‹ Expédition anglaise au Pôle Nord (1875-1876) [microforme]Chapitre 29 sur 37 · PE · texte numérisé non relu

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vaillante petite troupe était retournée à l'endroit même où celle du commandant Markham était revenue sans aide et où je la rencontrai le 41 juin; mais là, les mêmes taches charbonneuses qui avaient attaqué la division, du Nord et contre lesquelles celle de l'Ouest avait lutté pendant longtemps, prirent un développement si rapide qu'à l'exception du lieutenant Aldrich et du sous-officier Adam Ayles, tout l'équipage de son tratneau, composé de sept hommes, était hors de combat.

Deux de ses marins continuèrent à lutter courageusement sans abandonner leur poste, pendant que quatre de leurs camarades, après avoir résisté jusqu'au dernier moment, furent obligés de se faire porter par le traineau. Dans ces conditions déplorables, l’arrivée du lieutenant May, qui apportait du secours, fut pour eux un événement providentiel.

Grâce à leur aide, le lieutenant Aldrich réussit à atteindre l’Alert le matin du 96, et tous ensemble nous offrtmes au Dieu tout-puissant un nouveau tribut de prières pour le remercier d’avoir épargné la vie de celte petite troupe; après quoi je les confiai tous aux soins du docteur Colan, à l'exception de l'officier que le scorbut avait seul épargné. -

Quoique la nécessité de traverser la terre avec des traineaux lourdement chargés eût retardé ses premiers pas, le lieutenant Aldrich, à force d'énergie, avait réussi à explorer la côte ouest jusqu’à 220 milles de l’Alert.

La côte court d’abord au nord-ouest pendant 90 milles jusqu'au cap Columbia, promontoire le plus nord et situé par 83°07 lat. N. et 70°30’ long. O.

De là la terre s’infléchit à l’ouest pendant 60 milles jusque par 79°00° OÔ, et enfin tourne graduellement

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au sud jusque par 8216 N..et 85033 O., position extrême atteinte par Aldrich. Cet officier n'aperçut aucune terre au nord ni au nord-ouest, ni même rien qui en eût l'apparence, et la nature épaisse de la glace me fait penser qu’il n’est pas possible qu'il existe une terre quelconque à une dista..2e de la côte qu'on puisse franchir.

Quoique, pendant le voyage d’aller, la plus grande partie des hommes eût à souffrir plus ou moins, ces petits malaises furent considérés comme passagers, et ce n'est qu'au voyage de retou: qu’ils devinrent plus alarmants. Les gencives des hommes devinrent livides, molles et saignantes, et il n’y eut plus de doute possible : c'était bien le scorbut qui faisait son apparition.

Je dois aux marins de la division de l'Ouest les mêmes éloges qu'à ceux de Markham pour leur intrépidité et leur patience. Réduits au même état que leurs camarades du Nord, ils souffrirent davantage, si toutefois cela est possible; ear, à une pareille distance du navire et de tout secours, aucun d’eux ne pouvait

se faire porter sans compromettre l’existence de tous

les autres, et tous durent rester à lutter sur les traits des traîneaux et continuer la route à marche forcée,

C'est aux soins, aussi énergiques que judicieux, du lieutenant Aldrich et au moral exemplaire de Joseph Good, maître d'équipage Capitaine du traineau, l’un de ceux qui eurent cependant le plus à souffrir, que les hommes doivent la conservation de leur existence pendant ce long et pénible voyage de retour.

Les services du lieutenant Aldrich en cette occasion, aussi bien que ceux qu'il a pu rendre pendant les trois années quil est resté sous mes ordres, ont toujours provoqué mon admiration. C’est ‘un officier plein de

zèle et de valeur, que je signale à l'attention de Leurs Scigneuries,

Attaque de scorbut.

