PRÉLIMINAIRES. — HISTORIQUE
L’Antarctique américaine, qui forme l'avancée la plus septentrionale du continent austral, est constituée par un complexe d’îles et de terres groupées dans l’axe même de l'Amérique du Sud. Le fait qui frappe tout de suite quand on jette les yeux sur la carte est l’analogie saisissante qui existe entre cette région et celle de cap Horn et la symétrie parfaite par rapport au détroit de Drake des deux terres qu'il sépare. Nous verrons plus loin que cette ressemblance ne se borne pas au dessin des côtes et qu’elle se poursuit dans la constitution même du pays et dans la composition de ses roches. |
Comme l'Amérique du Sud et, en sens inverse, le continent antarctique, à partir du 64° de latitude, cette région forme une longue péninsule de plus en plus étroite quand on remonte vers le nord et violemment recourbée vers le nord-est. Sa côte occidentale, bordée de hautes chaînes de montagnes, creusée de fjords profonds, flanquée d’îles nombreuses séparées par des canaux étroits, rappelle de très près la bordure occi-
dentale de la Terre de Feu. La côte est, avec ses formations basaltiques, offre d'autre part beaucoup d’analogie avec les plateaux de la Patagonie orientale.
Découverte par morceaux, la masse continentale porte des noms différents suivant les régions ; au nord, la Terre Louis-Philippe forme l’extrême pointe; sur la côte ouest, la Terre de Danco s'étend le long du détroit de Gerlache jusqu'au cap Renard, où commence la Terre de Graham, tandis qu’elle prend le nom de Terre Loubet sous le 67° de latitude; à l’est, c’est la Terre du Roi Oscar, puis la Terre de Jason.
A l’ouest du continent, s'étend un vaste plateau sous-marin d’où s’élèvent toute une série d’archipels montagneux échelonnés parallèlement à la côte: au nord, les Shetlands du Sud, séparées de la terre par un large bras de mer, le détroit de Bransfield; en descendant vers le sud, on rencontre ensuite l’archipel de Palmer, beaucoup plus rapproché du continent, et qui forme la bordure extérieure du détroit de Gerlache ; enfin tout un dédale d'îles, d’îlots et d’écueils de petites dimensions, mais en nombre infini, égrenés au large de la côte : les îles Wauvermans, les îles du Kaiser Wilhelm, les îles Biscoe..…
Au nord-est, l’île Joinville peut être considérée comme le prolonsement de la Terre Louis-Philippe, dont elle n’est séparée que par le détroit de l’Antarctic.
Sur la côte orientale, beaucoup plus régulière, les îles sont plus rares; en dehors du golfe de l’Erebus et du Terror, où s’élève la grande île Ross
et les îles Véga, Seymour et Snow-Hill, on ne rencontre plus au sud | que l’île Robertson et les nunataks des Phoques.
Au point de vue géologique, nous trouvons deux régions bien distinctes : l'une, de beaucoup la plus étendue, caractérisée par une série de chaînes plissées alignées du nord-est au sud-ouest est formée presque exclusivement de roches éruptives ; elle comprend la presque totalité du continent et toutes les îles de la côte occidentale ; l’autre, remarquable par ses plateaux basaltiques et ses formations sédimentaires, est limitée à quelques lambeaux de la côte orientale et aux îles qui la précèdent.
Telle est la physionomie générale de cette contrée. Avant de passer à
une description plus détaillée, je crois utile de rappeler en quelques lignes l’histoire des recherches effectuées avant les nôtres. |
C’est à un Français, l'amiral Pierre Bouvet, que revient l'honneur de la première découverte antarctique. Le 1” janvier 1739, il aperçut par 54° de latitude sud et 26° de longitude est de Ténériffe une terre élevée, couverte de neige qu'il appela cap de la Circoncision. En 1772, Kerguelen découvre les îles qui portent son nom et y débarque l’année suivante. À cette même époque, Marion et Crozet découvrent également les petites îles qui ont reçu leur nom.
En 1773, Cook, au cours de ses fameux voyages de circumnavigation, franchit le premier le cercle polaire et visite la Géorgie du Sud ; en 1775, il aperçoit une côte, la « Thule Australe », puis une série de pics neigeux qu'il appela Terre de Sandwich.
