SAUVER SON AME
I. L'homme, de toutes les créatures visibles seul raisonnable, seul doué d'intelligence pour connaître, ei de liberté pour choisir et embrasser ce qu'il veut ; l'homme, le plus noble de tous les objets créés qu'il nous est donné de contempler ; Vhomme, terme universel : donc tous, donc moi-même.
Est créé. — C'est lui qui nous a faits, nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. « Ipse fecit nos, et non ipsi nos. » /.'homme ; moi encore, chef-d'œuvre visible de la toute-puissance de Dieu, dont la s^esse infinie ne peut rien tirer du néant sans se proposer une fin digne d'elle ;
— qui ne peut s'empêcher de vouloir et d'exiger que cette créature qui lui appartient, qu'il a douée de raison et de liberté, tende vers la fin qu'il lui a marquée. Non, mon Dieu et mon Créateur ne peut se montrer indifférent à ce que je tende ou non vers ma fin ; il ne peut regarder d'un même œil mon obéissance et ma rébellion. Cette indifférence s'oppose directement à sa sagesse infinie et répugne «à tous ses attributs.
Pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur.
— Le nom de Créateur appartient à Dieu seul, parce que que seul il est celui qui est : « Ego sum qui sum. » (Exod. ai, 14.) Source de tous les êtres, rien ne peut exister sans lui. Il est donc le maître de tout ce qui existe () le nù( -e : il a dune sur toutes les créatures
un domaine souverain, inamissible ; un domaine que l'homme ne peut méconnaître sans crime et auquel ses efforts, aussi insensés que coupables, ne le soustrairont pas. C'est envers ce Dieu et ce Seigneur que l'homme a trois devoirs à remplir.
\. Le louer. — Tout ce quf nous environne et tout ce qui ester, nous pub'ie ses perfections admirables : pourrions-nous lui refuser nos louanges? Les deux annoncent sa gloire... Mes os diront : Seigneur, qui est semblable à vous? 0 Dieu, notre Seigneur, q ue votre nom est admirable dans toute la terre! Que ma bouche soit remplie de vos louanges, et que tout le jour je chante votre gloire, je célèbre votre grandeur, « Cœli enarrant gloriam Dei. {Ps. xvm, 2.) Omnia ossa mea dicent : Domine, fuis similis tibi ? (Ps. xxxiv, -10.) Domine, Dominas noster, quam admirabile est nomen tuum in universa terra ! (Ps. vin, 2.) Repleatur os meum laude, ut cantem gloriam tuam, iota die magnitudincm tuam. v> (Ps. lxx, 8.)
2. L'honorer, ou textuellement, le révérer. — En lui rendant un culte intérieur et extérieur ; en me souvenant de sa présence en tout lieu. Qui ne vous craindra, 6 Roi des nations? « Quis non timebit te, o Rex gentium? » (Jer. x, 7.)
3. Le servir. — Me conserver dans une dépendance absolue de sa volonté en toutes choses ; partout et toujours faire mes actions de la manière qu'il le désire ; c'est en quoi consiste le service de Dieu. Car celui qui sert quelqu'un ne fait pas sa propre volonté, mais celle du maître qu'il sert. Ce devoir renferme : 1° l'observation des commandements de Dieu, obligation commune à tous ; 2° la fidélité à remplir les devoirs particuliers de son état ; 3° pour ceux qui n'ont pas encore fait choix d'un état de vie, et qui peuvent faire librement ce choix, de sérieuses réflexions sur une matière aussi impor-
tante ; 4° enfin la formation d'un règlement de vie qui comprenne et embrasse toutes nos pensées, toutes nos paroles, toutes nos actions, et les dirige, non d'une manière arbitraire, mais selon la volonté de Dieu, qui nous est manifestée par une autorité légitime, ou par les lumières et les inspirations divines, etc. Servir Dieu, c'est encore lui rendre de bons offices, dont il n'a pas besoin, mais qu'il mérite tant que nous lui rendions. Ces bons offices consistent dans l'exécution de tout ce que nous savons lui devoir être agréable. Sa bonté est si grande, qu'il daigne les accepter et les récompenser avec beaucoup de libéralité. Ainsi le servent ceux-là surtout qui emploient leurs soins et leurs forces à le faire louer, révérer et servir par un grand nombre d'autres, autant qu'il est en leur pouvoir.