En ce qui concerne l'apparition du scorbut qui attaqua l'équipage de La Discovery aussi bien que l'Alert, J'avais la conviction que, grâce à l'excellente condition de nos provisions, les hommes qui composaient les équipages des traineaux et qui tous jouissaient d’une

xcellente santé, scraient épargnés par ce terrible fléau. Mais je suis maintenant forcé d'admettre que le ma existait parmi nous à l’état lalent, au milieu même de ces hommes magnifiques qui armaient les traineaux et tels qu'on en eût difficilement trouvé de plus beaux Les fatigues excessives, inhérentes aux voyages arctiques, firent éclater la cruelle épidémie avec une violence inusitée, ainsi que cela s’est généralement produit pendant les expéditions antérieures à la nôtre, quand elles ne pouvaient se procurer du gibier en abondance ou qu'elles manquaient de jus de citron.

Ce fut aux hommes d’une constitution délicate que le scorbut s’attaqua d’abord, ensuite à ceux de leurs camarades qui avaient un tempérament prédisposant, enfin aux marins qui prirent une part active aux voyages les plus longs et les plus fatigants, et qui, du reste, furent de beaucoup les plus malades.

Je suis convaincu que si nous n’avions pas eu à faire nos voyages en traîneaux, le mal n'aurait pas trahi sa présence au milieu de nous et que si, tout d’abord, les officiers avaient eu à accomplir le même labeur quotidien que leurs hommes, ils n’eussent pas été plus épargnés qu'eux. :

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traîneau, trente-six hommes de l'équipage avaient passé par l'hôpital du bord, et à cette date il en restait encore vingt-quatre en trailement.

Un aussi grand nombre de malades, dont la plupart réclamaient des soins aitentifs et constants, finit par me faire craindre pour les forces du docteur Colan, dont, cependant, rien ne pouvait abattre le zèle et le courage. Cependant la privation de repos et d'exercice, jointe aux fatigues causées par les longues nuits de veille passées au chevet du pauvre Ncel Petersen, altéra sensiblement la santé de notre digne médec n,

Expédition à la côte du Groënland.

Pour conserver au récit tout son esprit de suite, je consigne ici les résultats du voyage d'expleration du lieutenant Beaumont à la côte'du Groënlarid, résultats que je ne connus, du reste, que quelque temps après le retour de cet officier.

Le 6 août, pendant que l'Alert, essayant de franchir le chenal de Robeson, s'était vue emprisonner par les glaces à 20 milles au nord du havre de la Discovery, le lieutenant Rawson et deux matelots arrivèrent à bord, nous apportant des lettres du capitaine Stephenson, et la triste nouvelle de l'apparition du scorbut au milieu des hommes qui armaient les traîneaux de la division du Groënland.

Le mal avait, du reste, le même caractère de gravité qu'à bord de l’Alat, et le lieutenant Beaumont avait été obligé de s'arrêter à la baie Polaris pour veposer ses hommes.

. Vai déjà raconté les faits et gestes de l'expédition

jusqu’au 5 mai, alors que le docteur Coppinger qu'‘‘a le

lieutenant Beaumont, faisant route au nord-ouest le long

de la côte du Groënland, avec deux traîneaux armés par des hommes jouissant en apparence d’une excellente santé, Quelques jours après, le gabier James Hand, qui avait passé l'hiver à bord de l'Alert, mont'a quelques symptômes de scorbut. Dès que le lieutenant Beaumont eut reconnu la nature du mal dont Hand était atteint, il prit la résolution de renvoyer à la baie Polaris le lieutenant Rawson avec trois hommes et le malade, et de continuer son voyage d'exploration avec un équipage réduit.

Le 11 mai, les deux officiers se séparèrent; mais, pendant son voyage de retour à la baie Polaris, le pauvre Rawson eut deux autres de ses hommes atteints par le scorbut, de sorte qu’il ne lui resta qu'un seul matelot pour veiller sur ses malades et remorquer le t'aineau sur lequel était couché le plus souffrant de ses hommes. Ce ne fut que le 3 juin qu'il put arriver à destination, et trop tard pour sauver James Hand, qui expira trois heures après son arrivée à la baie Polaris.

