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CHAPITRE III

MEVATANE. — SU BE RBl E V I L L E ,

Passage du Marovoay. — Marolambo. — Trabonjy, — Chaleur accablante. — Passage du Kamoro. — En EorÈt. — Camp de Marokati. — Travaux de route. — Les fiévreux. — Maudîtea voitures Lefebvre I — Réquisitions et corvées. — Passage de la Betsiboka. — Combat du 6 juin. — Un prisonnier hova. — Prise de Mevatane. — Suberbieville.

i8 mai, — A huit heures du matin commeTice Topération du passage de la rivière de Marovoay. Les y* et 8' compagnies sont transportées les premières. Puis c^est le tour des chevaux, mulets et bagages.

Nous attendons en plein soleil que tout soit terminé. Cette halte de plus de deux heures ^ par une chaleur humide et lourde, au milieu des marécages, est meurtrière. Plusieurs cas de fièvre nouveaux se sont déclarés dans le bataillon.

En route vers trois heures. Nous franchissons à peine quelques kilomètres. A cina heures, aous cam-

pons à Ambotolomanga, près d'un ruisseau boueux. Rien à boire qu'une eau vaseuse! Une nuée de moustiques nous dévorent.

iç mai. — A cinq heures et demie du matin, je me rends, fatigué d'insomnie, aux avant-postes. J'ai failli être tué par un mulet, dont la terrible ruade a envoyé rouler mon casque, sans me blesser.

Nous partons à cinq heures trois quarts pour Marolambo; mon cheval Sakalave boite, je fais l'étape à pied sur une route tapissée d'herbes drues et glissantes, assez praticable cependant et bordée de villages ou plutôt de cases. Nous rencontrons des indigènes revenus chez eux après la fuite des Hovas et rassurés à notre sujet. Nous parcourons environ neuf kilomètres et nous établissons notre camp à peu de distance de la Betsiboka. Le 40* bataillon de chasseurs est arrivé là depuis la veille, et il y séjourne.

Sur la berge du fleuve dorment de grands et nom- â' breux caïmans.

Journée très chaude. Les ambulances ne tarderont pas à être encombrées de malades. Nous évacuons sur Ankaboka six fiévreux incapables d'aller plus loin. Ce poste est actuellement gardé par une demi-compagnie du régiment d'Algérie.

20 mai. — Séjour. Je profite de quelques heures de loisir pour aller à la pèche, et « cela mord » sérieuse-

ment. J'ai perdu trois lignes enlevées par de gros poisgons. A peu de distance de moi, étendus comme depa re s seux lézards, dormaient de gros caïmans. Us n^ont pas Tair agressif. Le bruit que j*aî fait en m*installant a troublé leur quiétude. Ils se levèrent sur les pattes de devant, explorèrent le terrain, puis reprirent leur place.

Tous les mulets partent en ravitaillement; ils rentrent au camp le soir vers dix heures.

Arrivée de quelques malades de la légion étrangère ^ qui marche en extrême avant-garde-

Toute la journéej soleil de plomb, et cependant nous sommes en hiver malgache !

Le lieutenant Bordeaux et sa section, venant de la colonne Pardes, nous rejoignent; ils traînent avec eux plusieurs malades,

21 mai, — Repos à Marolambo, Corvées diverses. Le service de Tarrière fonctionne assez maL Ni la tré sorerie ni la poste ne sont en communication avec nous. Plus de lettres. Fort heureusement, l'officier de marine qui commande le petit vapeur le Boerti, qui va et vient sur le fleuve, veut bien se charger de nos cor respondanceSy qui partiront — da moins nous Tespérons ~ par le courrier du 29,

22 mai. — Nous quittons Marolambo à cinq heures du matin, avec mission d*escorter trois cents mulets

chargés de vivres. La mise en route de ce convoi est

laborieuse- Le sentier n-e@t pas trop mauvais*

Nous traversons un village abandonné j puis nous entrons dans une imposante et épaisse forêt d^arbres superbes, ébéniers^ palissandre j bois de rose et rafia. De loin en loin, les Ho vas ont coupé la route au moyen d'abatis qui ne font que retarder la marche.