H. Remarquez que, de ces trois devoirs envers Dieu considéré comme Créateur, le premier, celui de le louer, est le plus facile ; le second, qui consiste à Vhonorer et à le révérer, n'est pas encore trop difficile ; mais le troi sièmo, qui nous ordonne de le servir, rencontre d'immenses difficultés dans notre nature viciée par le péché. Le service de Dieu est sans doute capable de faire par lui-même la gloire et le bonheur de l'homme, puisque la volonté divine est toujours bonne, toujours parfaite en elle-même, et, pour la créature, toujours désirable. Cependant tel est notre aveuglement, que rarement notro entendement connaît clairement la volonté divine ; et, lorsque nous la connaissons suffisamment, telle est notre malice, que notre volonté rebelle refuse souvent de l'accomplir. L'homme ne veut dépendre que de lui-môme. /Vos lèvres sont à nous ; quel est donc notre maître ? répète-t-il avec les hommes impies dont parle le Roi- Prophète. « Labia nostra a nobis sunt ; guis noster Dominus est ? » {Ps. xi, 5 ) Dans toutes ses actions, dans
l'usage de toutes ses facultés, il aftecte une liberté déréglée et une trompeuse indépendance. Voilà la source de tout le mal ; comme la source de tout le bonheur pour l'homme consiste à servir Dieu et à faire sa volonté. Heureux ceux dont la voie est pure, ceux qui marchent dans la loi du Seigneur ! « Beali immnculati in via qui ambulant in lege Domini /» (Ps. cxvm, 1.) Répétons donc avec instance : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? « Domine, qui d me vis facere? » (Act. ix, 6.) Voilà pour la connaissance. — Enseignez-moi à faire votre volonté. « Doce me facere voluntatem tuam. (Ps. cxlii, 40.) Voilà pour la pralique.
Cette obligation de servir Dieu mérite donc de notre part la plus sérieuse attention. Car, premièrement, elle rencontre en nous de grands obstacles ; en second lieu, le service que nous devons à Dieu est de tous les instants et sans interruption. Car nous ne pouvons pas exercer sans cesse des actes de louange et de respect : des efforts aussi continus surpassent la faiblesse de notre nature. Mais ^ans cesse nous pouvons et nous devons se?'vir Dieu, c'est-à-dire exécuter sa volonté. L'accomplissement de ce devoir essentiel s'étend à tous les moments de notre vie, même à ceux de notre sommeil, même à celui de la mort.
Après avoir attentivement médité ce triple devoir de l'homme envers son Créateur, considérons que, comme rien n'est plus juste dans son objet, rien aussi n'est plus honorable pour la créature intelligente. Quelque difficile que cette obligation puisse nous paraître quelquefois, grâce à la bonté divine, il est toujours en notre pouvoir de l'accomplir ; parce qu'il est toujours en notre pouvoii de tendre à notre Gn, et que rien hors de nous ne saurait nous empêcher de l'atteindre, pas même le monde et l'enfer conjurés contre nous. Admirons donc la bonté
de notre Créa leur, qui nous a prescrit une fin qu'il ne lient qu'à nous seuls d'obtenir : considération qui doit être pour nous une source de tranquillité, de sécurité et de paix, au milieu des vicissitudes de cette vie. Si je veux ne pas me manquer à moi-même, rien ne peut m'empêcher de louer, d'honorer, de servir Dieu. Si je le veux, dès ce moment je suis l'ami de Dieu. « Amicus autcm Dei esse si voluero, ecce nunc fio. » (S. Aug. Conf. lib. VIII, c. vi.)
Une autre considération me facilite encore l'obligationde tendre à ma fin. Dieu ne ressemble pas aux hommes, et, dans les entreprises que je forme pour sa gloire, il n'exige pas de moi le succès ; il ne demande que la bonne volonté, et cette bonne volonté, par un don de la libéralité divine, dépend de moi tout entière. Bien, dit saint Augustin, n'est si facile à la bonne volonté que la bonne volonté elle-même ; et cette bonne volonté suffit à Dieu. « Ni h il enim tam facile est bonœ voluntali, quam ipsa sibi ; et luec sufficit Deo. » (S. Aug., Serm. ix. de Verb. Domini.)
Enfin tout ce qu'il peut y avoir de difficulté dans l'accomplissement de notre fin doit s'aplanir et disparaître en présence de Yutililé et de la nécessité de cette fin. Ecoutons l'auteur des Exercices :
III. Et par ce moyen (en accomplissant, ces trois sortes de devoirs) sauver son ame. — Qu'est-ce que sauver son âme? De quelle importance n'e>t-il pas pour moi de sauver mon âme? Que mettrai-je en comparaison avec ce bien incomparable? Quel travail ou quel sacrifice pourra me paraître difficile, ne devra me paraître facile, léger, doux, pour obtenir un si grand bien ; un bien dont la perte entraîne nécessairement après elle le plus grand de tous les maux? Car enfin, si je ne sauve pas mon âme,
je la perds infailliblement. Or, perdre mon âme, c'est me damner pour toujours. Il n'y a pas de milieu ; je ne puis m'arrêter entre le ciel et l'enfer ; il m'est impossible de ne pas me perdre, si je ne veux pas me sauver. Donc, souveraine utilité, souveraine nécessité de mon salut. , Or, cette fin dernière, qui est la béatitude de l'homme et qui consiste à obtenir le souverain bien et à éviter le souverain mal, a une connexion nécessaire avec tout ce que nous venons d'expliquer. Ai -je été fidèle à louer, à honorer, à servir Dieu ? C'est de l'accomplissement de ces devoirs que dépend le salut de mon âme ; ce n'est, encore une fois, qu'en les accomplissant que je puis faire mon salut.
