moyen de la seconde. Pour expliquer ce point, que j'ai déjà touché, je parlerai d'un autre genre d'attaque que le démon met en œuvre.
S'il rencontre une personne qui ait la conscience large, une personne qui n'examine pas si les péchés qu'elle commet sont légers ou graves, il fait tout ce qu'il peut pour lui faire regarder le péché véniel comme une bagatelle; le péché mortel, comme véniel; un péché énorme comme assez peu de chose. De sorte qu'il profite adroitement du défaut ou de la mauvaise disposition qu'il remarque en nous, et qui est, dans la personne que nous supposons, d'avoir une conscience trop large. Rencontre-t-il, au contraire, une personne d'une conscience délicate (et la délicatesse de conscience n'est point par elle-même un défaut), voyant qu'elle évite avec soin non-seulement les péchés mortels, mais encore les péchés véniels, autant qu'elle le peut; qu'elle s'efforce même de repousser jusqu'à l'apparence du péché le plus léger, de la moindre faute ou imperfection; il tâche d'embarrasser la conscience de celte personne, de lui
(1) Lancicius développe fort bien ce sujet dans le traité déjà cité, ch. vi, n. 58. (Note de la traduct. lat.)
faire croire qu'il y a pécné là où il n'y en a point, de lui faire regarder comme défectueux ce qui est parfait, afin de la troubler, de la tourmenter, de la déconcerter et de l'abattre. Car, ne pouvant pas toujours faire tomber une âme dans le péché, ni espérer d'en venir à bout, il s'attache du moins à la harceler et à l'inquiéter.
Afin de faire comprendre plus clairement la cause et le principe de cette crainte, j'exposerai, bien que brièvement, deux leçons que le Seigneur a coutume de nous donner par lui-même, ou de permettre que nous recevions (1). La première, celle qu'il donne, est la consolation intérieure (2). Cette consolation chasse tout trouble de l'âme, et l'attire entièrement à l'amour du Seigneur. C'est par cette consolation que Dieu communique aux uns sa lumière, qu'il découvre aux autres de nombreux secrets, et produit d'autres opérations semblables. Cette divine, consolation a la vertu de changer toute peine en plaisir et toute fatigue en repos. Pour celui qui marche avec cette ferveur, cette ardeur et cette consolation intérieure, il n'est point de fardeau si pesant qui ne devienne léger; point de pratiques de pénitence, point de travaux, quelque pénibles qu'ils soient, qui ne paraissent très-doux. Elle nous indique et nous ouvre le chemin que nous devons suivre; elle nous montre pareillement celui que nous devons éviter. Elle n'est pas toujours en
(1) Alcazar : Prometer, promettre ; mais il est évident qu'il faut lire, avec le traducteur latin, permitir, permettre. Sain* Ignace semble ici faire allusion au passage suivant de VImi talion de Jésus-Christ : « J'ai coutume de visiter mes élus en deux manières, par la tentation et par la consolation, et je leur lis tous les jours deux leçons. » (Liv. m, ch. 3, n. 3. — iNole du trad.)
(2) Voy. Discernement des esprits, première semaine, règl. 3* et 4e. (Note du trad.)
nous; elle ne manque pas cependant de se faire sentir à certains moments, selon l'opération divine, le tout pour notre bien.
Lorsque cette consolation a disparu, c'est alors que commence la seconde leçon., celle que Dieu permet.
Notre ancien ennemi nous représente alors toutes les difficultés imaginables pour nous détourner du chemin dans lequel nous sommes entrés; et il nous tourmente de telle sorte, contrairement à la première leçon, que souvent nous nous trouvons I listes, sans savoir ni pouvoir nous rendre compte de notre tristesse. 11 nous est impossible de prier avec quelque dévotion, de méditer, de parler ou même d'entendre parler de Dieu avec la moindre saveur ou goût intérieur. Ce n'est pas tout : nous trouve-t-il affaiblis et abattus par les pensées qu'il nous suggère, c'est alors qu'il nous met daus l'esprit que nous sommes oubliés de Dieu, notre Seigneur. Et il nous semble, en effet, que nous sommes entièrement sépaiés de lui; que tout ce que nous avons fait jusqu'ici, et tout ce que nous voudrions faire à l'avenir, n'est d'aucun mérite devant lui. C'est ainsi qu'il s'efforce de nous faire tomber dans le désespoir; et, si nous y relléchissons sérieusement, nous verrons que la cause de notre crainte exce:«sive et de notre abattement est que nous nous arrêtons trop en ces moments à considérer nos misères, et que nous nous laissons trop abattre pat les fallacieuses suggestions de l'ennemi.
