VIII
Je sais bien qu’à ces faits les médecins, qui veulent à tout prix que la phthisie pulmonaire ait un caractère et un siège anatomique constant , répon-
(1) De Haen , ratio medendi , t. I , p. 42etsuiv. Lugd.
(2) Henricus Chavet , de Phlliisi pulmonali hereditaria. Art. Y. Jnquisilio ubi pus tam in phthisi pulmonali vera quam spurin generetur.
(lent en disant que , dans les cas précités , il n’y avait point de véritable phthisie. Ainsi les malades se consument visiblement , la fièvre hectique les dévore, il y a par l’expectoration une fonte générale des solides et des liquides; les malades périssent au milieu de la dyspnée , des douleurs de poitrine et du marasme ; en un mot, avec tous les symptômes que les anciens ont regardé, comme constituant la maladie de consomption, appelée phthisie pulmonaire; mais si, avec ces symptômes, il n'y a pas d’éruption tuberculeuse dans les poumons , il plait à nos anatomo-pathologistes de dire qu'il n’y a pas alors de véritable phthisie-, assurément s’ils veulent, dans tous les cas et pour l’honneur de leurs principes organiciens, faire le mot de phthisie , synonyme de tuberculisation pulmonaire , nous ne saurions les en empêcher. Mais alors ils parlent un langage qui répugne aux vrais principes de la science, et qui est en opposition avec une infinité de faits pratiques..
Enfin, supposons avec les anatomo-pathologistes que les espèces de phthisies , désignées sous les noms de phthisie scorbutique, vénérienne, asmatique, rhumatismale, etc. sont toutes des phthisies tuberculeuses ; et que le principe vénérien rhumatismal ou scorbutique n’ait fait que développer ou hâter les progrès des tubercules. Je dis que, même alors, il est essentiel, pour la pratique , de continuer à admettre ces différentes espèces de
phthisies. Car le vice spécifique , vénérien, rhumatismal, herpétique ou autre, qui allume ou entretient l’incendie , donne à la maladie consomptive une nature toute particulière ; il peut ou la dominer ou en devenir une complication redoutable , et dèslors indiquer une méthode curative essentiellement différente. Il est donc non-seulement naturel, mais encore nécessaire de distinguer autant d’espèces de phthisie qu’il y a de vices qui fomentent cette maladie. Consultons les praticiens.
D’après Sims, les phthisies furent communes à Tyrone (Irlande), au commencement du printemps 1770. L’espèce la plus commune tirait son origine de la crase du sang vicié, plutôt que de l'inflammation des poumons. Dans certains cas, elle reconnaissait pour cause une gonorrhée antérieure , mal guérie un ou deux ans auparavant (phthisie vénérienne ). Dans quelques cas , elle devait son origine à une habitude du corps écrouelleuse , et dans d’autres , à quelque indisposition qui avait affaibli les solides (1).
Stoll admet plusieurs espèces de phthisies. A proposd’une femme morted’une phthisie purulente, résultant d’une inflammation vraie et chronique du
(1) Observations sur les maladies épidémiques , par James Sims; traduit par Jaubert. Chap. IV. Troisième constitution.
poumon , il fait observer qu'indépendamment des abcès, il faut considérer, chez les phthisiques, l’inflammation crue, qui affecte les parties voisines des abcès, et l'état inflammatoire du sang. 11 distingue la phthisie produite ou par un relâchement (tubercules scrofuleux), ou par répuisement, ou par un mauvais régime, etc. Dans la première, c’est-à-dire dans l'inflammatoire , il faut proscrire lekina, les balsamiques, le lichen, les astringents, et tout ce qui pourrait ajouter à la diathèse phlogistique , le lait d’ânesse même, au lieu que ces moyens sont très-utiles dans la phthisie scrofuleuse ou tuberculeuse. (1)
Il explique la formation des tubercules, en disant que la lymphe coagulable , au lieu de transuder abondamment dans la cavité de la poitrine, sort des vaisseaux, se répand dans toute la substance pulmonaire , de manière qu'il s'y forme une foule de petites collections de cette lymphe, et de petits corps solides , analogues à des grains de millet (2).
Fodéré fait remarquer qu’Hippocrale a placé constamment la phthisie parmi les maladies populaires : il est évident qu’il s’agissait de la catarrhale -, c’est toujours à la suite d’une année froide
(1) Stoll , Ralio :nedendi, 1776, t. I (9me ouverture de cadavre ).
(21 Ibid. T. III, 1778, juin.
et humide qu’il se formait des phthisies. Cet auteur ne nie pas que la plupart des phthisies n’appartiennent à une dégénérescence tuberculeuse, surtout les phthisies héréditaires -, mais il croit que le plus grand nombre commencent par un simple rhume, un catarrhe, un rhumatisme. Plusieurs médecins pensent , dit-il , que la maladie tuberculeuse est la même que la scrofuleuse , maladie très-commune (1).
Enfin , quand il serait vrai que la phthisie pulmonaire ne reconnût pour cause matérielle qu’un seul principe morbifique , il est certain que les périodes de l’âge, le changement du climat, les conditions intérieures et extérieures dans lesquelles on vit, doivent introduire, dans le caractère de la maladie, des différences qui peuvent inlluer sur sa nature , sur sa marche et sur ses indications curatives. Ainsi elle doit être considérée sous des aspects différents , en raison de celte diversité de nature qui rend les méthodes curatives tout à fait opposées (Baumes.)
Déplorable conséquence de quelques systèmes étroits ! en n’admettant qu'une seule espèce de phthisie , sur la foi des signes physiques qui attestent la présence des tubercules, on abandonne,
(1) Fodéré, Leçons sur les épidémies et l'hygiène publique , t. II , p. 503 et 9uiv.
comme incurable , tel malade qu’on eût sauvé peut-être , si l’on en avait distingué plusieurs espèces.
Résumons en peu de mots les conclusions auxquelles nous sommes arrivés, dans cette première partie.
Il y a des malades qui, en toussant, crachent ordinairement du pus , avec petite fièvre plus ou moins marquée , et se dessèchent peg à peu.
On désigne généralement cet état morbide par le nom de phthisie pulmonaire.
Existe-t-il plusieurs espèces dephthisies pulmonaires?
Les auteurs qui prennent pour base des distinctions de maladies le siège et les altérations anatomiques , ayant constaté que , dans l'immense majorité des cas , les phthisiques portaient dans le poumon un produit morbide désigné sous le nom de tubercules , veulent qu’il n’y ait qu’une seule espèce de phthisie pulmonaire, la phthisie tuberculeuse.
Mais d’un autre côté :
1° La marche et les progrès de la phthisie n’ont pas de rapport nécessaire et constant avec la nature et les progrès de la dégénération tuberculeuse ;
*2° Plusieurs états morbides peuvent amener
la consomption pulmonaire , avec ou sans la coïncidence de ce produit particulier ;
3° Un nombre imposant d’observations attestent que des malades peuvent offrir tous les symptômes de la phthisie pulmonaire , sans présenter aucune trace de tubercules-,
Donc, les tubercules ne doivent pas être regardés comme le caractère propre et essentiel de la phthisie pulmonaire.
4° Enfin , de l’avis des plus grands maîtres de l’art, il faut distinguer autant d’espèces de maladies, qu’il y a d’affections essentielles qui peuvent , en les constituant , indiquer des méthodes essentiellement différentes de traitement-,
La phthisie pulmonaire est dans ce cas-,
Il faut donc en admettre plusieurs espèces.
Essayons maintenant de préciser la nature et le traitement de ces différentes espèces de phthisies.