‹ Expédition de Madagascar: carnet de campagneChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

TSARASAOTRA.

Aux a.va.nt*p03te3. -^ Behanana. - — Installation à Tsarasaotra. — ■ Reconnaissance du terrain. — Les corvéea de route. — Alerte d^aa là Soîrée dn 2$ jnin. ^^ Le combat du ^9. ^ A la baïonnette, -^^ Retraite des Hovas* — Arrivée du général Metzinger et du 40' bâtai IJotJ de chasseurs. ^^ Combat de Berit^oka. — Les morta et ïes blessés. — Cérémonie funèbre. — La vie au campp — ^ Le 14 juillet.

i 8 juin, — Je reçois Tordre de partir à trois heures du soir avec deux pièces de caaon et un peloton de chasseurs d'Afrique pour aller coucher le soir en avant à Behanana. J'emporte trois jours de vivres. Quelle route ! quels ravins I quels précipices ! Le sentier est des plus dangereux. Je ne sais comment les mulets ^ très chargés, ont pu se tirer sans accident de ce mauvais pas.

A la nuit, nous n'étions pas encore arrivés à destination ; enfin, à six heures et demie, T infante rie, c'est-

à-dire mon bataillon, établit son camp, défendu du côté de l'ennemi par un ruisseau dont les bords sont à pic,

Vers sept heures, l'artillerie prend position; à hiiit heures seulement^ le convoi. Afin que personne ne s'égare ^ j'avais fait jalonner la route par de grands feux,

A onze heures, chacun étant à sa place et le dîner terminé, je me repose enfin.

iç juin. — Dès la pointe du jour^ je veille au passage du ruisseau. Il a été nécessaire de remuer de la terre et de pratiquer une rampe dans les talus.

Je vais jusqu'au village de Behanana, abandonné par ses habitants. Je n*y rencontre que deux vieilles femmes lépreuses horribles à voir et que personne ne soigne, un blessé frappé d*un éclat d*obus dans le ventre et qui n*a pas une heure à vivre, enfin un cadavre, dont les chiens ont déjà rongé les jambes.

Les cases étaient remplies de pady et de paille de riz.

La compagnie Pradal, moins un peloton, restera au village et servira de trait d^ un ion avec une autre compagnie entre mon petit corps d'armée et le quartier général.

Je dois m ^emparer du poste de Tsarasaotra que Ton disait, à Suberbîeville, occupé par Tennemi; mais les Hovas ne se montrent pas. Les patrouilles qui me précèdent reviennent sans en avoir rencontré aucun.

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Nous occupons donc le village sans coup férir. Ueu- Bemï s'est enfui, abandonnant des provisions diverses, mais pas en quantité suffisante pour nourrir longtemps le détachement assez important que je commande,

20 juin. — Le général Metzinger a pris le commandement de notre avant-garde ; mais il ne le conservera pas. Je suis donc à la tête d'un petit corps d'armée, comprenant les trois armes i aurons-nous à manœuvrer autrement que la pioche en main? Les soldats de ia légion n'appellent plus cet instrument que le « fusil malgache ». J*ordonne repos pour tous, officiers et soldats.

2t juin, — Les hommes nettoient le village et ramassent dans les cases le riz et le manioc. Je suis toujours le mieux portant de mon bataillon. Je ne prends pas de quinine » je résiste à toutes les ordonnances médicales, et ma santé est excellente.

Le camp étant propre et parfaitement installé, je me dispose à reconnaître le terrain aux alentours,

22 juin. — Tous mes hommes disponibles , à Texception de cinquante, partent à six heures et demie poiir fouiller les bois et villages voisins portant les noms baroques de Mandindamba et Antanimbarindrattasoroka. Cette reconnaissance devant être longue et minutieuse j la colonne ne rentrera que demain à Tsa* rasaotra. Je fais donc bonne garde avec mes cinquante hommes. On ne sait pas ce qui peut arriver !

2S J^^^ » — Les troupes envoyées la veille en reconnaissance sont rentrées le matin, après s'être avancées assez loin sur les deux routes (quelles routes 1) qui se dirigent vers Tananarive . Elles n^ont rencontré ni un soldat ni un habitant. Les cases sont abandonnées , et leurs propriétaires ont tout enlevé.