11 est donc nécessaire de bien observer de quel côté nous sommes attaqués. Est-ce au sujet de la consolation? abaissons-nous, bumilions-nous, et rappelons nous que Tépreuve de la tentation ne tardera pas à venir. Si la tentation se présente, si la tristesse et l'obscurité de l'âme nous assiègent, marchons contre elles sans con-
sentir aux impressions qu'elles causent en nous (1), et attendons avec patience la consolation du Seigneur : elle chassera loin de nous tous les troubles, et dissipera toutes les ténèbres.
Il me reste à dire, supposé que ce que nous éprouvons vienne de Dieu, notre Seigneur, comment nous pourrons le reconnaître et en faire notre profit.
11 arrive souvent que Notre-Seigneur meut et force, pour ainsi dire, notre âme à une opération ou à une autre, en l'ouvrant lui-même; c'est-à-dire en lui parlant intérieurement, sans aucun bruit de paroles, et en l'élevant toute à son amour; et quand nous voudrions résister à ce mouvement, nous ne saurions le faire (2). Mais avant de prononcer que les sentiments que nous éprouvons viennent de Dieu, nous devons nous assurer s'ils sont conformes à ses commandements, aux préceptes de l'Eglise, à l'obéissance envers nos Supérieurs, et s'ils nous inspirent une véritable humilité; car l'esprit de Dieu est partout le même.
Du reste, il est un moment où bien souvent nous sommes exposés à nous laisser tromper : ce moment est celui qui suit immédiatement la consolation ou Tinspi-ration (3). Car l'âme se trouvant encore inondée de joie, l'ennemi s'approche sous des dehors riants, exha-
(1) Sans prendre ou recevoir volontairement aucun goût de la tentation; et, ce qui n'est pas moins important, sans conserver après la tentation aucun arrière-goût de ce qui s'est passé en nous. C'est ce que signifie resabio en espagnol : saveur désagréable, mauvais goût laissé à la bouche ; et, au figuré : déplaisir, ennui, chagrin. (Note du trad.)
(2) Voy. Élection, premier et second temps, p. 210; — Discernement des esprits, seconde semaine, règle 2, p. 316, et première semaine, règle 3, p. 306. (Note du trad.)
(3) Voy. Discernement des esprits, seconde semaine, règle 85 p. 319. (Note du trad.)
346 PREMIERE LETTRK.
iant une odeur de parfum; et, dans l'intention d'exciter en nous du trouble et de la tristesse, il nous suggère des pensées qu'il veut nous faire ajouter à celles que nous avons reçues de Dieu, notre Spigneur. D'autres fois, il cherche à diminuer le fruit de la leçon ou visite que nous avons reçue ; et pour cela il crée des embarras et imagine des difficultés, afin de nous empêcher d'acomplir entièrement ce qui nous a été commandé. C'est ici, plus qu'en tout autre point, que la discrétion est nécessaire. Car souvent il sera utile de réprimer la tropgrande ^nvie que nous avons de parler des choses de Dieu, notre Seigneur; et en d'autres circonstances, il conviendra de parler de ces mêmes choses plus que nous n'en avons le désir et que nous ne nous y sentons portés. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il faut avoir égard au bien spirituel du prochain plus qu'à nos propres désirs, lorsque nous nous apercevons que l'ennemi veut ajouter ou ôter aux bons sentiments que nous avons reçus. Efiorçonsnous donc d'être utiles aux autres ; mais imitons celui qui veut passer une rivière à gué. Si nous trouvons un chemin sûr, c'est-à-dire, si nous avons l'espoir de produire quelque fruit, allons en avant; mais si le gué est trouble; c'est-à-dire, si nous craignons qu'on ne se scandalise de nos paroles, usons de modération, cherchant toujours l'heure et le moment favorable pour parler.
J'ai touché dans cette lettre plusieurs points que je ne saurais développer^ du moins sans m'élendre beaucoup; et quand je le ferais, il resterait toujours des choses qui ont plus besoin d'être senties que d'être expliquées, surtout dans une lettre.
J'espère que nous nous verrons bientôt, s'il plaît à Nôtre-Seigneur; nous pourrons alors traiter certains points plus à tond. En attendant, puisque Castro est plus près de vous- il sera bon.ie nense, que vous lu» écri-
viez; je n'y vois aucun inconvénient, et vous pourrez en tirer quelque avantage.
J'ajoute que si vous considérez votre état actuel avec attention, vous trouverez qu'autrefois, lorsque vous étiez bien plus engagée dans le péché, et moins animée du désir de servir votre Seigneur, vous n'étiez pas tentée et tracassée de la sorte par ce serpent qui cherche toujours à vous jeter dans le trouble. C'est que vos œuvres d'alors lui plaisaient, et que vos œuvres d'à présent lu; déplaisent. Et puisque vous me dites de vous écrire toujours ce que je penserai dans le Seigneur, je vous dis que vous serez bienheureuse si vous savez conserver ce que vous avez. Je m'arrête, et je prie la très-auguste Trinité, par sa bouté infinie, de nous accorder une grâce abondante pour connaître sa très-sainte volonté, et pour 'accomplir entièrement.
