‹ Exercices spirituels de saint Ignace de LoyolaChapitre 34 sur 147 · QUI SUIVENT LA MORT · texte numérisé non relu

QUI SUIVENT LA MORT

(Par forme de contemplation et de considération.)

Oraison préparatoire. La même qu'à l'ordinaire. Premier prélude. Je me représenterai sur son lit

(1) Fruamur bonis quae sunt. (Sap. u, 6.)

(2) In raomento, iu ictu oc.uli. (Cor xv, 52.)

funèbre un homme qui vient de rendre le dernier soupir, et je demanderai à la mort des leçons.

Second prélude. Je demanderai à Dieu la grâce de comprendre vivement, à la vue de ces restes inanimés, la vérité de ces paroles de l'Ecclésiaste : Fanité des vanités, et tout est vanité (1), hors aimer Dieu et le servir lui seul.

Premier point. Circonstances qui suivent immédiatement la mort.

Je rends le dernier soupir; me voilà pâle, immobile, insensible. A l'instant même je deviens un objet d'horreur pour tous ceux qui m'entourent. On me couvre le visage d'un voile, et mes proches eux-mêmes me fuient. Ma garde est confiée à des mains étrangères. Ce sont elles qui m'enveloppent d'un suaire. Tant que ma dépouille mortelle sera dans la maison, il y régnera une sorte de stupeur. On regarde comme un devoir de piété l'empressement que l'on témoigne à me faire transporter à ma dernière demeure. — Qu'est-ce donc que la santé? Que sont les amitiés du monde? Que sont les jouissances des sens? Tout, absolument tout^ est vanité !

La considération de ces premières circonstances me fera prendre deux résolutions. 1° Combattre cet amour déréglé des plaisirs sensuels qui ont donné tant de fois la mort à mon âme, et que saint Jean appelle la concupiscence de la chair; car ceux qui suivent les mouvements de la sensualité souil-

(1) Vanitas vanitatum, et omnia vanitas. (Eccle. i, 2.)

108 MÉDITATIONS SUPPLEMENTAIRES.

lent leur âme et perdent la grâce de Dieu. 2° Pratiquer la mortification chrétienne en privant mes sens de plusieurs choses permises, et en ne leur accordant qu'avec modération celles qui sont nécessaires, portant toujours dans mon corps la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus paraisse aussi dans ce corps (1).

Second point. Le lendemain de la mort.

A l'heure marquée, le cortège funèbre m'accompagne au pied des autels. On s'avance dans le silence et le recueillement... Quelques-uns me pleurent; mais si l'on descendait au fond des cœurs, on reconnaîtrait peut être qu'il y a plus d'apparence que de sincérité dans les regrets. Les prêtres commencent les prières de l'Église : « Seigneur, donnez-lui le repos éternel ; et que le jour qui n'a pas de déclin brille à ses yeux (2). » Mais avant le jour de la lumière et du repos, il faut passer par la nuit de l'expiation et des souffrances, et, selon les paroles de l'Église, par le jour de la colère : Dies irœl II faut passer par ce jour de calamité, d'amertume et de misère : Dies magna et amaravaldè ! 'Enfin : « Que les âmes des fidèles, par la miséricorde de Dieu, reposent en paix (3). » C'est le souhait suprême du ministre de Jésus-Christ en terminant le sacri-

(1) Scmper moitiûcationem Jesu in corpore nostro circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. (Cor. îv, JO.)

(2) Requiem aetemam dona eis, Domine, et lux perpétua luceal eis. (Ecoles.)

(3) Fidelium animae per misericordiam Dei requiescant in pace. (Eccles.)

fice. Il le répète une dernière fois sur ma tombe : puisellese ferme pour ne s'ouvrir qu'au grand jour qui fermera le temps et ouvrira i éternité!