Les Ho vas se retirent, croit-on, sur leur capitale, où nous arriverons Dieu sait quand !

Faisons toujours bonne garde.

24 juin. — Les hommes qui ont pris part à la reconnaissance se reposent encore aujourd'hui, car les malheureux sont vraiment fatigués : ils ont marché sac au dos toute une journée, par des chemins affreux; ils n'ont même pas fait la soupe et n*ont pris qu'un repas froid; enfini ils ont passé la nuit à la belle étoile.

Encore si l'occasion s*était présentée de causer, disent les tirailleurs , avec le a beyrout » (poudre) ; mais pas le moindre ennemi à rhorizon.

Pour se distraire aujourd'hui, mes guerriers raccommodent et nettoient leurs effets, qui étaient, du reste, en loques*

2^ juin, — Corvée de route pour les hommes.

Je vais à Behanana, escorté par deux chasseurs d'Afrique, rendre visite aux compagnies qui y sont restées. Tout le monde est en bonne santé. Cette pro-

menade matinale me fait du bien. Je rentre à Tsar asaotra à onze heures pour dé jeûner j avec un excellent

appétit.

Au camp^ un tirailleur est mort aujourd'hui d'anémie palustre. J'ai présidé à renterrement.

26 juin. - — Je surveille mes terrassiers* Une reconnaissance de cent hommes part pour vingt -quatre heures.

Rien à signaler. La vie^ ici, commence à devenir monotone.

Dans la soirée, la reconnaissance rentre au camp ; elle a exploré j en moins de temps que celui estimé nécessaire, tout le terrain où l'on supposait Tennemi occupé à établir des retranchements.

2 '^ juin. — Repos si absolu, calme si plat que je redeviens pêcheur à la ligne. Je n^ai pas perdu ma journée : j^ai pris un poisson.

28 juin. — Travaux de route. Des espions affirment aux officiers du service des renseignements qu'une axmée ennemie venant de Tananarive marche contre nous. Ordre d'envoyer de nouvelles reconnaissances dans diverses directions j ces reconnaissances devront durer trois jours ; le deuxième jour, des patrouilles de vingt-cinq hommes pousseront hardiment le plus loin possible. Cette décision est peut-être imprudente en pays aussi accidenté et aussi inconnu. Quel effet, en

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France, si une de ces patrouilles tombait dans une embuscade et était massacrée !

En attendant, je dois, moi chef de bataillon, faire ici, comme en garnison, une besogne de bureau qui ne me va guère. Je paperasse toute la soirée, je note mes élèves caporaux. Je viens d'écrire près du nom de l^un d^cux : a Bon a , lorsque j'entends tout à coup : pif! paf ! Des balles sifflent et ricochent dans le camp. Je sors aussitôt et je vois qu'un de mes petits postes, le poste n* 2, est attaqué. Ma montre marque huit heures trois quarts. Une patrouille est envoyée en soutien; mais la fusillade s'éteint. J'apprends, peu après, que trois cents Hovas environ sont venus tirailler tout près de mes hommes, qui, malgré leur petit nombre, — dix en tout, — ont fait bonne contenance. L'ennemi s'est retiré, mais pas loin. On entend du petit poste les Hovas aller et venir et causer.

Je me tiens sur mes gardes ; tous les hommes sont derrière les faisceaux et restent prêts à marcher jusqu'au coucher de la lune. A dix heures et demie, chacun rentre chez soi. La nuit est belle, et rien n'en trouble plus le silence.

2^ juin. — Ouf ! c'est fini I Quelle affaire et que de transes pour celui qui commande et qui est responsable vis-à-vis de ses chefs et vis^-vis de la France du sort des soldats à lui confiés l Quelles inquiétudes avec mes

deux cents hommes attaqués par douze centè, peu à peu cernés, et quelle impatience de ne pas voir arriver le renfort demandé !

Enfin, tout s'est bien passé !

A cinq heures et demie du matin, donc, assez préoccupé, j'étais allé moi-même visiter le petit poste attaqué la veille au soir. J'aperçus alors un fort parti ennemi qui se massait dans un ravin situé au sud de TsarcLsaotra, à environ 500 mètres.

