CHAPITRE SEPTIÈME
SOMMAIRE
Mesures politiques prises après la reddition de PueLla. (Mai 1863.) — Marche de l'armée sur Mexico. — Pronunciamiento à Mexico. — Entre'e du général Forey à Mexico (10 juin 1863). — Manifeste à la nation mexicaine. — Formation d'un gouvernement provisoire. — Proclamation dk l'Empire (10 juillet). — Opérations militaires. — Combat de Camaron (i*' mai). — Opérations sur les côtes. — Situation politique du pays. — Rappel du général Forey et de M. de Saligny (octobre 1863).
Le général Forey nomma le colonel Brincourt comman- Mesures
. . , politiques prises
dant supérieur de Puebla et prescrivit de réorganiser les après la reddition
administrations locales. M. de Saligny et le général Almonte désignèrent les personnes auxquelles furent confiées les fonctions administratives.
Sur les propositions qui lui en furent faites par le ministre de France et par M. Budin, receveur général des finances en mission, chef des services financiers, le général en chef arrêta plusieurs mesures politiques importantes (^), Un journal, rédigé en deux langues, fut créé sous le titre de Moniteur franco-mexicain. Bulletin des actes officiels de l'Intervention,
(*) Moniteur franeO'mexicain, — Lo général Forey au ministre, 2 juin.
de Puebla.
286 l" PARTIE. CHAPITRE VII.
1863 Les douanes de terre, sources principales de revenus
de l'État de Puebla, furent rétablies.
Par un décret du 21 mai, les biens de toutes les personnes portant les armes contre l'intervention furent mis sous séquestre ; l'application de cette mesure causa de nombreux embarras.
Un décret du 22 mai prescrivit la révision des ventes des biens ayant appartenu aux corps moraux, c'est-à-dire à l'ayuntamiento et à diverses sociétés de bienfaisance de Puebla, ventes ordonnées, par le gouvernement de Juarez et dont un grand nombre étaient entachées de fraude.
Dans l'intention de faciliter les opérations du trésor de l'armée, un décret du 27 mai interdit « V exportation du numéraire et des matières d'or et d'argent (*). d
Le 4 juin, jour de la Fête-Dieu, le général Forey, à la tête de son état-major, suivit la procession dans les rues de Puebla; toutes les troupes formèrent la haie. Le commandant en chef pensait que cette manifestation produirait un effet utile sur l'esprit d'une population dont il connaissait les sentiments religieux et qui était privée depuis longtemps des cérémonies extérieures du culte C^).
Marciic H se préparait d'ailleurs à continuer les opérations et
^'^ jEo/"' commençait à diriger les troupes vers Mexico, où les libéraux avaient, disait-on, l'intention de résister(^). Le l'^'" juin, les têtes de colonne étaient déjà à Ayotla, à sept lieues de la capitale, lorsqu'on apprit que Juarez, renonçant à tout projet de défense, en était parti la veille. Les consuls
(*) Les dlicrels sur le séquestre et sur l'exportation du numéraire l'un^nt formellement désapprouvés par le Gouvernement français, qui en ordonna l'annulation. (Lettres du ministre de la guerre, 17 juillet, 28 octobre, 15 novembre.)
(2) Le général Forey au minisire, 14 juin.
(3) Le i;[énéral Forey au ministre, 2 juin.
d'Espagne, de Prusse et des États-Unis se rendirent, le '1863. 2 juin, à Puebla, près du général en chef, et le prièrent de faire occuper la ville par les troupes françaises, à l'exclusion de la division Marquez. L'ordre fut aussitôt donné au général Bazaine de se rapprocher de Mexico et d'y envoyer quelques détachements, s'il le jugeait opportun.
Cependant les hommes du parti conservateur, auxquels Pronunciamiento
à Mexico.
le départ de Juarez avait laissé le champ libre, s'étaient immédiatement concertés sous la direction du général Aguilar, un des plus ardents instigateurs de l'intervention française et des idées monarchiques. Ils rédigèrent un acte d'adhésion à l'intervention et recueillirent un nombre trèsconsidérable de signatures. Un vieil officier, le général Salas, prit le commandement supérieur civil et militaire de la ville, et quelques-uns d'entre eux furent députés auprès du général Forey pour lui annoncer le pronunciamiento qui venait d'avoir lieu. Le général en chef les reçut le 4 juin ; il les trouva si intolérants, si peu modérés dans l'expression de leurs sentiments, qu'il craignit quelque violente réaction et crut prudent de ne pas laisser les troupes de Marquez entrer à Mexico, ainsi d'ailleurs que le lui avaient demandé les consuls étrangers. Il donna l'ordre de les cantonner à quelque distance dans la petite ville de Texcoco.