Que me sera-t-il permis d'emporter de mes biens, de mes richesses en sortant de ce monde? Quand j'aurais été le plus grand potentat de la terre, il ne me restera en ce dernier jour, comme au pauvre, qu'un linceul et un tombeau... Donc, l°détachement des biens de ce monde; déraciner de mon cœur cet amour des richesses que l'apôtre saint Jean nomme la concupiscence des yeux; car Jésus-Christ a dit : Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation sur la terre (1 ). Qu'il est difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le roya unie de Dieu! Les disciples étaient étonnés de ce discours; mais Jésus leur dit de nouveau : Mes enfants, quil est difficile à ceux qui mettent leur confiance dans les richesses d'entrer dans le royaume de Dieu! Il est plus aisé à un chameau dé passer par le trou d'une aiguille, quà un riche d'entrer dans le royaume de Dieu (2). 2° Amour de la pauvreté : c'est la première des béatitudes : Bienheureux les pauvres d'esprit, qui sont dégagés de toute, affection pour les biens passagers, parce que

(1) Vse vobis divitibus : quia habetis consolationem vestiam. (Luc. vi, 24.)

(2) Quàio difficile, qui pecunias habent, in regnum Dei introibiiiit! Discipuli autem obstupescebant in verbis ejus. At Jésus rursus respondens ait illis : Filioli, quàm difficile est, confidentes in pecuniis, in regnum Dei introire! Faciliusest camelum per foramen acûs transire, quàm divitem intrare in regnum Dei. {Marc, x, 23-25.)

le royaume des deux est à eux (1). Heureuse pauvreté qui nous assure dès ce monde la possession éternelle de tous les biens du ciel ! J'entrerai dans le sentiment du grand Apôlre. Ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous devons être contents ; parce que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans lespiéqes du démon, et eu beaucoup de désirs inutiles et pernicieux qui précipitent les hommes dans l'abîme de la perdition et delà damnation ; car l'amour desrichesses est la racine de tous les maux (2).

Troisième point. Quelque temps après la mort.

Les hommes n'ont plus de moi qu'un bien faible souvenir, s'ils ne m'ont entièrement oublié. Ils se sont habitués à se passer de moi. Je suis remplacé dans les postes que j'occupais, dans ies emplois que j'exerçais. Toutefois, ce n'est là qu'un côté du tableau, et le plus supportable; lautre est justement dérobé aux regards des vivants. Fils de r homme, soulève cette pierre lumulaire, creuse la terre (3). Hideux spectacle! Ma tombe ne renferme; plus que des membres qui se désunissent, que des chairs en putréfaction et fourmillantes de vers,

(1) Beati pauperes spiritu : quoniam ipsorum est regnum cœlorum. {Matth. v, 3.)

(2) Habentes autem alimenta et quibus tegamur, his con-tenti simus. Nàm qui volunt divites fieri incidunt in tentatioiiem et in laqueum diaboi, et desideiïa multa inuliiia et nociva, quœ mergtmt homines in intention et perditionera. Radix enim omnium malorum est cupiditas. {lTim.s^ 8-10.)

C3) Fili hominis, fode parietem. {Ezcch. vin, 8.)

que des ossements nageant dans la corruption ! Voilà ce qui reste d'un corps auquel j'ai sacrifié si souvent les intérêts de mon âme! un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, et dont on ne peut occuper plus longtemps sa pensée sans horreur(i) : Vanité des vanités, tout est vanité !

Qu'est-ce donc que la mort? qu'est-ce donc qu'un tombeau ? L'orgueil convaincu de folie, renseignement le plus efficace de mon néant. Oh! qu'il sied bien à la poussière de s'enorgueillir! Donc, humilie- toi sous la main puissante de Dieu (2). Toutes ses menaces sont contre les orgueilleux, toutes ses promesses pour les humbles. Dieu résiste aux superbes, et il donne sa grâce aux humbles (3) ; il dépose les puissants, et il exalte les humbles (4) ; il regarde avec complaisance ce qui est bas et humble, et il ne voit que de loin et avec horreur ce qui est élevé (5). Du reste, ces bas sentiments de nous-mêmes sont tellement conformes à la raison, qu'ils sont nécessaires à notre bonheur. Le superbe et l'avare, dit un pieux auteur, n'ont jamais de repos ; mais le

(1) In nullumindè jam nomen, in omnis jara vocabuli mortem. (Tertull., De Resurr. carn., îv.)