Nous traversons une rivière et nous campons à Androtra^ où nous ont précédés les 5* et 6* compagnies. Là se trouve réunie une partie du corps expéditionnaire. Le camp est vaste et très animé.

Les seuls ennemis vraiment redoutables qui nous combattent jusqu^à présent sans merci sont les moustiques.

2j mai. — Départ à cinq heures et quart du matin. Il fait à peine jour. Nous devons marcher environ six heures, toujours escortant les trois cents mulets. Hommes et animaux avancent à la file indienne.

La 8' compagnie se tient à la queue du convoi; les étapes depuis Majunga Tout fort éprouvée^ et son effectif est réduit de quatre-vingt-dix hommes depuis Ventrée en campagne. Ses hommes traînent la jambe. Le capitaine lui-même est malade. Je dois me mettre en colère pour réveiller l'énergie des plus démoralisés et les forcer à nous suivre. Deux tirailleurs déclarent ne pouvoir aller plus loin; ils se couchent à l'ombre sous un arbre Pour les faire lever, les menaces ne suffisant

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plus, je tire mon sabre et je ramène à leur compagnie ce s ré calcitran t s , auxquels j ' ai probable ment, du re s te , sauvé la vie. Mes pauvres soldats souffrent horriblement de la soif. J'ai un peu de vin; je le distribue — quelques gouttes à chacun — aux plus malades-

Nous arrivons bien péniblement à Mangabé, à deux heures de Taprès-midi; mais nous ne sommes pas au terme du voyage. Il nous faut pousser jusqu'à Trabonjy^ village plus éloigné de cinq kilomètres. Les hommes sont éreintés. Je ranime leur courage, en leur annonçant que nous approchons d'un ruisseau sur les bords duquel ils pourront faire le café. Encore un coup de sac!

Voici le ruisseau. Tous se précipitent vers Feauetse rafraîchissent à plaisir. Au loin, à un kilomètre de là, apparaît le camp; je demande aux braves gens un dernier effort, et je les entraîne jusqu'à Trabonjy, où nous parvenons seulement à quatre heures du soir, sans avoir rien mangé j pas même un morceau de pain.

La route suivie aujourd'hui est fort difficile et horriblement ravinée. Mes tirailleurs, dont je suis satisfait, ne se plaignent pas trop,

— Soleil pas bon, me disaient-ils j n'est pas comme en Afrique; trop chaud! fatigue beaucoup!

Deux capitaines du service des convois nous accompagnaient. L'un d*eux, de rartillerie de marine ^ très

grosj très insouciant j ne s'occupait en quoi que ce fût ni de ses hommes ni de ses animaux . Je l'ai enlevé de la belle façon.

En passant à Mangabé^ je rencontre le commandant Debrou, du 3' bataillon du régiment d'Algérie. Le jour même, il avait été victime d^un véritable désastre. Le feu prit, on ne sait comment, au camp qu'il occupait : trente-trois bâts de mulets , vingt-trois fusils, des vivres, des effets et un millier de cartouches ont été détruits par l'incendie* Le 3' bataillon se trouvera donc immobilisé quelque temps, et sou chef en est désolé.

Le colonel Oudri est au camp avec le i" bataillon ; il nous reçoit à merveille et nous fait le récit des opérations qu4l a dirigées afin de prendre à revers les Hovas poursuivis par la colonne Fardes, L'ennemi a réussi à s'échapper.

24 mai. — Séjour à Trabonjy. Le matin, au rapport, le colonel m'adresse des félicitations au sujet du bon état — relatif — dans lequel se trouve mon bataillon, après de si rudes étapes. Ces compliments me causent une véritable joie.

2^ mai. — Je me mets en route à cinq heures et demie^ seul avec mon bataillon, vers Ambato, où j'arrive à huit heures. Route marécageuse traversant des rizières. Afin d'éviter un nouvel incendie, je fais dé-

broussailler le terrain, qui est tout couvert d'herbes^ avant d'établir le camp.

Le pays que nous occupons est raviné et peu accessible. Une partie de la population n'a pas quitté le village, où nous pouvons nous procurer du paddy, riz non décortiqué.

La rivière Kamoro coule en avant du camp; de même que tous les cours d'eau de la région, elle est peuplée de caïmans.

