‹ Expédition de Madagascar: carnet de campagneChapitre 13 sur 32 · TANANARIVE · texte numérisé non relu

TANANARIVE

Ordre de marche ♦ -^ Journée du 15 septembre. — En avant^gajde,

— Un écritcau hova, — Combat des monts Ambohïmena. — Babay. — Combat du 26 septembre* — En vue de Tatianarîve.

— La ville samte Ambobimanga. — La journée du 30 septembre,

— Prise de l'Observatoire. — Le boiTibar dément. — Colonne d'assaut, — Entrée dans la ville. — Les premières semaines de l'occupation. — La fête du Baîn. — Bruits de complots. — La Noël et le i"" janvier. — - La vie à Tananarive, — Départ du général Duchesne. — Une revne passée par le général Voyron en présence de la reine*

7^ septembre. — Le i^' bataillon est en avant-garde. Vient ensuite une de mes compagnies avec le général en chef. Plus de route. Nous avançons par les rochers^ les précipices, les pentes presque â pic, les marais et les rizières ; tantôt dans Teau à mi*jambes, tantôt sur des sommets très élevés, La montagne de Tafofo que nous gravissons domine toute la campagne ; le coup d^œil est splendide sur les deux vallées .Nous apercevons au loin les Hovas très nombreux, retranchés dans

les monts Ambohimena, au défilé de Tsinainandry.

Nous campons sur le Tafofo ou Tafou.

Le général en chef réunit à quatre heures les offî ciers supérieurs en avant du front de bandière de la légion et assigne à chacun son rôle pour Tattaque du lendemain. Mon bataillon se tiendra en réserve, rôle passif, quelquefois dangereux, quelquefois même très actif*

75 septembre. — Nous partons au petit jour e au petit bonheur, à cinq heures quarante-cinq. Nous a van çons lentement, car les chemins n'existent pas \ il faut les frayer. Vers neuf heures, on entend la canonnade et la fusillade. C^est la légion qui attaque- Les tirail leurs sakalaves du régiment colonial ont pris à droite pour tourner les Hovas ; ils les surprennent et les char gent à la baïonnette.

Deux compagnies de tirailleurs, 3' bataillon , qui avaient été chargées d^eniever les hauteurs de gauche, déposent les sacs et se dirigent vers les positions ennemies.

Elles ne les abordent que vers onze heures et demie. La fusillade est alors assez nourrie ; mais l'artillerie envoie des obus, et les Hovas filent au galop. Ils tiennent encore vis-à-vis de la légion, protégés qulls sont par le terrain.

Pour mieux me rendre compte de la situation, je

Gôc-

rejoins le général en chef et ma 5' compagnie qui l'escorte. La 6* compagnie garde l'artillerie de la brigade. Ordre m'est donné d'appuyer le mouvement d'attaque avec le reste de mon bataillon. J'en prends le commandement. En gravissant une pente très raide, quelques obus nous sont lancés. L'un de ces projectiles tombe tout près de moi et de six ou sept hommes de la 7* compagnie; il éclate et n'atteint personne. L'artillerie gagne enfin des positions favorables et ouvre son feu utilement. Presque aussitôt, les Hovas, n'étant plus abrités, se hâtent de plier bagage.

Nous déjeunons à midi et demi. Aussitôt après, installation du camp. On découvre sur le terrain un blessé hova.

La légion a perdu : un tué et un blessé*

Étape parcourue : 16 kilomètres.

16 septembre, — Départ à cinq heures et demie. Le bataillon est en avant-garde. Nous rencontrons des redoutes, des batteries, des tranchées abandonnées. Pas un ennemi à l'horizon.

Arrivée à midi à Ambahinoro : 14 kilomètres.

Ordre de faire connaître aux habitants que 50 kilogr. de paddy seront payés 2 fr. 50; un bœuf sera payé 10 francs. De nombreux troupeaux rôdent dans les environs, mais nous n'avons pas le temps de leur donner la chasse.

134 CAKNET DE CAMPAGNE

/7 septembre. — A six heures, le bataillon détache une compagnie au train rëgimentaire ^ une compagnie au convoi de la brigade. Les deux autres compagnies se mettent en route sous mes ordres par des chemins ravinés, coupés de ruisseaux et de torrents. Chutes nombreuses de mulets dans les précipices et dans les crevasses. Nous arrivons àrétape, près de Kinadjy, à midi et demi.