(2) Ilumiliamini igitur sub potenti manu Dei. (i Petr. y, 6.)

(3) Deus supeibis resistit, humilibus autem dat gratiam. (Jacob, iv, 6.)

(4) Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles. [Luc. l, 52.)

(5) Humilia respicit, et alta à longé cognoscit. (P*. cxxxvn, 6.)

pauvre et l'humble vivent dans l'abondance de la paix (i).

Colloque. Demander à Dieu qu'il daigne par sa grâce détacher mon cœur de l'amour des choses visibles, et le porter tout entier vers les invisibles ; car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu (2).

Pater. — Ave.

Nota. Après cette méditation, on lira très-utilement dans Y Imitation de Jésus-Christ les numéros 4 et 5 du premier chapitre du premier livre, ainsi que le chapitre 23 tout entier.

L'oraison préparatoire ordinaire.

Premier prélude. Je me représenterai un homme

(1) Superbus et avarus numquàm quiescunt ; pauper et humilis spiiilu in mullitudine pacis conversantur (Imit. lib. I, c. ti, n. 1.)

S.ude ergo cor tuum ab amore visibilium abslrahere et ad invisibilia te transferre. Nani sequenles suam sensualitatem, maculant conscientiam, et perdunt Deigratiam. [Imit., lib. I, c. î, n. 5.)

(3) On a cru devoir présenter dans une seule méditation tout ce qui regarde le péché véniel. Cependant, comme la matière est lies-abondante, le retraitant pourra la partager en plusieurs exercices, ou se contenter de méditer un seul point, et de lire attentivement les deux autres. Celte remarque peut s'appliquer à d'autres sujets. Elle est du reste entieremeut conforme à un avis que l'auteur des Exercice*

encore vivant, il est vrai, mais couvert d'un grand nombre de légères blessures, affaibli par des maladies et chargé de chaînes.

Second prélude. Je demanderai à Dieu la grâce de connaître et de détester le péché véniel.

Premier point. Nature du péché véniel.

I. Le péché véniel est un dérèglement volontaire de pensée, de parole ou d'action contraire à la loi de Dieu ; dérèglement toutefois qui ne va pas jusqu'à donner la mort à l'âme et la rendre digne de la damnation éternelle. Mais il a, du reste, la vraie nature du péché, il est essentiellement péché ou offense de la Majesté divine.

II. Le péché véniel est appelé léger par comparaison avec le péché mortel, qui est en effet beaucoup plus grave. Mais absolument parlant, et pris en soi, ce n'est pas un mal léger ; car, après le péché mortel, c'est, au jugement de Dieu, et en réalité, le plus grand de tous les maux. Mal moral, d'un ordre supérieur à tous les maux de la nature ; vrai mal de la créature raisonnable, qu'il vicie et qu'il corrompt.

III. Disons plus: puisque le péché véniel est une offense de Dieu, il est donc le mal de Dieu., mal incomparablement plus grand que la désolation de

formule en ces termes, et qu'il n'est pas inutile de rappeler ici : « Si j'éprouve, dans un point de la méditation, les sentiments que je voulais exciter en moi, je m'y arrêterai et m'y reposerai, sans me mettre en peine de passer outre, jusqu'à ce que mon àme soit pleinement satisfaite. » (Première semaine, addit. 4, pag. 81.)

tous les peuples, que le renversement de tous les États, que l'anéantissement du ciel et de la terre, que le malheur éternel de tous les hommes et de tous les anges, qu'il ne serait pas permis d'empêcher, dit saint Anselme, par l'offense la plus légère (1).

Voilà les vérités que la foi et la droite raison m'enseignent : m'y suis-je conformé jusqu'ici dans la pratique"? Quelle sera ma conduite dans la suite? Continuerai -je à commettre le péché véniel avec cette facilité funeste, et à le regarder comme un mal léger ?

Second point. Effets du péché véniel.