Le 4 juin, un bataillon de chasseurs à pied alla bivouaquer aux portes de la ville. Le 7 juin, le général Bazaine en prit possession à la tête de sa division. Le général Forey, qui avait quitté Puebla le 5, arriva le 9 au Penon, à trois kilomètres de Mexico. Un grand nombre d'habitants vinrent le complimenter, et leurs instances furent si vives, qu'il consentit à modifier les ordres déjà donnés à la divi-
288 l" PARTIE. CHAPITRE VTI.
^863. sion Marquez et à lui faire prendre la tête de colonne dans l'entrée solennelle à Mexico, qui devait avoir lieu le lendemain.
Enirée L'armée fut accueillie avec un grand enthousiasme;
du général Forev . . ,, i • i
à Mexico ' toutcs Ics Tucs étaient garnies d arcs de triomphe, une
(iO juin).
population immense se pressant sur son passage l'acclama et la couvrit de fleurs. Le général en chef en rendit compte au ministre de la guerre, dans les termes suivants, par une dépêche télégraphique datée du iO juin même :
« Je viens d'entrer [\ Mexico à la tête de l'armée. C'est le cœur encore tout ému que j'adresse celte dépêche à Votre Excellence pour lui annoncer que la population de cette capitale, tout entière, a accueilU l'armée avec un enthousiasme qui tenait du déhre. Les soldats de la France ont été littéralement écrasés sous les couronnes et bouquets dont l'entrée de l'armée à Paris, le 14 août 1859, en revenant d'Italie, pourrait seule donner une idée. J'ai assisté à un Te Deum avec tous les officiers dans la magnifique cathédrale de cette capitale remplie d'une foule immense; puis l'armée, dans une admirable tenue, a défdé devant moi au cri de : Vive l'Empereur I Vive l'Impératrice !
« Après le défdé, j'ai reçu au palais du gouvernement les autorités qui m'ont harangué. Cette population est avide d'ordre, de justice, de liberté vraie. Dans mes réponses à ses représentants, je lui ai promis tout cela au nom de l'Empereur.
« Par la plus prochaine occasion, j'aurai l'honneur de vous donner de plus amples détails sur cette réception sans égale dans l'histoire, et qui a la portée d'un événement politique dont le retentissemeni sera immense. »
Le 10 juin au soir, le général Forey fit afficher une proclamation dans laquelle il remercia la population de l'accueil qui lui avait été fait. Il assista, le lendemain, avec toutes les troupes, à la procession de l'octave de la Fête- Dieu (^).
0) Le g(5néral Forcy au ministre ih h guerre, 14 juin.
Deijx jours après, il adressa le manifeste suivant au ^863. peuple mexicain :
Mexicains !
« Est-il nécessaire que je vous dise encore dans quel but l"Em- Manifeste pereur a envoyé au Mexique une partie de son armée ? Les procla- ml^xfcaill^e" mations que je vous ai adressées, malgré la politique ombrageuse du gouvernement déchu, vous sont certainement connues, et vous savez que notre magnanime souverain, ému de votre triste situation, n'a voulu qu'une chose en faisant traverser les mers à ses soldats : vous montrer le noble drapeau de la France, qui est le symbole de la civilisation. Il a pensé avec raison qu'à sa vue ceux qui vous opprimaient au nom de la liberté, ou tomberaient vaincus, ou s'enfuiraient honteusement. La mission que l'Empereur m'a confiée avait un double but : j'avais à faire sentir aux prétendus vainqueurs du o mai 1862, le poids de nos armes et à réduire à sa juste valeur ce fait de guerre auquel la jactance de quelques chefs militaires avait donné la proportion d'une grande victoire.
J'avais ensuite à offrir le concours de la France au Mexique pour l'aider à se donner un gouvernement qui fût l'expression de son libre choix, un gouvernement pratiquant avant tout la justice, la probité, la bonne foi dans ses relations extérieures, la liberté à l'intérieur, mais la liberté comme elle doit être entendue, marchant avec l'ordre, le respect de la religion, de la propriété, de la famille.
« La déroute des troupes ennemies dans toutes les circonstances où elles ont osé affronter nos sabres ou nos baïonnettes, puis le siège de Puebla, ont donné ample satisfaction à notre honneur militaire.
« Arrivés avec de faibles moyens d'attaque devant Puebla, dont le gouvernement déchu avait fait une place de premier ordre et qu'il regardait comme un boulevard où viendraient se briser nos efforts et où dans sa forfanterie habituelle, il prétendait que nous devions trouver notre tombeau, nous l'avons forcé à se rendre à discrétion ; et chose extraordinaire dans les fastes militaires, une garnison de 20,000 hommes a été obligée de se constituer prisonnière avec tous ses généraux, tous ses officiers, à abandonner en notre pouvoir un immense matériel de guerre, et cela lorsqu'elle avait encore de puissantes ressources, ainsi que nous avons pu le constater.
« Après la chute de Puebla, nous allions marcher sur la capi-
290 l" PARTIE. — CHAPITRE Vil.
4863. taie, qui, disait-on, se préparait à une sérieuse résistance : nous
~ avions pour la vaincre de puissants moyens d'action, et la victoire,
fidèle au drapeau de la France, n'était pas douteuse.
