I. — PRÉLUDE, OU PRINCIPE FONDAMENTAL
La première condition reauise pour faire une
trois colloques indistinctement à tous, mais à ceux-là seuls qui désirent parvenir à cette parfaite humilité; à ceux qui, embrasés d'amour pour Jésus leur Roi, et épris de la beauté d'une si haute perfection, soupirent après elle et l'appellent de tous leurs vœux ; à ceux, en un mot, qui veulent, comme nous l'avons dit dans la contemplation du Rèyne de Jésus- Christ, se signaler au service du Chef divin, dont ils suivent l'étendard. Car cet état est un don spécial, un don vraiment excellent, un don parfait, un don d'en haut, que nous ne pouvons obtenir que par une humble et persévérante prière. Je dis plus : la prière et la demande, par le moyen des trois colloques, seront très-utiles sans doute, mais ne suffiront pas sans l'exercice de la vertu que nous demandons, et sans de glorieuses victoires remportées sur nous-mêmes. — 11 faut encore que ceux qui désirent sincèrement parvenir à cette humilité sublime se souviennent que ce troisième degré, comme le dit expressément saint Ignace, suppose le premier et le second, afin que personne ne prétende, ou ne paraisse prétendre y aspirer sans travailler sérieusement à obtenir et à fidèlement pratiquer le premier et le second degré, ce qui serait se flatter vainement et se faire illusion.
(1) Les trois colloques des trois classes. — Voyez, note 1, page 198, pourquoi saint Ignace renvoie aux colloques dea trois classes plutôt qu'à ceux des étendards.
bonne Élection est, de notre part, que l'œil de notre intention soit simple. Je ne dois considérer qu'une seule chose, la fin pour laquelle je suis créé. Or cette fin est la gloire de Dieu, notre Seigneur, et le salut de mon âme; donc, quelle que soit la chose que je me décide à choisir, ce doit être pour qu'elle nvaide à obtenir cette fin : me gardant de subordonner et d'attirer la fin au moyen, mais dirigeant le moyen vers la fin. Un grand nombre de personnes commencent souvent par se déterminer à embrasser l'état conjugal, par exemple, qui n'est qu'un moyen, puis à servir dans cet état Dieu, notre Seigneur, ce qui est notre fin. D'autres commencent également par prendre la résolution d'accepter des bénéfices ecclésiastiques, et elles pensent ensuite aux moyens de servir Dieu en possédant ces bénéfices. Aucune de ces personnes ne va droit à Dieu ; mais toutes veulent queDieu vienne droit à leurs affections déréglées; et, par conséquent, elles font de la fin le moyen, et du moyen la fin. Elles mettent en dernier lieu ce qu'elles devraient avoir premièrement en vue. Car nous devons en premier lieu nous proposer de servir Dieu, ce qui est notre fin ; et, en second lieUj, d'accepter un bénéfice ou de choisir l'état de mariage, si cela nous parait plus convenable, ce qui est le moyen pour arriver à notre fin. Aucun motif ne doit donc me déterminer à choisir ou à rejeter tout ce qui est proprement moyen, que le service et la louange de Dieu, notre Seigneur, et le salut éternel de mon âme.
ir. —de la nature des objf.ts qui peuvent être la matière de l'élection.
(Quatre règles et une remarque.)
1 Première règle. Il est nécessaire que toutes les choses dont nous voulons faire Élection soient indifférentes ou bonnes en elle-mêmes, et admises .dans l'Église catholique, notre sainte Mère. Elles ne peuvent donc jamais être mauvaises, ni contraires à ce que l'Église reçoit.
Seconde règle. 11 est des choses qui rendent l'Élection invariable, comme sont le sacerdoce, le mariage, etc.; il en est d'autres qui la laissent variable, comme sont les bénéfices ecclésiastiques et les biens temporels, que l'on peut accepter et abandonner à volonté.
Troisième règle. Lorsqu'on a fait une Élection qui est, de sa nature, invariable, par exemple, lorsqu'on s'est engagé dans le mariage ou dans les ordres sacrés, il n'y a plus à y revenir, puisque le lien est essentiellement indissoluble. Si donc on n'a pas fait cette Élection avec maturité et sans affection déréglée, comme on le devait, il faut tâcher de s'en repentir, et mener une vie régulière dans l'état que l'on a choisi, bien que cette Élection ne soit pas, ce semble, une vocation divine, puisqu'elle s'est faite avec une intention oblique et avec affection déréglée. Beaucoup de personnes se trompent en prenant une Élection semblable pour une vocation divine :car la voca-
tion divine est toujours pure et sans souillure, sans mélange des inclinations de la chair etdes sens, ni d'aucune autre affection désordonnée.
