COTE ORIENTALE DE LA TERRE LOUIS-PHILIPPE
Visitée autrefois par Ross, puis par le capitaine Larsen, qui, en 1893, rapporta de l’île Seymour les premiers fossiles qui aient été trouvés dans
l'Antarctique, cette côte n’est vraiment bien connue que depuis l’'Expédition Suédoise du D'O. Nordenskjôld (1901-1903).
Tandis que la côte occidentale, serrée de près par de hautes chaînes dioritiques, rappelait les Cordillères des Andes et les canaux de la Terre de Feu, au contraire la côte orientale, souvent basse, avec ses larges coulées basaltiques, ses dépôts sédimentaires crétacés et tertiaires, trouve son homologue dans la Patagonie orientale.
À vrai dire, le continent lui-même ne présente que quelques lambeaux de ces formations ; mais les grandes îles qui le précèdent, l’île Ross, l’île Véga, l’île Seymour, Snow-Hill, se rattachent si étroitement à lui qu’on peut les considérer comme parties intégrantes.
M. J.-G. Andersson (1) divise cette contrée au point de vue géologique en trois régions :
l° Région des formations de l’île Ross ;
2° Région des séries Snow-Hill-Seymour ;
3° Ile Cockburn.
L° Région des formations de lile Ross. — Sur le continent, au pied de la région montagneuse, quelques larges promontoires et de grandes îles situées près de la côte (île Ross, île Véga), offrent une silhouette typique : celle d'un plateau horizontal couvert d’une petite calotte de glace et terminé par une falaise verticale de couleur sombre. Cette section montre nettement la composition de la roche, qui est un tuf basaltique avec quelques rares coulées de lave intercalées et traversé de dykes basaltiques. Le grand centre de cette formation est l’île Ross, surmontée en son milieu d'une gigantesque montagne tronconique, le mont Haddington, dont la hauteur a été estimée 2000 mètres et qui paraît cacher un grand volcan sous sa calotte de glace. D’après M. O. Nordenskjôld, l’île Paulet serait un autre centre d’éruption plus petit; cette île, qui n’est qu’un ancien cratère, est constituée par un basalte à olivine. Très probablement le sommet de l’île Cockburn marque aussi un centre d’éruption.
Le long de Snow-Hill et de l’île Seymour, s’étend une bande basaltique d'épaisseur variable, dépassant rarement 10 mètres ; c’est un balsalte à
(4) J.-G. Annersson, On the geology of Graham Land, p. 23.
olivine à structure ophitique. Là où le basalte perce des schistes, ceux-ci sont fortement métamorphisés par son contact et se transforment en schistes tachetés.
Les tufs sont formés de fragments de basalte pouvant atteindre plusieurs mètres de diamètre, soudés par une pâte jaunâtre ou brunâtre de « palagonite ». Ces fragments sont souvent de véritables bombes avec un croûte vitreuse, scoriacées et remplies de zéolites.
2° Région des séries Snow-Hill-Seymour. — Les formations sédimentaires sont généralement des grès, quelquefois des schistes et du sable. Le grès tendre est peu favorable à la glaciation; il favorise la fusion en été; aussi laisse-t-1l de larges surfaces libres de glace : l’île Seymour, une partie de Snow-Hill, une bande de terre au cap Hamilton sur l’ile Ross.
De Snow-Hill, la plus grande partie est recouverte par une calotte de #lace pronfondément déprimée suivantles vallées sous-jacentes. Le point culminant està 300 mètres d’altitude. Au nord-est, un promontoir longde 6 kilomètres, avec des falaises abruptes à l’ouest, s’abaisse graduellement vers l’est. Un dyke basaltique forme l’arête de la péninsule, qui présente des vallées profondes creusées dans les couches crétacées tendres.
L'île Seymour, divisée en deux par une vallée transversale, présente au sud-ouest une partie basse, ravinée, traversée par un dyke de basalte qui forme un mamelon prononcé; elle appartient au Sénonien (older Seymour I.); la partie nord-est est au contraire un haut plateau (180 m. d'altitude), uni, sans érosion, à bordure déchiquetée à l’est; ce sont des couches de l’Oligocène supérieur ou du Miocène inférieur (younger Seymour I. beds).
