‹ Expédition du Mexique, 1861-1867;Chapitre 23 sur 58 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

SOMMAIRE

Manifeste de l'empereur Maximilien à son arrivée au Mexique (29 mai 1864). — Voyage de l'Empereur dans les provinces de l'intérieur. — Situation générale du pays. — Le nonce du pape. — Questions religieuses. — Opérations militaires. — Expédition dans la Huasteca. — Combat de la Candelaria (!'='■ août), — Opérations dans le nord. — Occupation de Durango (4 juillet). — Occupation de Saltillo et de Monterey (20 et 26 août). — Combat du Cerro de la Majoma (21 septembre). — Opérations de l'escadre à l'embouchure du Rio Bravo del Norle. — Occupation de Matamoros (26 septembre). — Opérations dans l'Etat de Jalisco. — Occupation de Colima (3 novembre), — Combat de Jiquilpan (22 novembre). — Evacuation d'Acapulco (14 décembre 1864).

La nouvelle de racceptation officielle de la couronne Manifeste

,, , . , . 1 , V.. • V njT • V -1 ^'^ l'empereur

par 1 archiduc arriva, le lo mai, a Mexico ; a partir de ce Maximiiien

, r>T l'/iài -1^ ^^n arrivée au

lour la netçence tut dissoute et le mènerai Almonte prit les Mexique.

, . r . . 1 rT7 -1 (29 mai 1864.)

renés du pouvoir comme lieutenant de 1 Empereur ; il ne les conserva que peu de temps puisque, le 28 du même mois, la frégate la Novara, ayant à son bord les nouveaux souverains, entrait dans les eaux de Vera-Gruz O.

O) On trouve, dans le recueil des documents diplomatiques des Etats-Unis, la traduction d'une lettre que l'empereur Maximilien aurait écrite à Juarez pour lui tlcmander de cesser la guerre civile, et de venir loyalement concourir avec lui au bonheur du Mexique. Bien que ces sentiments soient en concordance avec les illusions généreuses de l'empereur Maximilien et avec les idées qu'il exprimait volontiers, l'authenticité de cette lettre nous parait discutable.

380 if PARTIE. CHAPITRE 11.

<864. L'empereur Maximilien, en mettant le pied sur la terre

du Mexique, adressa le manifeste suivant à la nation :

« Mexicains,

« Vous m'avez désiré I Votre noble pays, par l'expression spontanée des vœux de ia majorité, m'a élu pour veiller dorénavant sur ses destinées.

« Quelque pénible qu'il ait été pour moi de dire adieu pour toujours à mon pays natal et aux miens, je l'ai fait, persuadé que le Tout-Puissant m'a confié par votre intermédiaire la noble mission de consacrer toutes mes forces et toute mon âme à un peuple qui, fatigué de combats et de luttes désastreuses, aspire ardemment à la paix et au repos, à un peuple qui, après avoir assuré glorieusement son indépendance, veut jouir maintenant des bienfaits de la civilisation et du véritable progrès.

c Le sentiment de confiance réciproque, qui nous anime, sera couronné d'un brillant résultat, si nous restons toujours unis pour défendre courageusement les grands principes, seuls fondements vrais et durables des sociétés modernes. La justice inviolable et immuable, l'égalité devant la loi, la facilité pour tous de se créer une carrière et une position sociale, la liberté individuelle bien comprise s'accordant avec la protection des personnes et des propriétés, le développement de la richesse nationale, l'amélioration de l'agriculture, des mines, et de l'industrie, la création de voies de communications propres à l'extension du commerce, et enfin le libre développement de l'intelligence dans tous ce qui intéresse le bien public.

« Les bénédictions du ciel, le progrès et la liberté ne nous manqueront pas, si tous les partis, se laissant guider par un gouvernement fort et loyal, se réunissent pour atteindre le but que je viens d'indiquer, et si nous conservons le sentiment religieux qui a toujours distingué notre belle patrie jusque dans les temps les plus malheureux.

« Le drapeau civilisateur de la France porte si haut par son noble Empereur, h qui vous devez le retour de l'ordre et de la paix, représente les mêmes principes. C'est ce que vous disait, il y a

quelques mois, dans un langage sincère et désintéressé le comraan- 18G4.

dant en chef de ses troupes, lorsqu'il vous annonçait une nouvelle

ère de prospérité.

. Tous les pays, qui ont voulu devenir grands et puissants entre

les nations, ont dû suivre cette voie ; si nous sommes unis, loyaux

et fermes, Dieu nous donnera la force pour atteindre au degré de

prospérité que nous ambitionnons.

. Mexicains 1 L'avenir de notre beau pays est entre vos mains.

Quant à moi, je vous offre une volonté sincère, la loyauté, et une

ferme intention de respecter les lois et de les faire respecter avec une autorité inviolable.

« Ma force est dans la protection de Dieu et dans votre confiance; le drapeau de l'indépendance est mon symbole ; ma devise, vous la connaissez déjà : « Equité dans la justice. . J'y serai fidèle toute ma vie. Il est de mon devoir de prendre le sceptre avec confiance et l'épée de l'honneur avec fermeté. A l'Impératrice appartient la tâche enviable de consacrer au pays tous les nobles sentiments d'une âme chrétienne et toute la douceur d'une tendre mère. « Unissons-nous pour atteindre le but commun ; oublions les ombres du passé, ensevelissons les haines de parti; l'aurore de la paix et d'un bonheur mérité se lèvera radieuse sur le nouvel empire. »

Le 29 mai au matin, l'Empereur et l'Impératrice débarquèrent à Yera-Gruz. Gomme on était k l'époque du Vomito, il avait été décidé qu'ils traverseraient la ville sans s'y arrêter. Cette circonstance et l'heure matinale du débarquement influèrent d'une manière fâcheuse sur l'accueil qu'ils reçurent de la population vera-cruzaine, fort peu sympathique du reste à l'empire. Ils en furent péniblement impressionnés, l'Impératrice surtout ; la traversée des terres chaudes, le mauvais temps, et un accident de voiture contribuèrent à attrister le début du voyage ; mais à Gordova, où ils arrivèrent au milieu de la nuit, l'Empereur et l'Impératrice furent chaleureusement

<86i. acclamés par les Indiens accourus en grand nombre des campagnes voisines ; dans leur crédulité naïve, ces pauvres gens saluaient en eux l'avènement d'une ère nouvelle, et l'accomplissement des antiques traditions qui promettaient à leur race, affranchie par un libérateur venu de l'orient, l'éclat et la splendeur des temps passés. Ces ovations se continuèrent sur toute la route jusqu'à Mexico. La veille du jour fixé pour leur entrée solennelle dans la capitale, l'Empereur et l'Impératrice s^ arrêtèrent à Guadalupe; la plus grande partie de la société de Mexico se porta au devant d'eux. Des députations étaient arrivées des provinces de l'intérieur; les arcs de triomphe, les vivats, les acclamations, les démonstrations les plus enthousiastes ne manquèrent pas sur le passage du cortège impérial ; l'allégresse paraissait générale, et, si l'on n'avait su que de semblables manifestations accueillent généralement tous les nouveaux pouvoirs, on eût pu croire que l'empire répondait en effet aux vœux sincères du peuple. L'Empereur et l'Impératrice se montrèrent d'une aménité parfaite avec les ofticiers français ; ils témoignèrent une grande considération au commandant en chef, et l'Empereur lui laissa la libre direction des opérations mihtaires.

Le général Bazaine fut, peu de temps après, élevé à la dignité de maréchal (*). « Mes relations avec Sa Majesté, écrivait-il au ministre, sont des plus faciles, car Elle a bien voulu me laisser entièrement la direction militaire; je n'en abuserai certes pas et, quand je prends une détermination d'une certaine gravité, j'en donne toujours connaissance à l'Empereur (-). »

(1) Décret impérial du 5 septembre 1864.

(2) Le général liuzaino au minisire de la guerre, 28 juin 1864. — Voir à l'appendice la répartition des troupes au mois df juin 1864.

LE GÉNÉRAL BAZAIKE, 383

Les premiers jours, les choses marchèrent aussi bien -1864. que possible, mais lorsqu'il fallut s'occuper sérieusement des affaires , les difficultés surgirent de toutes parts. La détresse financière, les animosités de parti, les désordres administratifs, la stagnation commerciale rendaient la situation fort critique. Ce n'était pas seulement un trône qu'il s'agissait de consolider, c'était une nation entière qu'il fallait rappeler à la vie. Toute la puissance d'un homme de génie eût à peine suffi à pareille entreprise.

L'empereur Maximilien était heureusement doué ; bon, affable, intelligent, instruit, exerçant un grand charm.e sur tous ceux qui l'approchaient, il manquait cependant de la décision et de la force de volonté nécessaires pour triompher d'une situation aussi difficile ; le soin d'organiser son palais, de régler l'étiquette de sa cour, de distribuer les hautes charges domestiques ou gouvernementales aux familiers qui l'avaient accompagné au Mexique, paraît avoir absorbé une précieuse partie de son temps. L'Impératrice, femme d'une inteUigence élevée, d'une grande vigueur morale, et d'un caractère énergique, s'associa aux travaux de l'Empereur ; mais comment pouvait-elle suppléer par son activité à l'expérience politique qui faisait naturellement défaut à une princesse de vingt-quatre ans?

