‹ Exercices spirituels de saint Ignace de LoyolaChapitre 122 sur 147 · COMMENT IL FAUT EXERCER LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

COMMENT IL FAUT EXERCER LA MÉMOIRE

Il faut, en premier lieu, que la mémoire se rappelle de nouveau le sujet de la méditation, comme elle a

dû le faire dans le premier prélude, avec les différences suivantes : premièrement, on ne se rappellera pas, comme dans le prélude, le sujet tout entier, mais seulement ce qui forme le premier point ; secondement, on le fera avec beaucoup plus d'exactitude et de détail, ordinairement, que dans le premier prélude. Je médite, par exemple, sur une maxime ; il suffit, dans le prélude, de me figurer que j'entends cette maxime de la bouche du Sauveur, ou de m'imaginer qu'elle m'est adressée du haut du ciel. Mais, dans l'application ou l'exercice de la mémoire, il faut que je regarde cette maxime comme dite à moi-même et pour moi-même ; que je considère attentivement par qui elle est proférée, quel en est le sens, pesant avec soin la signification de chaque mot. L'application de la mémoire, faite de la sorte, préparera la voie aux réflexions que doit bientôt faire l'entendement. — De même, si !e sujet de la méditation est un fait, je me contenterai également de me rappeler le premier point; mais il ne suffira pas de le faire brièvement et simplement, comme dans le premier prélude ; il faudra encore bien considérer les circonstances de ce f it et les examiner, en me posant les questions suivantes : Quel est celui qui agit ? Que fait-il ? Quel est le lieu de l'action ? Quels sont les moyens, la lin, la manière, le temps, etc. (1) ? En effet, l'examen de ces quêtions semble plutôt se rapporter à l'exercice de la mémoire qu'à celui de l'entendement, où l'on doit surtout s'appliquer à retirer, par le raisonnement, un fruit pratique de la considération attentive de ces cir constances.

Alin de jeter un plus grand jour sur les observations

(1) Quis , quid, ubi , quibus auxiliis , cur , quomodô, quandô, etc.

précédentes, nous présenterons ici deux exemples : l'un pour une maxime, l'autre pour un fait.

Premier exemple, pour une maxime. — Le sujet de la méditation est cette maxime de Notre-Seigneur Jésus- Christ : Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme (1 ) ?

Premier prélude. — a Je me représenterai Notre-Sei- 6 gneur au milieu de ses disciples ; je prendrai place d parmi eux et je me figurerai entendre ces paroles » de la bouche du Sauveur : Que sert à l'homme, etc. ? »

Application de la mémoire. — « Quel est celui qui » parle ? C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ... l'éternelle » Sagesse et l'éternelle Vérité... lui, envoyé du Ciel » pour enseigner aux hommes les voies du salut ... » qui ne veut pas me frapper d'une vaine terreur ou me » jeter dans l'anxiété, mais me sauver... Ce Jésus, ce » Sauveur, que dit-il t Que sert à l'homme... ? c'est-à- » dire, il ne sert de rien... à tout homme... de gagner d l'univers... de gagner seul tout l'univers... toutes ses » richesses... tous ses honneurs... tous ses plaisirs... » oui, quand il serait maître de tout... lui seul... si, par » le péché, il vient à perdre son âme... immortelle et » éternelle... et à la perdre pour l'éternité !... Cela est » vrai... Jésus-Christ l'a dit en termes exprès... Je le » crois,., parce que celui qui parle est la Vérité infail- » lible et éternelle. Je crois que tous les biens du » monde... toute sa gloire... toutes ses délices... ne » servent... ne serviront de rien à l'homme... s'il perd d son âme. Oui, Jésus-Christ Ta dit... et il a dit vrai... » car tout le monde passe... mais l'âme ne passe pas... » elle demeure éternellement... pour être éternellement

(1) Quid prodest homini si mundum universum lucretur , animas verô suae detrimentum pitiatur 1 {Mutth. ivi, 26.)

t heureuse... ou mameureuse éternellement... — Le » monde passe... et avec lui toute sa gloire... toutes se8 » douceurs... toutes ses richesses... tout passe... Un o jour viendra la fin de tous ces biens... et alors il ne » servira de rien d'en avoir joui autrefois... puisque leur » fin sera venue... — Quand un homme jouirait de tous » les biens de la fortune pendant dix, trente, quarante » ans... ce bonheur est rare... il est le partage d'un bien » petit nombre!... supposons cependant qu'il soit le par- » tage de quelqu'un... que lui servira ce bonheur, s'il perd » son âme ?... Toutes ces années passeront... leur fin » viendra... et l'âme sera éternellement... sauvée... ou » damnée !... El la fin de cette éternité de bonheur... » ou de malheur... ne viendra jamais... non, jamais... » — Donc, cela est vrai : Que sert à l'homme de gagner » l'univers, s'il vient à perdre son âme ? »

J'avoue que les raisonnements faits en dernier lieu pour entrer dans l'inlelligence de cette sentence paraissent plus se rapporter à l'exercice de l'entendement qu'à celui de la mémoire. Mais la difficulté est légère: j'en ai usé de la sorte pour ne laisser à faire à l'entendement de celui qui médite que l'application de la vérité générale à soi-même et à son état particulier. Rien n'empêche assurément que l'application de la mémoire ne paraisse s'allier en quelque sorte avec l'exercice de l'entendement. Je dis plus : la volonté elle-même peut produire ici quelques affections.