Le premier débarquement sur une terre vraiment voisine du continent
antarctique paraît devoir être attribué au capitaine anglais Williams Smith. En 1819, ayant pris une route très méridionale pour doubler le cap Horn, il aperçut par 62° de latitude des terres qu’il nomma les Shetlands du Sud; la même année, il v revint et put débarquer sur l’une d'elles, l’île du Roi Georges, qu’il compara aux côtes de Norvège et d’où il rapporta des galets d’un schiste gris trouvés sur le rivage ; Bransfield en dressa la carte.
Toute une flottille de baleimiers, à la suite de Sheffield, se trouva réunie en 1820 à l’île Déception, sous le commandement de Pendleton, qui envoya Palmer vers le sud ; celui-ci découvrit l'archipel qui porte aujourd’hui son nom. Palmer était accompagné du capitaine Powell, qui rapporta la carte des régions parcourues et qui, l’année suivante, découvrit les Orcades du Sud.
En même temps, le capitaine Bellinghausen, au service de la Russie, visitait les parages des Shetlands et des Sandwich: puis, en 1821, au cours d’un voyage de circumnavigation, 1l découvre la Terre Alexandre [" et l’île Pierre [” et atteint la latitude de 70°. |
En 1823, le baleinier anglais Weddell pénètre, par 34° 17° ouest, Jusqu’à la haute latitude de 74 15”.
En 1829, le « Chanticleer », sous les ordres du capitaine H. Foster,
consacre plusieurs mois à des observations pendulaires dans ces hautes latitudes; le 7 janvier, Foster et le lieutenant Kendall débarquenl sur un promontoire qu'ils baptisent cap Possession et qui est la pointe occidentale de l’île Hoseason. C’est de là, sans doute, que parle Webster, chirurgien de l’Expédition, lorsqu'il signale comme formant la côte un « granite or syenite » (1). Le « Chanticleer » gagna ensuite l’île Déception, où, pendant deux mois, mouillé dans l’intérieur même de ce curieux craière, 1} poursuivit ses travaux scientifiques en un point appelé Pendulum Cove. Il rapporta quelques détails intéressants sur la constitution de cette île volcanique et sur les îles voisines; nous les rapporterons plus loin. |
Le capitaine J. Biscoe, en deux remarquables voyages, parcourt un immense secteur de l’Antarctique; le 25 février 1831, il reconnaît une terre montagneuse, défendue par une barrière de glace impénétrable ; 1l la suit sur une longueur de 150 milles et lui donne le nom de Terre d’'Enderby; elle est située par 67° de latitude environ, entre 50 et 55° de longitude est de Greenwich. Dans un second voyage, 1l rallie les Shetlands du Sudet, voguantau sud-ouest, découvre l’île Adélaïde, le 15 février 1832, côtoie un grand nombre de petites îles, les îles Biscoe, et débarque sur l’une d’elles, qu’il appelle île Pitt. Il entrevoit dans l’est les hauts sommets d’une terre élevée qu’il nomme Terre de Graham, puis, remontant vers l'archipel de Palmer, reconnaît un de ses plus hauts pics, le mont William, au pied duquel il débarque.
: En 1838, apparaît dans les mers australes la grande Expédition scientifique de Dumont d’Urville. Dans une première campagne, il visite les Orcades du Sud, reconnaît les iles Gibbs, Aspland, Obrien, le petit volcan de l’île Bridgeman, découvre la Terre de Joinville, la Terre Louis-Philippe, la Terre de la Trinité. Il rapporte une carte, excellente pour l’époque, la première ébauche de l’hydrographie de cette région. De nombreux documents scientifiques sont recueillis, et nous ferons souvent appel dans la suite aux précieuses observations réunies par M. Grange pour ce qui concerne la géologie et la géographique physique de cette région. Dumont
(A) W.-H.-B. WEBSTER, Narrative of a pe to the Southern Atlantic Ocean, in 1828-1830, vol. I, p. 138, London, 1834.,
d’'Urville fit une seconde campagne dans les glaces en 1839-1840; elle eut pour résultat la découverte de la Terre Adélie et de la Terre Clarie, sous la longitude de la Tasmanie. De la Terre Adélie, nn a rapporté quelques échantillons de gneiss.
En 1338 également, Wilkes explore les Orcades et les Shetlands et atteint 09° de latitude par 100° de longitude ouest; en 1840, il passa devant la terre Adélie quelques jours seulement après Dumont d'Urville.
