NEIGE
Si l’on met à part la glace de mer, c’est-à-dire le produit de la congélation de l’eau de mer, dont l’importance est faible comparée à la glace d’eau douce, l'immense manteau blanc qui recouvre l'Antarctique provient uniquement d’une source : les chutes de neige. Les pluies sont assez rares dans cette région pour qu'on puisse n’en pas tenir compte.
Pour qu’il y ait chute de neige, deux conditions seulement sont nécessaires, la température inférieure à 0° et la présence de vapeur d’eau dans l'air. Le vieil axiome que la neige ne saurait tomber par les températures très basses, au-dessous de 20°, a été depuis longtemps réfuté ; on a constaté des chutes de neige en Sibérie par 45° sous zéro. S'il est vrai que, dans les régions polaires, les grandes périodes neigeuses sont le printemps et l'automne, cela ne tient pas à leur température plus douce, mais à ce que les vents, à ces époques, viennent de régions plus humides.
C’est en effet la proportion de vapeur d’eau contenue dans l'air qui règle la plus ou moins grande abondance des précipitations neigeuses, en sorte que, ainsi que le faisait remarquer Tyndall, c'est à l’action solaire qu'il faut en reporter la condition première ; la conclusion, qui semble paradoxale au premier abord, estla suivante, que les périodes les plus chaudes déterminant une plus active évaporation des eaux des océans, c’est à elles que correspondra une plus grande extension glaciaire. Le froid n’a qu’un rôle passif de condensateur.
Les saisons où les chutes de neige sont les plus abondantes sont le printemps et l'été. Le tableau ci-dessous, qui résume l’ensemble des préci-
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pitations atmosphériques sur l’île Wandel ou dans son voisinage pendant l’année 1904, donne une idée très nette de la répartition des chutes de neige suivant les mois de l’année (1).
Tableau des condensations et précipitations atmosphériques en 1904-1905.
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Septembre .| 49 DR AR EG 4 à 4 » 3 127,0
Octobre.... 31 9 | 134 16 » » » » à » AT
Novembre..!| 38 6 93 45 39 10 3 2 X 3 58,1
Décembre. .| 112 13 04 10 23 4 » » Â 4 30,8
Jénvier 4406 006 MEN O8 ut dE E "SE 8 » »
Printemps..!| 181 28 | 281 41 Da qi 9 2 Hein ue 251 24 | 396 56 53 10 2 2 Automne...| 130 26 | 252 31 36 9 » »
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On appelle zone des neiges perpétuelles le lieu des points où l'apport des neiges est supérieur ou égal à la quantité disparue soit par fusion ou évaporation, soit par transformation en glace. |
Sa limite ne coïncidera donc pas en général avec l’isotherme de zéro, car d’autres facteurs que la température interviennent : en premier lieu, le degré de l'humidité de l’air, puis la direction des vents et la présence de chaînes de montagnes. Elle ne sera pas non plus une limite constante en raison des variations de certains de ces facteurs.
Sous les latitudes moyennes, ou basses, ces influences se font sentir d’une manière très nette : sur le flanc méridional de l'Himalaya, malgré son exposition au midi, la limite des neiges est, suivant M. de Schlagint-
(4) Tableau IX de la Note sur les observations météorologiques de l'Expédition Antarctique française, par J.-J. Rey.
GLACIOLOGIE. 13
weit, à 4900 mètres, tandis que, sur le versant nord, elle remonte à 700 mètres. L'air si fortement chargé de vapeurs qui, du golfe de Bengale, vient frapper la muraille de l'Himalaya, y décharge la plus grande partie de son humidité, de sorte qu’en arrière la limite est obligée de remonter sensiblement, faute d’une quantité suffisante de neige.
L'écart entre cette limiteet l’isotherme de 0° varie, selon M. Hann, sur le globe, depuis l’isotherme — 17° jusqu’à celle de + 3°.
Sous l'équateur, la limite des neiges coïncide avec q ,
FSOPRO EME TA EE ELLES ee AR er + 1,5 Sur le flanc méridional de l'Himalaya ........... + 0,5 ME UN 10. 0 AUS APARMRONRAA Es DEN EE PL — 2,8 AU ES PA AU NE EL te EE At ane — 83°,9 LS SAS A de ne Re AA — 49,0 AU November eos — 11°,0
On voit que cette limite s'éloigne de plus en plus de lisotherme de 0”, quand on va de l’équateur au pôle. |
Cependant cette loi ne s'applique pas à la zone antarctique ; c’est qu'ici nous nous trouvons dans des conditions spéciales ; le nombre d’heures pendant lesquelles le thermomètre monte au-dessus de 0° est infiniment faible ; iln’y a pas d'été. On sait que, dans les régions arctiques, même sous des latitudes très élevées, le soleil d'été est suflisant pour faire disparaître une grande quantité de neige et mettre à nu de grands espaces de terrain : « Aussi la limite des neiges se relève sensiblement dans ces régions, et à l'exception des creux abrités contre le soleil où peut avoir lieu l’accumulation de la neige, il n’est aucun point connu où elle s’abaisse jusqu’au niveau de la mer. Au Groenland, d’après Payer, la limite desnévés se tient entre 1 000 et 2000 mètres d'altitude. M. Helland s’est assuré que dans cette région, par 71° delatitude nord, les neiges persistantes ne descendent pas au-dessous de 800 ou 900 mètres.
