‹ Expédition antarctique française (1903-1905) commandéeChapitre 48 sur 67 · LES ICEBERGS · texte numérisé non relu

LES ICEBERGS

Les icebergs de l'Antarctique dépassent de beaucoup par leur nombre et leurs proportions ceux des régions arctiques. Ils affectent également une forme originale spéciale, c’est la forme tabulaire (PI. VIIL, fig. 26).

Avec son toit plat couvert de neige d’une éclatante blancheur, ses pans verticaux, ses angles nets, ses lignes de stratifications horizontales, blanches, bleues ou vertes, l’iceberg tabulaire semble découpé dans la falaise de glace qui borde le rivage voisin.

Absolument prismatique à sa naissance, la forme de l’iceberg s’altère peu à peu sous l’action du soleil, l'assaut des vagues et les heurts de sa vie errante. Au niveau de la mer, une gouttière se creuse qui par ses diverses positions marquera les différentes situations de l’iceberg. Audessous de l’eau, sur la surface immergée, s’impriment de petits godets, traces de dissolution. Les fentes qui traversent la masse s’élargissent peu à peu sous l'effort des vagues ; 1] se forme ainsi des cavernes et des crottes (PI. VIL, fig. 24), où les flots s’engouffrent en mugissant. Percé de part en part, l’iceberg se transforme en arche géante (PI. IX, fig. 30); ou bien, évidé en son centre, creusé en hémicycle, 1f devient un petit havre flottant. Entrainés par les courants, les icebergs se rencontrent, se bousculent ; échoués sur des seuils, où 1ls stationnent parfois longtemps, en butte aux oscillations de la marée, ils se fracturent, se morcellent peu à peu. Tronqués, mutilés, ils s’inclinent, perdent l'équilibre, se renversent tout à fait ; et l’on reconnaît leur ancien pied, maintenant au jour, aux mille petits godets qui le marquent comme un cuivre martelé.

134 GLACIOLOGIE.

D’autres fois, ruinés, rongés en tous sens, ils s’effondrent avec un bruit de tonnerre et s’évanouissent dans le bouillonnement des flots en soulevant des lames énormes. |

Ainsi, à côté des grands tabulaires, réguliers et prismatiques, s’édifient ces monuments aux formes bizarres et compliquées, qui rappellent les icebergs du nord: tours, pyramides, clochers, cathédrales ou palais, flèches gothiques ou porches romans, tous les styles s’y rencontrent, toutes les architectures s’y coudoient; puis ce sont les formes les plus étranges et les plus inattendues que l’imagination la plus capricieuse n’arriverait pas à rêver. Toute la gamme des bleus et des verts se Joue sur les parois de ces édifices ou dans les anfractuosités qui les creusent, et la blancheur du marbre le plus pur n’égalerait pas la leur. La transparence des eaux permet de poursuivre au loin sous la mer la féerie de leurs grottes d'azur. Pendant l'été, de petites cascades tombent sur leurs flancs, mêlant leurs eaux aux vagues qui déferlent sur leurs croupes luisantes ; des stalactiques pendent des corniches et des chapiteaux. Sous le soleil, les glaces étincellent de feux de pierreries ; leurs silhouettes s’animent dans une atmosphère d’une transparence extraordinaire ; les colorationsles plus chaudes envahissent le ciel et se reflètent sur la mer, et ce sont alors des

tableaux d’enchantement qui s'offrent aux yeux. Que le soleil, au con-

traire, disparaisse de la scène, c’est un paysage de mort que présentent ces montagnes de glace. Tantôt accumulées en grand nombre, elles semblent les ruines fantastiques d’une gigantesque cité de marbre; tantôt isolées, elles passent, fantômes blancs, majestueux et muets, dans le mystère des brumes polaires. |