La chaleur est insupportable ; pas d*air- Mes hommes me construisent un gourbi fait de branches et d'herbe où je peux du moins m'abriter contre les rayons du soleiL

Le 40* bataillon de chasseurs a pris position sur le versant opposé à celui que nous occupons.

Dès que le soleil disparaît et qu'il fait nuit, les moustiques se livrent à une attaque furieuse* Aux moustiques se joignent des araignées venimeuses,

26 mai, — Séjour à Ambato, où nous rejoignent le I" bataillon et Tétat-major du régiment.

A six heures, nous recevons Tordre de nous tenir prêts le lendemain matin à franchir le Kamoro, affluent de la Betsiboka et proche du confluent de ce fleuve et de rikopa.

2y mai, — Le passage commence, à six heures du matin, sur un des chalands débarqués à Majunga par le Brinckburn et traînés jusqu'à Ambato. Ce chaland pas se

ja CARNET DE CAMPAGNE

en un seul voyage une compagnie entière. Les mulets et les chevaux sont transportés en deux voyages. A dix heures, l'opération est complètement terminée sans accident. Nous arrivons, à une heure, à Ankaliaty, après une étape en forêt, et quelle forêt ! vraiment majestueuse, aux arbres immenses s'élevant sur un sol d*une fertilité merveilleuse. Mes tirailleurs ont fait très ample provision de bananes mûres tombées à terre-

Nous admirions tous cette nature vraiment incomparable de force et de beauté, et nous défilions impressionnés dans ce décor grandiose.

En sortant de la forêt, nous nous retrouvons parmi les marécages»

A une heure^ nous arrivons à destination. Le 40* bataillon de chasseurs, qui nous précède, nous a laissé un bon emplacement où je veille à Tinstallation du camp,

Les hommes sont très fatigués, je dois m'assurerque tout se passe en bon ordre et rendre un peu de courage à ceux qui sont trop aflfaîssés.

Nous avons parcouru aujourd'hui notre étape sans guide, dans un pays fort difficile. J^ai dû me préoccuper constamment de la direction. Enfin, tout s'est bien passé !

2S mai, — Départ à cinq heures et demie, toujours sans guide. Après une heure de marche, je m^aperçois que nous faisons fausse route, ce dont je suis fort ennuyé- Après une étude attentive et reconnaissance du

terrain, je retrouve la bonne voie. Mes hommes, par

suite de cette erreur, ont dû faire quatre kilomètres de plus, etj dans ce maudit pays, quatre kilomètres, cela compte I Nous avons perdu deux heures.

Après une assez longue halte, pendant laquelle les tirailleurs font le café, et lorsque tous, hommes et convoi, ont rallié ^ je donne l' ordre i à deux heures et demie, de reprendre la marche en avant. Nous parvenons une heure plus tard à Marokati,

Un détachement du génie voyageait avec moi ; il a eu fort à faire pour ouvrir le passage à Tartillerie. Les hommes, chargés d'outils et surmenés, sont exténués. Ils arrivèrent quand même a l'étape . Ce sont de bons soldats, presque tous très jeunes encore, mais d'une réelle vaillance.

2p mai. — Nous faisons séjour au camp de Marokati, où arrive un convoi de vivres, lequel convoi apporte aussi le courrier. Je reçois de nombreuses lettres de ma famille et d'amis, et c'est une vraie joie, toutes ces lettres sont si affectueuses f J'ai des journaux pour huit jours et du bonheur pour quinze !

Le I" et le 2* bataillon du régiment sont réunis sous les ordres du colonel Oudri<

Les hommes ont employé leur journée à se construire des gourbis avec des feuilles de bananier.

^o mai. — Nous ne pouvons encore avancer; il faut

d*abord débroussailler la route et la rendre praticable Une compagnie de mon bataillon, la 8', est aujourd'hui de corvée j employée à ce travail très pénible ^ sous la direction du génie.

Le nombre des malades augmente. Beaucoup d^hommes se découragent. Un soldat du 40' bataillon de chasseurs s* est suicidé ^ ce matin, en se précipitant dans la rivière.