La 6' compagnie prit immédiatement les armes, la section d'artillerie amena ses pièces et les mit en batterie; le peloton de cavalerie^ laissant ses chevaux au piquet, combattrait à pied sous les ordres de son chef, le lieutenant CorhumeL

La 6* compagnie occupait la face sud du camp avec ce peloton de cavalerie. Une demi-section j commandée par l'adjudant Charretier ^ fut envoyée en arrière pour occuper la face nord-est , de façon à battre un ravin,

A cinq heures trois quarts, Tennemi ouvrait le feu au sud; des feux de salve furent exécutés de notre côté au commandement et lentement, par escouade.

L'ennemi manœuvre et cherche à tourner la position. A six heures un quart, il attaque vigoureusement la face est. Nous lui répondons par des feux de salve , Le petit poste n' 2 se replie sur Tsarasaotra,

La section d'artillerie se met en batterie face à Vest.

yS CARNET DE CAMPAGNE

Pour la première fois depuis le début de la campagne, les Hovas tiennent bon et sont assez bien commandés ; ils veulent évidemment nous envelopper. Les balles pieu vent. Mes turcos sont embusqués^ aussi abrités que possible. Les tireurs hovas visent les officiers. A sept heures j le lieutenant Augey-Dufresse est debout derrière sa section j il va commander un feu de salve , lorsqu'une baUe le jette à terre. Ce jeune et brave officier, vers lequel se précipitent aussitôt deux hommes , est atteint au flanc. Blessure mortelle. On le transporte à Tambulance. Le capitaine adjudant -major Maheas remplace de sa propre initiative M, Augey-Dufresse et rassure les soldats de sa section, un instant très impressionnés.

La situation est assez critique. J^ai fait avertir en arrière de Tattaque des Hovas; mais je n'ai à compter que sur moi-même ^ et l'ennemi, grâce à une énorme supériorité numérique j continue , sans être inquiété j son mouvement tournant. Il est temps d'aviser.

J'ordonne à trente tirailleurs, sous les ordres dVn sergent , de marcher vers l'emplacement du petit poste n" 2, abandonné au début de l'action , et d'exécuter dans cette direction une charge à la baïonnette. L'artillerie prépare l'attaque en précipitant son tir. Le capitaine Aube, de 1* état-major du général en chef j officier dlnfanterie de marine ^ présent à Tsarasaotra, se

joint volontairement au petit détachement que je lance en avant et le dirige avec beaucoup d'intelligence et de courage.

En même temps, de la face sud, la 3" section de la 6' compagnie se porte contre l'ennemi, elle aussi à l^arme blanche. Ces deux charges combinées et bien menées jettent immédiatement Fhésitation dans les rangs de Tennemi. Non seulement le mouvement offensif des Hovas est arrêté, mais ceux-ci reculent et bientôt s'enfuient vers Test et vers le sud, poursuivis par nos balles et nos obus.

Tous mes soldats sont superbes d* en train : turcos, chasseurs d'Afrique, artilleurs. Les cavaliers du lieutenant Corhumel, appuyés par une demi-section de tirailleurs, ont fait le coup de feu comme des fantassins*

Au milieu d*euxj tout près du lieutenant, qui voyait le feu pour la première foisj a été frappé mortellement le caporal Sapin j de mon bataillon.

Pauvre garçon ! excellent troupier, je venais de le placer moi-même , quelques instants auparavant , au poste dangereux où il est tombé-

Vers dix heures, sont arrivés de Behananala 7' compagnie et un peloton de la 5", que j'avais appelés en toute hâte, dès les premiers coups de feu.

Cette troupe fut aussitôt envoyée à l'est pour relever les trente hommes du capitaine Aube. Un peloton de la

7% sous les ordres du lieutenant de Granrut, poussa une reconnaissance assez loin et eut l'occasion de tirer encore quelques feux de salve sur Tennenii en pleine retraite.

Les Hovas s'établissent sur des hauteurs situées à 7 kilomètres de Tsarasaotra, à 800 mètres au sud d'un endroit désigné sur notre carte sous cette appellation : Bon campement (i).

A midi| tout est terminé.

D'après les prisonniers, nous avons eu affaire à douze cents hommes. L'ennemi a perdu beaucoup de monde.

Nous avons tiré 7^655 cartouches.

