NERFS DE LA VIE DE RELATION
Le cerveau est une masse ganglionnaire qui diffère considérablement au premier aspect du même organe des animaux vertébrés. Il est logé comme on le sait dans une boîte cartilagineuse, qui lui sert à la fois d’appareil de protection et pour fournir des points d’attache aux fibres musculaires. Cette boîte livre aussi passage aux nerfs comme le crâne des vertébrés.
La cavité de cette boîte crânienne n’est point entièrement remplie par le cerveau. Un tissu très-lâche, qu’on pourrait a juste titre appeler arachnoïdien , remplit l’intervalle et maintient le cerveau en place comme dans le plus grand nombre de poissons. Ce même tissu se rencontre aussi dans la cavité des pieds qui loge les vaisseaux et les nerfs.
On peut diviser le cerveau en trois portions : 1° celle qui est placée en dessus de l’œsophage , 2° celle qui en occupe la partie inférieure et 3° la portion qui se trouve sur le côté et qui établit la communication entre les deux précédentes. Chacune de ces parties a une composition différente.
Portion sus- œsophagienne.
La portion supérieure ou sus-œsophagienne est située immédiatement derrière le bulbe buccal. Elle a une forme arrondie, un peu plus longue que large, et paraît à son tour composée de trois parties distinctes, qui présentent chacune une disposition particulière. Elles sont placées l’une derrière l’autre et semblent aussi différentes par leur aspect que par leur composition (voy. pl. 1, fig. IY, a , h , c ).
La première {a) est placée au devant des autres et présente l’aspect de la réunion de deux ganglions. C’est elle qui nous semble l’analogue de la portion sus-œsophagienne des autres ordres de Mollusques. Il naît de son bord antérieur environ six filets nerveux très-minces , qui se rendent tous directement en avant, pour se perdre dans les muscles de la cavité buccale.
SUR L’ARGONAUTE
Derrière elle se voit la seconde partie qui est placée transversalement au-dessus des autres ( b ) et qui fait l’effet d’un ruban. Est-ce une commissure? Je ne l’ai pas vue fournir de nerfs.
La partie postérieure ou la troisième est la plus volumineuse de toutes. Elle occupe à elle seule plus d’étendue que les deux autres. Sa composition est aussi toute différente. On aperçoit à sa surface des sillons longitudinaux , qui la divisent en six colonnes et qui sont sans doute l’indication de la direction des fibres. On pourra sans grands efforts trouver de l’analogie avec les parties constitutives du cerveau des animaux supérieurs , puisque dans les uns comme dans les autres , nous voyons les trois parties essentielles de cet organe : hémisphères, tubercules quadrijumeaux et cervelet. Si l’on ne craignait de diminuer l’importance des faits , on pourrait pousser l’analogie bien plus loin, mais nous ne voulons que consigner des observations. Nous avons vu sortir un nerf ( d ) de chaque côté du milieu de cette partie et qui perce la boîte crânienne directement en arrière, pour aller se perdre sur la nuque.
Portion sous-œsophagienne.
La portion sous-œsophagienne est tout aussi développée que la première ( pl . 1 , fig. III, la moitié est encore recouverte par la boîte). On aperçoit d’abord cette différence qu’elle est recouverte de substance grise dans plus de sa moitié postérieure. On n’en aperçoit point au-dessus de l’œsophage.
On distingue ici également trois parties, qui cependant ne m’ont point paru aussi nettement divisées.
La première se présente sous la forme d’un grand ganglion comprimé, placé au devant des autres. De son bord antérieur naissent huit filets nerveux très-forts , qui se rendent directement dans l’intérieur des pieds. Ces nerfs réunis sont disposés en éventail , puisqu’ils partent d’un même point et se perdent en rayonnant dans les huit pieds.
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Sur le coté et en dessous de cette première masse se voit, de chaque côté , un ganglion qui n’est point réuni en apparence à son congénère. Je crois, sans toutefois pouvoir l’affirmer, que c’est lui qui fournit le nerf qui va former sur le manteau le ganglion de la patte d’oie.