En résumé, de tous ses homme il n’y en eut qu'un qui échappa au terrible fléau, et le sous-officier qui conduisait le traîneau, quoique pouvant à peine se soutenir, refusa énergiquement de se faire traîner, sachant bien que ce surcroît de charge constituerait un danger pour tous ses camarades.

Dans ces circonstances pénibles, la conduite du lieutenant Rawson fut au-dessus de tout éloge : sa nature à la fois ferme et gaie soutint le moral de sa petite bande d’estropiés, et, sans la confiance aveugle qu’elle avait en lui, elle n’eût certainement Jamais atteint le dépôt de vivres qui devait la sauver. Son retour étant complétement inattendu, personne n’eut l'idée de lui

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cr\ojer Un secours qu'aucun des hommes n'était, d'ailleurs, en état de lui porter.

Le 7 juin, le lieutenant Fulford, le docteur Coppinger et Hans, conduisant le traîneau à chiens, retournèrent au dépôt de la baie Polaris, en revenant d'explorer le liord de Petermans: ; grâce à la viande fraiche des veaux marins qu’ils purent se procurer et à l'habileté professionnelle du docteur Coppinger, les progrès du scorbut furent bientôt enrayés et les malades reprirent peu à peu leurs forces.

Après s'être séparé de Rawson, le lieutenant Beaumont continua sa route, ‘et, le 21 mai, il arrivait par 82° 18° N. et 50° 40°C. en vue d’une terre qui paraissait être une île détachée, mais qui, étant donnée la nature de la glace, n'était en réalité que la continualion de la côte du Groënland. Cette terre s’étendait jusque par 82% 54 N. et 480 33° O.

À cette époque, deux autres matelots de l'armement du traîneau montrèrent de graves symptômes de scorbut, et quelque temps après le commencement du voyage de retour, tous les hommes étaient malades. Au bout de quelques jours, il n'y avait plus que le lieutenant Beaumont, le quartier-maître glacier Alexandre Gray, capitaine du traineau, et Le chsuffeur Frank Jones qui fussent capables de le remorquer; quant aux quatre autres marins, il fallait les transporter par srouFes, Ce qui nécessitait deux voyages et quelquelois trois, sur une glace raboteuse et faite pour décourager les plus intrépides. Cependant la petite troupe continuait bravement sa route, luttant avec persévérance conire tant d'obstacles, heureuse si elle pouvait ainsi franchir un mille par jour et ne perdant jaiais Courage. L'inquiétude du lieutenant Beaumont Ctait

cependant extrême, et il conrmençait à craindre que le secours n’arvivât trop tard pour sauver la vie de ses malades les plus gravement atteints.

En ne le voyant pas arriver à la baie Polaris au jour fixé, le lieutenant Rawson, le docteur Coppinger et Hans, qui conduisait le traîneau à chiens, se décidèrent à se mettre à sa recherche; par un hasard providentiel, ils le rencontrèrent à la baie de Newman à 20 milles du dépôt. Le jour suivant, Frank Jones, incapable de rester plus longtemps attelé au traîneau, dut se résigner à marcher sans pouvoir fournir aucun secours, laissant ainsi les trois officiers et Alexandre Gray traîner les quatre malades, pendant que les chiens transportaient les provisions et l'équipement.

Le 27, Alexandre Gray lui-même dut renoncer à travailler et il ne resta plus que les officiers attelés au traineau, tandis que Gray et Jones les accompagnaient clopin-clopant et luttant avec courage pour ne pas rester en arrière.

Le 98, on n'était plus qu'à une journée de marche du dépôt; Beaumont, dans l'espoir qu'ils arriveraient à temps à la baie Polaris, décida que ses deux malades les plus gravement atteints seraient placés sur le traineau à chiens, et acheminés ainsi sous la conduite et les soins du docteur Coppinger; mais le gabier Charles Paul, qui, au dernier moment, avait quitté le Valorous à la baie de Disco pour faire partie de l'expédition, expira quelques heures après leur arrivée.