De notre côté, deux morts et six blessés. Le lieutenant Augey-Dufresse, frappé à sept heures, a rendu le dernier soupir à une heure et demie de T après-midi; cruelle agonie. Un artilleur seulement a été blessé»

Le lieutenant indigène Kacy , chargé de faire une reconnaissance sur le terrain de l'action après le com* bat, a compté trente-six cadavres hovas abandonnés ; il ramène quatorze prisonniers, rapporte vingt -neuf fusils et quelques zagaîes.

Pendant la fusillades j'allais d^un groupe à l'autre, recommandant aux hommes de ménager leurs muni-

(i) Les Hovas s^ét^ent retirés sur les hauteurs de Beriza. (Voir la carte.)

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DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET 8l

tions. Je n'ai jamais vu mes tirailleurs .d'aussi bonne humeur. Grande joie pour eus de faire parler la poudre. Ils n'avaient pas l'air de se douter qu'à un moment de la matinée leur chef craignait fort d'être entouré-

Quel soulagement pour moi^ lorsque je vis Teffet produit par les deux charges à la baïonnette ! Je respirai alors d^ autant plus à Taise ^ que je n'étais réellement qu'à moitié rassuré et que je gardais pour moi toutes ces craintes; je les renfonçais de mon mieux^ afin que personne ne lût sur mon visage une émotion.

Au milieu du combat ^ le caractère de Thomme se modifie, surtout celui du chef , qui ne doit pas éprouver de pitié et dont le cœur se cuirasse . On venait m 'annoncer: Un tel est blessé, a Bien, répondais-je, portezle en arrière, a — œ Le lieutenant Augey-Dufresse est gravement atteint, a — Même réponse. Est-ce égoïsmeî est-ce insouciance en présence du danger? Je ne sais ; mais je ne pensais alors qu'à mon commandement.

Je ne suis redevenu humain que plus tard^ lorsque la retraite de Tennemî fut définitive. Encore avais-je à craindre un retour offensif. Les prisonniers hovas assuraient que leur corps précédait une armée nombreuse, avec de rartillerie. Mes reconnaissances signalaient, d'autre part, de grands mouvements de troupes malgaches,

A dix heures du soir est arrivé le général Metzinger,

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Sa CARNET DE CAMPAGNE

venant de Suberbieville à notre secours avec cinq cents hommes environ du 40' bataillon de chasseurs à pied et quatre canons.

Courte entrevue et félicitations. Demain matin, on attaquera Fennemi.

jojmn, — Dès six heures j nous étions en marche pour aller donner Tassant aux positions hovas sur le mont Beriïoka, à 7 kilomètres du camp de Tsarasaotra, Aujourd'hui je ne commande plus, et vraiment j'aime mieux cela. Je suis le combat en amateur.

L'avant-garde est formée par un peloton de la 5* et un peloton de ta 8* compagnie y qui n^ont pas été engagés hier. Cette avant^arde reçoit Tordre d'occuper un mamelon où doit s'établir l'artillerie. Elle s'avance, conduite par le capitaine Aube, et rerapUt vivement sa mission. Elle doit ensuite attendre et prendre position à T extrême gauche de la ligne d'attaque formée par les chasseurs, et dessiner le mouvement enveloppant* Objectif : le camp ho va de droite.

Le terrain devient très difficile. Au passage d'un ravin, la compagnie improvisée est accueillie à coups de fusil sur son front et sur son flanc gauche. Le caporal Camisard, qui dirigeait les éclaireurs, est blessé presque à bout portant (r). Les deux sections ripostent

(ï) Le caporal Camisardi grlàvement blessé, fut dùcoré de la médaiilc militaire.

par des feux de salve et continuent à s^avancer à travers tous les obstacles.

Le terrain devient presque impraticable, et lorsque arrive le moment décisif de l'assaut, les unités sont bientôt confondues. Chasseurs et turcos se mêlent. Cependant, les Hovas qui occupent le camp et qui ne voient pas nos soldats ne les croient pas aussi proches. Lorsque les premiers tirailleurs surgissent devant un petit poste d'une vingtaine d'hommes^ ceux-ci prennent la fuite au grand galop de frousse. Cinq ou six des leurs sont culbutés à la baïonnette ou à coups de revolver.

Les sections sont ralliées le plus rapidement possible, et dirigent des feux de salve entre huit cents et mille mètres sur les Hovas qui dégringolent dans les ravins.

