LA TERRE DE GRAHAM
Nous réservons lé nom de Terre de Graham à la portion de côte située au sud de la Terre de Danco jusqu’à la Terre Loubet, c’est-à-dire comprise entre les parallèles 65° et 66°30". Certains auteurs l’emploient pour désigner tout le continent antarctique dans le secteur américain ; mais cette définition tend à être abandonnée. |
La Terre de Graham commence donc au magnifique cap Renard (PI. HIT, fig. 12), qui marque l'entrée de la baie des Flandres. Dressant sa double
dent saupoudrée de neige à plus de 500 mètres d'altitude, ce piton n’est que la première d’une série de pointes semblables qui hérissent la côte jusqu’à hauteur de l’île Wandel, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée du chenal de Lemaire (PI. ILE, fig. 10). De petits glaciers suspendus sont accrochés cà et là dans les hauteurs, et un piedmont-glacier étroit s'étend au pied des montagnes.
Après s'être creusé en une petite baie, la baie Deloncle, qui répond à l’isthme bas de l’île Wandel, le chenal de Lemaire, resserré entre cette ile et le continent, forme une gorge étroite, large d’à peine 800 mètres, dominée par d’imposantes murailles de plusieurs centaines de mètres de hauteur; complètement à pic, les roches aux reflets gris ont un aspect sinistre, colorées seulement par endroits des teintes rouillées de l’oxyde de fer ou jaunes des Lichens.
Une nouvelle échancrure, la baie Girard, interrompt la côte ; plus profonde que la précédente, elle est le débouché d’un immense glacier qui vient de l’est. Puis la côte court dans la direction nord-est sud-ouest pendant encore une vingtaine de kilomètres, bordée par une chaîne de 600 à 700 mètres de hauteur, très escarpée et exactement parallèle au rivage. C'est la terre élevée marquée Terre de Graham dans le panorama de la planche XI. Un petit glacier, large d’une centaine de mètres à peine, tombe en cascades du haut de la crête, et son front, haut d’une quinzaine de mètres, s’avance quelque peu dans la mer (PI. III, fig. 11) ; un autre apparaît près de l’extrémité de la chaîne, mais il n’est en réalité qu'une bavure d’un grand glacier qui déborde par une entaille de la crête. Le piedmont-glacier qui longe le pied de la montagne est très étroit et disparaît même par places ; en face de lui, au contraire, s'élève la haute bordure de glace de l’île Hovgaard, séparée par un chenal de 5 à 6 kilomètres.
Cette portion de côte, depuis le cap Renard, paraît être dioritique, comme la chaîne de l’île Wandel, dont l’aspect est identique. Je dois cependant signaler, à hauteur de l’île Hovgaard, des roches nettement rubannées (PI. I, fig. 2), malheureusement inaccessibles pour moi.
La côte prend ensuite, après un coude brusque, la direction nord-sud, et, comme les chaînes de montagnes gardent leur orientation générale nord-est sud-ouest, elles sont coupées successivement, et l’on rencontre
ainsi une série de promontoires rocheux, comme le cap Rassmussen, séparés par des vallées remplies de glace; le relief ici est moins accentué, et les vallées sont presque entièrement comblées.
Nous arrivons maintenant au cap Tuxen, énorme croupe rocheuse dominée par un sommet de 800 mètres de haut (PI. VI, fig. 21); face à l’ouest, se dresse un immense mur vertical d’une couleur vert sombre traversé de grandes veines blanches ; le côté opposé est occupé par un glacier. La roche est un gabbro ouralitisé, remarquable par sa haute teneur en pyroxène et en titano-magnétite; c’est la roche la plus méridionale qui ait été recueillie en place sur la Terre de Graham. Au cours de notre raid de printemps, nous avons en effet campé sur le cap Tuxen et effectué l'ascension de son sommet. Une grande partie de la montagne était dépouillée de neige, ce qu’elle doit, je pense, à la couleur sombre de ses roches ; des tapis de mousses couvraient les parties basses ; des gorges étroites entre des parois verticales coupent le massif, et sur les pentes les talus d’éboulis sont fréquents.
De ce cap, part dans la direction du sud-est une chaîne uniforme et élevée, bordée à son pied par un piedmont-glacier peu étendu; puis la côte s’incurve en une large baie que nous avons pu comtempler du sommet de l’île Berthelot. C’est à cette latitude que l’Expédition Belge avait cru pouvoir indiquer l’ouverture d’un vaste estuaire. Il n’en est rien : le fond de la baie est occupé par d'immenses glaciers qui montent en pente douce ou mouvementée vers les dômes glacés qui se montrent dans l’est. Plus au sud, les montagnes abruptes reprennent leur direction vers le sud-ouest. |
Le territoire compris entre la baie des Flandres et la côte que nous venons de décrire est extrêmement accidenté, couvert par un réseau de hauteurs à facies alpin, empâtées de glace; il est couronné par quelques calottes glaciaires qui atteignent une altitude considérable ; c'est ainsi que le sommet du Matin, dans le voisinage de la baie des Flandres, dépasse 2000 mètres.
La côte de la Terre de Graham, au sud de 65°40", n’a pu être relevée que de loin; sa direction générale est nord-est sud-ouest, et elle continue
à être montagneuse. Un certain nombre de cônes rocheux s'élèvent
Expédilion Charcot. — Gourvon. — Géographie physique. D
au-devant d'elle; ils appartiennent très probablement à des îles plutôt qu’à des promontoires, tellement ils paraissent détachés de la masse continentale.
Nous avons pu déterminer de plus près une portion de côte d’une centaine de kilomètres de longueur, aux environs du 66° de latitude ; c'est toujours le même pays montagneux, avec Île cap Waldeck- Rousseau, très élevé, la pointe Marie et le cap Evensen. Les îles Biscoe gisent à cette latitude, très près du continent.