Les cas de fièvre devenant de plus en plus graves, on n'entend que discussions sur Thygiène. Chacun nous préconise Teau bouillie. C'est peut-être excellent; mais, sur sept cents hommes de mon bataillon, qui n'ont guère le temps de mettre au feu Teau à boire, on ne compte que très peu d^indisponibles.

Les instructions du quartier général recommandent de ne prodiguer ni le vin, ni Talcool ; peine inutile, car ils sont rares. En revanche, dit-on, la quinine serait indispensable, de Tavis des médecins, et à peine commençait-on à en administrer en pilules aux malades, pas à tous.

Aujourd'hui, chaque compagnie a reçu sa provision.

Je note les résultats obtenus : dans une compagnie, le capitaine a distribué préventivement des pilules à ses hommes ; il y a cent huit présents sur un effectif de deux cents ; dans les autres compagnies où la quinine çst r^sejryée au:ç fiévreux ou à cçux qui éprouvent les

premiers symptômes du mal, on compte encore plus de cent quatre-vingts disponibles.

La compagnie qui a perdu quatre-vingt-dix hommes est restée, il est vraij à Majunga pendant vingt jours, où elle a beaucoup souffert.

Nous commençons à maudire les voitures Lefebvre qui retardent notre marche. Celui qui les a inventées est responsable de la lenteur des opérations. Jamais on ne réussira à traîner de tels impedimenta jusqu'à Tananarive, à moins de construire une route. Alors j gare la fièvre !

Diaprés les ordres du général en chef, nous devons traiter avec une extrême douceur les indigènes sakalaveSj soi-disant nos amis. Jusqu'à présent, cette amitié ne s^est manifestée que par de mauvais tours.

Les Sakalaves nous refusent des bœufs, même contre argent ; ils pénètrent de nuit dans les parcs et volent les animaux qui y sont réunis.

Dans la nuit du 28 mai, ils ont enlevé dix bœufs au 40* chasseurs à pied»

j/ mai, — A cinq heures vingt, nous levons le camp; nous marchons en avant-garde de la brigade. Le génie et la 8* compajpiie de mon bataillon ont mis en bon état la route. Nous avançons donc facilement jusqu'à neuf kilomètres.

Un officier de réserve, le lieutenant Bénévent, long-

temps attaché aux établissements de Suberbîe ville, m'accompagne et me sert de guide. M. Bénévent parle le hova et le sakalave ; il est d*une conversation fort intéressante et peut rendre de grands services à l' étatmajor.

Dès que nous sommes campés, non loin d'AmparinampouBj je lui donne mission de se rendre au village , en compagnie de l'officier d^approvisîonnement et d'une escouade en armes, et d'acheter au chef sakalave, — chef qu'il connaît, — un certain nombre de bœufs.

M. Bénévent a été bien reçu. On lui a offert une poule, des bananes; mais le Sakalave, parti pour aller chercher un troupeau que mon envoyé proposait d'acheter, n'est pas revenu, La nuit tombant, M. Bénévent a cru prudent de rentrer au camp sans attendre plus longtemps.

Mes soldats doivent donc se contenter, ce soir, de la viande de conserve»

T^* juin. - — Temps orageux et chaud. Singulier hiver que rhiver de ce pays.

Départ, à cinq heures et demie, pour aller camper à cinq kilomètres au sud, sur un plateau appelé « plateau dénudé ». Donc^ toute description serait superflue. L'étape a été des plus fatigantes. Nous avons dû nous ouvrir un chemin à la hache et à la serpe à travers les lianes, les roseaux et les bois de bananiers.

Le bataillon arrive à destination à huit heures ; maïs à peine a-t-il mis sacs à terre que nous devons marcher en avant, franchir une rivière et reconnaître la rive droite de la Betsiboka. Malheureusement, la rivière est infranchissable, profonde de trois mètres ; nous ne découvrons aucun gué et nous n'avons à notre disposition ni bateaux^ ni matériel de pont. A dix heures et demie ^ le bataillon rentre donc au camp.

Nous sommes près du fleuve. J'entends, à ma grande surprise, un sifBement aigu de bateau à vapeur ; la canonnière V Infernale a réussi, en effets à remonter la Betsiboka jusqu'à hauteur de notre campement. Une petite vedette qui Taccompagne a chaviré ; un matelot a péri.