« Mais Dieu n'a pas permis une nouvelle effusion de sang, et le gouvernement qui savait très-bien qull ne pouvait s"appuyer sur le peuple de cette capitale, n'a pas osé nous attendre derrière ses remparts ; il s'est enfui honteusement, laissant cette grande et belle cité à elle-même. SU doutait encore de la réprobation générale dont il était l'objet, la journée du 10 juin 1863, qui appartient désormais à l'histoire, doit lui enlever toute illusion et lui faire sentir son impuissance à conserver les débris du pouvoir dont il a fait un si déplorable usage.
« La question militaire est donc jugée.
« Reste la question politique.
« La solution, Mexicains, dépendra de vous. Soyez unis dans des sentiments de fraternité, de concorde, de véritable patriotisme ; que tous les honnêtes gens, les citoyens modérés de toutes les opinions se confondent en un seul parti, celui de l'ordre; n'ayez pas pour but mesquin et peu digne de vous la victoire d'un parti sur un autre ; voyez les choses de plus haut, abandonnez ces dénominations de Libéraux, de Réactionnaires qui ne font qu'engendrer la haine, que perpétuer l'esprit de vengeance, qu'exciter enfin toutes les mauvaises passions du cœur humain. Proposez-vous avant tout d'être Mexicains, et de vous constituer en une nation unie, forte, par conséquent grande, parce que vous avez tous les éléments nécessaires pour cela.
« C'est à quoi nous venons vous aider, et nous arriverons ensemble à créer un ordre de choses durable, si, comprenant les vrais intérêts de votre pays, vous entrez résolument dans les intentions de l'Empereur que je suis chargé de vous exposer.
« Ainsi, à l'avenir, il ne sera plus exigé aucune contribution forcée, ni réquisition de quelque nature et sous quelque prétexte que ce soit; il ne sera commis aucune exaction sans que leurs auteurs soient punis.
« Les propriétés des citoyens, ainsi que leurs personnes, seront placées sous la sauvegarde des lois et des mandataires du gouvernement.
« Les propriétaires des biens nationaux, qui ont été acquis régulièrement et conformément à la loi, ne seront nullement inquiétés et resteront en possession de ces biens; les ventes frauduleuses seules pourront être l'objet d'une révision.
« La presse sera libre, mais réglementée d'après le système des
avertissements établi en France; deux avertissements entraîneront -i863. la suppression du journal. ""
« L'armée sera soumise à une loi de recrutement modéré, qui mettra fin à celte odieuse habitude de prendre de force et d'arracher à leur famille les Indiens et les laboureurs, cette intéressante classe de la population que l'on jette dans les rangs de l'armée la corde au cou, et qui ne peuvent que donner le triste spectacle de soldats sans patriotisme, sans la religion du drapeau, toujours prêts à déserter ou à quitter un chef pour un autre ; et cela se conçoit par cela seul qu'il n'y a point au Mexique d'armée nationale, mais des bandes aux ordres de chefs ambitieux qui Se disputent le pouvoir, dont ils ne se servent que pour détruire de fond en comble les ressources du pays, en s'emparant des richesses d'autrui.
« Les impôts seront réglés comme dans les pays civilisés, de manière que les charges pèsent sur tous les citoyens, proportionnellement à leur fortune, et l'on cherchera s'il ne convient pas de supprimer certains droits de consommation, plus vexatoires qu'utiles, et qui frappent principalement les producteurs les plus pauvres de la campagne.
« Tous les agents qui ont le maniement de la fortune publique seront convenablement rétribués; mais ceux qui n'exercent pas leur emploi avec la probité et la délicatesse que l'Etat est en droit d'exiger d'eux seront remplacés, indépendamment des peines qu'ils auront pu encourir pour malversation.
« La religion catholique sera protégée et les évoques seront rappelés dans leurs diocèses. Je crois que l'Empereur verrait avec plaisir qu'il fût possible au gouvernement de proclamer la liberté des cultes, ce grand principe des sociétés modernes.
« Des mesures énergiques seront prises pour réprimer le brigandage, cette plaie du Mexique, qui en fait un pays à part dans le monde et paralyse tout commerce, toute entreprise d'utilité publique ou privée qui, pour prospérer^, ont besoin de sécurité.
« Les tribunaux seront organisés de manière que la justice soit rendue avec intégrité et qu'elle ne soit plus le prix du plus offrant et dernier enchérisseur.
« Tels sont les principes essentiels sur lesquels s'appuiera le gouvernement à établir ; ce sont ceux des peuples de l'Europe qui se distinguent entre tous; ce sont ceux que le nouveau gouvernement du Mexique devra s'efforcer de suivre avec persévérance et énergie, s'il veut prendre sa place parmi les nations civilisées.
« Cette seconde partie de la tcâche qui m'est imposée, je ne pourrai la remplir que si je suis secondé par les bons Mexicains.
r" PARTIE.