Et rien sans doute ne fait ressortir avec plus d'éclat la bonté et la générosité de mon Créateur, que d'avoir uni inséparablement la louange, le respect, le service que je lui dois, avec mon utilité souveraine et mon bonheur éternel.
Servir Dieu, condition préalable : sauver mon âme, conséquence nécessaire. Servir Dieu, c'est ma fin prochaine; je dois l'accomplir en celte vie ; sauver mon âme, c'est ma fin dernière ; je la posséderai dans l'autre. Elle est donc vaine la sollicitude de ceux qui ne paraissent occupés que du salut de leur âme, qui ne veulent parler que du salut de leur âme, et qui ne se mettent que peu ou nullement en peine de servir Dieu. Et par ce moyen sauver son âme. Apportons au service de Dieu un cœur sincère ; et non-seulement espérons que ncis obtiendrons notre salut de sa divine bonté, mais ayoi»>en une confiance ferme et inébranlable.
Ce n'est pas sans raison que l'on applique à la fin de l'homme ces paroles du Sauveur : Une seule chose est nécessaire. « Unum est neccssarium. » [Luc. x, -42.) La fin de l'homme, c'est tout le bonheur de l'homme ; la fin
;; j PREMIERE SEMAINE.
de l'homme, pour me servir des paroles du Sage, c'est tout V homme, o Hoc est enim omnis homo. » {Eccli. xii, 13, Elle regarde tous les hommes, c'est une affaire qui est personnelle à chacun d'eux. L'homme seul peut se sauver, personne ne peut le sauver sans lui. Une seule chose est nécessaù^e, a unum » . Quelle que soit l'action que vous fassiez, si l'on vous demande : Est-ce pour cela que vous êtes sur la terre ? vous ne pouvez donner une réponse pleinement satisfaisante à cette question sans remonter immédiatement ou médiatement aux principes posés dans la méditation fondamentale. Car, si toutes vos actions ne se rapportent pas à cette véritable et unique fin de l'homme, ou elles sont absurdes, ou vous devez pouvoir leur assigner une fin ultérieure. Même pour les actions de leur nature utiles et nécessaires, les plus conformes à !a probité, les plus saintes, si on vous fait la demande ' Est-ce pour cela que vous êtes sur la terre f par exemple, est-ce pour étudier? est-ce pour écrire? est-ce pour prier ? peut-être pourrez-vous répondre : Oui, c'est adssi pour cela. Mais ce n'est pas absolument pour cela. Car, si votre réponse était absolument vraie, il s'ensuivrait que l'action d'étudier, d'écrire, de prier, devrait être l'action de toute votre vie, ' que vous ne pourriez jamais la suspendre ; ce qu'il est impossible d'admettre pour aucune sorte d'action en particulier. Mais le service de Dieu regarde véritablement tous les instants de notre vie, et la raison du service de Dieu satisfait pleinement à cette question : Est-ce pour cela que vous êtes sur la terre ? J'ajoute même : Ce n'est pas seulement pour servir Dieu que nous vivons ; mais c'est encore pour le servir que nous mourons. Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur, dit l'Apôtre. « Sive vivimus, sive morimur, Domini sumus. * (Rom. xvi, 8.) Nous devons le servir en vivant, nous de-
vons le servir en mourant : Une seule chose est nécessaire. L'application pratique de ce principe doit nécessairement varier selon la diversité, des personnes. Est-il du service de Dieu que je fasse cette action ? Cette action ■peut-elle m'être utile pour la vie éternelle ? La réponse à ces questions dépend™ d'une multitude de circonstances : de la position de celui qui fait les Exercices, du but qu'il se propose, des passions peut-être qui le combattent... Est-ce un prêtre, un religieux, un homme distingué par sa naissance, un savant, un marchand, un artisan, un soldat, un jeune homme, un vieillard, etc. T Tous d'abord, comme hommes, comme chrétiens, doivent servir Dieu : mais celui-ci a des obligations particulières à remplir comme prêtre, celui-là comme religieux, cet autre comme revêtu de telle dignité, chargé de tel emploi, etc. Champ vaste, espace immense ouvert à des considérations bien pratiques. Seigneur, faites-moi connaître ma fin.., pour que je sache ce qui me manque. *Notum fac mihi, Domine, finem meum..., ut sciam quid desit mihi. » .