Quatrième règle. Si l'on a fait d'une manière >age et convenable, sans prendre conseil de la .hair ni du monde, une Élection qui est en elleuème variable, il n'y a pas de raison pour faire de nouveau l'Élection. Il suffira de se perfectionner dans l'étal que l'on a choisi^ autant qu'on le pourra.
Remarque. Mais si cette Élection variable n'a pas été faite avec une intention droite et une affection réglée, il sera utile de la faire de nouveau, si on a le désir (1) de produire des fruits de salut abondants et très-agréables à la Majesté divine.
(1) 11 sera utile, si on a le désir. — Ce n'est pas un commandement; c'est un conseil : Si vous voulez être parfait.— Il faut remarquer en outre qu'il est un grand nombre de personnes qui, sans avoir la faculté de choisir presque en aucune chose, n'auraient cependant rien à envier à personne sur ce point, si elles connaissaient leur bonheur. Car assurément celui-là est heureux dont toute la conduite, toutes les actions sont tellement déterminées par la nécessité ou par le commandement, qu'il n'a jamais besoin d'examiner ce qu'il doit faire. Et c'est pour cette raison que les pauvres se sauvent et se sanctifient plus facilement que les riches, les serviteurs plus facilement que les maîtres, les inférieurs plus facilement que les supérieurs ; parce que, sans parler de beaucoup d'autres avantages, ils ont moins à craindre le danger de se tromper dans la recherche de la volonté de Dieu à leur égard, puis- , qu'elle leur est suffisamment déclarée par le fait même d • leur condition. Souvent les autres arrivent à peine, après J beaucoup de réflexions, où ces chrétiens simples, humbles tît petits aux yeux du monde, sont menés, sans s'en apercevoir.
III. — DE TROIS TEMPS 00 CIRCONSTANCES DANS LESQUELS 6H PEUT FAIRE UNE SAGE ET BONNE ÉLECTION.
Le premier temps est lorsque Dieu, notre Seigneur, meut et attire tellement la volonté, que, sans douter ni pouvoir douter, l'âme pieuse (1) suit ce qui lui est montré; comme le firent saint Paul et saint Matthieu, en suivant Jésus-Christ notre Seigneur.
Le second, lorsque l'âme reçoit beaucoup (2) de lumière et de connaissance, au moyen des consolations et des désolations intérieures qu'elle éprouve, et par l'expérience du discernement des esprits.
comme par une main étrangère. Les premiers sont dans la spéculation, Us seconds dans la pratique. — Du reste, plus l'affaire de l'Élection est grave, plus celui qui a le pouvoir de choisir, joint à un ardent désir de son salut et de sa perfection, doit entreprendre cette tâche sérieusement et généreusement, s'il désire produire des fruits remarquables, à la plus grande gloire de Dieu.
(1) [L'âme pieuse. — Devuta : pieuse, dévouée, soumise.] (?) Beaucoup de lumière. — Azaz : mot vieilli, qui signifie graduellement, assez, suffisamment, beaucoup. L'ancienne version ms. adopte le dernier sens, et il parait préférable. Une lumière passagère, un mouvement intérieur de consolation ou de désolation que Ton aura ressenti une première et même une seconde fois, ne suffisent pas. Il faut la réitération fréquente de ces mouvements intérieurs, afin de produire cette abondance de lumière et de clarté nécessaire pour conclure avec prudence l'Élection dans ce second temps. Aussi saint Ignace ne dit pas un mouvement de consolation, mais l'expérience des consolations et des désolations, ce qui suppose des touches fréquentes et non passagères dans l'âme.
DE L'ffLFCTION. 211
Le troisième est tranquille. L'homme, considérant d'abord pourquoi il est créé, c'est-à-dire pour louer Dieu, notre Seigneur, et sauver son àme, et touché du désir d'obtenir cette fin, choisit comme moyen un état ou genre de vie parmi ceux que l'Église autorise, pour mieux travailler au service de son Seigneur et au salut de son àme. J'appelle temps tranquille celui où l'àme n'est pas agitée de divers esprits, et fait usage de ses puissances naturelles, librement et tranquillement.
Si l'Élection ne se fait pas dans le premier ou dans le second temps, voici deux manières de la faire dans le troisième.