I. Le premier effet du péché véniel, celui qu'il produit plus directement, c'est la souillure de l'âme. Il ne détruit pas en elle la grâce habituelle, mais il lui imprime une tache qui ternit sa beauté ; il esta l'âme ce qu'un ulcère est au corps. Nous ne croyons pas, dit saint Augustin, que ces péchés donnent la mort à l'âme ; néanmoins ils la couvrent comme d'une lèpre qui la rend entièrement difforme, et ne lui permet de recevoir que très-difficilement, ou avec une grande confusion, les em- ■meuts de son céleste Époux (2).

(1) Fatcri me; necesse est, quia pro conservandâ totâ crealurâ, nihil deberem facere conlravoluntatem Dei. (S. Anselm Cur li . lib. 1. c. x.vi.)

(2) Quibus peccatis (minutis) licet occidi a:nmam noncredatainen eam velut quibusdam pustulis, et quasi horrenda

replentia delormem faciunt, ut eam ad amplexus illius i au! \ ix, aut cum grandi confusione, venire lit tan t. (S. Aur-7-t. Serm. 41 de Sanctis).

II. Le second etïet du péché véniel est de rendre nos bonnes œuvres moins agréables à Dieu. Car il les vicie dans leur principe et en elles-mêmes. 1° Dans leur principe, qui est le cœur de l'homme. Le péché véniel , surtout lorsqu'il est commis avec plus de délibération, n'imprime pas seulement une tache dans le cœur ; il y dépose encore un germe vicieux. Voyez un cœur entièrement déiaché des créatures : il se propose dans ses actions des motifs surnaturels, ses intentions sont droites, ses affections pures, nobles, généreuses. Il accomplit sans peine leprécepte de l'Apôtre : Ne recherchez que les choses du ciel; riaijcz de goût que pour les chose* du ciel (1). Voyez au contraire un cœur qui commet facilement le péché véniel : peu à peu ses voies deviennent moins droites, ses intentions moins simples, ses sentiments moins élevés, ses affections moins pures, plus communes et toutes languissantes. Dans ses actions et dans ses démarches, il ne se propose plus, pour l'ordinaire, que des motifs humains et terrestres; et si quelquefois encore il est mu par des motifs surnaturels, ces motifs n'agissent que faiblement. De là cette plainte de l'auteur de Y Imitation : « Nous ne considérons point la bassesse de nos affections , et nous ne déplorons point tout ce qu'il y a en nous d'impur (2). » 2° En elles-mêmes; par exemple lorsque nous prions

(1) Quae sursùra sunt quaerite... qua; sursùm surit sapite. (Coloss.m, 1,2.)

(2) Ubi jacent affectus nostri, non aUenclimus; et quàm impura sint omnia, non deploramus. (Imil. lib. lll, c. xxxi, n. 4.)

116 MEDITATIONS SUPPLEMENTAIRES.

avec tiédeur, lorsque nous récitons l'office divin a\ec des distractions volontaires, lorsque nous célébrons ou que nous entendons la sainte Messe avec indévotion, lorsque nous communions sans recueillement intérieur, lorsque nous travaillons avec mécontentement, lorsque nous obéissons avec des répugnances que nous ne combattons pas, avec murmures... Qui n'est obligé de reconnaître que de semblables actions sont remplies de défauts? Et faut-il s'en étonner? L'arbre languit; comment produirait-il des fruits vermeils et savoureux? Quand nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent nécessairement nos actions, et dévoilent ainsi toute la faiblesse de notre âme. Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un cœur pur (1).

Mais si le péché véniel rend nos bonnes œuvres moins agréables aux yeux de Dieu, il les rend par conséquent moins dignes de récompense ; il prive donc 1 ame qui le commet de plusieurs degrés de grâce et de gloire qu'elle eût acquis par sa fidélité, et qu'elle perd par sa faute. Ainsi, un Dieu éternellement moins connu, éternellement moinsaimé, éternellement moins glorifié, voilà les suites d'un seul péché véniel ; voilà les préjudices qu'il cause : puissé-je en comprendre aussi le danger!

Page 1