Au col de Kiangaj les Hovas, facétieux j avaient planté un poteau portant cette inscription ; Vasaha (étrangers) j n* ailes pas plus loin ; la garde du ministre, celle qui a des ailes, est arrivêe^ Si vous avancez^ vous êles tous morts.

L'écriteau n*a pas de succès*

Les villages sont nombreux dans le pays que nous traversons; ils apparaissent tous en flammes* L'ennemi brûle tout devant nous en battant en retraite et force les habitants à s'enfuir.

En arrivant près de Kinadjy, les hauteurs étaient encore occupées par un millier de Ho vas. Une section de 25 hommes a marché contre eux sur la crête, a exé-* cuté deux feux de salve et a mis en fuite ces piètres adversaires-

Les grand'gardes ont été établies sans difficulté. Soirée très calme.

iS septembre, — Repos, On cherche du paddy pour

DU LIÊUTEMANT-COLONEL LENTONNET 135

les animaux. Des bœufs ont été pris et abattus; nous faisons un repas chaud* ,

L'après-midi, à trois heures et demie^ rendez-vous des officiers supérieurs sur une croupe élevée , du haut de laquelle on découvre quatorze ouvrages ou fortins en terre, construits pour nous barrer la route par les Ho vas. Le rôle de mon bataillon sera de se tenir en réserve avec le sac. Les autres bataillons déposeront le sac avant d'attaquer,

Dans la soirée, nous nous rapprochons des positions de rennemi. Il fait froid, sur ces hauteurs, lorsque le soleil disparaît.

ig septembre. — Dès six heures, le bataillon est sous les armes. L'artillerie attend le moment favorable pour se mettre en batterie,

A sept heures et demie, elle ouvre le feu et tire cinq obus, tous trop courts. Les Ho vas répondent de la même façon.

C'est une conversation amicale. Personne ne se fait de mal.

La légion avance prudemment et lentement j de front, tandis que la 2' brigade, celle du général Voyron, tourne Vennemi. Vers neuf heures, le mouvement est bien dessiné. De la position que j^ occupe, j*embrasse du regard tout le terrain de l'action*

Dès que les Hovas se voient menacés d'être envelop

pés^ ils tournentledoSi bien qu'Us occupent des ouvrages en terre bien situés et faciles à défendre, qu'ils aient en batterie vingt pièces de canon et que leur supériorité numérique soit énorme. Ils s^ enfuient en brûlant Tsifoha, Antibe, Fiantsonaj Maharidaza, et disparaissent-

Nous sommes maîtres du passage des grands monts Ambohimena. Le bataillon, qui n'a pas été engagé, fait le café et descend vers Fiantsona, où il campe.

Aucun tué ni blessé de notre côté.

20 septembre, — Nous restons aujourd'hui à Fiantsona. Les troupes se rassemblent. Les hommes nettoient leurs fusils et leur linge, et réparent leurs effets. Ils se réjouissent de toucher au but, d'approcher de Tananarive. C*est pour eux la fin de la fatigue et la récompense méritée de leur fermeté, de leur courage j de leur patience et de leur endurance.

Je reçois les lettres suivantes :

u Maha.rid2a, le 19 septembre 1S95.

fi Mon cher colonel,

« J'ai r honneur de vous adresser ci- joint une copie d'une adresse qui vous a été dédiée j ainsi qu'à M. le lieutenant-colonel Fardes, par T Association amicale des anciens militaires du 3* régiment de zouaves ^ « la Chéchia M, Signé : M. OuCHESNE. n

Les membres de la Société « la Chéchia » , asso- « cîation amicale des anciens militaires du 3* régiment a de zouaves, réunis en assemblée, le 20 juillet 1895, « adressent à MM. Lentonnet et Pardes, du corps « expéditionnaire de Madagascar, anciens officiers du « régiment, leurs plus chaleureuses félicitations pour « leurs brillants faits d'armes et leurs meilleurs souci haits pour les armes françaisesL pendant Pexpédition. « — Paris, le 20 juillet 1895. »

Enfin me parvient l'adresse que voici, qui porte les signatures d'un grand nombred'habitantsdu IIP arrondissement de Paris, arrondissement où je suis né :

« Monsieur le commandant, nous vous adressons de vives félicitations pour le courage et l'énergie que vous avez déployés à la prise de Tsarasaotra, dont nous avons eu connaissance par la presse.