Donc, au point de vue stratigraphique, on peut considérer deux territoires, d’ailleurs inégaux :
a. Snow-Hill et la plus grande partie de Seymour (Crétacé supérieur) :
b. Le reste de Seymour (tertiaire).
a. Couches crétacées (Snow-Hill beds and older Seymour I. beds). — Snow-Hill est formé principalement de lits de grès tendre qui souvent se réduit en sable mouvant. En quelques endroits, on y trouve des concrétions de grès plus dur plus ou moins riche en glauconie ; leur surface polie a une couleur brune rougeûtre.
Aou GÉOGRAPHIE PHYSIQUE.
A Seymour, les couches crétacées sont aussi du grès fin tendre et du sable, mais les nodules bruns caractéristiques si communs à Snow-Hill ne s’y trouvent que rarement.
Les principaux représentants de la faune crétacée sont les Ammonites, abondantes en espèces et variétés ; puis viennent les Bivalves et les Gastropodes. Des restes de Poissons et des Coraux sont assez fréquents, tandis que les Échinides et les Décapodes sont rares. Quelques morceaux de bois fossile ont été rencontrés à Seymour.
Les strates crétacées correspondent dans les deux îles, mais des différences marquées méritent qu’on les distingue. Pour les Ammonites, plusieurs des types les plus abondants sont limités à une des îles; de même pour quelques autres coquilles. Un grand Aporrhais, très commun à Snow- Hill, ne se rencontre jamais avec les Ammonites de Seymour, et les Osfrea, plutôt communs à Seymour, semblent rares dans les couches de Snow-Hiil.
T'ubulostium callosum Stol. est un des fossiles les plus fréquents de Snow-Hill; quelques spécimens en ont été recueillis à Seymour, mais ils sont plus grands et doivent appartenir à une autre variété.
Le seul groupe de fossiles crétacés qui ait été étudié est celui des Céphalopodes. M. Kilian y a reconnu plus de 230 espèces d'Ammonoïdes. Quelques spécimens sont d’une conservation remarquable, étant encore pourvus de leur test. La liste suivante montre leur distribution dans les deux iles et les relations entre les deux faunes (1) :
Sxow-HILL. | SEYMOUR ISLAND.
Holcodiscus Madrasinus Stol. Holcodiscus Madrasinus Stol. — Kalika Stol. sp. (très abondant). — cf. Kalika Stol. sp. — Æmilianus Stol. sp. — Æmilianus Stol. Sp.
— cf. cliveanus Stol. sp. (abondant).
— cf. Theobaldianus Stol. sp.
— n. Sp. aff. Theobaldianus (abondant).
— cf. Karapadensis Stol. sp. (abondant).
— cf. buddhaicus Kossm.
—— Bhavani Stol. sp. Holcodiscus Bhavani Stol. sp. — cf. Moraviatoorensis Stol. sp. (rare). |
—— cf. recurrens Kossm. — recurrens Kossm.
n. sp. À (abondant).
— n. sp. B.
— n: Sp:
(4) J.-G. ANDERSSON, On the geology of Graham Land, p. 35.
Pachydiscus cf. rotalinus Stol. sp. Pachydiscus. — (Holcodiscus) gemmatus Huppé sp.
Pachydiscus cf. Gollevillensis d’Orb. sp.
Pachydiscus groupe de nenbergiens Quenst.
| RS 0 Desmoceras (Puzosia) diphylloides Forbes sp.
— cf. sugata Forbes sp.
— — sroupe de latidorsata — aff. Denisoni Stol. sp.
Tetragonites sp.
Hamites cf. cylindraceus d'Orb. sp.
Gaudryceras politissimum Kossm. Gaudryceras.
— varagurense Kossm. (commun).
— cf. Marut Stol.
—— sp.
— cf.striatumdJimbo sp.
— Kayei Stol. sp.
— groupe de S'acya Stol.
Sp.
Lytoceras imperiale Phylloceras Surya Forbes sp. Phylloceras sp.
ee ramosum Meck.
Sonneratia sp. Sonneralia sp.
Nautilus cf. Bouchardianus d'Orb. Nautilus sp.
Belemnites sp.
On voit, par ce tableau, que plusieurs espèces sont communes aux deux îles; mais les formes prédominantes sont différentes. La grande majorité des espèces appartient au groupe Âolcodiscus, mais plusieurs des plus abondantes de ces formes ne se trouvent pas à Seymour. Sur cette île, les espèces Pachydiscus et Gaudryceras forment les principaux représentants de la faune et sont tous différents de ceux de Snow-Hill. M. Kilian fait les remarques suivantes (1) :
« Gette faune est remarquable par le grand développement des espèces du groupe de Æolcodiscus, dont les formes en constituent, au point de vue numérique, l'immense majorité.
