SUPPOSITION PRÉALABLE
Afin que celui qui donne les Exercices et celui qui les reçoit se prêtent un mutuel secours, et retirent un plus grand profit spirituel, il faut présupposer que tout homme vraiment chrétien doit être plus disposé à justifier une proposition obscure du prochain qu'à la condamner. S'il ne peut la justifier, qu'il sache de lui comment il la comprend; et s'il la comprend, mal, qu'il le corrige avec amour; et si cela ne suffit pas, qu'il cherche tous les moyens convenables pour le mettre dans lu voie de la vérité et du salut.
(1) Sans se déterminer. — La sagesse et la discrétion de l'auteur des Exercices sont ici remarquables. Sa première rédaction avait été la suivante : Et régler sa vie sans aucune affection qui soit déréglée. Mais dans la suite cette expression ne lui parut pas assez mesurée; du moins lui sembla-t-il qu'elle pourrait être comprise ou expliquée peu discrètement. Qu'il est difficile, en effet, de rencontrer un homme d'un naturel assez heureux ou d'une vertu assez rare pour être exempt de toute affection déréglée! 11 se corrigea donc luimême, et mit en marge : Sans se déterminer par aucune affection, etc. Nouveau sens qui restreint l'absence d'affection désordonnée au moment et à l'acte même de détermination, et qui défend seulement, lorsqu'il s'agit de régler sa vie, ou de prendre une résolution quelconque, de se déterminer par une affection déréglée. Or, exiger ce qui, dans la pratique, est absolument nécessaire, c'est ce que personne ne peut taxer d'indiscrétion.
L'homme est créé pou: louer, honorer et servi:
({) Principe et fondement. — Principe ou fondement, disent d'anciennes traductions. Saint Ignace, en employant la conjonction et, prouve qu'il ne regardait pas ces deux termes comme synonymes. Principe a quelque chose de plus spéculatif. C'est du principe que l'auteur des Exercices va poser, qu'il déduira toutes les propositions particulières de son ouvrage; c'est ce principe qui pénétrera toute la substance des Exercices ; et c'est à ce principe que tous les Exercices pourront se réduire. Principe, du reste, qu'il ne faut pas essayer de prouver à l'homme raisonnable, bien moins au chrétien, puisque la raison et la foi l'admettent comme premier principe. Quant à l'homme ignorant, ou au chrétien chancelant, on le leur prouvera comme on a coutume de prouver les principes, par les contradictions dans lesquelles tombent nécessairement ceux qui les nient, ou qui, dans le sujet que nous traitons, admettraient pour l'homme une autre fln quelconque. Principe qu'il faut examiner avec soin, méditer avec application, peser longtemps et attentivement, et se graver profondément dans l'esprit avec toutes ses conséquences. Principe qui est en même temps, dans la pratique, un fondement sur lequel s'appuie l'ensemble des Exercices, et repose tout l'édifice de la vie spirituelle. Car cette doctrine de la fin de l'homme est une vérité première, sur laquelle toutes les vérités dont on parlera dans la suite, et les vertus qui en sont les fruits, s'élèvent comme sur une base solide et inébranlable. — Principe et fondement. Celui qui vit sans ce principe est le jouet de ses passions, ou vit au hasard, tantôt bon, tantôt mauvais
Dieu, notre Seigneur, et, parce moyen (1), sauver son âme. Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l'homme et pour l'aider dans la poursuite de la fin que Dieu lui a marquée en le créant. D'où il suit qu'il doit en faire usage autant qu'elles le conduisent vers sa fin, et qu'il doit s'en dégager (2) autant qu'elles l'en détournent. Pour cela, il est nécessaire de nous rendre (3) in-
selon les circonstances des objets, des temps, des lieux, des personnes. Sans ce fondement la vertu elle-même n'est point solide; et la vie, lors même qu'elle est bonne, est semblable k une maison bâtie sur le sable, dont on doit toujours craindre la ruine. La doctrine renfermée dans ce principe est applicable non-seulement au catholique, mais à tout homme, parée qu'il est homme, fût-il hérétique, schismatique, etc. Et il est impossible de la méditer sérieusement sans en reconnaître la vérité et s'avouer vaincu.