Toute la troisième partie , qui occupe à peu près la moitié de cette portion sous-œsophagienne est couverte de substance grise. Elle fournit vers son milieu le nerf acoustique , qui perce directement le crâne, pour se rendre dans l’intérieur des parois inférieures de la boite crânienne où est la cavité de l’oreille ( pl . \ , fig. III, d). Près du bord postérieur, non loin de la ligne médiane, naissent les nerfs branchiaux {c , c ), et un peu au-dessus les nerfs de l’entonnoir.
En examinant le cerveau sur le côté , on peut se faire une bonne idée de son ensemble. On voit la moitié inférieure couverte de substance grise, et tout le reste présenter un aspect blanchâtre. Cette dernière partie est aussi plus consistante et conserve mieux sa forme.
On aperçoit sur le côté ou sur la troisième portion le mode de réunion des deux masses précédentes. Cette réunion a lieu à l’aide de deux commissures. La première ou l’antérieure est courte et mince {pl. 2, fig. I, d). Elle établit une communication directe entre les parties antérieures. Il naît en dedans, à la partie supérieure, une autre commissure, qui se rend au ganglion sous-buccal, et qui met ce ganglion de la vie organique en rapport avec le cerveau (/). Plus bas se trouve la grande et large commissure ( d ) qui unit les parties postérieures. C’est de cette partie qu’on voit sortir le nerf optique (/&).
Entre ces deux commissures est un espace vide à travers lequel on distingue l’œsophage et par où passe une branche artérielle qui va se rendre à l’œil.
Si nous comparons le cerveau de ces animaux avec celui des vertébrés, nous remarquons cette différence capitale, que les ganglions qui le constituent ne sont point disposés en chapelet les uns derrière les autres, comme on le voit particulièrement dans les poissons, à moins de considérer seulement comme cerveau, la portion sus-œso-
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phagienne. Comparé au contraire avec celui des autres Mollusques, nous trouvons le représentant de la partie sus-œsophagienne dans les deux ganglions antérieurs (pl. 1, fiq. I, a). Dans les uns comme dans les autres, c’est du bord antérieur que partent les commissures longitudinales qui établissent la communication entre le cerveau et les nerfs de la vie organique ou du sympathique. Cette disposition du cerveau démontre surtout la différence dans le type organique. C’est ici , avec les mêmes élémens peut-être , un plan de composition tout différent de celui des vertébrés, quoique ce soient eux (les Céphalopodes) qui de tous les invertébrés touchent de plus près aux poissons.
Nerf optique.
Le nerf optique naît ou plutôt sort de la partie latérale du cerveau. Il est le plus gros des nerfs. Il perce l’enveloppe crânienne presque immédiatement après sa naissance , et se renfle de nouveau , comme on l’a remarqué depuis long-temps , en un ganglion plus considérable que le cerveau lui-même. Ce gros renflement est en rapport avec le développement des yeux de ces animaux.
Ce qui me paraît devoir attirer l’attention, c’est un tubercule ganglionnaire qu’on aperçoit à la partie postérieure et inférieure du gros ganglion ophthalmique ( pl . V et VI, k , h). En l’examinant
avec soin , j’ai vu ce tubercule se détacher en partie et se présenter alors sous la forme d’un cul-de-sac ou de cœcuin du nerf optique. Il paraît qu’on aperçoit la même chose dans la seiche, d’après une figure de Richard Owen , et qui est copiée dans la nouvelle édition du règne animal ( Mollusq pl. X). On le désigne sous le nom de petits corps sphériques.
Je n’ai rien à dire de particulier des autres nerfs de la vie de relation, si ce n’est de ceux des pieds.
Nerfs des pieds.
La disposition des nerfs des pieds est un des points les plus inté-
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ressans de ce travail. Dans l'intérieur de chaque pied se trouve un faisceau nerveux , qui s’étend dans toute sa longueur, accompagné des vaisseaux. Au premier aspect on dirait que c’est un seul nerf qui se renfle en ganglions à des distances très-régulières jusqu’à l’extrémité. C’est ainsi que les auteurs Font compris, à ce qu’il me semble. Cuvier, dans son beau mémoire sur le poulpe, pag. 36, dit en passant que le nerf du pied produit des renflemens; mais dans ses planches on ne voit rien qui reproduise cette disposition. Pander et D’Alton, dans leur anatomie du poulpe ‘, figurent vaguement ces renflemens. Je ne connais le travail de Delle Chiaie que d’après une figure que Grant a copiée de l’auteur italien, dans ses Outlines of comparative anatomy; mais il me paraît qu’il n’y règne pas plus de clarté 1 2.