Nous souvenant que, enfant du peuple, depuis de longues années vous vous êtes toujours dévoué au service de la patrie et par ce fait avez prouvé une fois de plus que la France peut toujours compter sur ses enfants pour la défendre. — Vive la France ! Vive l'armée ! »

Ces témoignages de sympathie mont profondément touché.

21 septembre, — Séjour prolongé. Mes hommes vont en corvée ramasser du paddy à Fiantsona. Je visite ce

j$9 CARNET DE CAMPAGNE

village j très misérable et très sale. Les vivres trouvés étaient en mauvais état- Ua tirailleur^ ayant mangé du manioc découvert dans une case, est pris de violentes douleurs et succombe.

Les suicides sont de plus en plus fréquents dans la légion étrangère, qui se démoralise.

11 faut avouer, du reste, que rien de ce qui nous entoure n'inspire la gaieté ni l'entrain. Les hommes sont fatigués, les malades ne se comptent plus, et on ne les soigne même pas. Le service sanitaire est bien insuffisant ,

Le caporal P -M , pris de dysenterie , doit

être évacué; on lui donne quatre jours de vivres, on le hisse sur un cacolet, et le malheureux est expédié sur r arrière. S'il ne meurt pas, il aura de la chance» Nul médecin n'accompagne les malades qui ne peuvent suivre* Les médicaments font défaut.

Combien de malades sont morts, depuis quelques jours, faute de soins et de médicaments! Que la vie d^un homme coûte peu! Avec quelle insouciance on traite ces pauvres malades! Le médecin souvent, faute de temps, les examine à peine et prononce. Certains hommes exténués, anémiés, ne sont pas reconnus malades; ils marchent et suivent la colonne, et meurent en route ou au camp>

^Tort du caporal Véron , un excellent soldat j le pauvre enfant s^est éteint sans aucune plainte-

22 septembre. ■ — Départ à cinq heures quinze. Nous marchons en avant-garde.

Les Hovas ont laissé sur le terrain des traces de

leur passage : un canon, des affûts, des nattes, des

objets divers , parmi lesquels une forme de cordonnier.

Les villages rencontrés sont tous incendiés,

Étape de iS kilomètres; le bataillon arrive, très fati-

guéj à une heure ^ près d*Ankazobe et établit son camp.

23 septembre, — Départ à six heures trente; route difficile. Nous passons près d'un temple protestant qui a été respecté. Les maisons de la banlieue de Tananarive sont assez bien construites. Nous y trouvons des débris de mobilier indiquant le sens du confortable.

Le village de Mahatidza^ oîi nous nous arrêtons^ n'a pas été brûlé. Nous sommes en Emyrne,

Grande chasse au cochon autour des maisons.

Les vivres ne manquent plus.

24 septembre, — Nous nous sommes mis en route à cinq heures quarante et nous gravissons de fortes pentes jusqu'à 1,410 mètres d'altitude. Les Hovas tirent quelques coups de feu, au moment où le général, marchant en avant de nous, est seul avec son état-major.

Sur tout le parcours, les villages sont abandonnés, mais non brûlés.

A l'étape, à, Ambohidiorara, les hommes démolissent les toits des maisons pour faire du feu.

La légion, très en retard, n'arrive qu^à cinq heures*

2^ septembre, — Nous partons à six heures trente derrière la 2* brigade. Nous campons à une heure à 20 kilomètres, près de Babay, L'espace est tellement restreint que nous sommes mêlés aux animaux du convoi.

Pays très accidenté, couvert de villages. Les Ho vas les ont respectés, car ils sont maintenant chez eux en Emyme,

A quatre heures, le général nous réunit avec les capitaines de compagnie et nous expose le plan des dernières opérations.

Les Hovas sont retranchés vers Sabotsy, derrière des murs et des rochers^ à peu de distance de nous. On les attaquera demain. Nous serons encore en réserve-

Comme je ne dissimule pas mon désappointement, te général sourit,

— Vous aurez votre part, me dit-iL

La séance continue par d'assez vives remontrances au sujet du pillage des villages abandonnés. Le général ne veut pas que les hommes se débandent, ni qu'ils deviennent indisciplinés et agissent pour leur compte.

Je suis tout à fait de cet avis, car du chapardage au brigandage il n'y a pas loin. La colonne légère est une véritable a colonne » de Babel , où les Français sont en minorité. Que deviendrions - nous , si Tautorité des officiers n^était pas respectée? J t

Demain^ on abordera rennemi à la baïonnette, si possible, et on poussera droit devant soi.

