EXTRÉMITÉ NORD-EST DE LA TERRE LOUIS-PHILIPPE
La Terre Louis-Philippe est brusquement interrompue au mont Bransfield (632 mètres) par le détroit de l’Antarctie, qui la sépare de l’île Joinville. Cette grande île ainsi que l’île d’'Urville, qui la flanque au nord, ne sont évidemment que le prolongement du continent. Dumont d'Urville, qui les a découvertes, non plus que Ross, n’y ont débarqué; 1ls en ont signalé seulement les coupoles neigeuses et une haute cime, le mont Percy, qui atteint 1120 mètres. M. Andersson n’y a point débarqué non plus; mais les formes des montagnes, qu'il voyait de la baie de l’Espérance, où il . passa avec son compagnon Duse les longs mois de son terrible hivernage, lui permettent, au moins pour la partie avoisinant le détroit de l’Antarctic, de la ranger dans la région des « plissements et des roches andines ».
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE. Al
La baie de l’Espérance, située au pied du mont Bransfield, dans le détroit de l’Antarctic, a été le siège d'importantes découvertes faites par M. J.-G. Andersson. « [| v a rencontré un schiste contenant tantôt des Mollusques d’eau douce, tantôt une flore jurassique très riche et dans un excellent état de conservation. »
Les roches de cette localité appartiennent à deux catégories tout à fait différentes : d’un côté, une série de roches éruptives, roches de profondeur et roches d'épanchement qui peuvent être réunies ensemble au point de vue génétique; de l’autre, des roches sédimentaires, recouvertes par une puissante série de tufs clairs (1).
Dans la première catégorie, on trouve une série de roches granitoïdes grenues, qui varient en constitution minéralogique des « granites banatitiques » aux gabbros. Les diorites, en particulier, avec leurs plagioclases idiomorphes zonés, les gabbros à biotite avec leur diallage en partie ouralitisé, montrent l'identité de ces roches avec celles de la Terre de Graham en même temps que leur analogie avec celles des Andes. A côté de ces roches, on trouve un petit nunatak formé par une diabase riche en olivine complètement serpentinisée et quelques roches intermédiaires, puis une « diabasporphyrite » à fins cristaux, une «augitporphyrite » à structure pilotaxitique.
Les roches de la seconde catégorie se montrent la plupart du temps sous forme de lits. Elles constituent le versant sud-est de la baie. On rencontre à la base un conglomérat grossier, non stratifié, contenant des blocs de 1 mètre et plus de diamètre; ce sont des blocs gréseux, et jamais on n’y trouve des blocs de la série andine diorite-gabbro. Au-dessus, sur les flancs du Mont Flora, affleure une roche noire, schisteuse, en partie laminée, renfermant en abondance des plantes fossiles bien conservées. En connection avec ce schiste est un tuf noir ou conglomérat tufoïde contenant des morceaux de bois carbonisé.
La partie supérieure du mont Flora consiste en une masse non fossilifère, épaisse de plus de 200 mètres, de tufs volcaniques de couleur claire.
La flore fossile extraite de ce gisement est très riche en espèces, et les
(4) O. NorpexswôLp, Petrographische Untersuchungen aus dem westantarktischen Gebiete (Bull. of the Geol. Institut. of Upsala, vol. VI, part. 2, p. 237). — J. Gunnar Anperssox, Onthe Geology of Graham Land (Bull. of the Geol. Institut. of Upsala, vol. VI).
Expédition Charcot. — Gourpon. — Géographie physique. 6
feuilles sont bien conservées quant à la forme extérieure, tandis que la nervation, par suite de la pression, est parfois oblitérée. Elle a été examinée par M. le professeur Nathorst, qui en a publié une description préliminaire (1) :
« Les Équisétinées sont représentées par une espèce assez voisine de l'Equisetum (Équisetites) columnare Brongn.; on en a même trouvé des disques diaphragmatiques.
Les Hydropterides sont représentées par un Sagenopteris allié de près ou peut-être même identique au S. Phullipst Brongn.