Dans la matinée, la brigade arrive de Marokati. Le lieutenant Bénévent est retourné au village d'Amparinampoun, mais il n'y a plus rencontré personne. Les Sakalaves s'étaient empressés de déménager pendant ïa nuit. On leur témoigne beaucoup trop de bienveillance, et ils en abusent. Comme ces populations ont été habituées par les Hovas à ne respecter que la force, on n'obtient rien d eux par persuasion.

Le général en chef semble comprendre qu'il est nécessaire d'en imposer aux indigènes \ il a fait réquisitionner aujourd'hui du riz et du paddy.

Des bœufs ont encore été volés. Les Sakalaves,

n*ayant à craindre aucune répression, s ^enhar dissent ; ils s* approchent de nos camps avec un animal conducteur; ils sifflent d'une certaine façon et appellent à eux les troupeaux de nos parcs, qui prennent aussitôt la fuite. Nos soldats sont donc trop souvent condamnés à la viande de conservCj peu appétissante,

2 juin, ' — Séjour et corvées. Les hommes sont employés, les uns au débarquement d^un chaland de vin, les autres à des terrassements et à la construction d'un pont. Nous n^avons pas mangé de viande fraîche ni de pain depuis huit jours. Nous devons nous contenter de pain de guerre, du reste bien préférable au hiscuit* Nous avons des fours de campagne. Sont-ils restés à Majunga ? Pourquoi ne les envoi e-t-on pas en avant ? La voiture Lefebvre est non seulement inutile^ mais encombrante. Jamais ce véhicule ne suivra sur des routes où les hommes et les mulets ne passent qu*avec peine* Qui diable s*est imaginé d'envoyer des voitures aussi incommodes à Madagascar? Le défunt colonel F.., disait autrefois : « On ne connaît de ministre parfait que le respectable mulet. » F..* avait-il donc raison?

A propos de mulets^ on en a laissé un trop grand nombre à Majunga. Ils seraient beaucoup plus utiles que les voitures Lefebvre à Tavant-garde. Les mulets tombés dans les ravins n'ont pas été remplacés. Leurs charges et leurs bâts sont portés par des coolies.

2 juin. — Température accablante. Tous les hommes sont employés à abattre des arbres pour la construc* tion des ponts. Un peloton de la 6' compagnie traverse la rivière sur un chaland, avec mission de frayer un chemin jusqu'au confluent de la Betsiboka et de rikopa.

Mon officier d'approvisionnement ^ à la tète de huit hommes armés et de cinquante coolies, est envoyé à Amparihibe pour chercher du bétalL II réussit à rassembler un troupeau de quatre-vingt-dix bœufs ; il en ramène au camp soixante-cinq.

4 juin, — La chaleur est encore plus lourde et la besogne à laquelle mes soldats sont soumis plus fatigante. Ils coupent du bois, font des terrassements et débroussaillent dès la première heure. Les fièvres s'aggravent. Aujourd'hui est mort le soldat Mohamed ben Abekri, à la suite d'un accès pernicieux. Pauvre grand diable, il a bien souffert pendant deux jours. De ma tente entr'ouverte, j'apercevais ce malheureux se coutorsionner à l'ambulance toute proche.

On l'a enterré aujourd'hui même. Le lieutenant-colonel Pognard et moi, nous avons conduit le deuiK M. Pognard voulait parler, mais Témotion Ten a empêché; j'ai donc prononcé quelques paroles : a Mohamed ben Abekri, les tirailleurs ici présents te saluent. Tu es mort pour la France ; c^étgiit ton devoir; nous

sommes tous prêts a en faire autant. Mohamed ben Abekrij nous te disons adieu! »

^ juin.- — Le pain de guerre commence à s*épuiser; on attend avec impatience un convoi d^approvisionnement.

Vers onze heures ^ une musique ^ — qui se fait bien rare, — nous réveille tous ; c'est la fusillade. Les Ho vas ont attaqué un petit poste de mon bataillon chargé de garder un chaknd sur la Betsiboka. Ils tiraillent toute la journée de la rive opposée. Deux hommes sont légèrement blessés. Affaire sans aucune importance. Le petit poste se met à Tabrî et ne répond même pas au feu de T ennemi.