Le reste de la petite troupe, avec l’aide de Hans et de ses chiens, finit par arriver à la baie Polaris le 4e juillet, et comme il était impossible de traverser le détroit et de rallier La Discovery avant que les malades fussent rétablis, Beaumont prit la résolution de s’y

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établir et d'y rester un mois. Ceux de ses hommes qui élaient assez valides pour porter un fusil se mirent en chasse, et réussirent si bien qu'ils purent fournir à leurs camarades une ration quotidienne de viande fraiche,

Dans ces circonstances critiques, si nous n'avons pas eu plus de morts à pleurer, nous le devons aux secours si Opportuns du lieutenant Rawson, qui, en qualité . d'officier le plus ancien à la baie Polaris, prit sur lui de partir au secours de son camarade sans prendre les ordres du Capitaine Stephenson, auquel il ne pouvait confier ses appréhensions, n'ayant pas le temps de traverser le bassin de Hall.

Le capitaine Stephenson s'étant assuré par lui-même que les ressources du dépôt de la baie Polaris étaient suflisantes pour le nombre d'hommes qu'il avait détachés à la côte du Groënland, quoique naturellement désireux de les voir revenir à bord de {a Discovery, ne concevait cependant aucune inquiétude sur leur sécurité.

Le 12 juillet, le lieutenant Fulford, avec deux hommes et le traîneau à chiens, fut envoyé pour traverser le bassin de Hall et se rendre à la baie Discovery, où il arriva le troisième jour, après avoir trouvé la glace en mouvement sur le bord ouest du chenal et éprouvé les plus grandes difficultés pour débarquer,

Dès que le capitaine Stephenson fut au Courant de la triste situation de ses hommes, il partit de suite avec une troupe de secours, emportant une bonne provision de médicaments pour la baie Polaris, où il arriva le 19. Le jour suivant, la glace entrait en mouvement des deux côtés du chenal.

Le 29, le commandant Stephenson, aCcOmpagné de

Rawson, de Hans, de quatre hommes valides et deux inarins qui pouvaient encore marcher, s'embarqua dans le youyou (1) et, après une traversée aussi pénible que dangereuse, réussit à débarquer à la côte ouest, le 2 août.

# Lelieutenant Beaumont et le docteur Coppinger restèrent en arrière avec cinq hommes valides pour donner encore, pendant quelques jours, leurs soins aux deux malades qui étaient à la baie Polaris et leur laisser le temps de se rétablir.

Enfin, le 44 août, tout le monde avait repassé le détroit et était de retour à la baie Discovery, après une absence de 120 jours. Plusieurs des hommes ayant hiverné à bord de l’Alert étaient dehors depuis le 26 août de l’année précédente.

Que ne devons-nous pas au docteur Coppinger, qui pendant huit longues semaines vécut sous la tente sur les glaces arctiques, n'ayant aucune ressource pour soigner ses malades! Grâce à sa science et à son habileté, tous les malades purent cependant reprendre leur service à leur arrivée à bord de la Discovery.

Hans l’Esquimau.

Tous s’exprimaient en termes les plus élogieux sur le compte de l'Esquimau Hans, qui conduisait le trai-

neau à chiens. Son zèle ne se démentit pas un seul :

instant, et c'est à sa patiente habileté et à son adresse étonnante à la chasse que le docteur dut la viande de veau marin qui lui permit de faire suivre à ses malades un régime un peu plus satisfaisant.

(4) Youyou, le plus petit des canots du bord,

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Fiord de Petermann.

Le lieutenant Fulford et le docteu

rent tous les doutes que nous avions du fiord de Petermann. À

ils furent arrêtés par la pente rapide et abrupte d’un glacier qui s’étendait d’un côté à l’autre du fiord et le fermait complétement.