Les tirailleurs prétendent en avoir vu tomber beaucoup , parmi lesquels un individu vêtu à leuropéenne.

Les chasseurs, de leur côté, ne restent pas en arrière, et, malgré la fatigue de la marche forcée de la veille, bien que la majorité des hommes du 40* bataillon soient de très jeunes soldats j ils se montrent de vrais et bons Français, entraînés par la charge comme aux beaux jours de nos grandes guerres.

Tout le monde, du reste, a fait son devoir* A signa^

1er particulièrement^ parmi les Français de mon bataillon : le sous-lieutenant Zaigue, les sergents Chéreau, Brochet, arrivés les premiers sur la position, enfin le caporal Camisard,

La 5* compagnie a brûlé 1,736 cartouches; la section du lieutenant Gras s était sous les ordres du lieutenant-colonel Massîet du Biestdu 40' bataillon de chasseurs; la 7*, en réserve, n'a pas été employée* La 6* gardait le camp de Tsarasaotra. Aussitôt après l'action ï le détachement de Behanana a regagné son poste.

Je me suis tenu pendant le combat ^ n'ayant ni commandement ni responsabilité > près du général Metzinger, en spectateur,

La journée du 30 comptera dans les annales des Hovas comme délaite : quelle débandade l quelle terreur! quelle course au clocher en arrière î Aussi, de notre côté, quelle ardeur! Des diables déchaînés* Mes tirailleurs avaient pu jouer de la baïonnette, ils étaient heureux de combattre.

Quant au général Metzinger, ïl est enchanté. La victoire est complète j elle produira beaucoup d*effet ici et en France ; les Hovas ont éprouvé de grandes pertes. De notre côté^ on ne compte que sept blessés ; deux canons ennemis sont entre nos mains, ainsi que six cents tentes, des objets de toute sorte laissés par

DU tIEUtENANT-COLONEL LENlONNEt È^

rennemi dans [e camp abandonné i enfin, le «drapeau de la reine {i) ».

A une heure, nous étions rentrés à Tsarasaotra, Mes tirailleurs sont revenus chez eux chargés de butin, chacun ayant pris tout ce qu'il pouvait porter des vêtements, armes, etc,, jetés parles Ho vas dans leur fuite.

Le soir, à dtner, tandis que mes jeunes officiers, auxquels s'était joint M, Corlmmel, lieutenant de chasseurs d'Afrique, qui s'est fort bien conduit pendant ces deux jours^ racontaient leurs exploits et les incidents du combat avec un peu d'exagération bien naturelle qui me faisait sourire, moi, vieux soldat de Metz, le général Metzinger nous a envoyé un beau fromage pour dessert. Ce fut un vrai régal.

Le général, retournant le lendemain à Suberbîeville, nous annonçait, en même temps, qu^il partirait à la première heure. Nous avons donc été le saluer»

Il y a aujourd'hui juste trois mois, le 30 mars, un punch nous était offert à OrléansviUe, et les toasts prononcés nous souhaitaient de brillants succès à Madagascar, Nous avons répondu que nous ferions respecter le drapeau, et aujourd'hui^ 30 juin, nous avons tenu parole-

(1) Ce drapeau royal, confié par la teîne aux troupes dirigées vers Taaraaaotra, a été envové en France et déposé aux Invalides h Païjs.

Le premier trimestre de la campagne s'est donc bien terminé.

/" juillet. — Aujourd'hui j triste et imposante cérémonie. Nous remplissons un devoir sacréj en rendant les honneurs militaires dus à ceux qui sont morts pour ia patrie sur le champ de bataille.

A six heures et demie du matin, des conducteurs sénégalais, superbes noirs, viennent prendre les cercueils du lieutenant Augey-Dufresse et du caporal Sapin, La compagnie condxiit les restes des deux braves jusqu'à la sortie du camp ; les clairons sonnent ; les autres troupes présentes s'alignent aux faisceaux et portent les armes.