Sur la hauteur des icebergs, les auteurs ne sont pas très d'accord. Il faut distinguer d'abord entre les icebergs tabulaires et les icebergs de formes irrégulières. Ceux-ci peuventatteindre des hauteurs considérables; c'est ainsi que l’un d'eux, rencontré par nous dans le chenal de Roosen, mesurait au théodolite 88",80 au-dessus du niveau de la mer. Mais cette élévation n’est pas toujours en rapport avec la masse de l'édifice ; certains icebergs ont en effet un pied très évasé dissimulé sous l’eau, et l’équilibre est ainsi maintenu sans que le pied atteigne une grande profondeur ; c'était le cas pour l’iceberg qui vient d’être cité. Ces éperons de glace in-

GLACIOLOGIE. 133

visibles, qui sont quelquefois très prononcés et à peu de distance de la surface de l’eau, sont un danger pour la navigation; c’est pourquoi il est toujours prudent aux navires de se tenir au large des icebergs.

La hauteur des icebergs tabulaires est autrement intéressante. Leur forme géométrique permet en effet d'en déduire avec une certaine approximation leur épaisseur totale, la profondeur minima des mers sur lesquelles 1ls naviguent et la puissance des glaciers qui les ont produits. Malheureusement les mesures rigoureuses sont difficiles à prendre sur

ces masses en mouvement, qu'il estdangereux d'approcher, et, d'autre part, les erreurs d'appréciation sont faciles à commettre à cause de l’absence de points de comparaison et à l’uniformité trompeuse des parois. Parmi les icebergs que nous avons rencontrés, il en était certainement dont la hauteur ne devait pas être loin de 50 mètres {PI. VIE, fig. 23); mais, d’après le lieutenant de vaisseau Matha, la plupart variaient entre 20 et 40 mètres. |

Comme le fait justement observer le capitaine Scott, il semble donc que les dimensions des icebergs antarctiques aient été beaucoup exagérées. N’a-t-on point parlé en effet de masses atteignant 240 et 300 mètres de hauteur, voire 450 mètres. « Nous avons rencontré, dit le capitaine Scott, des centaines de montagnes de glace flottantes, qui dépassaient ! mille de long et 45 mètres de haut; mais la plupart ne mesuraient ouère plus d’un quart de mille de long et moins de 35 mètres de haut. Les plus grosses que nous ayons observées étaient échouées en face de la Terre du Roi Édouard, où le front des glaciers atteint une puissance énorme (1). » |

Les mêmes remarques s'appliquent à l'étendue en surface des icebergs : elle est encore plus difficile à déterminer exactement. On a signalé des iles de glace de plusieurs kilomètres de long ; on en a cité une de 100 kilomètres de longueur. Si le fait est exact, il est tout à fait exceptionnel. Dans la région que nous avons parcourue, les icebergs de 1 kilomètre de côté étaient rares, et la majorité ne dépassaient pas quelques centaines de mètres.

Une autre question très controversée est celle du rapport qui existe

(1) R. Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, t. I, p. 259.

136 GLACIOLOGTE,

dans un iceberg entre la partie immergée et la partie émergée. M. Steenstrup (1) a calculé que, dans un prisme régulier de glace de glacier, ce rapport oscille entre 1/7 et 1/8. D’après sir J. Murray, la proportion serait de 7 à 1. Pour le capitaine Scott, le rapport ne doit pas être supérieur à d contre 1 (2); son opinion s’appuie d’abord sur les profondeurs auxquelles les icebergs échouent, — les icebergs de 35 à 45 mètres de haut ne touchent jamais sur les fonds de plus de 180 à 220 mètres, — ensuite sur les indications fournies par les icebergs renversés ; enfin sur la nature de la glace des appareils producteurs d’icebergs. Cette glace, en effet, est en général essentiellement poreuse et retient des quantités d’air extrêmement variables ; la densité de la glace doit donc varier dans de notables proportions. Certaines parties de l’iceberg sont au contraire tout à fait compactes. M. von Drygalski a décrit sous le nom « d’iceberg bleu » (3) un type observé dans la baie de Posadowsky ; 1l dérive d’icebergs tabulaires transformés par l’évaporation et par l’action des tourmentes de neige en une calotte arrondie; l’origine tabulaire se reconnaît par les stratifications horizontales encore nettement visibles; mais l'usure a fait apparaître les parties les plus profondes et les plus compactes de l’iceberg, celles où la glace sans bulles d'air montre une belle couleur bleue.