Les Fougères sont abondantes et appartiennent à une multitude de genres : les Cladohlebis du type C. denticulata-nebbensis-whitbyensis sont représentés par plusieurs espèces assez difficiles à déterminer; le C/adophlebis (Dicksonia) lobifolia Phill. (sp.) paraît s’y rencontrer également ; Totides Willhiamsoni Brongn. (sp.) s’y trouve avec des feuilles stériles et fertiles. Le genre Scleropteris compte des représentants assez nombreux, et Sfachypteris semble aussi être représenté. Parmi les autres Fougères, il faut mentionner T’hinnfeldia indica Feistm. (salicifolia Oldh. sp.) et un Pachypteris. Les Sphénoptéridées, appartenant aux types des Sph. hymenophylloides et Sph. Wilhamsoni, ne manquent pas non plus, et, parmi les Fougères de ce groupe, il faut signaler particulièrement une espèce, assez rare, 1l est vrai, dont les feuilles très minces rappellent vivement celles du Zrichomanes speciosum Willd. de la flore actuelle. En outre de ces formes, il s’en trouve encore plusieurs autres, mais celles qui viennent d’être citées sont les plus importantes. Parmi les Cycadophytes, le genre Otozamites est représenté par plusieurs espèces, dont les feuilles sont ordinairement assez petites, comme chez la plupart de leurs congénères de la flore du Gondwana supérieur de l’Inde (Jabalpur, Kach). Le Williamsonia pecten Phill. (sp.) se rencontre également, et il y a en outre un petit fruit dont les dimensions sont les mêmes que chez W. Forchhammerti Nath. de Bornholm. On remarque aussi de grandes frondes qui semblent se rattacher à Vi/ssonia tenuinervis Nath., type difficile à distinguer pourtant de certaines espèces d’Oleandridium, lorsque la nervation n’est pas suffisamment nette. Notons aussi la présence d’un magnifique Péerophyl-
(1) A.-G, Narnorsr, Sur la flore fossile des régions antarctiques (C. R. Ac. sc. Paris, 6 juin 1904).
lum du même type que le P. Morrissanum Oldh. de l'Inde, ainsi que. quelques fragments indiquant encore une ou deux espèces du même genre.
Parmi les restes de Conifères, les plus intéressants sont des écailles de cônes isolées d’Araucarites cutchensis Feistm., appartenaut ainsi à unautre type que les Araucaria de la flore sud-américaine actuelle. Des rameaux feuillés de Conifères, appartenant à différents types, sont assez communs : il y a lieu d’en mentionner avec des feuilles distiques rappelant le Taxiles » tenerrimus Feistm. et le Cheïrolepis gracihs du même auteur, tandis que d’autres se rapprochent du Prachyphyllum mamillare Feistm. (non Lindley); enfin on observe encore d’autres types rappelant les Palissya et les Élatides.
« Dans son ensemble, cette flore Jurassique de la Terre Louis-Philippe se rattache, d’un côté, à la flore jJurassique de l’Europe et, de l’autre, à la flore du Gondwana supérieur de l’Inde (Jalapur, Kach). Au point de vue climatologique, on ne peut constater aucune différence avec l’une ou l’autre d’entre elles et, à cet égard, la collection de la Terre Louis-Philippe pourrait tout aussi bien avoir été recueillie sur la côte du Yorkshire, car l'absence d’Ofozamites de grande taille peut être regardée comme accidentelle. Par sa richesse en espèces, la flore de la baie de l’Espérance surpasse de beaucoup toutes les flores jurassiques jusqu'ici connues de l'Amérique du Sud. » |
«Un fait importantestà remarquer dans cerapport, ajoute M. Andersson, c’est qu’un représentant des Fougères d’eau (Sagenopteris) provenantde ces schistes a été probablement déposé dans un bassin d’eau douce. Les seuls animaux fossiles trouvés avec ces plantes sont quelques bivalves mal conservés semblant être des formés d’eau douce. Le dépôt lacustre aussi bien que la bonne conservation de plantes délicates prouvent que la flore
a été conservée près de son habitat. »