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Résultats des Voyages en traîneaux faits pendant le printemps.

En examinant attentivement les résultats fournis par les voyages que nos traîneaux firent pendant le printemps, je conclus que : l'absence de terres du Nord et la présence d'une banquise polaire qui s'oppose à toute navigation ne permettent pas d'admettre qu’un navire puisse parvenir, par le canal de Smith, à une position plus nord que celle où nous avons amené l’Alert et que, quel que soit le point du canal qu'on atteigne, il est impossible de s’avancer en traîneau plus près du pôle que nous ne l'avons fait.

Je décide le retour en Angleterre.

Tout ce que l'expéditior. pouvait alors gagner, en restant une saison de plus dans le voisinage de la position que nous OcCupions, eût été d'étendre l'exploration des côtes de la terre de Grant au sud-ouest et celle

de la côte du Groënland au nord-est et à l’est:

mais U comme toutes les ressources dont je disposais encore

he me permettaient pas d'explorer plus de 50 milles au delà des endroits que nous avions atteints, et que de plus les équipages, quoique se remettant rapidement du scorbut, auraient pu certainement, l'année suivante, Supporter les fatigues de voyages lointains, je décidai

que l'expédition se mettrait en route pour l'Angleterre, dès que la glace en se brisant nous aurait délivrés de notre prison. Ce fut avec un profond sentiment de regret que je sentis qu'il était de mon devoir d'abandonner un examen plus prolongé de la côte nord du Groënland et de renoncer à continuer une tâche aussi intéressante,.

Quoique, dès le commencement de juin, quelques parties de mer libre se montrassent le long de la crevasse que les marées produisaient dans la couche de glace, le dégel ne s'établit régulièrement que pendant la dernière semaine de ce mois.

Le 1° juillet, les torrents commencèrent à couler dans les ravines, et le dégel gagna rapidement tant à terre que sur la glace, qui cependant ne se mit en mouvement que le 20.

Le 93, une grande brise de sud-ouest chassa la banquise à un mille au large du rivage; quoique, comme pendant l'automne, il n’y eût encore aucun chenal navigable qui permit de gagner la haute mer ou de descendre le long de terre à l’ouest du cap Sheridan.

Le 26, nous laissâmes dans un cairn élevé sur le rivage une notice détaillée des travaux de l'expédition et annonçant mon intention de faire route au sud.

Départ pour le Sud.

Ce ne fut que le 31 que nous réusstmes À nous frayer un passage à travers la barrière de glace qui nous avait si bien protégés pendant l'hiver. Un violent coup de vent de sud-ouest qui chassa la banquise au large, nous permit de contourner le cap Rawson et d'entrer dans le chenal de Robeson, commençant ainsi notre traversée de retour.

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Arrêtés au large du cap Union.

À peine avions-nous fait 40 milles le long de terre, en profitant d’un chenal bien ouvert entre la banquise et le pied de la falaise de glace qui bordait la côte, que nous fûmes arrêtés par un gros glaçon de 4 mille 4/2 de diamètre, serré contre terre à 4 milles au nord du Cap Union, Nous ne pûmes, pour amarrer le navire, trouver de meilleur abri qu’une petite échancrure au milieu d'un groupe d'îles de glace échouées le loig de la côte, au large d’une partie peu profonde.

La glace du large dérivait en masse compacte au nord et au sud, tandis que celle qui avoisinait la terre élait désagrégée, mais pas assez pour permettre de naviguer,

Le matin du 4% août, le gros glaçon qui nous avait arrêtés le jour précédent s’ébranla légèrement et se mit bientôt en route pour le nord, entrainé par toute la force du courant de marée avec une vitesse de { mille 1/2 à l'heure, écrasant sur son passage la glace au pied des falaises et s'avançant sur le navire en menaçant de nous broyer,

Heureusement nous étions sous pression, de sorte qu'en larguant (1) nos amarres, nous réussimes à passer entre le rivage et ce glaçon qui nous ouvrit de luimême un chenal en rebondissant sur une pointe avancée contre laquelle il vint se choquer violemment; peu après, il s'en alla en tournant lentement s'adosser à la terre, tout près de la position que nous avions abandonnée quelques instants auparavant, RS TE

(1) Larguer, ficher une corde ou tout autre objet attaché quelque part,

Comparaison entre la glace flottante et celle de la mer Polaire.