Grâce à leur grand tirant d’eau, les icebergs sont soumis à l’action des courants bien plus qu’à celle des vents ; souvent on les voit cheminer contre le vent. Aussi, dans le pack, qui, lui, est surtout influencé par le vent, les icebergs naviguent fréquemment dans une direction différente de celle des glaçons bas. [ls laissent ainsi derrière eux des clairières d’eau libre, dont les barques peuvent profiter.

Les icebergs remontent quelquefois très loin vers le nord; on en a rencontré Jusqu'à hauteur du cap de Bonne-Espérance.

Le premier quenousayons aperçu à borddu « Français » étaitparle travers de l’île Smith (Shetlands du Sud), le 1” février 1904. D’autres étaient échoués près de la côte. Ils étaient peu nombreux devant l'archipel de Palmer; mais, à la pointe sud-ouestde l’île Anvers, unetrentaine d'icebergs

(1) Hem, Gletscherkunde, p. 278.

(2) R. $Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, t. If, p. 260. (3) E. Pniippr, Ueber der Landeis-Beobachtungen der letzten fünf Südpolar-Expeditionen, p. 10.

GLACIOLOGIE. 137 tabulaires étaient assemblés, échoués pour la plupart sur les récifs qui prolongent le cap.

Dans la baie des Flandres, comme dans toute la région de l'ile Wandel, ils étaient en grand nombre, mais de petite taille, et, pendant tout l'hiver, des quantités innombrables circulèrent autour de notre station.

Les icebergs les plus volumineux que nous ayons observés étaient groupés autour des îles Biscoe. Nous en avons aussi rencontré d'énormes dans le pack devant la Terre Loubet et devant la Terre Alexandre [”.

À mesure que l’on gagne vers le sud, leurnombre paraît s’accroître en même temps que leurs proportions s’amplifient. Le 21 février 1898, par 69° 30’ de latitude, à l’ouest de la Terre Alexandre [°”*, M. de Gerlache ne comptait pas moins de 320 icebergs tout autour de l’horizon(1).1IIsemble donc que ce soit plus au sud qu'il faille chercher leur lieu d’origine.

Sur la formation des icebergs, on est encore loin d’être fixé. La figure classique donnée par M. Helland (2), et représentant une coupe de l'extrémité du glacier de Kangerdlugssnak, montre le lancement ou vélage des glaces flottantes par un glacier dont le front s’avance dans la mer, Certains auteurs voient dans le vélage le mode ordinaire de naissance des icebergs. A.-E. Nordenskjüld,dansson Voyage de la « Véqa », s'élève contre cette opinion (3) : « Les véritables icebergs proviennent non pas, comme quelques auteurs, Geikie, Brown et d’autres, l'ont écrit et ont voulu le prouver par des dessins inexacts, de glaciers qui s’avancent dans la mer et se terminent par une tranche de glace escarpée et à cassure régulière, mais, au contraire, de glaciers très irréguliers, qui, longtemps avant d'atteindre la mer, sont fractionnés en masses énormes et débouchent dans des fjords profonds. Les auteurs qui écrivent sur la formation des icebergs devraient remarquer que ces glaçons ne se formentque dans les endroits où la masse glaciaire subit un mouvement violent, mouvement qui, dans un temps relativement court, a pour conséquence le creusement du fjord. » Selon le célèbre explorateur suédois, les blocs provenant du vélage des glaciers ne s'élèvent qu'exceptionnellement d’une dizaine de mètres au-dessus de l’eau.

(1) À. DE GERLACHE, Quinze mois dans l'Antarctique, p. 167. (2) Geol. Soc. Lindon, XXXYV.