Spectacle touchant, profondément émouvant et d^une rare grandeur, en ce lointain pays. Les deux cercueilSj portés par des noirs et escortés par mes turcos cuivrés, s'arrêtent ^quelques instants ; tous les officiers s'approchent, et je dois prononcer des paroles d'adieu, La scène est saisissantej empoignante, et je me sens si impressionné que je suis incapable de discourir, ff Adieu j adieu î mes braves soldats ! Vos camarades ne vous oublieront pas, et vos noms seront inscrits à jamais à rhistorique du régiment parmi ceux des braves tombés au champ d'honneur, »

Un roulement de tambour, et le convoi part pour Suberbie ville, où les corps seront enterrés et où le gé-

néral Duchesne assistera à la cérémonie. Là sera dit

le suprême adieu.

Le capitaine Giraud de la 8' compagnie, depuis longtemps souffrantj est entré à l'hôpital.

J2 juillet. — Un journaliste parisien arrive aujourd'hui au camp , à Tsarasaotra. C'est M. Tinayrcj dessinateur du Mande illustré; il veut retracer sur place les phases des combats du 29 et du 30 juin et prendre des croquis. Il dîne avec nous et veut absolument me photographier et envoyer mon portrait à son journal. Cela ne me plaît pas trop; je n'ai pas de goût pour le flafla. Je réponds donc ; n Nous verrons, à demain! »

Les mulets vont du matin au soir d'un camp à l' autre ^ c*e5t-à-dire de Tsarasaotra au Beritzoka, pour déménager les campements ennemis. Nous avons déjà toute une collection defilanzanes ou chaises à porteurs. Les chefs malgaches qui les ont abandonnées marchent donc maintenant à pied, comme les camarades.

Mes hommes auxquels on a laissé quelque repos, après de rudes fatigues, sont contents. Ils ont moins souffert que le 40* bataillon de chasseurs {ï).

(1) A la suite de la marcKe forcée du 29 juîrij de SuberbîevîHe à T^irasaotra» le 40'' bataillon de chasseurs, qui jusqu'alors avait bien rûsistC'^ perdit plus des deux tiers de son effectif. La fièvre décima ses compagnies^ et Jl fut réduit^ en moïnâ de trois semaines^ à une centaine d^hommcs ^ peine valides.

Un troupeau de boeufs nous est parvenu. La viande fraîche vaut mieux que les meilleures conserves du monde.

j juillet, — Travaux de route et construction d*un parc à bœufs. J'écris à ma femme et je lui raconte mes journées du 29 et du 30 juin. Tout va bien. Je sais que mes chefs sont très satisfaits de ma conduite sous tous les rapports*

^ juillet. — Le colonel Oudri qui commande le régiment a reçu de moi toutes les pièces relatives aux propositions d'avancement. Il va préparer son travail» Je ne quitterai pas de sitôt l'avant-garde. Nous demeurons à Tsarasaotra. Tous mes hommes sont employés aux terrassements de la route sous les ordres du génie»

Est-ce Teffet du combat du 29? L'état sanitaire s'améliore dans mon bataillon.

5 juillet. — Je vais jusqu'à Behanana inspecter ce poste et les travaux. Je rencontre le colonel Oudri qui vient prendre le commandement de Tsarasaotra* II ne veut pas me laisser descendre de cheval, et nous rentrons ensemble au camp* En route^ il me questionne: avec intérêt sur les combats que nous venons de livrer, sur les officiers ot sur les hommes,

— Le générd Duchesne^ me dit-il, est très content de vous. 11 va faire un rapport et citer ceux qui se sont

ir.

distingués. Je crois qu'il vous proposera pour le grade

de lieutenant-colonel.

Je ne peux réprimer un mouvement de joie j et pour moi et pour les miens.

Le général Duchesne a prononcé sur la tombe des deux braves tombés à Tsarasaotra le dernier adieu. Voici les paroles du commandant en chef, dont le texte ni^a été transmis :

<ï Messieurs^

«r Je ne veux pas laisser fermer ces deux tombes sans adresser un dernier adieu au lieutenant Augey- Dufresse et au caporal Sapin ^ qui viennent de trouver une mort glorieuse au combat de Tsarasaotra. Le lieutenant Augey-Dufresse avait dans sa famille l'exemple des plus mâles vertus militaires i fils d'un amiral et neveu d'un général, ce jeune officier avait de qui tenir et faisait largement honneur au nom qu'il portait.

i Sorti de Saint-Cyr en 1886, il n*avait cessé de se faire remarquer comme un officier hors ligne, rempli d'entrain, donnant toujours le meilleur exemple, et je venais de demander au ministre sou inscription d'office au tableau d'avancement.

fl Blessé mortellement avant-hier, il a succombé quelques heures après, avec sa pleine connaissance^ en soldat sans peur et en chrétien résigné.