Avec les souverains, étaient arrivés d'Europe, deux hommes dont l'influence fut considérable au début du règne. L'un d'eux, M. Scherzenlechner, hongrois d'origine, avait été gouverneur de l'Empereur dans sa jeunesse ; l'autre, M. Eloin, ingénieur belge, s'était attaché à la fortune de l'impératrice Charlotte. Installés au cabinet de l'Empereur avec le titre de conseillers intimes, ils se partagèrent toutes les questions. Piien ne se fit sans leur intermédiaire; leur ignorance des hommes et

-1864. des choses du pays, l'impossibilité de suffire à la multiplicité des travaux, l'insuffisance de leurs connaissances en matière politique et administrative, les entraves qu'ils apportaient à la prompte expédition des affaires par un examen minutieux et parfois incompétent, eurent les plus fâcheux résultats. Les ministres supportèrent difficilement l'ingérence de ces deux étrangers dans les affaires du pays, et le maréchal Bazaine, lui-même, eut bientôt à se plaindre des critiques dont ses opérations militaires étaient l'objet. D'un autre côté , l'Empereur , obéissant à des tendances libérales qu'il n'était pas opportun de manifester, éloigna la plupart des hommes choisis par la Régence , et nomma le général Almonte grand maréchal du palais, pour le reléguer dans une haute sinécure honorifique qui ne lui laissait plus aucune influence. Il constitua son ministère en y appelant des hommes connus pour leur libéralisme ; il donna le portefeuille des affaires étrangères à M. Ramirez, républicain ardent, remarqué par son antipathie pour l'intervention, et qui n'avait pas voulu siéger à l'assemblée des 'Notables; cette politique aliéna la plupart des hommes du parti clérical conservateur sans rallier sincèrement aucun de ceux du parti opposé. Voyage Dcs tiraillements ne lardèrent pas à se produire ; sollicité

de l'Empereur , , i / • • i ,• • i- •

dans de prendre une décision sur les graves questions qui divil'intérieur. ^ saicut Ic pays, et dout la plus sérieuse était toujours celle des biens ecclésiastiques, l'Empereur n'osa pas trancher les difficultés qu'elles soulevaient, et voulut gagner du temps pour attendre l'arrivée d'un nonce apostolique. Afin de se soustraire aux obsessions dont il était l'objet, et s'assurer personnellement des dispositions du pays, il laissa la régence à l'Impératrice et quitta Mexico pour voyager dans l'intérieur. Accompagné de quelques officiers

LE GÉNÉRAL BAZALNE. 383

français mis à sa disposition par le général Bazaine et d'une 4864. escorte de cavalerie franco-mexicaine, sous les ordres du commandant Loysel, chef d'escadron d'état-major, il se mit en route le 10 août.

Le 15 août, jour de la fête de l'empereur Napoléon, il présida un banquet qu'il offrit à San Juan del Rio aux troupes françaises ; il s'arrêta quelques jours à Queretaro, et se rendit, le 16 septembre, à Dolores Hidalgo, où la fête de l'Indépendance mexicaine fut célébrée au lieu mêm.e d'où le curé Hidalgo avait jeté le premier cri de liberté. L'Empereur saisit cette occasion de rendre publiquement hommage à l'appui prêté au Mexique par la France (^).

Il visita Guanajuato, Léon, La Piedad, Moreha, Toluca, et ne revint à Mexico que le 30 octobre, après une excursion de près de trois mois ,'que les pluies continuelles et le mauvais état des routes avaient plus d'une fois rendue extrêmement pénible. Aucune réception officielle ne devait avoir lieu à Mexico, mais la population fit spontanément à l'Empereur une ovation plus enthousiaste encore qu'à son arrivée ('■^). Partout, sur sa route, il avait été accueilli avec les mêmes démonstrations et de nombreuses protestations de dévouement ; aucun souverain héréditaire, visitant ses États, ne trouva de réceptions plus chaleureuses que celles qui lui furent faites à Guanajuato, à Léon, à Morelia surtout, dont la population s'était cependant montrée si hos-

(1) La idea de la independencia habia nacido ya ; pero desgraciada-

mente aun no la de la union ; peleaban hermano contra hermano. las pasiones y odios de partido amenazahan minar a lo que los heroes de nuestra hermosa palria habian creado. La tricolor, ese magnifico simbolo de nuestras victorias, se habia casi dejado invadir por un solo color, el de !a sangre. Entonces llego al pais dpl apartado oriente y tambien bajo el siinjoolo de una gloriosa tricolor el magnanimo auxilio; una aguila mostro à Jaotra el camino de la moderacion y de la ley, . . .

'') Le man'-chal au ministre, 9 novembre.

or.

4864. tile à l'intG^vention française au mois d'octobre précédent. L'établissement de la monarchie semblait répondre aux véritables désirs du peuple. On ne saurait en effet nier la spontanéité des manifestations qui se produisirent sur le passage de l'Empereur; mais la masse indienne raisonnait peu ses acclamations, et comme, d'autre part, les ennemis de l'empire s'éloignaient ou se taisaient, il était possible de se faire illusion sur les sentiments du pays. Cette fièvre d'enthousiasme une fois apaisée, les passions se réveillèrent ; aucune plaie n'était cicatrisée, aucun esprit mieux disposé aux concessions ; la popularité du souverain allait être compromise le jour où il lui faudrait porter la main sur les abus et entreprendre les réformes.

L'Empereur reçut avec bienveillance les hommes de tous les partis ; il s'efforça de leur faire accepter une sorte de trêve ; cependant il témoignait une préférence marquée à ceux qui lui étaient signalés pour leurs idées libérales (^) ; presque partout il changea les fonctionnaires nommés par la 'Régence et les remplaça par d'autres d'opinions plus avancées ; c'était agir avec une grande précipitation. Ces mesures, froissant les intérêts et la susceptibilité d'hommes souvent très-dévoués aux institutions monarchiques, les désaffectionnèrent et les découragèrent profondément; malgré ces modifications de personnel, aucune impulsion vigoureuse ne fut donnée aux rouages administratifs. Les nouveaux élus restèrent dans les errements traditionnels de leurs prédécesseurs et nulle amélioration ne fut réalisée dans les mœurs politiques du pays. L'Empereur visi-

(') 11 rerut avec distinction le général Uraga qui, depuis quelques jours, venait de déposer les armes, et prit son fils comme officier d'ordonnance. 11 vit aussi le général Vidaurri, lancicn gouverneur de Nuevo-Leon. Tuus deux onirérent au Conseil d'iitat.

lait les églises, les écoles, les prisons, accordait des grâces, 4864. passait une grande partie du jour à examiner les sollicitations des uns et des autres, et se perdait dans les détails alors qu'aucune loi constitutionnelle n'était encore préparée pour le pays, que le clergé presque menaçant revendiquait ses privilèges, et que le canon des troupes juaristes se faisait entendre de nouveau à quelques journées seulement de la route qu'il suivait. Cédant toujours à cette prévention qui le porlait à éloigner de lui les hommes de l'ancien parti interventionniste, l'Empereur ne voulait pas voir le général Marquez dont la division, alors réunie dans le Michoacan, était en marche vers Golima; il essaya de l'éviter; mais le général Marquez tenait à honneur de lui présenter ses troupes alors très-convenablement organisées, et qui pouvaient devenir un excellent noyau pour une armée nationale. Il se trouva sur le passage du cortège impérial ; TEmpereur, forcé de le recevoir, l'accueillit froidement, ne s'arrêta que quelques instants, et ne daigna pas seulement passer devant le front de cette petite division mexicaine qui, la première, avait combattu sous la bannière de l'empire. A cette époque, au contraire, il en décidait le licenciement, et commettait la faute de n'entourer son trône que de baïonnettes étrangères. Le général Marquez était si compromis, par l'énergie souvent cruelle dont il avait fait preuve, que, sans doute, il eût été diiïicile de lui conserver une haute position dans l'armée ou dans le gouvernement impérial ; sa présence pouvait être un obstacle à la fusion des anciens partis ; mais il n'était pas encore question de cette réconciliation, et il y avait ingratitude de la part de l'empereur Maximilien à méconnaître les services rendus par ce général à la cause de l'empire.

Pendant son voyage, l'Empereur avait pu se convaincre du déplorable état dans lequel se trouvaient toutes les branches de l'administration, du désordre des finances, de l'ignorance du clergé, de son insouciance des choses religieuses, de sa préoccupation des intérêts matériels (*).

Il se préoccupa vivement du sort de la race indienne maintenue presque partout dans un état voisin du servageC^). Attaché à la culture des grandes haciendas, le travailleur ou peon ne peut en quitter le territoire sans s'être acquitté vis-à-vis de l'hacendero, non-seulement de ses dettes personnelles, mais encore de celles de son père que l'iniquité des anciennes lois coloniales fait passer sur sa tète. Son salaire est si modique qu'il ne peut jamais se libérer ; au contraire, sa dette s'accroît sans cesse, parce que, pour resserrer les liens qui l'attachent à la glèbe, son maître se charge de lui procurer de l'eau-de-vie, des vêtements, les menus objets de ménage dont il a besoin, et lui ouvre volontiers un crédit dans la tienda (magasin de détail) de l'hacienda. La douceur ordinaire des Indiens, l'intelligence qu'ils dénotent souvent, leur reconnaissance pour les égards qu'on leur témoigne, intéressèrent l'Empereur, comme elles avaient déjà intéressé les chefs de l'expédition française. Ces pauvres gens, habitués à être maltraités et pressurés par tous les partis, se montraient parfois étonnés des ménagements dont les Français usaient envers eux ; ils n'étaient pas éloignés de les

(') A son passage à Queretaro , il s"était (Uonné de ne pas y voir l'évèque du diocèse, et Tavait fait immédiatement mander de Mexico, où il se trouvait; mais ce prélat répondit que « le soin de sa famille » ne lui permettait pas de quitter la capitale ; or, à quelques lieues seulement de Queretaro, des villages entiers d'Indiens n'étaient pas baptisés ; l'empereur ayant formé le projet de s'y rendre et de servir lui-môme de parrain à ces malheureux, les curés se hâtèrent de les baptiser en masse.

tî) Voir à l'appendice la note sur la i'oloiiis;ition.

LE GÉiNÉRAL BAZAINE. 389

considérer comme des libérateurs ; aussi, flans plus d'un en- -1864. droit, entourèrent-ils l'Empereur des témoignages non équivoques de leur dévouement, et ne cachèrent-ils pas les espérances que leur faisait concevoir l'établissement d'un nouvel ordre de choses. En profitant des aspirations de cette nombreuse population, en l'émancipant graduellement, l'Empereur espérait trouver en elle les plus fermes soutiens de son trône.

A son retour à Mexico, il fit publier, par le Journal officiel, une lettre qu'il écrivit à M. Velasquez de Léon, et dans laquelle étaient résumées les impressions rapportées de son voyage. Convaincu, disait-il, de l'adhésion à l" empire de l'immense majorité du pays, fort du devoir qui lui était imposé de ramener la paix et la tranquillité, il ne pouvait plus considérer comme des belligérants les bandes armées qui battaient la campagne ; elles devaient donc être traitées comme des rassemblements de malfaiteurs auxquels étaient applicables toutes les rigueurs des lois. Il rétablit la juridiction des cours martiales (^) qu'il avait d'abord cru pouvoir adoucir; mais le général Bazaine, ne voulant pas laisser retomber, sur l'armée française seule, la responsabilité des exécutions sommaires, insista pour que ces tribunaux exceptionnels fussent autant que possible composés d'officiers mexicains. Les colonnes mobiles pouvaient suffire d'ailleurs à purger le pays des bandes de voleurs, et à réduire ce qui restait des forces juaristes dans les provinces du centre. Les difficultés réelles de la situation résidaient dans les questions de finance et dans les questions religieuses; c'était là surtout qu'on devait apporter un remède énergique.