^6 septembre. — Je quitte le camp à six heures cinquante. A peine mon bataillon est-il en marche que le canon se fait entendre et que la fusillade éclate de tous les côtés. L'action s^engage vivement et semble de* voir être chaude. Je fais presser le pas, et je rejoins le 3' bataillon à sept heures.

L'ennemi a déjà abandonné une première position ; il se retire sur les crêtes ^ puis bat encore en retraite, en tiraillant. Notre artillerie lance quelques obus. Nous continuons à marcher, passant des rizières et des ruisseaux, escaladant des talus très raides^ puis descendant, C^est un vrai steeple-chase.

Les fuyards ho vas se sont abrités derrière les collines. Au loin apparaît un groupe de maisons sur lequel nous braquons nos lorgnettes.

Presque aussitôt retentit une détonation, puis une autre. Deux flocons de fumée s'élèvent au^iessus d^un buisson. Des obus tombent à quelques pas de mon bataillon. L'un d'eux éclate et tue le caporal G émaux, de la 5' compagnie. Le capitaine Pradal est renversé; plusieurs fusils sont brisés.

Nous précipitons notre marche, et le bataillon s'abrite derrière un mur en terrcj hors de la vue et des coups de l'ennemi.

A ce moment me parvient Tordre d' occuper le village d'Ambohipiana, où est née la reine actuelle de Madagascar, Ranavalo. Elle y a passé ses premières années.

Nous marchons en avant, arrêtés à chaque pas par des fossés j des cours d'eau ^ des murs, des digues.

De plus, le village que nous devons occuper est perché à quinze cents mètres. Je dirige donc une véritable ascension. Nous sommes arrivés au but sans rencontrer d^autre résistance que celle des obstacles naturels.

Les hommes ont immédiatement fait le café, après quoi j'ai été installer mon camp sur la route, en réserve des avant-postes .

Entre temps, nous réquisitionnons poules, chèvres, cochons, oies, et des provisions de riz, de haricots rouges, de cannes à sucre, d'ananas, de bananes et de manioc.

Chaque escouade, ce soir, fait un succulent repas. De notre camp on aperçoit, paraît-il, Tananarive; mais lorsque j'en suis avisée il fait nuit noire,

^7 septembre. — La journée est consacrée au repos. Nous sommes de réserve d'avant-postes. Le général en chef veut concentrer ses troupes pour attaquer Tananarive. On attend donc l'artillerie, le 3' bataillon du 200* et les convois.

Des hauteurs d'Ambohipîary, on découvre Tatianarive, la terre promise ! La ville s'élève assez imposante, en amphithéâtre j sur des hauteurs dominant une vaste plaine,

Enfin! nous allons porter les coups décisifs; il est grand temps d'agir et dimposer la paix, car le corps expéditionnaire fond à chaque étape.

28 septembre, — Départ du camp à six heures cinquante. Marche longue, dure et déprimante, toujours par de mauvais chemins que coupent des rizières inondées, des rivières sur lesquelles, bien entendu , aucun pont n'a été jeté.

Maïs on approche du but, et mes soldats marchent gaillardement. Des coups de feu partent de temps en temps et un peu de tous les côtés; enfin, vers deux heures j nous parvenons près de la ville sainte d' Ambohimanga»

Le convoi de bagages qui nous suit n'arrive que fort tard. 11 a été attaqué en route par un gros parti ennemi séparé de Farmée ho va depuis le combat du 26, Cinq soldats de la légion et un Sénégalais ont été blessés (i),

La queue du convoi ne rejoint que dans la soirée avec le colonel Oudri.

(i) Ce convoi était sous les ordres du capitaine d' artillerie Gendre n, qui organisa promptement et énergiqucTnent îa résistance* M. Gendron fut dté à Tordre du jour de Tarmée.

144 CAKNÊT DE CAMPAGNE

Que de fatigues courageusement supportées! Nos soldats sont merveilleux.

L'infortuné 200' marchait aujourd'hui devant nous : les soldats qui suivent encore son drapeau ont dû être dispensés du sac. Ils forment une troupe d'environ cent quarante hommes à peine; mais ils tiennent à être aussi à Thonneur, Ils entreront à Tananarive.

Défense de pénétrer dans la ville sainte d'Ambohimangaj afin de ne pas irriter MM. les Hovas. Condamnés, donc, à rester en pleine campagne et à boire Teau peu appétissante, et certainement peu saine, des mares.