Ce qui venait de se passer nous mit à même de juger en connaissance de cause la différence qui existe entre un glaçon flottant ordinaire et la glace de la mer Polaire, Le premier, n’ayant pas plus de 2 mètres d'épaisseur, se brise en morceaux contre tout obstacle qu'il rencontre sur sa route, tandis que la seconde, épaisse de 25 à 30 mètres, soulève sans effort tout ce qui l’empèche d'avancer et continue sa route sans \ prendre garde.

C'est ainsi que cela se passa dans cette occasion : le glaçon polaire, qui ne nous manqua que de quelques mètres, en cisaillant la ceinture de lourds glaçons isolés qui bordaient la côte, empila les uns sur les autres, en les refoulant sur la pente du rivage, les débris de glace qui nous protégeaient et dont quelquesuns, hauts de 12 mètres, pesaient plusieurs milliers de tonnes. Tout cela ne fut qu'un jeu pour lui, et le géant polaire continua sa course en brisant tout sur son passage sans subir aucune atteinte, sans perdre la moindre parcelle de son énorme masse.

Cest un miracle que l'Alert ait pu réussir à le contourner en s’avançant tortueusement el échapper ainsi au piége qui l’étreignait.

Nous continuâmes notre route, tout près de la falaise de glace attenant au rivage et élevée de 6 à 42 mètres. Nous passinns par des fonds de 20 à 40 mètres d’eau qui la bordaïent, et nous en naviguions à si peu de distance que quelquefois les canots de côté venaient la toucher. C'est ainsi que nous arrivâmes à 90 milles du cap Union; mais la banquise qui se tenait acco-

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lée au cap pendant le flot et le jusant, arrêta de nouveau l’Alert dans sa route accidentée,

Heureusement pour nous, nous pümes abriter le navire par le travers d’une large coupée où la mer coulait librement dans la glace, et dont le courant avait été assez fort pour miner sourdement la falaise glacée et en détacher une cinquantaine de mètres entrainés au large, ce qui nous laissa un espace suftisant pour amarrer le navire le long du rivage et ne l'exposer ainsi qu'à être obligé de gagner la terre, pour éviter d’être atteint par quelque glaçon flottant qui se serait échoué avant de pouvoir aborder l'Alert.

Nous fûmes retenus pendant vingt-quatre heures dans cette situation, les canots du bord exposé ayant été prudemment amenés et mouillés près de terre pour éviler de es voir écrasés par la glace.

Impossibilité de passer le cap Union.

À mi-flo!, le courant portant au sud, un étroit chenal se forma autour du cap. Je donnai immédiatement l'ordre à la machine d’être prête à marcher ; mais nous perdîmes tant de temps à monter notre gouvernail, à cause du courant qui, venant de l'arrière, le poussait sous le navire, que la glace s'était refermée avant que nous ayons pu doubler le cap, et du même coup nous avait isolés de notre petit havre protecteur, de sorte que, pendant que la marée portait au nord, je fus obligé d'amarrer le navire dans une petite échancrure au pied de Ja haute falaise de glace.