En 1839, Balleny découvre les îles qui portent son nom. |
Les célèbres expéditions de J. Ross sont encore de la même époque; il fit trois campagnes de 1839 à 1841. Dans la première, il découvrit la Terre Victoria; dans une autre, il longea la fameuse «Grande Barrière »; enfin, revenantdanslesecteuraméricain, il visitales Terres Louis-PhilippeetJoinville. Les roches rapportées par Ross ont été décrites dernièrement par M. Prior; cesonten particulier desroches volcaniques provenant del’îleCockburn(1).
IL faut signaler encore le voyage de Smiley, en 1842; il visita l’île Déception et n’y compta pas moins de treize bouches de volcan en activité.
Une longue période s’écoula ensuite, pendant laquelle les régions antarctiques furent complètement désertées. |
Ce n’est que trente-deux ans après, en 1874, qu'avec le baleinier allemand Dallmann apparaît le premier navire à vapeur. Après avoir atterri à la Terre de la Trinité, Dallmann parcourut la côte occidentale de l’Archipel de Palmer, débarqua sur l’île Anvers, découvrit un vaste estuaire qu’il nomma le détroit de Bismarck et quin’est autre que l’ouverture du détroit de Gerlache, etrapporta des renseignements très précissur cette région, qui est celle que nous devions étudier plus tard avec Charcot.
En 1874, le « Challenger », au cours de sa célèbre campagne océanographique, s’avança au delà du cercle polaire, et ses travaux sont d’un grand intérêt pour l’histoire du continent antarctique. En 1892, l’ « Active », qui côtoya l’île Joinville, avait à bord deux naturalistes : M. Donald et M. Bruce, le futur chef de l'Expédition Écossaise.
En 1893, le capitaine Larsen reconnaît la côte orientale de la Terre Louis-Philippe, au prolongement de laquelle il donne le nom de Terre
(1) Prior, Petrographical notes on the Rock-specimens collected in Antartic Regions during the Voyage of « H. M. $S. Erebus » and « Terror » (Mineralogical Magazine, vol. XII, 1900, p. 86).
du Roi Oscar; il débarque au cap Seymour et y fait une importante découverte : il recueille les premiers fossiles qui aient été trouvés dans l'Antarctique. L'année suivante, 1l parcourut de nouveau cette côte, tandis que le capitaine Evensen, suivant la côteoccidentale de la Terrede Graham, arrive en vue de la Terre Alexandre I". |
En 1894, le capitaine Christiansen débarque le premier sur la Terre Victoria, au cap Adare. C’est en ce même endroit que, trois ans plus tard, M.Borchgrevinkhiverna dansunehutte etrecueillituneintéressante collection deroches volcaniques etsédimentairesquia été étudiée par M. Prior(1).
La même année 1897, la « Belgica », commandée par M. de Gerlache, hivernait dans le pack, au delà du cercle polaire. Organisée d’après les principesscientifiques modernes, cette expédition ouvrait une ère nouvelle dans l’exploration antarctique. Elle releva en détail le beau chenal qui a pris le nom de détroit de Gerlache, suivit quelque temps la côte de la Terre de Graham et passa en vue de la Terre Alexandre I”. M. Arctowski fit, au cours de cette mission, d’intéressantes observations de géographie physique, et il a recueilli des collections minéralogiques qui sont à l’étude.
En 1899, M. Chun, sur la « Valdivia », découvre l’île Bouvet et atteint 64° 15" de latitude sud.
En 1901, trois grandes expéditions partent à la conquête du pôle sud.
Le « Gauss », avec le D' E. von Drygalski (1901-1903), découvre la Terre de l'Empereur Guillaume IT. M. Philipp y a récolté un intéressant basalte à leucite qui constitue le Gaussberg et qui a été étudié par M. Reinisch (2). |
L’ « Antarctic » (1901-1903) conduit le D° Nordenskjüld à Snow- Hill; au cours de ses deux hivernages, le D' Nordenskjôld (3), étudie la côte orientale de la Terre du Roi Oscar, pendant que le D'J.-G. Andersson (4) fait d'importantes découvertes dans la Terre Louis-Philippe ei dans la Géorgie. Cette expédition, que le naufrage de l” « Antarctic » mit pendant de longs mois dans une situation tragique, eut l’incomparable
Prior, Rep. « Southern Cross » Collections (British Museum), 1902, p. 325.