Depuis l'arrivée de l'Empereur au Mexique, le général

^'•) Le maréchal au minisire, 9 novembre, 10 décembre 1864.

1864. en chef avait prescrit aux commandants militaires français de nô plus s'immiscer dans les affaires administratives, mais cependant de se tenir au courant de ce qui se passait dans l'étendue de leur commandement, afm de pouvoir l'instruire confidentiellement des mesures qui violeraient les principes de l'intervention, ou compromettraient l'influence française ; d'un autre côté, les caisses publiques se trouvant, dans la plupart des localités, hors d'état de subvenir aux besoins des services, il avait autorisé les commandants supérieurs à adresser, aux payeurs de l'armée, des réquisitions à titre d'avances remboursables à Mexico. Cette mesure permit aux autorités impériales de fonctionner; une pareille situation ne pouvait se prolonger longtemps ; il était de toute nécessité que le gouvernement central arrivât à fournir à ses agents les moyens d'action dont ils avaient besoin et qu'il leur inspirât l'énergie indispensable à Taccomplissement de leurs devoirs. L'Empereur comprenait le mal ; mais, impuissant à le guérir, il se bornait à indiquer, dans des circulaires, les principes de bonne administration qu'il désirait voir appliquer. Il instituait des commissaires impériaux chargés de parcourir les provinces pour les inspecter, redresser les abus, et faire droit aux réclamations (*). Chaque jour paraissait au Journal officiel quelque décret nouveau; il ne suffisait pas de décréter, il fallait agir; et ni l'Empereur, ni les ministres ne montrant de résolution, les travaux du cabinet restaient forcément stériles. Un conseil d'Etat fut créé ; l'Empereur, toujours désireux de concilier les partis, y fit entrer des hommes d'opinions diverses; rintention était bonne, cependant il eût mieux valu commencer par asseoir l'autorité impériale sur des bases solides

0) Le maréchal au uiiiiistrc, 27 novembre.

LE GÉNÉUAL BAZAINE. 391

et ramener les uns et les autres dans l'obéissance, avant de 4864. tenter une réconciliation chimérique.

Il existait alors au Mexique trois partis bien tranchés : . situation

^ •■ générale du pays.

Le parti libéral et républicain repoussait d'une façon absolue l'idée monarchique, bien que les principes proclamés par l'empereur Maximilien fussent susceptibles de donner une am.ple satisfaction à ses désirs de réforme; cette opposition ne pouvait être réduite que par la force. Le parti réactionnaire et clérical regardait l'empire comme son œuvre personnelle, et prétendait en conséquence à la réparation des dommages subis sous le régime antérieur et au rétablissement de ses privilèges perdus. La politique conciliatrice de l'Empereur et les intentions libérales du nouveau gouvernement ne répondaient en rien à ses espérances et à ses illusions ; depuis longtemps déjà, il ne dissimulait plus son hostilité contre l'influence française; le moment n'était pas éloigné où il ferait preuve des mêmes dispositions à l'égard de l'empire. Enfin, un troisième parti tendait à se former sous le nom de parti national pur. Il réunissait des hommes honorables, modérés dans leurs idées, portés jusqu'à un certain point à soutenir les institutions impériales, mais impatients de la tutelle d'une armée étrangère et hostiles à toute intervention du dehors. C'était sur eux que l'Empereur pensait pouvoir le mieux compter ; il leur donna la majorité dans ses conseils, et bientôt alors se manifesta, dans les divers degrés de la hiérarchie, une tendance marquée à se dégager de l'influence de la France, tout en profitant de l'appui indispensable de son trésor et de son armée. On eût voulu que depuis le commandant d'un simple poste militaire jusqu'au maréchal, les officiers français ne fussent que les agents du gouvernement impérial, une sorte de gendarmerie chargée de pour-

^864. voir à sa sûreté et de veiller à l'exécution de ses ordres. L'armée française n'était pas disposée à accepter un pareil rôle ; elle se savait le soutien indispensable de l'empire et supportait avec quelque impatience les allures singulières de certaines autorités. De nombreux froissements se produisirent ; des plaintes furent portées à l'Empereur contre plusieurs mesures prises par des officiers français, entre autres contre des amendes ordonnées par des commandants militaires. Le général en chef, loin de désavouer ses subordonnés, les couvrit de sa propre responsabilité ; il se plaignit à son tour de l'attitude malveillante et taquine des fonctionnaires mexicains, et demanda la révocation de plusieurs préfets 0). Le ministre de l'intérieur, lui-même, en vint à adresser au commandant en chef une lettre écrite en termes mal sonnants et signée par son secrétaire. Le maréchal la lui renvoya C^). Il est facile de comprendre quelles blessures d'amour-propre devaient être la conséquence de pareilles relations ; forcés de céder devant le commandant de l'armée entre les mains duquel étaient non-seulement la force matérielle, mais encore les ressources financières , les fonctionnaires mexicains s'en vengeaient en critiquant ses actes auprès de l'Empereur, et ils provoquaient ainsi cette mésintelhgence qui dura jusqu'à la fin du séjour des troupes françaises au Mexique ('). Cependant l'empereur Maximilien se voyait obligé d'avoir sans cesse recours à la protection de ces troupes, et

(') Le maréchal à l'impératrice CliarloUe, 24 septembre 1864.

O Quelques jours auparavant, le ministre de l'intérieur s'était permis de iiiàmer oOiciellemcnt, dans une circulaire, les mesures ordonne'es par le général Neigre à Guadalajara.

(3) Le maréchal Randun, alors ministre do la guerre, avait depuis longtemps prévu ces difTicultés inévilahlcs ; aussi ne cessail-il de recommander au maréchal d'inspirer à ses subordonnés et aux. agents civils des linances, la patience, le

d"appeler auprès de lui des employés français pour suppléer '86^' au mauvais vouloir ou à l'incapacité des Mexicains. Conformément à la convention de Miramar, les services financiers ayant été remis entre les mains de fonctionnaires mexicains, les recettes de toute nature avaient baissé et les caisses s'étaient promptement vidées. Désireux de rétablir l'rdre dans la perception et l'Eemploi des deniers publics, l'empereur voulait rendre à des agents français la direction et le contrôle des finances mexicaines. Il pria l'empereur Napoléon de lui envoyer, pour réorganiser le service, un fonctionnaire d'un ordre élevé (*) ; en attendant, il convint, avec le maréchal Bazaine, que des employés français seraient immédiatement placés dans les principaux centres de perception, afin de s'efforcer de faire rentrer, dans les caisses centrales, les ressources que les autorités montraient trop de tendance à conserver pour les affecter à des besoins locaux. Le maréchal hâta le départ de ces employés, mais le ministre des finances mexicaines avait intentionnellement omis de transmettre des instructions à ses agents, et lorsque les Français arrivèrent, ils se heurtèrent contre une force d'inertie dont il leur fut impossible de triompher. Le maréchal prévint le ministre que si celte hostilité se prolongeait, et si l'on se refusait plus longtemps à entrer dans

dévouement , l'abnégation qni leur étaient nécessaires, afin de consolider le gouvernement dont ils avaient la tutelle. Il n'était peut-être pas trop à regretter , pensait-il, que le souverain , tout en restant fidèle aux principes protégés par l'armée française, cherchât en dehors de son influence des points d'appui dans le pays. Les intérêts de la France ne s'en trouveraient que plus tôt dégagés. — Le ministre au maréchal, 13 septembre, 30 octobre.

(1) Une bonne administration pouvait donner des ressources importantes. En eflfet, dans les neuf premiers mois de Tannée 1864, les douanes de Vera-Cruz rapportèrent 2,440,262 piastres. — Le maréchal au ministre, 27 septembre.

394 Tl^ PARTIE. CHAPITRE II.

la voie des réformes, il cesserait d'autoriser les avances d'argent que le trésor mexicain demandait chaque jour aux caisses de l'armée (^).

Trop facilement disposé à céder aux influences de son entourage, l'empereur Maximilien ne montrait pas assez de fermeté. Loin d'accepter les projets financiers élaborés par la mission française, il reculait devant l'établissement de nouveaux impôts, et caressait l'idée d'arriver à d'importantes économies par une réorganisation complète du système militaire mexicain. La base de cette combinaison était le licenciement en masse de presque toutes les troupes mexicaines. Il n'est pas nécessaire d'insister pour faire apprécier l'inopportunité de cette mesure et l'effet déplorable qu'elle devait produire dans le pays. La pacification n'était pas achevée ; Juarez restait encore maître des provinces du nord ; de sérieux rassemblements de troupes libérales existaient dans les Etats de Michoacan, de Guerrero , et d'Oajaca , et c'est dans ces conditions que l'Empereur voulait dissoudre les quelques bataillons mexicains qui représentaient l'armée impériale. A ces soldats médiocres, il avait le projet de substituer les troupes françaises et les contingents de volontaires autrichiens et belles dont il avait arrêté la formation avant son départ d'Europe ; mais c'était une grande faute de ne montrer autour du trône que des uniformes étrangers à l'exclusion de l'uniforme national ; de plus, tout le poids de l'occupation militaire allait retomber ainsi sur l'armée française , et le maréchal se disait fort opposé au projet de l'Empereur dont les conséquences lui paraissaient devoir être onéreuses pour la France C'^). Il

(*) Le maréchal au ministre de la guerre, 27 nov., 10 et 27 décembre 1864. (») Le maréclial au ministre, 28 octobre 1864, 9 et 20 janvier 1865.

savait que l'armée mexicaine coûtait très-cher, que les '1864. chefs de corps présentaient souvent des effectifs imaginaires, qu'ils gaspillaient l'argent ; il voulait donc qu'on cherchât à la morahser, qu'on essayât d'y introduire de nouveaux éléments, mais il voyait un danger à désorganiser des troupes dont les services étaient utiles et qui ne manqueraient pas de passer à l'ennemi le lendemain de leur licenciement. Cependant l'Empereur persista dans son intention de dissoudre au moins tous les corps auxihaires, resguardos, contre-guérillas, volontaires, etc., répartis dans les provinces ; il ordonna de licencier ces forces le l'^^'" février 1865, et de les remplacer par des gardes rurales stables ou mobiles, dont l'importance serait déterminée dans chaque district par une junte locale. La solde et l'entretien de ces troupes devant être à la charge des habitants, ceux-ci, pour diminuer l'impôt qui en était la conséquence, furent naturellement portés à restreindre l'effectif des nouveaux corps ; les gardes rurales ne s'organisèrent pas ou s'organisèrent mal, elles furent insuffisantes pour assurer la sécurité des routes, et beaucoup d'officiers et de soldats congédiés, se trouvant sans solde et sans emploi, entrèrent dans les guérillas ennemies. Les commandants militaires français ayant signalé partout les inconvénients de celte mesure, le maréchal obtint qu'elle fût ajournée, mais déjà le mauvais effet était produit et le mécontentement général dans l'armée mexicaine. Ainsi, dans les affaires militaires comme dans les affaires administratives , le gouvernement de l'empereur Maximilien n'avait pu réaliser aucune amélioration.