A cinq heures ^ arrivent au camp le général Duchesne, commandant en chef, et son quartier généraL Revue de mon bataillon, qui a très bonne allure. Le général interroge quelques tirailleurs et paraît satisfait.

Nous étions en première ligne, et nous espérions passer les premiers la Betsibokaj mais le commandant en chef et le colonel Oudri, tous deux ayant servi dans la légion étrangère, en ont décidé autrement,

La légion marchera avant nous. Dans la soirée, nous devons lui céder, par ordre, les vivres et le pain de guerre dont nous disposons et que nous avons achetés ou conservés difficilement. Cette décision produit mauvais effet dans nos rangs,

6 juin, — La légion passe la Eetsiboka vers midi.

DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET 6l

Deux sections sont transportées d*abord par la canon* nière la Brave; elles prennent Tenneini à revers, tandis que notre artillerie fouille des bois dans lesquels sont retranchés les Ho vas.

Je suis l'opération avec ma jumelle de campagnei du haut d'une colline, encore tout désappointé de la déception de la veille, car rhonneux de mener Tat Laque nous revenait de droit.

Les obus à balles jettent Tépouvante dans les rangs ennemis. Les Hovas ne tiennent pas, bien que leur position soit excellente ; mais ils n^ont aucune discîpUne du feu. Ceux que je vois tirailler et fuir sont des réguliers armés de sniders^ de remingtons et de martinis. Ils étaient très mal commandés. J'ai remarqué cependant un officier en veston blanc , coiffé d'un casque, pantalon dans les bottes, qui, le fusil à la main, essayait de maintenir ses hommes et qui a tiré sur les nôtres avec assez de précision.

y juin. — Nous sommes sous les armes à neuf heures; mais nous ne passons la Betsiboka qu*à midi et demi, Trois compagnies sont embarquées sur chalands et sur la /^r^t'^, et transportées successivement sur la rive gauche. La 5* compagnie est à bord de V Infernale.

A trois heures et demie, nous nous dirigeons vers Marololo, où nous sommes deux heures plus tard. Nous

campons dans les marais, presque dans l'eau. L^avantgarde a déblayé le terrain; mais^ hélas! elle n'a pas chassé les moustiques <

Avant de prendre le moindre repos et bien que je sois en nage, — si Marthe me voyait (i) ! — je dois veiller à rinstallation des petits postes et du camp. A neuf heures seulement, lorsque je suis bien sûr que tout est en bon ordre et que mes tirailleurs ont pris leur repas I je prends le mien. Coucher aussitôt après.

S juin, — La brigade Metzinger se dirige sur Beratsimanana. Je pars à six heures pour exécuter un mouvement tournant sur Nossi-fieL Nous marchons sous boisj par des chemins impossibles, oix l'ennemi^ heureusement fort peu entreprenant, n'a pas songé à nous arrêter. Nous arrivons à NossL Le village vient d'être abandonné précipitamment par ses habitants. Le riz est encore sur l'aire; le feu fume encore au foyer-

A rhorizon, pas ua Ho va armé ou non armé.

Après un repos, et n'ayant rencontré personne, nous partons vers Be ratsimanana pour y rejoindre la colonne* Nous arrivons au camp vers trois heures et demie.

Les Hovas, puisqu'ils ne veulent pas combattre, au* raient mieux fait de ne pas nous déclarer la guerre, Jusqu'à présentj la campagne de Madagascar est sans

(l) Mme Lentonnet*

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intérêt j surtout pour nos jeunes officiers qui ne rêvaient que batailles et actions d'éclat.

Soirée des plus mornes. Peut-être^ cependant, rencontre ra-t-on r ennemi demain ?

Sur notre cheminj avant d'arriver au camp, nous avons trouvé aujourd'hui trois cadavres de Ho vas. Le major Béchard les a examinés. Ces trois malheureux j blessés la veille, s^étaient traînés jusque-là et y étaient morts,

p juin. — La nuit a été agitée et inquiète. Vers onze heures, un officier de ronde aux avant-postes 1 un sous-lieutenant indigène, aperçoit une ombre cherchant à se glisser à la faveur de la nuit à travers les grand*gardes, 11 se précipite vers le rôdeur, s'en empare, lie les bras du prisonnier et me Tarnène, Cet individu semblait être un officier hova. Un snider qu'il portait m'a été remis; je le donne à un convoyeur kabyle. Dès le matin, j'envoie mon prisonnier au quartier général.