(1) (2) E. Parciprr, Geologische Beschreibung des Gaussbergs, Berlin. (3) O. Norpensxsôp, Petrographische Untersuchungen aus dem westantarktischen Gebiete, Upsala,
(4) J.-G. ANDERSsON, On the geology of Graham Land, Upsala, 1906.
bonne fortune de rencontrer des terrains fossilifères d’une importance capitale pour l’histoire de lPAntarctique.
La « Discovery », commandée par le capitaine R. Scott (1901-1904), avec M. Ferrar comme géologue, rapporte une très belle étude de la Terre Victoria (1) et de la Grande Barrière. Le capitaine Scott a découvert la Terre Édouard Vilet, dans un raid hardi, ila atteint la plus haute latitude sud où l’on soit parvenu : 82° 17°.
En 1902, la « Scotia », avec le D° Bruce, découvre la Terre de Coats. M. T.-H. Pirie (2) étudie les roches des Orcades, et les sondages faits par l'expédition sont d’une grande importance.
L’Expédition Antarctique Française, commandée par le D° Charcot, partit du Havre en août 1903. Après un court séjour dans la Terre de Feu, elle cingla vers le sud et vint atterrir aux Shetlands, devant l’île Smith. Serrant la côte d'aussi près que possible, elle releva la bordure extérieure de l’archipel de Palmer, c’est-à-dire des grandesîles Hoseason, Liége, Brabant, Anvers. Une avarie demachine l’obligea à relâcher pendant douze jours dans la baie des Flandres, au sud du détroit de Gerlache. Cette circonstance nous permit de visiter quelques points avancés vers l'intérieur des terres, grâce à la profonde échancrure qu'y découpe la grande baie.
Le « Français » touche ensuite à l’île Wiencke, puis, après deux tentatives infructueuses pour forcer le pack autour des îles Biscoe, il revient mouiller à l’île Wandel, où ïil établit ses quartiers d'hiver par 65° 05 de latitude sud et 66°18° de longitude ouest de Paris. Au cours de nos dix mois d’hivernage, nous avons parcouru l’île et ses environs dans un rayon assez étendu; l’esquisse qui va suivre est le résultat de nos observations. Un raid de printemps, malheureusement effectué dans des conditions extrêmement pénibles, ce qui nous a obligés d’en réduire la durée, nous a cependant permis de visiter de nombreuses iles éloignées de notre station : l’île Lund, les îles Argentina, l’île Berthelot, et de débarquer en un point particulièrement intéressant de la
(1) National Antarctic Expedition, Natural History, vol. I, Geology : Field-Geology, par H.-L. FErRan ; Petrography, par G.-T. Prior.
(2) T.-H. Pre, On the Graptolite-bearing Rocks of the South-Orkneys.
Terre de Graham, le cap Tuxen, où j'ai trouvé du gabbro. Nous avions en même temps acquis la certitude qu'il n'existait aucun passage vers l'Atlantique jusqu’à la latitude de 65° 30°.
La seconde campagne d'été a été marquée par la découverte de la Terre Loubet par 67° de latitude ; un malencontreux échouage, en nous obligeant à reprendre le large au moment où nous allions atteindre la terre, a interrompu tristement notre exploration. D'autre part, la Terre Alexandre, en vue de laquelle nous sommes parvenus le 13 Janvier, était enveloppée d’une infranchissable barrière de glace. Mais un double séjour à Port-Lockroy, dans l’île Wiencke, a été mis à profit pour étudier en détail cette région. Enfin, au retour, nous avons pu débarquer sur l’île Anvers, l’île Liége et l’île Hoseason et y recueillir de précieux échantillons.
Ce sont les observations faites au cours de ces treize mois passés dans les glaces antarctiques que je vais exposer dans ce mémoire.
Pour la description des régions parcourues, Je suivrai l’ordre géographique en allant du nord ou sud. Je ferai donc une esquisse des îles échelonnées sur la côte, qui sont les localités les mieux connues, car elles sont plus facilement accessibles : l'archipel de Palmer, l’île Wiencke, l’île Wandel, l’île Hovgaard, l’île Lund, puis les innombrables îlots disséminés par centaines autour des grandes îles. Je donnerai ensuite un aperçu de la bordure occidentale du continent, baïe des Flandres, Terre de Graham, Terre Loubet et Terre Alexandre.
Enfin, pour compléter la physionomie de cette contrée, je résumerai les travaux de la « Belgica » de l” « Antarctic », qui, joints aux renseignements dus aux expéditions antérieures, commencent à jeter la lumière sur ces terres mystérieuses.