Venise, le 18 ;uin 1536,
IGNACE
Que la grâce et V amour de Jésus-Christ, notre Seigneur, nous soit toujours en aide»
J'ai reçu séparément deux lettres de votre main. J'ai répondu à la première assez au long, ce me semble, et cette réponse doit vous être parvenue. Dans la seconde, vous me repétez les mêmes choses que dans la première; vous ajoutez néanmoins quelques nouveaux points, auxquels je répondrai brièvement.
Vous trouvez en vous une grande ignorance, un égal défaut de courage, etc. C'est beaucoup de le reconnaître. Et il vous semble que cela provient surtout des conseils multipliés que l'on vous donne en divers sens, et qui ne sont pas assez déterminés. Je suis de votre avis, et je pense que celui qui précise peu comprend peu et aide encore moins. Mais le Seigneur, qui est témoin de votre peine, est assez puissant pour la soulager.
Quant à l'oraison, toute méditation dans laquelle l'esprit travaille, Fatigue le corps. Il est au contraire d'autres méditations, ordinaires ou extraordinaires, qui sont douces pour l'entendement, qui ne sont point laborieuses pour les facultés de l'âme, et se font sans effort intérieur ni extérieur. Celles-ci nefatiguent point le corps, mais ellesledélassent,excepté dans les deux circonstances suivantes. Premièrement, lorsqu'elles vous font oublier de prendre la nourriture et le délassement que vous devez accorder à votre corps. Je dis la nourriture, lorsque, par exemple, on est tellement occupé de la méditation.
que Ton ne pense pas à donner au corps la réfection nécessaire, aux heures requises. Je dis le délassement, pieux toutefois, lorsqu'on ne permet pas à son esprit de passer avec liberté d'une chose à une autre, pourvu qu'elle soit bonne ou indifférente, n'excluant que celles qui seraient mauvaises. Secondement, il arrive à beaucoup de personnes adonnées à l'oraison ou à la contemplation, de s'appliquer tellement l'esprit immédiatement avant l'heure du sommeil, que, tout occupées des choses qu'elles ont méditées le jour même, ou préparées pour le lendemain, il ne leur est plus permis de fermer l'œil. L'ennemi fait alors tout son possible pour leur suggérer de bonnes pensées, afin d'épuiser le corps en lui ôtant le repos : ce qu'il faut absolument éviter. Tant que vous aurez le corps sain, vous pourrez faire beaucoup de choses; je ne sais ce que vous pourrez quand il sera infirme. La santé du corps est d'un grand secours pour faire beaucoup de mal et beaucoup de bien : beaucoup de mal, lorsqu'on a une volonté dépravée et des penchants vicieux; beaucoup de bien, lorsque la volonté est attachée à Dieu, notre Seigneur, et qu'elle a acquis l'habitude de la vertu. Du reste, je sais quelles sont les méditations ou exercices que je vous ai conseillé de faire, et combien de temps vous devez les continuer, comme vous l'a dit Carcérès (1); mais quand je ne le saurais pas, je n'aurais absolument rien autre chose à vous dire que ce que je vous ai écrit.
Je le confirme donc de nouveau ; oui, vous devez surtout penser que votre Seigneur vous aime, ce dont je ne doute pasj et que c'est une obligation pour vous de lui rendre le même amour. Ne faites aucun cas des pensées mauvaises, obscènes ou sensuelles, de l'inclination aux choses basses et des tiédeurs que vous éprouvez contre
(I) Peut-être Cazerès. (Voy. d. 337.)
voire gre : saint Fierre et saint Paul eux-mêmes n onlpu éviter de ls souffrir, en tout ou en partie. Or, bien que le mépris do ces tentations ne puisse pas remédier atout il peut cependant remédier à beaucoup de choses. Car, ie même que je ne serai point sauvé à cause des bonnes îeuvres des bons Anges; ainsi ne serai-je point damné à cause des pensées mauvaises et des objets dangereux |ue les mauvais Anges, le monde et la chair me représentent. Dieu, notre Seigneur, ne demande de moi qu'une seule chose, c'est que mon âme soit eniièrement soumise à sa divine Majesté. L'âme ainsi soumise fait que le corps se conforme de gré ou de force à la volonté divine, ce en quoi consiste notre principal combat et le bon plaisir de l'éternelle et souveraine Bonté. Que Dieu daigne, par son infinie miséricorde et par sa grâce, nous conduire toujours de sa propre main.
Venise, le 11 septembre 1536
IGNACE
SE