Reçu hier soir l'ordre de me porter avec mon bataillon et une batterie d'artillerie sur le flanc gauche de la position que les Ho vas occupent à Mevatane, c'est-àdire à l'est. Toute la nuit j'avais rêvé de combats glorieux, de rencontres héroïques et de triomphe pour nos armes. Ce matin doncj à six heures, je prenais le commandement de mon bataillon j tout à fait de bonne

humear^ prêt à me mettre en route pour faire une moisson de lauriers.

Nous partons ; mais à peine sommes-nous éloignés que le général Metïinger nous arrête et me fait parvenir de nouvelles instructions : ordre d'occuper une croupe située à trois mille mètres en avant et de se garder à droite, en faisant occuper les crêtes par une escouade ; prendre une formation de combat.

Vers huit heures et demie, nous recevions les premiers coups de feu. Les Hovas^ dont nous tournions la gauche, tiraillaient. Deux feux de salve d'escouade à douze cents mètres les dispersent. Grand désappointement de mes tirailleurs qui^ déjà tout heureux de sentir la poudre, s'imaginaient engager une action sérieuse,

L* artillerie se met en batterie sur la croupe indiquée, et, de là, elle bombarde le fameux «t nid d'aigle » de Mevatane, Quelques obus à balles et à mélinîte ont décidé la retraite précipitée^ — soyons polis, — des peu redoutables Ho vas.

Impossible d^ imaginer déroute plus vertigineuse. Les soldats de Ranavalo^ pour éviter les projectiles, se précipitaient à plat ventre ou à quatre pattes , à la grande joie de mes turcos auxquels cette gymnastique sans prestige parut extraordinairement comique.

Mon bataillon ne compte pas un blessé. Le combat est terminé^ la victoire complète. L'ennemi, n'ayant

pas tenu, n*a pas été tourné; il nous échappe. Les chasseurs à pied et la légion, qui opéraient à notre droite, sont entrés à Mevatane, où trois beaux canons Hotschkis ont été abandonnés par les Hovas, ainsi que beaucoup de munitions, de vieilles armes et des vivres.

A mîdij nous prenons le café.

On cause au bivouac de l'affaire de la matinée. Quelle déception nouvelle! Les artilleurs seuls ont joué un rôle de quelque importance : ceux des 15' et i6" batteries du 38*. Un de leurs officiers a vu la mort de près : un obus hova a fait sauter son casque.

Dans nos rangs, la mitraille ennemie n*a pas encore sifflé.

Les Hovas occupaient cependant une belle position, ils auraient pu la défendre facilement. Si ces adversaires, qui ne connaissent d'autre manœuvre que celle du demi-tour au pas gymnastique, continuent à lâcher piedj la campagne de Madagascar, bien que très pénible, ne sera pas brillante. Espérons que Tananarive résistera plus fermement. Mais, hélas ! nous ne sommes pas encore à Tananarive !

iQ juin, — Repos. Suberbieville, tout proche de Mevatane, est occupé. Quelques indigènes ont tenté d'incendier ces deux localités. Pris en flagrant délit 1 ils ont été fusillés. Les prisonniers racontent que les

obus à mélînîte terrifiaient soldats et chefs, et que la mitraille tombait sur eux comme une pluie de grains de riz. Ils se sont enfuis affolés, jetant armes et bagages pour courir plus vite (i),

lî juin, — Diaprés les instructions du jour, les travaux de route vont commencer sérieusement, car il n^existe que de mauvais sentiers au delà de Suberbieville. Ceux qui conduisent de Majunga ici ne sont, du reste, pas beaucoup meilleurs. Les convois n'arrivent pas régulièrement, La viande fraîche manque surtout. La ration quotidienne est réduite de moitié, de même la ration de pain de guerre. Le café fait à peu près défaut. Il est grand temps que les chalands remontent et apportent les provisions jusqu'à Marololo.