3p septembre. — Nous sommes en marche dès cinq heures quinze du matin, à Tavant^garde de la colonne. C'est la 8' compagnie, capitaine Vîgarosy^ qui tient la tête^ précédée de chasseurs d'Afrique. Vers sept heures du matin, les chasseurs sont reçus à coups de fusil et font demî-tour. Je lance en avant la section du sous-lieutenant Zaigue ; elle est reçue par un feu très vif et très nourri. Le reste de la 8* compagnie arrive au pas de conrse et se porte à gauche de la section déjà engagée. La fusillade éclate sur toute la ligne. La 5' compagnie , sous les ordres du capitaine Pradal, survient à son tour et prend position à droite de la 8'; le lieutenant Bordeaux , à Textrême droite j va balayer les bords de la Mamba^ occupés par les Hovas. La

6* compagnie, celle du capitaine Cas tel, s'avance vers la gauche*

Tandis que s'exécutent ces divers mouvements, on transporte en arrière, dans un enclos où s'est installé le docteur Béchard, médecin-major du bataillon, le sous-lieutenant Zaigue, atteint à la tête, et trois tirailleurs blessés. Le docteur leur donne ses soins. Le combat ne se prolonge pas, et Tambulance improvisée ne reçoit pas d'autres hôtes.

Le bataillon a donc pu reprendre sa marche et occuper une série de villages se touchant presque et formant comme les faubourgs d'une ville.

Nous tournons Tananarive, nous attaquerons la ville au nord et à Test.

Bivouac à Ambohidiasabara.

Je suis content de ma journée. Un instant^ en effet, l'action a été très chaude, les balles sifflaient, le plomb tombait dru. Tous mes officiers et soldats se sont crânement tenus.

jo septembre. — A cinq heures vingt, le bataillon est en marche vers Test; il reçoit des obus des positions hovas à r ouest et au nord; mais nous ne nous arrêtons pas. Ces obus, mal dirigés, ne nous causent aucune perte. Nous continuons le mouvement tournant par les hauteurs boisées et le village d*Andrianariwa, La marche se prolonge jusqu'à dix heures.

On se bat à rarrière. Nous entendons la fusillade. De ce côté sont les Haoussas qui se chargent de repousser rennemî (i).

A dix heures j nous sommes en vue de la position à enlever* Le bataillon se forme en colonne double ouverte et se met en marche. Des obus éclatent dans les espaces vides. Un officier indigène est renversé, mais il se relève aussitôt sans aucun mal.

Arrivés à la dernière crête la plus proche de rennemï, nous faisons halte et nous attendons l'artillerie. Le 3' bataillon, qui devait être à notre gauche, se trouve à droite. La i" compagnie de ce bataillon se trouve au bas des crêtes j derrière les premières maisons d'un petit village. Le capitaine qui la commandait s*étant lancé trop audacieuse ment et prématurément en avant, perd en quelques instants vingt-trois hommes, dont un sergent-major tué et deux officiers blessés > La compagnie du capitaine Delbousquet se porte à son secours et la dégage promptement. De notre côté, nous exécutons des feux de salve à dix-huit cents mètres. L'ennemi recule; mais le sergent-major tué et deux blessés sont restés dans les lignes ho vas.

L'artillerie arrive et ouvre le feu sur la position bien

H(t} Le bat^llon baoussa. rejeta les Hovas à l'arme blanche et leur enleva deux canons j il perdit un homme tuè et vin^t- trois bicsséSj dont un officier.

byGoOgl

fortifiée dite de TObservatoire, à Test de Tananarive, et sur laquelle s'élevait autrefois un observatoire appartenant à la mission française, et que les Hovas ont détruit. Cet observatoire devient notre objectif, et nous le criblons de feux à dix-sept cents mètres, puis à quatorze cents mètres.

Les Hovas doivent abandonner bientôt leurs tranchées.

Notre artillerie continue à tonner contre les batteries ennemies et les fait taire. Le bataillon se met alors en marche pour enlever la position. Les tirailleurs sakalaves s'avancent à notre gauche; ils arrivent à l'observatoire les premiers, et leurs officiers tournent aussitôt un canon, abandonné par Tennemi, contre la ville de Tananarive.

Les obus pleuvent autour de nous, sans heureusement toucher personne .