Il n'arriva pas à un meilleur résultat pour le règlement des questions religieuses. Le clergé persistait dans son attitude

396 u" PARTIE. CHAPITRE II.

4864. d'opposition ; il refusait les sacrements aux détenteurs de biens ecclésiastiques, et il trouvait parfois, parmi les autorités et près des tribunaux, de complaisants auxiliaires pour ses revendications. APuebla, il avait su tirer parti du décret du général Forey relatif à la restitution des propriétés appartenant aux établissements de bienfaisance ; en faisant classer dans cette catégorie la presque totalité de ses biens, il parvenait à rentrer peu à peu dans ses anciennes richesses (^).

L'Empereur, à son passage à Rome, avait obtenu du Pape la promesse d'être soutenu dans le règlement des difficultés religieuses , mais il avait négligé de déterminer les bases principales du concordat à intervenir ; maintenant , il attendait l'arrivée d'un nonce apostolique, et n'osait toucher, sans l'assentiment du Sainl-Siége, aux prérogatives de l'Eglise. Le nombre des mécontents ne fit que s'accroître ; on se plaignit tout haut de la lenteur et des demi-mesures du gouvernement. Les journaux de Juarez tournaient l'Empereur en ridicule ; ils plaisantaient ses irrésolutions et le peu de portée des décisions gouvernementales qui, la plupart du temps, n'avaient pour objet que des questions d'ordre secondaire C^).

il) Le maréchal au minisire, 28 juillet, 27 septembre, 28 octobre, 9 novembre.

(») « Le temps se passe et le manifeste ne paraît pas; l'aventurier qui se voit assailli par les importuns, s'occupe d'examiner les enfants des écoles, de visiter les hôpitaux pour en étudier les misères et les lamentations, puis il rentre chez lui lire les œuvres du baron de Humboldt. .. Parler d'une goutte de sang l^orripilc

Maximilien et c'est caché sous la crinoline do la gentille Charlotte qu'il veut

sauver Tempirc, tandis que d'autres le lui conquièrent. — Avec son ministre Velasquez de Léon et la gentille Ciiarlolle, qu'on nous représente comme un Lycurgue féminin, il ne reste pas même a. Maximilien la fatigue de noircir une plume. » (Pcriodico officiai del gobierno conslitucioiial de Ix republica mexicana, n" 41. Montercy, le 14 août 1864.)

LE GÉMÉRAL BAZAINE. 397

Enfin le nonce apostolique, i\P' Meglia, débarqua le 29 ^8C4. novembre à Vera-Gruz. Il fut reçu par l'empereur le 10 Le nonce du Pape.

1 ' 1 • T^ • " r 1- 1 ■ Questions

décembre suivant. Dès son arrivée, M^' Meglia montra religieuses. son peu de sympathie pour l'influence française. Il ne venait pas, disait-il, autoriser un compromis qui amenât la conciliation des intérêts opposés, mais au contraire faire restituer au clergé tous les biens dont il avait été injustement dépouillé (').

La situation, que l'empereur Maximilien voulait régulariser de concert avec le Saint-Siège, était fort complexe. Elle avait pris naissance, sous la présidence de Comonfort, dans un décret du 25 juin 1856, par suite duquel une partie des propriétés ecclésiastiques fut régulièrement aliénée, tout en sauvegardant, dans une certaine mesure, les droits du clergé. Après la chute de Gomonfort, un décret du 28 janvier 1858, rendu par Miramon, considéra comme nulles et non avenues toutes les aliénations faites sous l'empire du décret précédent. Mais à la même époque, Juarez, résumant en lui les pouvoirs constitutionnels, établissait son gouvernement à Vera-Gruz; par un troisième décret de 1859, il déclarait tous les biens du clergé, propriété nationale et en prescrivait la vente au profit du trésor. Lorsque Juarez fut installé à Mexico, des lois dites de réforme, promulguées au mois de décembre 1860, confirmèrent le décret de 1859 dans toute son extension. De ce conflit de lois, de décrets, de règlements émanés de pouvoirs rivaux, étaient résultées de nombreuses complications. D'une part, il y avait eu des ventes régulières et des droits légitimement acquis; d'autre part il •

i') Le raaP'clial au ininistro. 9 et 10 décembre.

4864. existait incontestablement des contrats frauduleux. Telles étaient, en résumé, les difficultés que l'Empereur pensait pouvoir résoudre avec le concours du nonce, en reconnaissant, dans les limites de la justice, les conséquences des faits accomplis, et en tenant compte de l'impossibilité dans laquelle on était de reconstituer des biens dont un certain nombre avaient déjà changé de nature, ou étaient passés entre plusieurs mains. Il demandait donc que l'Eglise mexicaine consentît à céder les propriétés que les gou- , vernements antérieurs avaient vendus comme biens nationaux; de son côté, l'Etat pourvoirait aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres. A cette proposition, et malgré les pressantes instances de l'Impératrice même, le nonce se contenta de répondre que ses instructions ne lui permettaient nullement d'accepter de pareilles bases et qu'il devait en référer à la cour de Rome. « Sa mission avait pour but, dit-il dans une lettre au ministre Escudero, de voir révoquer et abolir en même temps que les lois, dites de réforme, toutes celles contraires aux droits sacrés de l'Eglise. L'épiscopat et le clergé, d'accord avec la partie la plus saine de la nation, abhorraient l'idée d'une indemnisation payée par le trésor et préféreraient vivre de la charité des fidèles. Le Saint-Siège avait pu d'autant moins donner des instructions sur les bases proposées, qu'il ne pouvait supposer que le gouvernement impérial consommerait l'œuvre commencée par Juarez (0. »

Les instructions du Souverain Pontife, résumées dans une lettre du 18 octobre 1864, que le nonce apportait à l'Empereur, prescrivaient d'obtenir l'abrogation des lois de réforme, l'établissement de la religion catholique à l'exclusion

<i) LeUre du 25 décembre 1864.

de tout autre culte, le rétablissement des ordres religieux, 1804. la restitution du patrimoine ecclésiastique, la surveillance ~

du clergé sur l'instruction publique. L'Empereur répondit à cette déclaration en faisant publier au journal officiel la lettre suivante qu'il adressa au ministre de la justice :

Mexico, 27 décembre 1864.

« Afin d'aplanir les difficultés qui ont été soulevées au sujet des lois dites de réforme, nous nous proposions d'adopter avant tout des mesures à la fois satisfaisant les justes exigences du pays, rétablissant la paix dans les esprits et la tranquillité dans les consciences de tous les habitants de l'empire.

a Dans ce but, nous sommes allé à Piome pour ouvrir des négociations avec le Saint-Père , comme chef universel de l'Eglise cathoHque.

« En ce moment le Nonce apostolique est à Mexico ; mais, à notre extrême surprise, il a manifesté qu'il manquait d'instructions et qu'il avait à les attendre de Rome.

« La situation violente, qu'avec de grands efforts nous avons prolongée pendant plus de sept mois, n'admet plus de délai et demande une prompte solution; pour cela même nous vous chargeons de nous proposer au plus tôt des moyens efficaces, pour que la jus. tice soit administrée sans égard à la qualité des personnes; pour que les intérêts légitimes créés par les lois de réforme soient assurés, en réparant les excès et injustices commis sous le voile même de Id justice, enfin pour subvenir au maintien du culte et à la protection des choses sacrées placées sous la sauvegarde de la religion, et faire que les sacrements soient administrés et les fonctions du ministère sacerdotal soient exercées , dans tout l'empire, sans rétribution, ni charge aucune pour les populations.

f A cet effet, vous nous proposerez avant tout une révision des opérations d'amortissement et de nationalisation des biens ecclésiastiques, basée sur là sanction de celles légitimement faites, exécutées sans fraude et aux termes des lois qui ont décrété l'amortissement et la nationalisation desdits biens.

« Agissez, enfin, conformément au principe d'ample et franche

400 if PARTIE. — CHAPITRE II.

>I864. tolérance, sans perdre de vue que la religion de l'Etat est la reli- ~ , gion catholique, apostolique et romaine, s

Le Nonce prolesta par une noie conçue en termes si irrespectueux, que le ministre des affaires étrangères lui répondit qu'il n'avait pas jugé convenable d'en donner communication à l'Empereur; c'était le seul moyen de sauvegarder la dignité du souverain, tout en évitant une rupture éclatante.

Quelques jours après, un décret impérial ayant remis en vigueur les lois relatives à Vexequatur des bulles émanant de la cour de Rome, le Nonce protesta de nouveau en revendiquant la souveraineté et l'indépendance de l'Eglise, et le droit suprême de juridiction du Pape en matière de dogme, de morale, et de discipline, droit auquel nul ide ses sujets, fût-il empereur ou roi, » ne pouvait porter atteinte en empêchant la promulgation de ses décrets. La société moderne, même au Mexique, ne sait plus entendre un pareil langage ; aussi M. Ramirez, ministre des affaires étrangères, répondit-il fièrement: « Maximilien, citoyen et membre de la communion chrétienne, s'incline avec respect et soumission devant l'autorité spirituelle du père commun des fidèles ; mais Maximilien, empereur et représentant la souveraineté mexicaine, ne reconnaît pas sur la terre de pouvoir supérieur au sien » (*).

Ce fut le dernier échange de communications officielles entre le gouvernement mexicain et le Nonce qui demanda ses passe-ports, et quitta Mexico à la fin d'avril 1863. L'Empereur le fit accompagner avec les plus grands égards jusqu'à Vera-Cruz, où il s'embarqua le 2 juin. De son côté,

(') M. Ramirez à M»'' Mcglia. 29 janvier 1863.

l'empereur Maximilien envoya une mission extraordinaire à Rome, afin d'essayer encore d'obtenir l'entente indispensable pour ramener le calme dans les esprits.