Nos hommes sont terriblement fatigués. Le matin,

(i) Mevata^ne avait été occupé par une compagnie, la 3*, du régU ment d^ Algérie et par le 40* bataillon de chasseurs, lieutenant* colonel Massiet du Bie^t*

Tandis que les Ho vas, poussant des hurlements à chaque détonatEon de Tartillene française, se précipitaient par de véritables sentiers de chèvres au ba^ du plateau, les chasseurs du 40' s'avançaient de front vers Mevataoe et gravissaient les talus escarpés du Rova. Hs espéraient arriver les premiers au sommet et y planter le drapeau fr^nçaîs \ maïs ils furent devancés dans cette escalade par la 3* compagnie du bataillon de la légion étrangère {commandant Barre). La première section de cette compagnie sous les ordres du capitaine Bulot avait mis sac* à terre et s'était élancée d'un pli de terrain très rapproché \ elle escalada les rochers et pénétra dans la place y quelques instants avant les chasseurs, fanion tricolore en tète.

dès six heures j ils partent pour la corvée de route; ils se reposent à dix heures sur le terrain, prennent leur repas et se remettent an travail. Ils ne rentrent au camp que vers cinq heures et demie du soir.

La fièvre en abat chaque jour davantage. Si cette vie devait longtemps continuer , personne ne serait épargné. J'ai aujourd'hui été chargé de faire l' inventaire des maisons de Suberbie ville avec un sous-intendant et un représentant de M. Suberbie. Nous avons donc passé notre journée à inspecter des cases bouleversées par les pillards ennemis. Tout le mobilier est cassé. N'ont été respectées que Tu sine et la maison d'habitation du directeur de Fexploitation des mines d^or, où cependant quelques objets ont été brisés,

Suberbie ville en réalité n'existe pas, c'est tout simplement un ensemble de hangars et de cases exclusivement réservés aux employés et ouvriers.

Les environs sont fort tristes et malsains*

12 juin, — Toujours très forte chaleuri et toujours aussi des armées de moustiques. La petite mouche appelée moukafour est particulièrement féroce. Elle est tenace entre toutes, pénètre partout et se laisse tuer sur la position conquise.

Mes pauvres turcos, venus ici pour combattre, ne sont pas enchantés de se voir transformés en pionniers.

i^ juin, — Enfin, les vivres arrivent et aussi les

« gros légumes ». J^ai rencontré aujourd'hui le docteur Eymery-Debroussesj médecin en chef du corps expé* ditionnaire, le lieutenant-colonel Marmier, directeur du génie, le général de Torcy et tout Tétat-major. Le général Duchesne est ici depuis Inoccupation de Mevatane, mais on le voit peu.

14 juin ^ — Un des prisonniers ho vas sMtait offert comme espion. Mis en liberté, il a disparu et... ne reviendra jamais. On est beaucoup trop indulgent pour les indigènes, qui se moquent des égards qu'on leur témoigne et disent ouvertement qu'ils auront toujours raison devant les chefs contre nos soldats,

1 5 juin, — ^ Toujours le travail de la route, on ne compte plus ses victimes. Et pourquoi? pour traîner dernière nous les voitures Lefebvre. Celui qui a imaginé de les envoyer à Madagascar est un véritable meurtrier. Les cimetières commencent à se peupler.

Quand donc marcherons-nous en avant ?

16 juin. — Un Père Jésuite, ayant habité trois ans Tananarive et faisant partie des missions, dit la messe à l'ambulance n* i . Le pasteur protestant dit la sienne dans une baraque de la concession, actuellement occupée par la direction du service de santé. Tout l'étatmaj or-général et celui du général Metzinger assistent l\ la messe catholique, La légion étrangère étant restée en arrière, le pasteur n'a pas de clients.

i^juin. — Un tirailleur de mon bataillon, S' cornpagnicj meurt d^accès pernicieux. C'est le cinquième homme que nous perdons depuis Majunga. J'ai prononcé le discours d'usage, et tout a été dit.

Les 5* et 6* compagnies, détachées depuis quelques jours à plusieurs kilomètres de Suberbieville, sont rentrées ce soir en bon état* Elles ont été employées au déchargement des chalands.

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