LA TERRE LOUBET ET LA TERRE ALEXANDRE
Aperçue une première fois le 11 janvier 1905 dans le sud-est, la Terre Loubet était alors défendue par un pack très épais; un sondage fait à la machine Leblanc nous donna 448 mètres par fond de roche, indiquant que nous nous trouvions sur le plateau continental.
Le 15 janvier au matin, nous avions enfin réussi à forcer le pack; un chenal d’eau libre suivait la terre, que nous pûmes côtoyer de très près. Nous avions le cap sur un pic remarquable, le sommet Vélain, sorte de grande pyramide rocheuse qui émergeait d’un épais manteau de glace, à la façon d’un nunatak; un peu au sud, le pic Liard, également isolé, s'élevait à 760 mètres d'altitude. Partout la terre disparaissait sous une puissante calotte glaciaire, qui montait très légèrement dans l’est vers de hautes chaînes de montagne, dont la silhouette dentelée courait à perte de vue vers le sud-ouest. Une falaise de glace d’une trentaine de mètres de hauteur, absolument inabordable, bordait la côte. Nous remontions vers le nord à la recherche d'un point de débarquement, lorsqu'un choc effroyable arrêta notre malheureux navire ; nous étions échoués sur une roche noyée, et une voie d’eau énorme avait ouvert les flancs du bateau. Dégagés, nous dûmes fuir au plus vite vers la haute mer, sortir de l’étreinte des glaces qu'une embarcation n'aurait pu franchir s’il avait fallu abandonner le navire. De l’écueil qui avait causé l’accident, j'avais pu voir à travers les 2 mètres d’eau qui le recouvraient sa surface lisse et jaunâtre ; il m’apparut tout à fait semblable aux roches sous-marines qui entourent l’île Wandel et,
comme elles, il est probablement constitué par du granite. C’est la seule donnée que je possède de cette région. Dans notre retraite, nous avions pu relever le cap Mascart et le cap Loubet, puis quelques montagnes : le pic Bouvier (1000 mètres), les sommets Gravier et Gaudry (1 680 mètres).
La Terre Loubet n’est très certainement que le prolongement au sud
de la Terre de Graham ; mais une lacune reste dans le tracé de la côte, qui sera comblée, nous espérons, dans la prochaine expédition.
De la Terre Alexandre [”, on ne connaît que la silhouette particulièrement élevée de ses montagnes empâtées de glaciers. Découverte en 1821 par Bellinghausen, elle fut aperçue une seconde fois en 1893 par le baleinier Evensen, à bord de l’« Hertha », enfin par l’Expédition de la « Belgica » en 1898. Evensen, qui s’en est rapproché le plus, en est resté cependant à une trop grande distance pour en distinguer les caractères. Nous avons également reconnu cette terre ; mais, comme nos devanciers, nous nous sommes heurtés à l’infranchissable barrière des glaces, et l'inconnu reste complet autour de cette importante contrée que Bellinghausen a placée par 68° 43" sud et 73° 10° ouest de Greenwich. Elle sera le but principal de l’expédition nouvelle du D° Charcot, qui doit quitter la France dans quelques mois. Serons-nous assez heureux pour résoudre l’intéressante question des rapports de la Terre Alexandre 1” avec le reste du continent antarctique? Nous y emploierons, en tout cas, tous nos efforts.
Quant à l’île Adélaïde, signalée el décrite par Biscoe, en 1832, par 67° 15’ de latitude sud et 69°29° de longitude ouest de Greenwich, elle nous est restée constamment cachée : « Elle a, dit Biscoe dans son journal de bord, un aspect imposant et magnifique, ayant un très haut pies’élevant jusqu'aux nuages et apparaissant tantôt au-dessous, tantôt au-dessus d'eux; un tiers des montagnes qui s'étendent environ sur 4 milles du nord au sud n’ont qu'un peu de neige éparpillée sur leurs sommets. Au niveau de leur base, les deux tiers restant sont enfoncés dans de la neige et de la glace éblouissantes. Cette couche de neige aenviron #milles d’étendue et descend graduellement vers la mer, se terminant par une falaise ; celle-ci, crevassée dans toutes les directions, sur une étendue de 2 ou
300 yards de son bord, en allant vers l’intérieur, paraît former des icebergs qui n’attendent qu'un gros coup de vent ou toute autre cause pour être mis à flot et envoyés au large. D’après la grande profondeur de l’eau, je considère que cette île à l’origine consistait en un amas de roches perpendiculaires. »
À l’ouest de la Terre Alexandre [” et par une latitude sensiblement égale à la sienne, se trouve l’île Pierre [”, découverte par Bellinghausen en 1821, mais qui n’a pas été revue depuis cette époque.
C’est à l’ouest également de la Terre Alexandre [”, entre 80° et 100° de longitude, que la « Belgica », au cours de son hivernage dans le pack (1898-1899), a trouvé, par 400 à 600 mètres de fond, ce large plateau continental qu’elle a parcouru entre 70° et 71° 36", latitude extrême
qu'elle atteignit.