Second exemple, pour un fait. — J'indiquerai encore le premier prélude, afin de faire comprendre en quoi il diffère de l'exercice de la mémoire.

Le sujet de la méditation est Jésus en Croix.

Premier point. — Ce que souffre Notre-Seigneur Jésus- Christ en son corps.

Deuxième point. — Ce qu'il souffre en son honneur

Troisième point. — Ce qu'il souffre en son âme.

Il est clair que le premier prélude doit embrasser sommairement tout le sujet de la méditation ; l'application de la mémoire doit se restreindre au point que Ton va méditer.

Premier prélude. — Je me transporterai sur le Calvaire, et je me représenterai le Sauveur du monde attaché à la Croix entre deux voleurs. Il respire encore ; il est couvert de sang; une multitude innombrable l'outrage par des moqueries et des blasphèmes ; la fureur se peint sur leurs visages; j'entends leurs murmures et leurs cris. Cependant Jésus, réduit à l'agonie, dit à haute voix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (1)? Ce prélude, on le voit,comprend en abrégé - les trois points de la méditation.

Application de la mémoire. — Sans penser aux deux derniers points, nous nous occuperons uniquement du Dremier: Ce que souffre Not"n- Seigneur dans son corps.

« Il est attaché à la croix !... Que ses douleurs sont » grandes... que ses tourments sont cruels !... Tout x> son corps est couvert de blessures et de sang... Vrai- » ment, il n'a plus d'éclat ni de beauté (2). Depuis la » plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'y a rien

* de sain enlui (3)... Il est cruellement tourmenté dans » tous ses membres... Sa tête est couronnée d'épines... » les pointes percent son front. Ses yeux sont teints de » sang... son visage est meurtri et livide... Sa bouche » est abreuvée de fiel... Sa poitrine, ses épaules, ses

• côtés, ses bras, ses jambes, sont horriblement déchi-

(t) Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me? (Matth. xxvn, 46.)

(2) Non es-t species ei, neque décor. (Is. lui, 2.)

(3) A planta Dédis usque ad verticem, non est in eo sanitas. (/#. i, G.)

• rés par les fouets... Des lambeaux de chiir sont enle-

d vésen plusieurs endroits de son corps... et ses os sont

» à nu... Ses mains et ses pieds sont fixés à la croix

v par des clous, avec d'indicibles douleurs... Ses bles-

» sures s'élargissent... Ses nerfs, déjà endommagés par

» les coups, se rompent... car il est suspendu sur les

» blessures de ses mains et de ses pieds déchirés, depuis

» une heure... deux heures... trois heures... et il est encore en vie... Tourments affreux !... ces tourments, c'est, Jésus-Christ qui les endure... ce Jésus innocent, saint, sans tache, bon... l'innocence, la sainteté, la

» bonté même... Dieu et homme... le Sauveur du genre

» humain... digne d'un amour infini !... — Celui qui est

» la joie des Anges... et que les esprits célestes désirent

» de contempler... est ainsi traité par les hommes...

» Son Père éternel le permet et en dispose de la sorte...

» Et pourquoi ces inconcevables souffrances? Assuré-

a ment ce n'est pas pour ses pécbés personnels... il n'en

» a aucun... jamais il n'a commis le péché... jamais il

» n'a pu le commettre... C'est donc pour les péchés des

» hommes... c'est donc pour mes péchés !... oui, pour

» tels et tels péchés dont je me suis rendu si souvent

» coupab'e... Voilà la cause des souffrances de Jésus...

o Et, quoique ces souffrances surpassent tout ce que

d j'en puis comprendre, et que lui soit innocent... il

» soullre en silence... sans se plaindre... non-seulement

» sans aucun sentimeut de haine... mais avec l'amour

» le plus tendre et le plus fort pour ceux qui sont la

» cause et les auteurs de ses maux... — Cela est vrai...

» la foi me l'enseigne,., je le crois... je le crois d'une

v manière indubitable... parce que la foi me le dit. ..cette

d foi qui est appuyée sur la- Révélation et la Parole de

» Dieu, Vérité infaillible et éternelle. » C'est ainsi que l'on pourra faire l'exercice de la rné-»

moire. Il ne sera pas nécessaire d'y consacrer un temps considérable, puisque la plupart des considérations qui regardent cette première partie de la méditation se trouvent ordinairement dans les livres. Cependant il faudra toujours que celui qui médite étende et résume son sujet avec beaucoup de soin, et non comme en passant ; car l'application de la mémoire est le fondement de toutes les réflexions et de toutes les affections qui doivent la suivre. C'est d'elle que naissent tous les autres actes de la méditation, comme la plante sort de la semence, l'arbre de la racine. D'où il suit que si elle n'est pas faite avec le soin requis, on perdra nécessairement un grand nombre de salutaires réflexions. — Je ferai encore observer qu'il est très-utile, lorsqu'on le peut, de joindre à l'application de la mémoire des actes de foi sur la vérité ou le fait que l'on médite. Les auteurs ascétiques recommandent souvent cette pratique, et avec raison. Les réflexions qui suivront n'en seront que plus solides, et n'auront que plus de force pour mouvoir la volonté. C'est pour ce motif que l'on a fait entrer ces actes dans les deux exemples précédents.

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