À la Nouvelle-Zemble, la neige disparaît chaque année, sauf dans quelques gorges, et, dansle nord du Spitzherg, M. Torell a observé, à plus de 600 mètres d'altitude, une végétation de Phanérogames analogue à celle des plaines, malgré une température moyenne annuelle qui, par 76° de latitude nord, n’est que de — 8°,6 (1). »
(1) DE LapparENT, Traité de géologie, t. [, p. 304. Expédition Charcot. — Gourpon. — Glaciologie. 10
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Dans l'Antarctique, au contraire, la limite des neiges atteint partout le niveau de l'océan, et cela dès le 62° parallèle, aux Shetlands du Sud. Les étendues libres de neige sont insignifiantes ; encore ne sont-elles dégasées le plus souvent que grâce au vent qui enlève la plus grande épaisseur et permet ainsi au rayonnement du sol de se faire sentir et de faire rapidement disparaître ce qui tendrait à subsister.
Dans les pays tempérés, la vapeur d’eau, en se congelant sous forme de neige, prend, surtout si l'atmosphère est calme, ces jolis aspects d'étoiles à six tranches, dont l’enchevêtrement produit les flocons ouatés qui couvrent nos toits en hiver.
La neige des régions polaires est généralement toute autre ; elle tombe en fines aiguilles acérées, dures, qui cinglent comme des grains de sable.
Rien n’est plus douloureux, dans la tourmente, que cette poussière de cristaux meurtriers qui fouette le visage et les yeux et empêche souvent de se diriger : la marche est alors parfois impossible, et le voyageur doit se terrer dans un trou de neige pour laisser passer la bourrasque. Cette neige a reçu le nom de poudrin ; en s’accumulaat sur le sol, elle ne prend aucune consistance, les grains restent sans cohésion ; le pied a la sensation d’enfoncer dans le sable fin ; rien ne me rappelait mieux certaines marches que je fis autrefois dans le sud de la Tunisie.
J'ai d’ailleurs ressenti cette même sensation de neige mouvante en certains points les plus élevés du Mont Blanc, et l’on dit que Îles neiges des Andes offrent le même phénomène, dû sans doute à l'extrême sécheresse des cristaux. Au cours de l’ascension du pic Louise, que j'ai faite dans l’île Wandel accompagné du guide Dayné, cette forme de la neige nous a créé les plus grandes difficultés pour la traversée des couloirs, qui sont très inclinés ; nous la sentions filer sous le pied, et, dans les cheminées, dont le fond est en général tapissé de glace, elle glissait avec une facilité très dangereuse ; sur la crête, nous fûmes obligés de nous enterrer au-dessus du genou et d'éviter tout mouvement brusque pour échapper à l’éboulement sur une pente de plus de 300 mètres.
Soulevée par le vent, cette poussière neigeuse constitue les chasse-neige, véritables nuées aveuglantes quiparfois acquièrentune violence formidable ; on les voit s’enlever en tourbillons au-dessus des crêtes, balayer la plaine
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blanche, décaper les glaciers de toutes les parties meubles. Une grande partie de cette neige est emportée à la mer ; une autre s’accumule en longues ondulations, appelées sastrugi ; une autre enfin, abritée derrière quelque obstacle, glace ou rocher, s’y entasse en forme de dunes. En somme, cette neige se comporte comme le sable du désert, et d’ailleurs comme lui, quoique avec moins d'intensité, elle a des actions éoliennes,
NÉVE.
Lorsque la neige reste en place, elle se tasse peu à peu ; les particules agglomérées subissent, par la compression, qui abaisse leur point de fusion, et par l’action solaire, un commencement de fusion ; elles se soudent entre elles, forment des grains qui deviennent de plus en plus volumineux, laissant entre eux une multitude d’intervalles remplis d’air. C'est à cette masse grenue qu'on a donné le nom de névé (firn dans la Suisse allemande). Sa densité est très variable, puisqu'elle dépend de la grosseur des grains, de la quantité d’air emprisonné; le poids de 1 mètre cube de névé peut dépasser 700 kilogrammes ; il croît progressivement jusqu'à celui de la glace compacte. L'ensemble est assez consistant pour pouvoir être découpé avec un instrument comme la bêche, et nos matelots les taillaient en forme de moellons pour en construire nos maisons de neige à la façon des Esquimaux.
La marche sur le névé dur est facile, et quelquefois c’est à peine si le pied laisse une empreinte. La surface est généralement formée par une croûte plus ou moins dure, conséquence d’une légère fusion superficielle, qui recouvre même les névés les moins denses; mais, dans ce dernier cas, elle est très désagréable au voyageur, car elle résiste un instant, puis s'effondre subitement, et le pied s'enfonce profondément, donnant un violent à-coup à la marche. C'est à cette croûte, je crois, qu’il faut rapporter la séparation très nette que l’on rencontre entre les diverses strates du névé. Celui-ci est en effet composé de couches d’épaisseurs variables sensiblement parallèles à la surface, soulignées fréquemment par des lits de matière terreuse.
On a beaucoup discuté sur la formation de ces strates ; pour les uns,
Dore | GLACIOLOGIE.
chacune d'elles représente le produit d’un hiver ; pour les autres, elles correspondent à chaque chute de neige. Les deux opinions peuvent être justes suivant les cas. |
Une couche se différencie en effet de la suivante soit par la densité, c'est-à-dire le degré de tassement de sa masse, soit par la lame dure qui les sépare.
La formation de deux couches doit donc être séparée par un laps de temps tel que la couche inférieure ait pris une consistance différente de celle qu’aura la nouvelle couche, ou que les agents atmosphériques aient pu créer la croûte superficielle qui formera séparation. Par exemple : les
alternatives fréquentes de chutes neigeuses et de soleil favoriseront la production de nombreuses strates, alors que de nombreuses chutes, sielles ne sont pas éloignées les unes des autres, ne donneront qu’une seule couche.