(3) A.-E. NornenskJôLp, Voy. de la « Véga », t. 1, p. 376. Expédition Charcot. — Gourpon. — Glaciologie. 18

138 GLACIOLOGTE.

Il semble pourtant que, dans les régions australes, ce soit bien par vélage des glaciers flottants que naissent les grands icebergs tabulaires, alors que les glaciers des fjords ne donnent que des masses irrégulières et de petite taille. Les puissants glaciers de la baie des Flandres ne nous ont pas paru producteurs de véritables icebergs, pas plus que les glaciers échelonnés sur la côte de la Terre de Graham.

Les icebergs de la merde Rossproviennent surtout de la Grande Barrière et de la Terre du Roi Édouard. Devant cette dernière, le commandant Scott a noté deux icebergs en train de se détacher au moment de son passage ; maisiln’assista à aucun « détachement » dela Grande Barrière (1). Une file de petits icebergs s'étend le long de la Barrière ; puis, au nord, le

long de la Terre Victoria, une partie s’attardent dans les baies et dans les

fjords de cette côte et demeurent échoués sur les bancs, en particulier devant les caps Crozier, Washington et Adare. Devant ce dernier promontoire notamment, une nombreuse quantité d’icebergs étaient échoués. À l’ouest des îles Balleny, ils sont très abondants et semblent venir d’une région située très loin dans l’est. Du cap Adare au cap Crozier, deux glaciers seulement sont susceptibles de donner naissance à des icebergs tabulaires; encore n’en envoient-ils que peu. M. 0. Nordenskjôld (2) pense qu'une partie des icebergs antarctiques provient aussi du morcellement des terrasses de glace, comme celle qu’il a observée sur la côte orientale de la Terre du Roi Oscar.

EFFETS MÉCANIQUES ET ACTIONS DE TRANSPORT PAR LES GLACES | FLOTTANTES |

Par suite de leursmouvements incessants, les glaces flottantes soumettent les roches sous-marines à de puissantes actions mécaniques; elles rabotent les têtes de rochers, les usent, les polissent. Les icebergs dont le pied atteint plusieurs centaines de mètres portent leur action à de srandes profondeurs. Sur le plateau continental qui s'étend devant la Terre de Graham, l’on aperçoit, à la faveur des eauxtransparentes qui le

(1) R: Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, vol. If, p. 258: (2) O: NorpexpsxsôLn, Au pôle antarctique, p: 52:

GLACIOLOGTE. 139

couvrent, les magnifiques polis glaciaires de roches granitiques dont les innombrables écueils sèment la région.

Le long des côtes, les banquises ont au contraire un rôle protecteur et empêchent l’action des vagues. |

Les glaces flottantes sont de merveilleux agents de transport. Pendant l'hiver, les banquises qui séjournent devant le rivage, au pied des montagnes, reçoivent les débris de roches qui s’éboulentsur leurs flancs. Les vents entraînent à leur surface de grandes quantités de poussière, où l’on reconnait les sédiments des terres voisines; ces dépôts minéraux s’étalent en couchesfines qui donnent aux champs de glace une apparence sale au moment des dégels ;1ls activentla fusion à la façon de la ervoconite du Groenland. Enfin, dans les baies peu profondes, les banquises imprèenent les galets qui gisent sur le fond et les emportentavec elles. Lors des débâcles, la banquise morcellée disperse au loin ses glaçons chargés de matériaux. Au fur et à mesure de la fusion, ceux-ci sont distribués sur le fond des mers ou déposés sur les côtes où les glaces viennent s’échouer.

Le volume des sédiments ainsi transportés est considérable. Nous avons rencontré des glaçons de grande taille entièrement noirs de débris rocheux, blocs, sable et boue (PI. X, fig. 37). D'autre part, les icebergs, débris des glaciers, renferment des fragments de moraines, des bandes boueuses, et des blocs énormes peuvent être charriés par eux.

Page 1