Les conflits, qui s'étaient élevés entre le Nonce du Saint- Siège et le gouvernement, avaient en effet singulièrement empiré la situation et surexcité le parti clérical. Des menées secrètes, aboutissant à une sorte de vaste complot, furent découvertes par la police. Dans des réunions tenues à Puebla, la ville cléricale par excellence, on discutait les moyens do combattre efficacement le gouvernement impérial et de soulever les populations contre l'armée française. En prévision des difficultés que pourrait causer l'opposition du clergé, le maréchal avait déjà conseillé à l'Empereur d'éloigner du Mexique les hommes qui pouvaient servir d'instrument ou d'appui à cette faction. Le général Miramon, qui jusqu'alors n'avait été que gênant, mais dont l'attitude paraissait devenir hostile, fut envoyé en Europe avec la mission, assez peu déguisée, d'étudier le système militaire de la Prusse. Le général Marquez, qui était en expédition du côté de Colima, fut rappelé à Mexico et, peu de temps après, partit également, sous le prétexte de négocier avec le Sultan certaines acquisitions dans la Terre-Sainte (^). Comme on le voit, on ne s'était pas beaucoup préoccupé de trouver une raison plausible à l'éloignement de ces deux personnages.

Le maréchal s'absentait en ce moment de Mexico pour prendre la direction d'une expédition contre Oajaca ; il recommanda au général L'Hériller, entre les mains duquel il laissa le commandement, de montrer la plus grande énergie et, après avoir pris toutefois l'agrément de l'Empereur, de ne pas hésiter à faire enlever les individus suspects. Le

(•) Le lientenant-colonel Boyer, chef du cabinet du man^-lial, au général Ribourt, elicf du cahinot du ministre, 11 nfiviHiiljre.

1864. général Taboada fut arrêté, puis exilé en Europe ; le général Vicario, fort compromis également, échappa par la fuite aux rigueurs dont il était menacé ; ses troupes restèrent d'ailleurs fidèles sous les ordres du colonel Ortiz de la Peîia. Une de ces alliances hybrides, fréquentes aux époques de crises politiques, s'était conclue entre des hommes qui, placés par leurs idées, leurs intérêts, et leurs passions, à des pôles opposés, étaient hier encore ennemis acharnés, mais s'entendaient maintenant sur ce point commun : le désir de renverser un gouvernement dont les allures modérées ne convenaient aux exagérations, ni des uns, ni des autres. Dans leurs proclamations, les libéraux républicains déversèrent l'outrage sur les personnes du parti libéral modéré qui, admettant l'intervention française comme moyen, appuyaient l'empire parce qu'ils y trouvaient la solution la plus favorable aux intérêts du pays. Ils tendaient au contraire la main aux cléricaux, en exaltant le mérite des hommes influents de ce parti qui avaient des griefs personnels contre le gouvernement impérial ; puis, ils cherchèrent à surexciter l'amour-propre national en montrant l'Empereur entouré de soldats étrangers, tandis que les troupes mexicaines étaient licenciées. « S'il est vrai qu'ils protègent le parti conservateur, pourquoi ne forment-ils pas une armée mexicaine ? Pourquoi poursuiventils et exilent-ils nos bons généraux, tels que Miramon, Vêlez, Sanchez, Facio, et une foule d'autres qui ont toujours été considérés comme les plus forts soutiens du parti conservateur ? Pourquoi, en leur donnant des missions spéciales à l'étranger, a-t-on exilé les hommes les plus capables et les plus influents du Mexique ? Et enfin, pourquoi Maximilion, empereur d'une poignée de traîtres, s'il est appuyé parla volonté nationale, ne fait-il pas retirer l'armée fran-

çaise et n'adopte-t-il pas une nouvelle constitution pour m^ moraliser le pays? Au contraire, il a désarmé quelques compagnies mexicaines qu'il avait formées W »

Les succès militaires des premiers mois de l'année 1865 ne permirent pas à ces menées de se développer d'une manière inquiétante; quelques chefs de troupes auxiliaires firent seuls défection, et la main vigoureuse du commandement empêcha le mal de se propager. L'archevêque de Mexico voulut retourner en Europe; mais l'Empereur s'y opposa, et tout en conservant une certaine déférence vis-àvis du clergé, il ne se départit pas de la fermeté qu'il entendait montrer.

Le 26 février, l'Empereur décréta la liberté des cultes et la révision de toutes les transactions relatives aux anciennes propriétés ecclésiastiques, afin de confirmer celles qui avaient eu lieu de bonne foi et concilier, autant que possible, les divers intérêts engagés. Malheureusement, les dispositions de ce décret, dont l'esprit était très-juste et très-libéral, devaient être entravées par des lenteurs interminables. Les propriétaires loyaux des anciens biens ecclésiastiques, en faveur desquels il avait été rendu, le trouvèrent même préjudiciable à leurs intérêts (^). Il était impossible de satisfaire personne, si l'on voulait rechercher patiemment la vérité dans le dédale de ces affaires, ne pas tolérer les abus, éviter de ressusciter des privilèges aboHs. D'autre part, les évêques, appuyés par la cour de Rome, étaient outrés des procédés du gouvernement impérial. Sous le gouvernement de Juarez, ils avaient été spoliés , la religion avait été outragée, les ministres maltraités, mais c'était là une situation bien définie dans

(») Proclamation de Félix Diaz, janvier 1865. (2) Le maréchal au ministre, 27 février.

404 if PARTIE. — CHAPITRE II.

4864. laquelle la justice était de leur côté, la violence et l'injustice du côté de Juarez, en résumé, une crise révolutionnaire, après laquelle tous les droits méconnus ne manqueraient pas d'être restaurés ; voici au contraire que le pouvoir réparateur, à l'établissement duquel ils avaient travaillé avec tant d'ardeur, dont les premières assises avaient été posées par leurs soins, et qui se proclamait le protecteur de la religion, ne restaurait rien, et, loin de restituer à l'Eglise ses richesses perdues, lui en demandait le sacrifice volontaire, afin de ratifier, à tout jamais, les conséquences des lois de réforme rendues par Juarez. Ce résultat était inattendu pour l'épiscopat mexicain ; sourd aux leçons du passé, il ne voulut faire aucune concession et, au lieu d'aider à la consolidation du trône , il unit aveuglément ses efforts à ceux des libéraux républicains qui voulaient le précipiter dans l'abîme. Ce que désirait obtenir l'empereur Maximilien était-il donc une innovation dont l'histoire de l'Eglise ne présentait aucun exemple ? Voulait-il, lui le premier, porter atteinte à un principe inviolable et jusqu'alors universellement respecté par la société catholique? Au sortir de la tourmente de 93, lorsque Bonaparte releva la religion de ses ruines, il eut à régler avec le Saint-Siège des difficultés tout aussi importantes ; mais il réussit dans son entreprise parce que son pouvoir était fort, et qu'il imposait des volontés plutôt qu'il ne demandait des services. Cependant, la France rentra dans le giron de l'Eglise, et son clergé, purifié parles épreuves, fut digne d'être donné comme exemple au clergé du monde entier. Telle n'était pas la position de l'empereur Maximilien. Sans armée, sans finances, presque sans partisans, le nonce du Souverain Pontife prend à son égard une attitude presque hautaine, et lui refuse tout concours pour la

LE GÉiNÉHAL BAZAINE. 403

réforme de l'Eglise mexicaine. Une lettre de l'impératrice Charlotte, datée du mois de janvier 1865, fait voir quels soucis environnaient alors le trône.

« Je ne sais si vous êtes au fait que le Saint-Père, qui a le caractère enjoué, dit souvent de lui-même qu'il est jettaiore. Eh bien ! c'est positif que depuis que son envoyé a mis le pied sur notre sol, nons n'avons eu que des déboires, et nous en attendons un nombre qui ne sera pas moindre dans un avenir prochain.

€ L'énergie et la persévérance ne nous manquent, je crois, pas; mais je me demande si les difficultés de toute espèce continuant de la sorte, il y aura possibilité d'en sortir. En effet, voici l'état des choses actuel. Le clergé, blessé à mort par la lettre du 27 décembre, n'est pas facile à dompter; tous les vieux abus se coalisent pour éluder les dispositions de l'Empereur vis-à-vis de lui. Il y a là-dedans, non peut-être du fanatisme, mais une telle ténacité sourde et manœuvrière, que je crois impossible que les membres, qui composent aujourd'hui le clergé, puissent jamais en former un nouveau. Ce qu'on fera d'eux, voilà la question. Lorsque Napoléon P"" obtint du Pape la démission des évêques émigrés, ils vivaient à l'étranger, et comme c'étaient de saints personnages, ils se résignèrent. Ceux-ci, nous les avons ici, ils quitteraient volontiers leurs sièges, mais pas leurs revenus. Un traitement de l'Etat ne leur rapporterait jamais autant, et leur idéal est de vivre en Europe avec cet argent, pendant que nous bataillons ici pour fixer la position de l'Eglise.

€ Les biens vendus vont être revisés, seconde pomme de discorde , car par la reconnaissance des lois de réforme, nous nous sommes mis les conservateurs sur les bras. Aujourd'hui, nous allons avoir à dos les libéraux et les adjudicataires. Comme il ne saurait y avoir qu'un poids et une mesure pour tous, ceux qui se sont livrés à des opérations illicites vont devoir restituer leurs gains, et je crains que cette œuvre de réparation et de justice n'excite autant de passions que la perte dos biens pour le clergé. »

C'était malheureusement trop vrai et très-exactement prévu.

^864. Cependant, l'armée française, restant étrangère à ces agi-

Opéra'.ions tatîons politiques, avait poursuivi sa tâche. Une des plus

militaires. , . / i i / • i • i

Expédition dans grandes preoccupations du maréchal était, depuis longtemps, le rétablissement des communications commerciales entre Tampico et San Luis. Pour obtenir ce résultat, déjà préparé par le combat de San Antonio (18 avril 1864), il fallait amener la soumission des chefs de la Huasteca dont les contingents, en donnant la main aux guérillas du Tamaulipas, étaient maîtres du pays qui sépare ces deux villes. Le maréchal prescrivit au général Mejia d'envoyer une garnison à Tula de Tamaulipas, afin de se mettre en relations avec la contre-guérilla qui occupait Tampico , et il prépara une opération militaire dans la Huasteca. Les conditions topographiques particulières de cette province, dont les montagnes et les forêts sont des plus favorables à une guerre de partisans, rendaient cette opération fort difficile. L'expédition projetée avait pour objectif Huejutla, à soixante-dix lieues environ au nord de Mexico et l'une des bourgades les plus importantes de la Huasteca. C'était le quartier général d'Ugalde et de Campfner, les chefs les plus influents de la province.