Par bonheur, notre position si près du cap Union nous garantissait des abordages. Comme nous n’étions qu'à un mille de ceite terre, toute la glace que le courant charriait au nord, s'écartait à environ 20 niètres

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à cause des remous, et ne rejoignait le rivace qu'après nous avoir dépassés; les morceaux plus légers venaient seuls écorcher notre carène en glissant le long du bord, Le danger de notre position consistait en ce qu'au moment du renversement de courant, nous aurions à supporter toute la pression de la glace entraînée par la marée portant au sud. Aussi, au moment de la basse mer, le temps étant calme et ne présentant aucune apparence de vents d'ouest qui auraient pu ouvrir quelque chenal navigable, je larquai les amarres et m'enfonçai à une petite distance dans l'intérieur de la banquise, dans le but de permettre au navire de dériver avec elle et de doubler ainsi le cap au moment du flot portant au sud.

La glace nous trausporta à environ un quart de mille de terre, sans que nous ayons en vue aucune partie de mer libre, la banquise se transportant lenlement et tout d'une pièce sans se rompre. Nous remarquâmes en passant que la glace qui s’étendail au pied de la côte ne présentait aucune anfractuosité et ne nous offrirait, par conséquent, aucune protection dans le cas où nous aurions été obligés de sortir de la banquise.

Au moment où le courant de marée vint à diminuer, nous réussimes, après beaucoup d'efforts, à sortir de notre prison. À peine étions-nous dehors, que la glace commença à remonter au nord avec une grande rapidité. Le courant ne se faisant pas encore sentir à quelque 20 mètres de terre, nous pümes faire lentement route à la vapeur, nous dirigeant au sud tout près de la glace du pied des falaises. Les canots du travers étant retournés en dedans ne couraient aucun danger: mais il n'en était pas de même pour ceux de

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l'arrière, qui, ne pouvant tourner sur leurs bossoirs, couraient sans cesse le danger d’être écrasés contre le nur de glace qui bordait la côte,

À mesure que nous approchions de la baie de Lincoln, le chenal de mor libre s'élargit considérablement, ce qui nous permit de le traverser sans difficulté et d'atteindre à à milles au nord üu cap Beechey avant que la marée renversât (4) pour se diriger de nouveau au sud.

Arrivé là, je fis amarrer le navire le long d’un gros glaçon polaire, avec l'espoir de dériver de nouveau au sud avec lui; mais comme je m’aperçus que les glaces légères dérivaient plus vite et mienaçaient de nous envelopper complétement, je fis larguer nos amarres, et, après beaucoup de tracas et de peine, nous atteignimes le côté nord du cap Beechey, où nous étions le 3 août à midi, avant que le courant portât au nord.

Arrêtés par la glace au sud du cäp Beechey

Après deux heures d'attente dans cette position, la mer, très-dégagée au nord, finit par faire ouvrir un chenal qui nous permit de doubler le Cap. C'est là que se terminent les falaises de glace bordant le pied de la côte. Au iarge du Cap, la terre perd son caractère escarpé et abrupt, el vient en pente douce mourir au rivage. Elle est entourée par une ceinture d’iles de glace, qui, quoique plus petites, ressemblent assez à celles qui encombrent le rivage de la mer Polaire. C'est au milieu d'elles que j'amarrai le navire, par un fond de 6 mètres d’eau et à 20 mètres de terre. Nous

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(1) On dit que la marée renverse, quand le courant de flot succède à celui de jusant et réciproquement,

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n'étions pas à plus d'un mille au sud du Cap, et en me reportant à la position bien plus exposée que nous occupions pendant l'hiver, je considérai le navire comme étant en sûreté.

Pendant la journée du 4 août, le temps resta couvert avec des grains de neige venant du sud-ouest, le baromètre restant très-bas, quoique le vent soufflât avec une force modérée,

Le navire étant emprisonné dans les glaces et dans l'impossibilité de bouger, je permis à nos sportsmen d'aller se promener jusqu'aux lacs où, l’année précédente, ils avaient réussi à tuer trois bœufs à muse. Ils trouvèrent un assez grand nombre d’oies sauvages toutes dans l'impossibilité de s'envoler : les vieilles parce qu'elles étaient à l’époque de la mue et presque complétement déplumées, tandis que les jeunes, quoique étant de belle taille, n’avaient pas encore la force de voler hors du nid. Cinquante-sept de ces volatiles furent apportés à bord et accueillis avec joie par nos malades, qui étaient encore au nombre de dix,

Nous communiquons avec la « Discovery ».