(1) Et moyennant cela, dit saint Ignace, c'est-à-dire moyennant l'accomplissement de ces trois devuirs, sauver son âme, et la sauver par ses propres efforts; car c'est à l'homme de sauver son âme. Les secours ne peuvent pas nous manquer de la part de Dieu : pourquoi nous a-t-il placés sur la terre ? Notre fin dernière est une loi qu'il nous a imposée, et qu'il s'est imposée à lui-même ; il est donc impossible qu'il laisse l'homme manquer des moyens nécessaires pour l'obtenir.
(2) S'en dégager. — Expression littérale, plus énergique que s'en abstenir. Tous les hommes ont quelque affection qui les attache, qui les lie au moins à un objet. Voulons-nous détruire cette affection, il ne suffit pas de nous abstenir, de ne point faire usage; il faut encore travailler à nous dégager de ce lien, à nous deticher entièrement de cet objet. Tel est, selon l'annotation première, p. 2, le premier fruit que l'on doit se proposer de retirer des Exercices.
(3) Textuellement : de nom faire (nous montrer) indifférents. — Non, d'être indifférents. Être indifférents, c'est la perfection vers laquelle on nous enseigne à tendre ; nous faire indifférents marque l'effort nécessaire pour y parvenir. Le
différents à l'égard de tous les objets créés, en toirt ce qui est laissé au choix de notre libre arbitre et ne lui est pas défendu ; en sorte que, de notre côté, nour ne voulions pas plus la santé que la maladie, les richesses que la pauvreté, l'honneur que le mépris, une longue vie qu'une vie courte, et ainsi de
,-nême verbe est employé dans la contemplation de la Naissance de Notre-Seigneur : en me faisant, c'est-à-dire me considérant, me regardant comme un petit pauvre; et dans les règles 12e ,13e et 14e du discernement des esprits, où il est dit que l'ennemi imite, ressemble à, se conduit comme, et par conséquent se fait, etc. Expression qui, dans tous ces passages, peut se traduire par se montrer. Le sens de celte phrase sera donc : II est nécessaire que ?wus nous montrions indifférents, c'est-à-dire que, sourds à la voix des sens, et nous surmontant nous-mêmes, nous nous comportions par rapport aux objets créés, qu'ils nous soient agréables ou non, comme si nous n'éprouvions à leur égard aucune répugnance ou aucune inclination. [Principe d'une application continuelle dans la vie spirituelle. Je veux être doux et patient; or, je ne le suis pas : pour le devenir, je veux dans la pratique, indé pendamment de mes répugnances et de mes goûts, me con* duire comme si déjà je possédais la patience et la douceur; je veux me montrer doux et patient. ] Tels sont les efforts que nous devons faire sur nous-mêmes pour arriver à ce degré de perfection qui consiste à user ou à se priver de l'usage de* créatures en proportion exacte, ni plus ni moins, de leur rapport avec notre fin dernière.
[Nota. On peut distinguer quatre sortes à! indifférence: indifférence d'apathie, indifférence d'estime ou d'appréciation, indifférence de volonté, indifférence de goût ou de sentiment. Il ne peut être question ici de la première, qui, bien loin d'être une vertu, serait indigne d'une créature raisonnable. L'indiffé rence de goût est désirable; on peut et on doit y tendre, en mortifiant ses goûts naturels, et en les soumettant à la raison : mais elle n'est point nécessaire. Restent donc l'indifférence d'estime et l'indifférence de volonté, dont l'une suivrait toujours l'autre, si nous étions toujours conséquents, parce
tout le reste (i); désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés.
qu'il est raisonnable que la volonté suive l'entendement; unies eusemble, elles constituent la véritable et sainte indifférence qui doit être le fruit de cette méditation fondamentale. — L'indifférence est nécessaire pour la pureté de conscience, pour la liberté, le bonheur, la dignité de l'homme.]
(1) Et ainsi de tout le reste. — Une infinité de détails se rapportent à ces quatre chefs, et la nécessité de l'indifférence s'étend à tous sans exception. Voyez l'explication de celte méditation.
-«^agiySEfe-