Pendant l'exécution de ces mouvements, l'infanterie de marine, servant de pivot, avançait lentement au nord, et conformait son mouvement au nôtre. Le 200* et la légion, restés en réserve, arrivaient à leur tour. L'artillerie enfin descendait des crêtes, du haut desquelles elle avait éteint le feu des retranchements ennemis, et commençait immédiatement le bombardement de Tananarive.

Les obus à la mélinite produisent des effets terribles.

LVn d'eux éclate sur le palais même de la reine (î).

n est trois heures im quart. Nous n^avons encore rien pris. Nous déjeunons alors en hâte d'un morceau de viande, que les mouches nous disputent, et de biscuit trempé dans deTeau, Ni café^ ni alcooh

A trois heures et demie» le général Metzinger me donne Tordre suivant :

a Le 2' bataillon du régiment d'Algérie est chargé d'enlever le secteur compris entre Téglise catholique à Test et le palais de la reine.

« Des sapeurs du génie seront adjoints au bataillon, dans le but de faire sauter à la dynamite les maisons qui empêcheraient de tourner les barricades.

fl Aller vivement et éviter les pertes. »

Tout est prêt pour Tassant. A ce moment, le drapeau de la reine disparaît du sommet du palais sur lequel il était arboré. Un drapeau blanc le remplace.

C'est la capitulation, c^est la fin. Le feu cesse de notre côté. Des parlementaires arrivent et sont contluits au général. Une demi-heure plus tardj nous avançons sans rencontrer de résistance jusqu'à la ville et Lous pénétrons par des rues ou sentiers indescriptibles jusqu'à la place Andohaloj où nous bivouaquons à cinq heures et demie.

(i) Cet obus tua viogt*trots hpmmfs sur une terrasse du pal aïs*

Le corps expéditionnaire compte aujourd'hui quatre tués, trois officiers et cinquante et un hommes blessés. Les Hovas ont perdu plusieurs centaines d'hommes et tout leur matériel de guerre.

Fin glorieuse du deuxième trimestre de la campagne et peut-être de la campagne elle-même.

Soirée du 30 septembre: — Si l'assaut avait été donné, quelle hécatombe de part et d'autre! Quatorze canons Gardner, douze mitrailleuses barraient les rues ; plus de dix mille défenseurs armés étaient répartis dans les maisons et derrière les barricades.

En montant les pentes raides qui conduisent à la place Andohalo, on voyait cet après-midi fourmiller les lambas blancs. Les fusils sont cachés; mais ceux qui les portaient ce matin encore se montrent; ils n'ont plus rien à craindre.

Tout ce monde croyait, suj: la foi de leurs pasteurs protestants anglais, que la ville serait livrée au pillage, que les chefs hovas seraient fusillés. Or, de notre côté, aucune violence n'a été commise. L'ordre est parfait.

Nous aurions pu cependant user de représailles.

On sait que deux tirailleurs blessés et un tué de la compagnie Castel avaient été laissés dans un village tout proche de Tananarive; ces malheureux ont été mutilés et décapités.

Les miâérablefi qui ont torturé nos blessés seront impunis.

Je veille à ce que mes hommes très fatigués soient aussi bien que possible.

Quant à moij j'ai dîné à huit heures et demie d'un peu de viande de conserve à peine chauffée et de pain de guerre, enfin de deux œufs durs. Nous avons du café.

/* octobre, — J'ai passé la nuit, de huit heures à minuit, en compagnie de mes officiers, dans une maison appartenant à M, Suberbie. Nous avons été dévorés par les puces et les moustiques, toute la vermine que les Malgaches y avaient apportée. Impossible de fermer Tceil. A onre heures et demie, grand bruit au dehors. Ce sont mes bagages qui arrivent. Je me lève et je fais dresser une tente. Peut-être serai-je mieux dehors qu'à rintérieur de la maison. Illusion pure. Les moustiques me suivent. Je n^ai pas dormi un instant jusqu'au matin.

A peine suis-je debout qu'on m'apporte une lugubre trouvaille : la jambe d'un tirailleur massacré la veille.

J'ai fait déposer cette jambe dans le cercueil d'un caporal, d'un petit Français énergique ayant lutté jusqu'au bout et mort la veille au soir en cacolet, avant d'entrer à Tananarîve. J'ai fait bien des campagnes, et

je sais qu'en temps de guerre il faut savoir se cuirasser le cœur; mais je ne suis pas maître de mon émotion,

Saura-t-on jamais quels exemples de dévouement et de sacrifice ont donnés les soldats du corps expéditionnaire de Madagascar, qui n'ont même pas eu pour faire diversion les ardeurs salutaires du combat?