Le colonel Dupin entra le premier en campagne (7 juin) ; à la tète de 550 hommes, il se dirigea vers Tancasnequi, point où cesse la navigation du Piio Tamesi, à trente-cinq lieues de Tampico. En face de Tancasnequi, à Tantoyuquita, sur la rive opposée du fleuve, se trouvaient les entrepôts des marchandises que le commerce de Tampico expédiait vers l'intérieur, et un bureau de douane qui percevait pour les libéraux un énorme droit de trente p. 0/0 ad valorem.

Au moment où la contre-guérilla arrivait à Tancasnequi, un convoi considérable venait d'en partir dans la direction

LE GÉNÉRAL BAZALNE. 407

de Vittoria. La cavalerie, lancée à sa poursuite, en atteignit i^*plusieurs fractions et ramena, quelques jours après, un certain nombre de voitures, les unes chargées de munitions, les autres contenant du vin et des liqueurs que le colonel Dupin considéra comme de bonne prise (*).

A la même époque, le général Olvera, avec quatre mille hommes de la division Mejia, se portait de San Luis Potosi à Tula. Le colonel Dupin lui demanda un bataillon pour garder les entrepôts de Tantoyuquita, et continua sa marche vers Tancanhuitz ; mais les populations se soulevèrent à l'instigation des chefs libéraux ; les pueblos d'Ozuluoma, de Panuco, de Tantima se prononcèrent contre l'empire ; on disait, en outre, qu'Huejutla était défendu par onze cents hommes, et le concours promis par les chefs impérialistes se bornait à l'arrivée de deux généraux, quatorze officiers, et dix-huit hommes. Plutôt que de continuer sur Huejutla une opération qui n'était pas sans dangers, le colonel Dupin revint sur ses pas et, dérobant sa marche, il fut assez heureux pour surprendre successivement les bandes de Noriega, de Mascareiîas et de Casado. Il les détruisit en partie, fit pendre tous les guérilleros qui tombèrent entre ses mains, parcourut ensuite les villages insurgés, et les fit rentrer dans l'ordre.

D'un autre côté, le colonel Tourre était parti de Mexico, le 7 juillet, avec un bataillon du B'' zouaves, un escadron du 5*^ hussards, et une section d'artillerie de montagne ; il suivit la route de Tulancingo et de Zacualtipan. Le 28 juillet, il quittait ce dernier point et s'engageait au cœur de la Huasteca, dans une région déserte, sans aucune ressource.

(•) Celte prise donna lieu à de vives protestations de la part du commerce de Tampico et à des revendications qui n'étaient pas sans fondement.

1864. et dont les rares habitants s'enfuyaient à son approche. Il comptait sur la coopération de la contre-guérilla ; mais le colonel Dupin, dont le tempérament ne s'accommodait guère du contact des troupes régulières et de la subordination qui en était la conséquence, prétexta une dépèche du maréchal qui lui disait de se disposer à prendre part à une grande opération vers le nord, et il revint à Tampico (31 juillet), laissant le colonel Tourre livré à ses propres forces.

Combat Les avantages du mouvement combiné par le maréchal se

de la Candelaria , .... , tt i i ' • i. j •

(1" août -1864). trouvaient ainsi perdus. Ugalde, rassure au sujet des inquiétudes que lui causait la présence de la contre-guérilla sur ses derrières, prit position avec huit cents hommes au défilé de la Candelaria, dangereux passage qu'il rendit plus difficile encore en y faisant élever des retranchements. Les guérilleros, embusqués dans des broussailles impénétrables, reçurent la colonne française par une fusillade meurtrière. Il fallut un rude combat pour forcer le défdé. La chaleur était suffocante ; les hussards , mettant pied à terre, firent le coup de feu à côté de l'infanterie. Pour gravir les pentes et en déloger l'ennemi, les zouaves durent se pratiquer un chemin à travers les lianes avec leurs sabres-baïonnettes ; enfin, les crêtes furent couronnées et les Mexicains battirent en retraite. Ce vigoureux effort coûta la vie à huit hommes asphyxiés; un officier et trois hommes furent tués, et trente-trois, blessés ; la chaleur rendait toutes les blessures fort graves. Le lendemain, le colonel Tourre entrait à Huejutla, où il ne restait pas un seul habitant.

Après quelques jours d'un repos indispensable à la suite des fatigues de cette pénible marche dans les montagnes , sous un soleil ardent, il rétrograda vers Mexico.

En plusieurs endroits, l'ennemi essaya encore de lui barrer i86i. la route ; mais chaque fois, la colonne s'ouvrit rapidement un passage.

On ne retira pas le moindre résultat de ces labeurs et de ces souffrances; cependant, un peu plus tard, lassés de cette lutte incessante dont le profit était en définitive à peu près nul pour eux, les principaux chefs ennemis manifestèrent des tendances de soumission. Dans l'espoir de hâter leur décision, le maréchal fit partir de nouveau, pour la Huasleca, deux compagnies de partisans commandées par le capitaine du Bessol, tandis que, d'après l'ordre de l'Empereur, le général mexicain Casanova se rendait à Tampico pour entamer les pourparlers. Le capitaine du Bessol, tout en opérant contre les guérillas, accepta les ouvertures qui lui furent faites. On convint d'abord d'une suspension d'armes, puis d'un armistice pendant lequel deux des principaux chefs , Campfner et Andrade , et trente de leurs officiers se rendirent à Mexico. Entre autres conditions, ils demandaient le paiement d'une certaine somme d'argent destinée, disaient-ils, à couvrir les engagements personnels qu'ils avaient pris pour soutenir la guerre. Cette prétention n'était pas exorbitante, et le maréchal eût voulu la voir accueillir, mais les conseillers de l'Empereur en jugèrent autrement ; aucune réponse satisfaisante ne fut donnée aux délégués ; l'affaire fut traînée en longueur et l'agitation dans la Huasteca fut ainsi perpétuée. Le maréchal déclara que si le gouvernement ne profitait pas de l'occasion qui se présentait, il se refuserait à envoyer ses troupes s'user dans ce pays.

Cette menace ne produisit aucun effet. Les premiers détachements de volontaires autrichiens étaient arrivés, et l'empereur Maximilien, qui projetait de s'en réserver l'eni-

-1864. pioi, pensait obtenir par la force une pacification que les négociations n'avaient pas amenée. Du reste, il suffisait de masquer les débouchés de la Huasteca, pour localiser l'insurrection dont cette contrée était le foyer. Opérations II importait au contraire d'en terminer avec le gouver-

nement de Juarez, de détruire son armée , et d'occuper les provinces du nord qui obéissaient toujours à son autorité. L'ancien président était encore soutenu par des partisans dévoués avec lesquels il fallait compter. Patoni, gouverneur de Durango, avait sous ses ordres environ 3000 hommes ; des guérillas importantes du Sinaloa et de la Sonora étaient à portée de lui prêter leur appui. Dans la même région, Ortega commandait à 2,o00 hommes, avec lesquels il tenait Sombrerete, Piio-Grande , San Juan Mesquital. Auprès de Juarez , sous les ordres directs de Negrete, ministre de la guerre, se trouvaient 4000 hommes et une nombreuse artillerie. Enfin , dans le Tamaulipas, les guérillas de Canales et de Cortina , et les forces dont disposait le général La Garza, gouverneur de cet Etat, s'élevaient environ à 3000 hommes. L'ensemble de ces troupes formait donc un effectif total de 12 à 13,000 hommes. Les ressources financières du gouvernement libéral étaient assez considérables. Il disposait encore des douanes de Matamores, de Piedras Negras, de Mazatlan, de Guaymas; on lui expédiait des armes de toutes parts , mais surtout de San Francisco et du Texas ; on suppose qu'il recevait aussi de l'argent des Etats-Unis; enfin il avait toujours la ressource extrême des « prestamos » ou emprunts forcés. Mais il tirait sa plus grande lorce de l'appui moral que lui prêtaient les Etats-Unis, et des sympathies non déguisées du parti Hbcral dans tous les pays européens. En France môme, au Corps légis-

latif, les députés de l'opposition ne cessaient de réclamer i864. très-énergiquement le rappel des troupes du Mexique.

Au commencement de l'expédition française, le président Lincoln avait écrit à Juarez : « Nous ne sommes pas en guerre ouverte avec la France, mais comptez sur de l'argent, sur des canons, et sur des enrôlements volontaires que nous favoriserons. » Plus tard, M. Seward, dans ses instructions au général Banks, commandant le département du golfe du Mexique, prescrivait d'observer les règles d'une stricte neutralité et de s'abstenir de toute intervention armée sur le territoire mexicain; mais il lui rappelait que les Etats-Unis étaient « en relations de bienveillance et d'amitié avec la république mexicaine, et qu'ils entretenaient avec elle des rapports diplomatiques » (^). Juarez avait en effet à Washington un représentant accrédité, M. Piomero, dont l'influence et l'activité lui étaient des plus précieuses. Enfin, le 4 avril 1864, la chambre des représentants des Etats-Unis adopta, par un vote unanime, une résolution qui affirmait son opposition à la reconnaissance de la monarchie au Mexique. Le gouvernement français avait été fort ému de cette manifestation; M. Drouyn de Lhuis, en recevant la visite du représentant des Etat-Unis, l'accueillit par ces mots : « Nous apportezvous la paix ou la guerre? » (-). Mais M. Seward, trop prudent pour ne pas ménager la France et s'engager dans des complications extérieures qui eussent rendu plus menaçante la crise américaine, s'était hâté d'écrire que le gouvernement des Etats-Unis, tout en acceptant avec déférence la résolution votée par la chambre, ne jugeait pas opportun

(») M. Seward au major général Banks, Washington, 23 novembre 1863. (Senate documents, 1864-186o.)

(2) M. Dayton à M. Seward, 22 avril 1864.