Le faisceau nerveux de chaque pied est composé de deux nerfs bien distincts, dont l’un forme des renflemens ganglionnaires de distance en distance , et dont l’autre est composé de fibres cylindriques. Ce dernier naît immédiatement du cerveau du bord antérieur de la portion inférieure (voy. pl. 2, fig. I et II, b , b , b , b). Il se compose de cordons nerveux qu’on peut aisément isoler et qui sont représentés pl. 5, fig. I, b. Les filets nerveux qui en partent pour se rendre dans les muscles du pied , ne sont qu’en petit nombre. On en voit seulement de distance en distance.
Le nerf ganglionnaire se trouve accolé intimement au précédent, s’étend comme lui dans toute la longueur du pied, et ne se laisse isoler qu’en prenant les plus grandes précautions.
Ces ganglions commencent à la première ventouse et finissent insensiblement avec elle. J’ai même remarqué un rapport dans le
1 Cette anatomie du poulpe était destinée pour le bel ouvrage de De Ferussac et D’Orbigny sur les Céphalopodes.
2 Depuis la présentation de ce travail , j’ai vu à Naples, M. Delle Chiaie, le célèbre continuateur De Poli. Il ne connaissait point cette disposition remarquable. Dans son ouvrage que je possède maintenant, et dans lequel il traite d’une manière spéciale des systèmes nerveux et circulatoire des Céphalopodes , les nerfs des pieds ne sont figurés que comme une seule branche qui se renfle en ganglions de distance en distance.
SUR L’ARGONAUTE
nombre des ventouses et des ganglions. Ces derniers sont placés alternativement à droite et à gauche du nerf cervical, pour envoyer plus directement leurs filets à leur ventouse correspondante (voy. pl. 4, k).
Ces nerfs ganglionnaires des pieds correspondent entre eux et font comme un système à part. Du premier ganglion de chaque pied part une commissure transverse qui se rend à son voisin et qui établit une communication directe entre les différentes branches de ce système. L’ensemble de ces commissures forme un anneau qui entoure la tête de l’animal {pl. 4 ,1, l, /). Ces nerfs ganglionnaires présentent ensuite des commissures sur toute leur longueur, qui les unissent aux nerfs cylindriques et au centre nerveux. Leur intérieur contient des globules de neurine {pl. 2, fig. IV, a, a).
De chacun des ganglions naissent plusieurs filets nerveux minces, dont le nombre m’a paru variable et qui plongent derrière chaque ventouse dans l’intérieur des parois [pl. 3, fig. IV).
Ce faisceau nerveux est maintenu en place au moyen d’un tissu semblable à celui qui maintient le cerveau dans la boîte crânienne.
Quoique ce travail ait un caractère purement anatomique, nous ne saurions cependant nous empêcher de signaler le rapprochement qu’on peut faire de ces nerfs avec ceux du sentiment et du mouvement. De pareilles différences anatomiques entraînent nécessairement des différences physiologiques, et ce sont les Céphalopodes qui, les premiers , dans les animaux sans vertèbres , nous montrent aussi nettement cette séparation.
Toutefois, il nous reste cette grande différence à signaler, que dans les animaux vertébrés, cette séparation devient apparente par un seul ganglion très-rapproché de l’origine des nerfs du sentiment (racine postérieure), tandis que ce renflement ganglionnaire se répète , chez les Céphalopodes , sur toute la longueur du nerf que nous croyons être celui de sentiment.
Du reste, il paraît généralement déjà admis que des animaux sans vertèbres sont pourvus de ces deux sortes de nerfs , qu’on a particu-
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lièrement signalés dans le Sphyncc ligustri , le homard, les scorpions, les scolopendres, le Grillus viridissimus , carabus et Papilio urticœ 1 .