Mon régiment est celui qui a le mieux résisté. — Sans lui, disait un général, Texpédition n'aurait pas abouti.

Le général en chef, que les trois derniers jours de marche avaient fortement inquiété^ qui voyait le nombre des malades augmenter sans cesse et les provisions et munitions s'épuiser, savait bien qu'il jouait sa dernière carte. Il a fait preuve de très grandes qualités, il a su organiser et diriger l'expédition très difficile avec beaucoup de sagesse ; mais il doit sa plume blanche au régiment d'Algérie. Nous espérons que le général Duchesne ne chicanera pas sur les propositions, et que le gouvernement ne marchandera pas les récompenses.

Les marchands de viande, de fruits, etc., se pressent, rassurés, autour du bivouac de mon bataillon ; ils font d'excellentes affaires, car les tirailleurs ont grand besoin de se ravitailler.

L'abondance renaît. Quelques officiers, à défaut d'autre vin, ont trouvé du Champagne, et nous buvons au succès de nos armes.

Dans la journée, ordre d'aller nous installer à Am-

bohijanary, Nou» suivons, pour nous y rendre, des sentiers escarpés remplis de pierres, coupés de fondrières et bordés irrégulièrement de maisons ou de cases indigènes. Les habitants nous regardent passer curieusement. Tous saluent très bas les officiers. Reconnu parmi les curieux quelques Européens.

Au nouveau camp, nous sommes assiégés par des vendeurs pressés d*écouler leur marchandise, mais sachant très bien tirer profit de nos besoins. On vend une dinde : 2 fr. 50 ; un mouton : même prix ; une oie : I franc ; le lait, environ un litre : 40 centimes ; les œufs : 5 centimes pièce, etc. Repos toute la soirée.

2 octobre. — Encore une nuit de ripailles pour les moustiques. Jamais moustiques ne firent preuve d'une telle fringale ; ils se jettent sur nous goulûment comme sur du fruit nouveau et ne nous quittent plus. Le sang qu'ils prélèvent sur nos pauvres carcasses fatiguées ne doit cependant pas être de qualité supérieure.

Du camp, je vois très bien la ville. Elle est comme un pain de sucre cassé par le milieu. Sur la plate-forme dominant tout, le palais de la reine et celui du premier ministre. Églises et temples, ainsi que de nombreuses maisons construites à l'eiu-opéenne, donnent à Tensemble de Tananarive, aperçu de loin, un air de grande ville ; mais on ne saurait imaginer rien de plus laid ni de plus sale, vu de près.

Au bas du pain de suere^ au milieu de jardins remplis de roses, s'élève un chalet très coquet et d'aspect confortable. C'est la Résidence française. Elle a été respectée pendant la guerre.

3 octobre. — Nous sommes occupés aujourd'hui au désarmement des Hovas. Tananarive était un véritable arsenal, rempli de canons et de fusils. On se demande comment des gens aussi bien armés n'ont pas mieux résisté. II est vrai que beaucoup de ces canons et fusils ne se trouvaient pas en très bon état. Les Anglais qui leur ont écoulé tout un vieux stock ont, certainement, réalisé de beaux bénéfices.

4 octobre. — J'ai aujourd'hui cinquante-quatre ans, et je n'en suis pas plus fier pour cela, bien que j'aie résisté pendant cette campagne mieux que certains jeunes gens. La vieille armée avait du bon.

Temps^ chaud et lourd. Plusieurs orages en une journée.

La signature de la paix est notifiée aux troupes par l'ordre du jour ci-après :

Ordre gênerai »* 7<?#

a Officiers j gradés et soldats de la a)lonnc légère, a L'effort que je vous demandais, par mon ordre général n* 68 j du 8 septembre, pour atteindre Tananarive, a porté les fruits que j'en attendais*

154 CAKNET DE CAMPAGNE

a Une marche presque ininterrompue de quinze jours, marquée de fréquents combats, nous a amenés d^Andriba à la capitale. Vous avez su triompher de tons les obstacles qui vous étaient opposés, et le 30 sep« tembre, au soir, après une action laborieuse et brillante pour nos armes , nous entrions en vainqueurs à Tananarive,

« Les négociations en vue de la pacification, commencées aujourd'hui, ont abouti, dès ce soir, à la signature du traité de paix, qui deviendra définitif aussitôt qu'il aura été ratifié par les Chambres et par le gouvernement de la République.