^864. de l'exprimer dans les mêmes termes, ni de se départir, quant à présent, de la politique qu'il avait jusqu'alors suivie à l'égard de l'intervention française au Mexique. Cette résolution, ajoutait-il, était l'interprète fidèle du sentiment unanime du peuple des Etats-Unis; cependant pour avoir un caractère législatif, il fallait qu'elle fût adoptée par les deux chambres et sanctionnée par le président, ou, en cas de refus du président, votée de nouveau par les deux tiers des membres de chaque chambre. La France ne devait donc ni s'alarmer, ni douter du bon vouloir du gouvernement américain, et les instructions données aux autorités de la frontière mexicaine leur prescrivaient toujours d'observer une stricte neutralité ('). Il était facile de voir que le gouvernement des Etats-Unis attendait le rétablissement de la paix intérieure pour se déclarer plus franchement. D'ailleurs les manifestations anti-françaises se multipliaient à New-York, à la Nouvelle Orléans, en Californie ; dans des banquets publics, les vœux les plus ardents étaient émJs en faveur de la république du Mexique ('■^). Pour Juarez, la question se résumait donc en ceci : résister et vivre assez longtemps pour que le triomphe déjà prévu des fédéraux sur les confédérés fût assuré et que, libres d'autres préoccupations, les Etats-Unis pussent l'aider d'une manière plus effective. La France et l'empire mexicain avaient, au contraire, intérêt à hâter le plus possible la dissolution du gouvernement républicain et à forcer Juarez de quitter le pays ; si l'empire restait le seul gouvernement de fait existant au Mexique, on pensait que les Etats-Unis ne pourraient en reconnaître, ni en soutenir un autre.

Pendant la saison sèche, il eût été dangereux d'aventurer

(•) M. Seward à M. Dayton, 7 avril 1864.

(*) Le maréchal au ministre, 10 mai, 31 août.

des colonnes dans les déserts arides qui séparent San Luis 4864. de Saltillo ; il avait donc fallu attendre la saison des pluies pour entreprendre les opérations vers le nord. Au mois de juin, le moment d'entrer en campagne était arrivé.

Les troupes franco-mexicaines de la ligne du nord étaient alors réparties de la manière suivante : la brigade L'Héril- 1er à Zacatecas, ayant des avant-postes à Fresnillo, et faisant face aux divisions Paloni et Ortega.

La brigade Aymard à San Luis Potosi avec un avantposte à Venado.

La division mexicaine Mejia cantonnée à Tulade Tamaulipas, Piio Verde, Yalle del Maïz, ayant en avant-garde la brigade Lopez à Matehuala, à Gatorce, et au Gedral.

La contre-guérilla Dupin à Tampico ; ces trois dernières fractions faisant face à la division Negrete et aux guérillas du Tamaulipas.

La division de Gastagny avait son quartier général à Queretaro en seconde ligne.

Deux grandes routes conduisent dans le nord : l'une part de Zacatecas et se dirige vers Durango et Ghihuahua; l'autre va de San Luis à Saltillo, Monterey, et Matamores. Des routes transversales unissent Zacatecas à San Luis par Salinas ; Zacatecas à Saltillo par Mazapil; Durango à Saltillo par Parras. Au nord de la route de Parras, s'étend un vaste pays désert, le Bohon de Mapimi, dans lequel une troupe ne pourrait subsister (^).

(') De Mexico à Zacatecas, on compte 163 lieues;

De Zacatecas à Durango, 71 lieues ; de Durango à Ghihuahua, 170 lieues ;

De Mexico à San Luis, 114 lieues; de San Luis à Saltillo, 112 lieues; de Saltillo à Monterej', 40 lieues ; de Monterey à Matamoros, 90 lieues ;

De Durango à Parras, 92 lieues ; de Parras à Saltillo, 30 lieues ;

De Tampico ix Viltoria, 6b lieues ; de Vittoria à Monterey, 70 lieues ;

De Tampico à Tula de Tamaulipas, 77 lieues ; de Tula à San Luis Potosi, 6S lieues; de Tula à Vitforin, 40 lieues.

414 II® PARTIE. CHAPIXnE II.

-1864. Le projet du maréchal était de pousser d'abord la bri-

gade L'Hériiler sur Durango, puis de faire avancer sur des lignes parallèles la division de Castagny, la division Mejia, et la contre-guérilla. La division de Castagny suivrait la grand'route de San Luis à Saltillo, le général Mejia marcherait par Vittoria et Linarès pour arriver, selon les circonstances, soit à Monterey, soit à Matamoros ; la colonne légère du général Lopez prendrait la route de Galeana pour maintenir en relations les colonnes du général de Castagny et du général Mejia ; enfin, la contre-guérilla, suivant jusqu'à Yittoria la même direction que la division Mejia, se rapprocherait ensuite de la côte vers Soto-la-Marina et San Fernando de Presas, afin de se mettre en communication avec l'escadre dont les compagnies de débarquement seraient mises à terre à l'embouchure du Rio Bravo del Norte.

La marche du général L'Hériiler sur Durango étant combinée avec ces mouvements, il ne resterait à Juarez d'autre alternative que de passer la frontière ou de s'enfoncer dans les solitudes du nord-ouest.

Occupation Parti de Zacatecas le 22 juin, le général L'Hériiler entra

de Durango , , . -,1 , tn ' • . ' i ' • .

(4 juillet). le 4 juillet, a Durango, sans avon^ trouve de résistance sur sa route. La population de cette grande ville accueillit les troupes françaises avec beaucoup de sympathie. Les habitants les plus considérables acceptèrent les fonctions publiques. Une adresse de reconnaissance à l'empereur Napoléon se couvrit de signatures; un riche propriétaire, M. Florès, Ht don, par acte régulier, à l'armée française, d'un territoire de 50 lieues carrées aux environs de Mapimi, pour l'établissement de colonies militaires ; nulle part l'intervention ne fut mieux accueillie. Ni Ortega, ni Patoni n'avaient cherché à s'opposer au mouvement du général

LE TtÉNÉRAL BAZAINE. 413

L'Hériller. Le premier avait rejoint Juarez avec sa division, '864. le second se trouvait à Chihuahua où il organisait les contingents de cette province. Surpris, disait-on, par la rapidité de la marche des colonnes françaises, il n'avait pas eu le temps'de revenir.

Quelques jours après l'occupation de Durango , le général L'Hériller, ayant appris que l'artillerie, qui avait évacué la ville à son approche, se trouvait arrêtée par les mauvais chemins à quelques lieues vers le nord, envoya des troupes à sa poursuite ; une colonne légère s'avança jusqu'à San Juan del Piio, mais sans pouvoir l'atteindre, et dut se contenter de battre l'arrière-garde ennemie.

Une fraction importante des forces de Patoni, sous les ordres de Gorona, s'était détachée de sa division ; ce chef commença dans l'Etat de Durango, et plus tard continua, dans celui de Sinaloa, une guerre de partisans plus gênante que redoutable, mais qui harassait les troupes et les forçait à multiplier les colonnes mobiles. Le 19 juillet, deux compagnies du 2' zouaves (capitaine Hurtel), surprit le camp de Gorona, à Juana-Guerra, après une course de quatre kilomètres au pas gymnastique. Elles lui enlevèrent une trentaine de prisonniers, ses bagages, soixante chevaux, et tuèrent quarante-cinq hommes. Nous ne tarderons pas cependant à retrouver Gorona, maître des passages de la Sierra et paralysant tous les efforts de pacification tentés dans le Sinaloa et l'ouest de l'Etat de Durango.

Pendant que le général L'Hériller opérait sur Durango, le général de Gastagny faisait préparer le mouvement au nord de San Luis. Un poste français, ayant pris possession de Vanegas à soixante lieues de San Luis, on dirigea sur ce point les approvisionnements de vivres et de munitions né-

1864. cessaires pour les opérations ultérieures. Le 29 juillet, le général de Castagny quitta San Luis à la tête d'une colonne de 3,500 hommes ; le 9 août, il était à Vanegas. Le succès de l'opération dépendait en grande partie de la rapidité avec laquelle elle serait conduite. Il importait, en effet, d'arriver, sur chaque lieu d'étape, assez à temps pour empêcher l'ennemi de détruire, avant de se retirer, les réservoirs dans lesquels sont conservées les seules eaux du pays. La cavalerie de la division, soutenue par un bataillon de chasseurs, ayant été rapidement poussée en avant, réussit à empêcher la destruction complète des digues, et, le 16 août, après avoir battu un parti de deux cents cavaliers, elle atteignit l'hacienda d'Agua-Nueva , située à huit heues seulement de Saltillo ; des sources existant sur ce point, la marche des convois était dès lors assurée.

A peu de distance au delà, se trouve le défdé de l'Angostura, forte position, célèbre par le combat que les Américains y livrèrent en 1846. L'ennemi avait élevé quelques ouvrages de fortification et paraissait disposé à disputer le passage, mais inquiété sur ses derrières par un corps de huit cents hommes commandés par Quiroja, lieutenant de Vidaurri, il se décida, au dernier moment, à se retirer en abandonnant huit pièces d'artillerie et une centaine de caisses de munitions.

On se rappelle que Vidaurri, gouverneur des Etats de Nuevo-Leon et de Coahuila , avait cherché à résister à Juarez .. mais que, forcé de lui céder la place, il s'était réfugié sur la rive gauche du Rio Bravo. Les confédérés l'accueillirent bien, et lui fournirent les moyens de réorganiser une petite troupe, dont ils facililèrent le passage sur l'autre rive du fleuve. Ce sont ces partisans, commandés par Quiroja, qui menaçaient h revers les positions

Monlerey (20 et 26 août).

des libéraux à l'Angoslura. Ils occupèrent Monterey, le 13 <864 août, au moment même où l'avant-garde française arrivait à Agua-Nueva. Toutefois, la conduite de Quiroja était aussi ambiguë que l'avait toujours été celle de Vidaurri ;^ il se défendait d'être l'allié des Français et annonçait avec jactance qu'il saurait bien les arrêter et conserver au Nuevo^ Léon son indépendance (^).

Juarez fit passer sa famille aux Etats-Unis; il prit luimême la route de Parras pour rallier Patoni et se rendre à Ghihuahua.

Le 20 août, le général de Gastagny occupa Saltillo dont ^^^3;;^';;^",,^ la population se montra plutôt craintive que mal disposée ; il fallut cependant employer des mesures de rigueur pour faire accepter aux notables des fonctions administratives. Une colonne légère, commandée par le général Aymard, poursuivit Juarez sur la route de Parras ; les autres troupes se dirigèrent sur Monterey, où elles entrèrent sans coup férir, le 26 août. Quiroja en était parti la veille , non sans avoir fait protester, près du général de Gastagny, de ses dispQsitions favorables à l'empire et à l'intervention. On trouva dans Monterey 55 pièces de divers calibres, 150,000 cartouches, et 15,000 projectiles, ce qui donne la mesure des ressources dont Juarez disposait encore.