Il est particulièrement intéressant d'assister ici à l’épanouissement de ce groupe, qui, après avoir disparu des mers européennes à l’époque
(4) W. Kicrax, Sur une faune d’Ammonites néocrétacée Ne Fe l’Expédition antarctique suédoise (C. R. Ac. Sc. Paris, 29 janvier 1906).
barrémienne, devient dans les mers crétacées indopacifiques, le point de départ d’une multitude de formes, chez lesquelles les modifications de l’ornementation produisent des convergences très curieuses avec des types appartenant à des souches fort différentes.
La plupart de ces formes sont ou identiques ou très semblables à des espèces caractéristiques des assises de Trichinopoly (couchessupérieures), d’Aryaloor et de Valudayoor dans l'Inde, c’est-à-dire du Sénonien; quelques espèces seulement (Gaudryceras cf. Marut Stol. sp., Holcodiscus cf. Cliveanus Stol. sp., Holc. moraviatoorensis Stol. sp. et Pachydiscus rotalinus Stol. sp.), du reste rares et isolées, indiqueraient un niveau inférieur, celui des couches supérieures d’Ootator, dans l’Inde, équivalentes du Turonien ; mais il faut remarquer que les formes les plus caractéristiques (Schlænbachia, Acanthoceras, etc.) de ce niveau font défaut. Le type faunique rappelle à un haut degré celui des dépôts néocrétacés de l'Inde, ainsi qu’à un degré un peu moindre, mais cependant notable, celui du Crétacé supérieur (Nanaimo-Group) de l’île de Vancouver, de la côte pacifique de Californie, du Japon, de la Patagonie, du Natal, etc.
La présence de Pachydiscus gemmatus Huppé sp., de Lytoceras Kayer et Phyll. ramosum Meek ainsi que celle d’un grand Pachydiscus voisin de P. Quiriquinæ Steinm, et de P. colligatus v. Binck., à l’île Seymour, évoquent un rapprochement avec les couches de Quiriquina (Chili), que nous ont fait connaître M. Steinmann et ses collaborateurs.
La répartition des espèces dans les divers gisements explorés ne permet guère de distinguer plusieurs faunes correspondant à des niveaux distincts ; cependant, sur l’île Seymour, paraissent prédominer les formes à test bien conservé du groupe d’Aryaloor et du niveau de Quiriquina.
À l’île Cockburn ainsi que dans les diverses localités de l’île Snow-Hill (cap Bodman, etc.), on observe une faune unique et homogène caractérisée par les /Æolcodiscus cités plus haut, notamment par les formes nouvelles À et B. Les espèces rappelant l’horizon plus ancien d’Ootator n’ontété rencontrées quedans certains points de Snow-Hill, mais mélangées aux formes habituelles du niveau supérieur (Snow-Hill Beds-Andersson, Aryaloor et Trichinopoly) (couches supérieures). Toutefois la localité
de Snow-Hill n’a fourni que Pseudophyllites indra Stol. sp. et des Pachydiscus et paraît, comme celle de l’île Seymour, appartenir à un horizon supérieur du Sénonien.
Au centre de Snow-Hill, dans un groupe de nunataks, on a trouvé un fragment de Conifère que M. Nathorst a déterminé comme cfr. Sequoia fashigiata Sternb. sp.; c’est la seule plante fossile déterminable renconirée dans le Crétacé. En ce même point ont été trouvés quelques spécimens d’un Corail, un petit Mollusque, des écailles de Poisson et quelques Ammonites, que M. Kilian a déterminées : Puzosia cf. sugata Forbes sp. (transition à ?. latidorsata d'Orb. sp.) et un petit Desmoceras (Puzosia) du groupe de P. planulata Sow. sp.
M. O. Wilckens (1), à qui fut confiée l'étude des Lamellibranches et des Gastropodes, a identifié plusieurs formes de l’île Seymour avec celles qu'il avait décrites dans le Sénonien de la Patagonie du Sud, ainsi :
Lahillia Luisa Wilck.
Lahillia n.sp.
Astarte venatorum Wilck.
Pyropsis gracilis Wilck.
Malletia gracilis Wilck.
Aporrhais gregaria Wilck.