*r Cet heureux résultat est dû à votre persévérance et à votre énergie ; je tiens à vous en remercier, sans attendre les félicitations que la France, fi ère de votre succès, ne manquera pas de vous adresser.

a Fait au quartier général, à Tananarive, le 1" octobre 1895,

^ Le général commandant en chef,

u Signé : Ch. DUCHESNE.

*f Pour ampliatipiiî

m Le chef d- état-major^

«r Signé: ToRCY. »

j octobre. — Repos absolu. Pas d'ordre, pas de renseignements. Resterons-nous à Tananarive ? La cam-

pagne est-elle terminée ? Serons-nous relevés bientôt par d'autres troupes et rapatriés? C'est peu probable, car voici venir la saison des pluies qui nous bloquera pour de longs mois à Tananarive«

Officiers et hommes sont consignés au camp,

10 octobre. — Pas un incident à signaler du 5 au 10. Vie des plus monotones. Il circule aujourd'hui en ville des bruits alarmants. On parle d'un chef hova qui tiendrait encore la campagne avec six mille hommes. Cela me parait fort exagéré.

On craint pour demain, jour de zoma ou grand marché , qui attire à Tananarive beaucoup d'habitants de la banlieue, une émeute, des désordres. Je reçois, à ce sujet, des instructions du quartier général, afin que mon bataillon se tienne prêt à marcher, s^il y a lieu.

// octobre. — Nous sommes restés sous les armes toute la journée. Pas la moindre alerte. Tout se passe tranquillement ; mais la ville est fort animée.

Les précautions militaires prises ont été heureusement inutiles. Tant mieux!

La population, qui va et vient à ses affaires, semble n'avoir contre nous aucune hostilité.

12 octobre, — Les soldats sont casernes dans les maisons, dans les écoles; des piquets assez forts sont commandés de service pour maintenir Tordre, car on parle

CARNKT DE CAMPAGNE

toujours débandes ennemies de lautre coté de Tlkopa.

14 octobre. — Vers sept heures et demie du soir, je reçois Tordre d'envoyer en grand 'garde un peloton à Nassi-Rato, un autre à la colline Ambahyany pour y garderies canons,

L'ennemi doit tenter cette nuit de reprendre Tananarive, des rapports d'espions l'affirment.

En cas d'attaque, je dois^ de ma personne, me porter à Ambahyany; mais si la ville est en insurrection, comment y parviendrai-je? car mon bataillon est éparpillé un peu partout.

Fort heureusement, tous les bruits de complots et de révoltes ne me paraissent pas bien sérieux. Je ne suis pas de ceux qui croient à ces canards.

i^ octobre. — Toujours calme plat. Les Hovas m'ont Tair de comédiens avec lesquels on fait trop de manières et auxquels on n'inculque pas suffisamment le sentiment de notre force. Leurs fonctionnaires se rao* quent beaucoup de l'importance que nous leur accordons. Ils conservent donc leurs fonctions, et nous avons Taîr de les servir et de les protéger.

rS octobre, — J^ai visité aujourd'hui le fameux marché du vendredi. C'est un spectacle extraordinaire. Quarante mille personnes au moins, tant de la ville que des environs viennent s'y promener où y faire leurs provisions.

On y rencontre des indigènes de toutes les tribus, des esclaves j une population mêlée aux types et aux co s tu m es le s plu s divers. Beaucoup de bruit. Les Ho vas sont très bavards et paraissent être de très bons commerçants. Beaucoup de marchandises anglaises sont étalées au marché» J'ai acheté des souliers jaunes et quelques menus objets*

On m'offrait à assez bon marché un matelas de raffia et des meubles ; mais, bien qu'il soit à peu près décidé que nous serons maintenus jusqu'en avril au moins à Tananarivcj je préfère attendre avant de m'installer»

Nous sommes encore en camp volant.

Plus heureux que nous, le i" bataillon du régiment et le 200% ou du moins ce qu'il en reste, vont être . rapatriés avec le général Metzinger.

2a octobre, — Nous sommes installés à Soanerana, hors de la ville.

22 octobre, — Avant de quitter Tananarive, le général Metzinger nous adresse un ordre du jour dont nous avons le droit d^être flattés :

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