M Dans une sphère plus modeste, le caporal Sapin avait su s'attirer l'estime et l'affection de ses chefs par un attachement complet à ses devoirs ; c'est à un serviteur dont le dévouement n'avait d'égal que la modestie, que nous rendons, en ce moment, un suprême hommage.

a A côté d'eux, permettez-moi de saluer aussi les héros obscurs déjà ensevelis dans le cimetière de Suberbieville^ ces braves gens qui, sans murmures et sans plaintes, ont fait leur devoir jusqu'au bout et ne se sont arrêtés que terrassés par la maladie et le climat; eux aussi sont morts au champ d'honneur*

« Mais par delà la mort^ il y a l'immortaUté^ et j^ai confiance que, dans un monde meilleur. Dieu leur donnera la récompense que j'aurais été heureux de leur faire accorder ici-bas.

« Adieu donc, mes chers camarades, adieu au nom de vos familles encore dans Tignorance du deuil cruel qui les frappe, adieu au nom des marins et soldats du corps expéditionnaire, adieu au nom du gouvernement, adieu enfin au nom de la France entière dont je suis certain d'être ici l'interprète, d

6 juillet. — Je monte à cheval à une heure. Je vais avec le colonel visiter le terrain du combat de Beritzoka. Nous revenons une heure plus tard pour nous porter au-devant du drapeau du régiment et du lieutenant-colonel Pognard, venant de Suberbieville*

Le Ueutenant-colonel, en me voyant, est descendu de cheval et m*a embrassé,

*j juillet. — C'est aujourd'hui Tanniversaîre de mon mariage à Alger j en 1S77. Combien la séparation me semble plus cruelle ! Il serait si doux de causer longuement et de nous rappeler cet heureux jour! Bien dispersés maintenant, ceux qui assistaient à la cérémonie !

Tous les moindres incidents de la célébration à la mairie, à T église, au repas, me reviennent à l'esprit.

Et me voici loin ^ bien loin , et presque un vieil homme. Comme les années ont passé vite ï

S juillet. — Je suis retourné à Behanana, où j'ai déjeuné avec tous les officiers. Repas trop copieux*

On attend les promotions avec impatience.

Je reçois Tordre du jour suivant r

et Le général commandant en chef cite à Tordre du corps expéditionnaire, pour leur belle conduite dans les combats des 29 et 30 juin, autour de Tsarasaotra :

« Service d'état-major. — - M. le capitaine Aube, du service des renseignements, pour avoir sollicité le commandement de la principale contre-attaque, Tavoir dirigée avec la plus grande énergie, et avoir réussi à conserver, jusqu'à Tarrivée des renforts, un point très important pour la défense (combat du 29 juin) ;

R Régiment d'Algérie- — MM. le commandant Lentonnet, pour l'intelligente énergie avec laquelle il

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a défendu le poste confié à son commandement (combat du 29 juin);

« Le lieutenant Gras s , pour Être arrivé des premiers sur la crête derrière laquelle se trouvait le second camp hova, s'être jeté avec quelques hommes sur un groupe ennemi qu'un chef ramenait au combat et avoir tué ce chef d'un coup de revolver (combat du 30 juin);

« Le sous-lieutenant Kacy, pour avoir conduit une des contre-attaques et avoir fait subir à Tennemî des pertes importantes en tuésj blessés et prisonniers (combat du 29 juin);

« Les sergents Chéreauj Moktar-ben-Daïd et Brochet; les caporaux Redersdorf et Mohamed-M' Ahmed, pour avoir, des premiersj escaladé une crête rocheuse défendue par un ennemi très supérieur en nombre, ravoir chargé à la baïonnette et Ta voir coupé de son camp;

« Le caporal Camîsardj pour, étant blessé à Tattaque d'une crête défendue par un ennemi supérieur en nombre, avoir poussé son escouade en avant» sans se préoccuper de rester seul (combat du 30 juin);