Pourles Mollusques des couches à Ammonites de Seymour, M. Wilckens arrive aux mêmes conclusions que M. Kilian pourles Ammonites : « Une Lahillia s'identifie avec Z. veneriformis Hupé des couches de QuirigUuINna. »
En dehors de Snow-Hill et de l’île Seymour, les couches crétacées ont été retrouvées sous les tufs basaltiques en quelques endroits de l’île Cockburn et de l’île Ross, ainsi au cap Hamilton, dans le détroit de l’'Amirauté, au Naze et au cap Lachman, dans le chenal Sidney-Herbert, au cap Lagrelius et à la pointe Obélisque, dansle détroitdu Prince-Gustave. Ces différents gisements sont peu fossilifères.
b. Couches tertiaires (younger Seymour I. beds.) — Dans la région nordest de l’île Seymour, les couches crétacées font place à un horizon plus jeune, qui a été rapporté au tertiaire. M. O0. Nordenskjüld y a recueilli, dans
(1) O. Waccxens, Zur Geologie der Südpolarländer (Centralblatt für Geologie, n° 6, janvier 1906),
Expédition Charcot. — Gourpon. — Géographie physique. 7
un grès calcaire, des empreintes de plantes fossiles déterminables qui ont été étudiées par M. A.-G. Nathorst (1).
« Les Fougères y sont assez communes et appartiennent à plusieurs espèces différentes; mais les débris sont de petites dimensions et difficiles à déterminer.
Une Conifère à feuilles distiques rappelle assez, à première vue, l'aspect d'un Sequoia ; mais un examen attentif semble indiquer qu’il s’agit d'un autre genre. Uneseule feuille isoléesemble appartenir à un Araucaria, assez voisin de l’Ar. brasiliensis. Les feuilles de Dicotylédones sont généralement petites et présententle même facies que celles de certaines flores tertiaires de l’Europe méridionale. Comme fait intéressant, 1l y a lieu de signaler quelques feuilles de Fagus; ce genre a donc existé dans l'Amérique du Sud, ou les régions avoisinantes, depuis le commencement de la période tertiaire, MM. Sharman et Newton ayant exprimé l'opinion que les dépôts en question, d’après les coquilles fossiles qu'ils renferment, appartiennent au Tertiaire inférieur. |
Le fait que les plantes fossiles de cette localité ont été trouvées dans un dépôt marin interdit d'en tirer des conclusions quant au c'imat qui régnait alors dans la région, car les dragages de M. Agassiz ont prouvé qu'une quantité de feuilles, de bois et de fruits peuvent se trouver au fond de la mer même à une distance de plus de 1 000 kilomètres de la terre la plus prochaine. Il est donc fort possible que les plantes fossiles de l’île Seymour y aient été amenées de fort loin. »
Un peu plus au nord, sur cette même île, on trouve, dans un grès tendre, une faune composée principalement de Mollusques et de Gastropodes, parmi lesquels M. Wilckens a signalé : |
Lahillia angulata Ph. sp.
Cucullæa alta Sow.
Modiola Ameghinoï Ih.
Ostrea.
Cominella obesa Ph. sp.
Territella cf. exiqua Ortm.
Bullia cf. globulosa.
ÎVatica.
S'truthiolaria.
(4) A.-G. Naraorsr, Sur la flore fossile des régions antarctiques (Comptes rendus Ac. Sc. Paris, 6 juin 1904).
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE. 5l
D’après M. Wilckens, la majorité de ces formes est caractéristique de la « molasse de Patagonie », qui appartient à l’Oligocène supérieur ou au Miocène inférieur.
À un niveau un peu supérieur, M. O. Nordenskjüld a découvert des os de Vertébrés. Ilsappartiennent, d’après M. Wiman, àquatreoucinqespèces de Pingouins de grande taille. Un spécimen était adhérent à des Zingula, ce qui permet deles rapporter au Tertiaire. Il y avait également deux vertèbres de Mammifère (Zeuglodon).
3° Île Cockburn. — Cette petite île, située à l’entrée est du détroit de l’'Amirauté, est remarquable par sa forme tabulaire aux bords à pic, surmontée par un petit cône. |
La partie supérieure est formée par des tufs basaltiques et des lits horizontaux de lave. Au-dessous, à 160 mètres plus bas, s’étend un grès crétacé de la série de Snow-Hill.
Sur le plateau de tufs, M. G. Andersson a découvert les restes d’un conglomérat qui constitue l'horizon le plus récent qui soit connu dans l'Antarctique. Il est caractérisé par un grand Pecten et n’a été retrouvé nulle part ailleurs.