La glace continuant à nous tenir emprisonnés, j’envoyai M. Le Clerc Egerton accompagné d’un matelot pour communiquer avec la Discorem » qui n'était qu'à 20 milles de nous. Ils partirent le 5 août portant à notre conserve l’ordre de se préparer à prendre la mer. En dépit des collines sans nombre qu'ils eurent à gravir et qui rendirent leur voyage très-pénible, ils arrivèrent à destination le soir même de leur départ,

Banquise au large.

Pendant que nous étions relenus près du cap

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Beechy, la banquise du large dérivait avec la marée, le vent ayant pour effet d'augmenter la force du courant et la durée de sa direction, aussi bien vers le nord que vers le sud. Quoique la glace füt généralement plus légère que celle de la mer Polaire ou que celle de l’entrée nord du chenal de Robeson, un grand nombre de gros glaçons polaires poussés par le vent du nord passèrent près de nous en dérivant au sud, s’accumulant dans le sund de Lady Franklin et le fiord d’Archer plutôt que dans le bas du chenal de Kennedy.

En fait, le premier de ces endroits peut être considéré comme un vaste cul-de-sac recevant toute la lourde glace qui dérive au sud par le chenal de Robeson, glace qu’il retient jusqu’à ce que les vents dominants de l’ouest les fassent de nouveau remonter au nord et débarrassent le sund, tout prêt à être rempli lorsque les vents viennent à souffler du nord, Ce n’est que pendant les saisons où les vents de nord règnent en maîtres aux dépens des vents de l'ouest, que l'épaisse glace polaire se trouve entraînée par masses considérables dans le canal de Smith et dans la baie de Baffin.

Pression exercée par la banquise sur les îles de glace échouées.

Le 6 août, le vent força considérablement du nord jusqu'à souffler à l'état de tempête. Au moment du fort du flot, alors que le courant portait au sud, d’énormes glaçons flottants passèrent près de nous en dérivant et descendant le détroit, bousculant sur leur passage la barrière qui nous protégeait et renversant sens dessus dessous l’une des plus grosses îles de glace à l'abri desouelles nous nous tenions.

Celle île était cependant fortement échouée par

mères d'eau sur un banc placé à environ 200 mètres de la ligne principale des autres îles de glace, et nous avait été fort ntile les jours précédents en nous servant de rempart et maintenant à bonne distance la banquise, qui dérivait ainsi au loin de nous; mais cette fois la pointe d'un large glaçon flottant qui s’en allait en dérive au sud, en suivant la terre de très près, accrocha la pauvre île condamnée à la destruction et amena sur elle tout le poids de la banquise. Sous cette énorme pression, elle fut soulevée en l'air de toute sa hauteur (18 mètres au moins au-dessus de l'eau), et, après une sorte de saut périlleux qui la renversa complétement, elle retomba avec un énorme {racas, lançant au loin ses innombrables débris et soulevant la mer en une vague assez forte pour faire considérablement rouler le navire.

Le navire tenaillé par la glace.

L'ile de glace qui nous protégeait étant ainsi détruite, la glace, après avoir l’une après l’autre poussé à terre les îles pius légères, s'avança sur le navire, qu'elle finit par tenailler légèrement. Le soir, le lieutenant Rawson et ses deux hommes revinrent de La Discovery, nous apportant des nouvelles de la division des tratneaux du Groënland.

Le matin du 7 août, le vent soufflant légèrement de terre, la glace s'écarta du rivage et dégagea le navire de la fâcheuse étreinte de la glace, sans toutefois me permettre d'appareiller pour chercher une position mieux abritée,

* Dans l'après-midi, je fis chauffer pour proliter d’une ouverture passagère qui se montrait dans la glace ;

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