« 40" bataillon de chasseurs. — M, le capitaine Delannay, pour avoir poussé la chaîne qu'il commandait jusqu^à deux cents mètres de Pennemij sans riposter, et, après quelques feux bien dirigés, Tavoir résolument chargé à la baïonnette (combat du 30 juin);

« 10" escadron de chasseurs d^Afrique. — MM» le lieutenant Corhumel, pour avoir défendu avec ses hommes à pied une des faces du camp et avoir, par son sang-froid, arrêté rennemi qui le prenait d'écharpe (combat du 29 juin); le maréchal des logis Millet, ïe brigadier Claverej pour avoir très vigoureusement secondé leur officier de peloton, qui défendait avec ses hommes à pied une des faces du camp (combat du 29 juin);

a 16' batterie* — ^ M. le capitaine Chamblayi pour avoir, après une longue marche de jour et de nuit, amené sa batterie au combat, en triomphant de tous les obstacles du terrain, et avoir réussi à éteindre par son feu celui de l'ennemi (combat du 30 juin);

« Le maréchal des logis Lesage, pour avoir montré une grande énergie dans la conduite de sa pièce et le réglage du feu ^ donnant à tous le meilleur exemple de sang-froid et de bravoure (combat du 30 juin) (i). »

g juillet. — Matin et soir, je vais rendre visite à mes hommes de corvée et je promène mon cheval Sakalave. Celui-ci devient paresseux, mais je ne lui laisserai pas le temps de faire du lard. Nous avons

(i) Le capîtame Aube a été promu chef de bataillon.

Le lieutenant de chasseurs d'Afrique^ M. Corhumel, cité â Tordre du jour pour sa belle conduite, mourut peu après Taffaire de T&arasaotra.

encore bien du chemin à parcourir avant d^être à Tananarive.

lo juillet. — Le courrier de France est arrivé. Je reçois trois lettres de ma chère femme. Je les lis et rehs vingt fois*

Au camp, rien de nouveau. Calme plat,

// juillet. — Je suis allé à la chasse ce matin et j-ai tué quatorze tourterelles. C^est un gibier très fin.

Occupations militaires de plus en plus monotones. Nous ne savons pas encore à quelle époque nous remarcherons en avant.

12 juillet. — D'après une conversation que j'ai eue avec le colonel, le général Duchesne désire que la route de Suberbieville à Tsarasaotra soit terminée avant le 14. Il faut donc presser les travaux.

Le 14 sera passée une revue à Suberbieville, et le 151e corps expéditionnaire quitterait cette localité pour reprendre l'offensive le plus tôt possible. Nous marcherions sur Andriba»

7j juillet, — La route est à peu près en bon état. Le général sera satisfait. Tous nos détachements rentrent ce soir à Tsarasaotra afin d'assister demain à la revue. Le bataillon sera donc au complet.

Le bruit court que des partis hovas sont de nouveau signalés aux environs. Tant mieux! ils trouveraient à

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qui parler. Nous avons maintenant ici deux bataillons et une batterie,

14 juillet ~ — Fête nationale* Dès six heures, les hommes sont prêtSj bien brossés et aussi astiqués que possible, tous propres. La bonne tenue en campagne est un signe de discipline.

A sept heures^ le colonel passe la revue, très rapidement ^ après laquelle défilé au son de la nouba*

Le colonel Oudri nous exprime à tous sa satisfaction et m^invite à déjeuner. Le général a envoyé quelques conserves j un peu de Champagne et du tabac* Le repas est plein d* entrain. Vers dix heures ^ le général Metzinger vient nous surprendre; il est rayonnant et nous annonce sa nomination au grade de général de division.

On ne sait encore rien des autres récompenses.

Des jeux ont été organisés au camp pour les soldats, dont Tordinaire est un peu améHoré,

Ceux qui défilent aujourd'hui à Longchamps devant le Président de la République pensent-ils un peu à nous? L^ année prochaine, ce sera peut-être notre tour de défiler devant les Parisiens*

Avant de nous quitter^ le général Metzinger me prie de recevoir à notre popotte M* Durand, officier de réserve, parlant le malgache et servant d-interprète.

Le soir, le colonel Oudri étant invité par le général, nous dînons avec le lieutenant-colonel Pognard. On ne connaît encore que de rares promotions : le capitaine Bulot est nommé chevalier de la Légion d'honneur, le

lieutenant Vigarozy nommé capitaine.

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