Arrivé à Monterey, le général de Gastagny se vit forcé, avant de poursuivre ses opérations, d'attendre que la division Mejia, qui marchait sur sa droite, fût à sa hauteur. Gette colonne ayant trouvé de grandes difficultés dans sa marche, était encore très en arrière, et ce retard paralysait le mouvement des troupes françaises; la saison des pluies , époque la plus favorable pour la traversée

(') Journal fie Monterey. —Le rnarwlial au ministre, 29 août,

des plaines de l'Etat de San Luis , gônaii au contraire les opérations militaires dans les montagnes du Tamaulipas ; en quelques heures, les torrents grossis devenaient parfois des rivières de deux cents mètres de large et opposaient au passage des troupes des obstacles presque infranchissables. Les bagages ne pouvaient suivre les colonnes à travers les chemins fangeux ; les soldats, exposés à mille privations, mouillés toute la journée, épuisés de fatigue, succombaient en grand nombre, et ces souffrances étaient encore augmentées par l'insuffisance de l'organisation administrative des troupes mexicaines qui n'avaient ni les transports, ni les ambulances, ni les réserves de vivres sans lesquelles une colonne française n'entrait jamais en campagne. Partie de Tula de Tamaulipas le 5 août, la division Mejia avait dû suivre des sentiers à peine tracés, bordés de précipices ; assez heureuse encore pour ne pas rencontrer l'ennemi, elle était arrivée à Vittoriale 14 août; trente-huit hommes et quarante-cinq animaux étaient morts de misère dans cette marche de neuf jours. 11 fallut s'arrêter pour reposer les troupes, et le 26 août seulement, c'està-dire le jour même où le général de Gastagny entrait à Monterey, le général Mejia poursuivit son mouvement en avant. Il arriva le 8 septembre à Gadeyreita dans un état déplorable. Les bagages étaient restés embourbés sur les routes, les hommes étaient exténués, et c'est à peine si, des débris de sa division , il put tirer l'effectif d'une petite colonne légère avec laquelle il se dirigea sur Matamoros. Les lenteurs de la marche du général Mejia avaient été des plus préjudiciables à l'ensemble des opérations. Le général de Gastagny, craignant de le laisser trop en l'air, était resté à Monterey pour l'attendre et l'appuyer au besoin ; il avait même jugé nécessaire de faire rétrograder le

LE GÉNÉRAL BAZALNE. 419

général Aymard, qui s'éiait avancé jusqu'à Parras à la -1864. poursuite de Juarez. Toutefois le mouvement de cette dernière brigade n'avait pas été entièrement stérile; car, serrés de trop près, plusieurs corps ennemis se jetèrent dans les solitudes du Bolson de Mapimi, où les soldats se mutinèrent et se débandèrent ; quarante officiers se présentèrent à Parras ; les déserteurs couvraient les routes, et les coureurs de Quiroja enlevèrent trois cents hommes et soixante voitures. Il était regrettable qu'au lieu de continuer son mouvement vers l'ouest, la brigade Aymard eût rétrogradé vers Saltillo. Le Puo de Nazas débordé coupait à l'ennemi la route de Chihuahua, et si un mouvement avait été combiné entre le général Aymard et des colonnes envoyées de Durango, il eût été possible de détruire complètement l'armée libérale et peut-être d'enlever Juarez lui-même.

Bien que le général L'Hériller, commandant à Durango, ne disposât que de peu de troupes, il s'éclairait cependant à d'assez grandes distances en faisant parcourir le pays par des colonnes mobiles. L'une d'elles, commandée par le colonel Martin et forte de cinq compagnies du 2' zouaves, deux pelotons de cavalerie et une section d'artillerie, s'était avancée jusqu'à l'hacienda de la Zarca au delà du Rio de Nazas (^7 août) ; elle avait ramassé un matériel considérable et tenait facilement en respect Patoni, dont les troupes , réduites par la désertion, ne s'élevaient plus qu'à sept ou huit cents hommes ; mais, lorsque Juarez arriva de l'est avec les corps réunis de Negrete et d'Ortega, le colonel Martin craignit de se trouver trop isolé et se replia sur San Juan del Piio (10 septembre). L'ennemi, enhardi par le faible effectif des troupes qui gardaient Durango et les communications en arrière, avait formé le projet

'iSG'i. (l'enlever Durango aux Français et de rétablir d'un seul coup son prestige détruit par des échecs continuels. On estimait à cinq mille hommes les forces que Juarez pouvait encore concentrer ; outre le détachement du colonel Martin, le général L'Hériller n'avait à Durango, pour faire face à l'orage, qu'un bataillon de chasseurs à pied, deux compagnies du 99' de ligne, et deux pelotons de cavalerie. Trois compagnies étaient à Sombrerete ; quatre compagnies et cinq cents cavaliers auxiliaires à Fresnillo. Averti de la gravité de la situation, le maréchal ordonna aux garnisons de Zacatecas , d'Aguascalientes et de Léon de faire un mouvement vers le nord ; il arrêta le 99*^, qui rétrogradait sur Mexico, et dirigea rapidement , de San Luis sur Zacatecas, une colonne de renfort primitivement destinée au général de Castagny. Mais les distances à franchir étaient trop considérables pour permettre à ces troupes d'arriver en temps utile ; seule, la brigade Aymard aurait pu prêter un secours efficace au général L'Hériller, si elle avait prolongé son mouvement au delà de Parras.

Le 10 septembre, les têtes de colonne ennemiesét aient signalées simultanément : Paloni à Guencamé ; Negrete et Juarez à La Noria ; Carbajal àYerbaniz.Le général L'Hériller donna l'ordre à tous les détachements militaires mexicains de sortir de leurs postes pour éclairer le pays. Le colonel Martin, laissant une petite garnison à San Juan del Rio, se porta sur Santa Lucia, de manière à observer San Juan tout en couvrant Durango. Dans la nuit du 15 au 16 septembre, une reconnaissance, sortie de Fresnillo sous les ordres du capitaine Hurtel, surprit Carbajal, qui était venu lever une contribution il l'hacienda de Juan Ferez, et le rejeta sur Yerbaniz; enfin, un autre détachement d'une compa-

LE GÉNÉRAL BAZAIIVE. 421

gnie de chasseurs et de deux pelotons de cavalerie, corn- i864. mandé par le capitaine Marqué et venant de Durango, reconnut, le 16 septembre, la présence à Tapona d'un corps de 3,000 hommes ayant 26 canons. L'ennemi paraissait descendre vers le sud par Mesquital et Nieves de façon à se porter soit sur Sombrerete, soit sur Fresnillo ; le colonel Martin résolut de l'attaquer pendant cette marche de flanc. Le 18, il atteignit Porfias, le 20, Saucillo, le 21 , il prit la direction de l'hacienda de la Estanzuela située à douze lieues de Saucillo. A trois lieues de l'hacienda, il fut prévenu, par des bergers, que l'ennemi se dirigeait également sur ce point; une vedette, enlevée un peu plus loin, lui apprit que la cavalerie s'y trouvait déjà et que l'infanterie et l'artillerie avaient pris position plus en arrière. Le colonel Martin, qui avait été rallié par le détachement du capitaine Marqué, disposait alors de six compagnies d'infanterie, un escadron de chasseurs, deux obusiers de montagne, et un escadron mexicain, ensemble cinq cent trente Français et quatre-vingts Mexicains.

L'escadron de chasseurs formant l'avant-garde fouilla les combot abords de l'hacienda ; après un court engagement, les cerro deVijoma avant-postes ennemis se replièrent, mais avec un aplomb (2< septembre). inaccoutumé, d'où l'on conclut qu'ils se sentaient fortement soutenus. Le colonel Martin prit ses dispositions d'attaque; il massa son convoi derrière les bâtiments de l'hacienda, plaça les m.uletiers aux créneaux des terrasses, et, laissant la compagnie de chasseurs comme réserve, il marcha sur l'ennemi, une compagnie en avant pour soutenir la cavalerie, les quatre autres compagnies déployées, l'artillerie au centre.

En sortant de la Estanzuela, la route de San Miguel Mesquital s'infléchit à droite et s'élève sur un petit plateau ;

-1861. à trois kilomètres environ, elle passe au pied du Gerro de Majoma dont le relief est de trente mètres. C'était derrière ce mouvement de terrain que le général Ortega, dissimulant des forces assez considérables, avait rangé son corps d'armée en bataille. Le colonel Martin croyait d'abord n'avoir devant lui qu'une division de quinze cents hommes; il ne tarda pas à reconnaître l'énorme supériorité numérique de ses adversaires, mais il était trop avancé pour pouvoir hésiter. Il allait lancer sa poignée de cinq cent trente Français contre plus de quatre mille Mexicains , appuyés par vingt pièces de canon. C'étaient les divisions Alcade (ancienne division Negrete), Patoni et Ortega, formant trois mille cinq cents hommes d'infanterie, et la cavalerie de Carbajal, forte de sept cents chevaux W. Patoni était à l'extrême droite, Alcade au centre, Ortega à gauche, une partie de l'artillerie près de la route de San Miguel-Mesquital, l'autre partie en batterie sur le Cerro de Majoma. Le colonel Martin dirigea l'effort de ses soldats sur le versant nord de la hauteur, dont l'escalade était favorisée par les arbustes qui la couvraient. Aussitôt l'artillerie ennemie ouvrit le feu, et l'un des premiers boulets vint le frapper mortellement. Le chef de bataillon Japy du 2*^ zouaves, ayant pris le commandement, ordonna l'assaut.

Quatre officiers et un grand nombre d'hommes tombent bientôt grièvement blessés ; les zouaves , dont la disproportion du nombre exalte l'ardeur, gravissent les pentes du Cerro, abordent résolument et enlèvent à la baïonnette une batterie de huit pièces qui, placée à mi-côte, balayait le plateau. Ils couronnent ensuite la hauteur, refoulent les bataillons ennemis sur le versant opposé, et

(') Ces chiffres résullenl d'une siluatio» trouvée sur le corps d'un ollicier mexicain tué dans le coinbal.

LK GÉNÉRAL BAZALXE. 423

restent maîtres de trois autres canons. Tant d'audace dé- -1864 concerte l'ennemi ; mais Ortega ramène franchement ses bataillons à la charge. Il ne leur demande que « dix minutes d'énergie » et les pièces vont être reprises. Les zouaves se serrent pour résister au choc. Le commandant Japy engage alors sa dernière réserve ; l'escadron de chasseurs fournit une charge à fond sur les masses ennemies, les culbute sans retour et dégage les zouaves, tandis que, les chasseurs à pied, accourant au pas de course, se jettent sur la batterie de neuf pièces en position sur la route de Mesquital, et s'en rendent maîtres ; ils la retournent contre l'ennemi et chargeant eux-même les canons, ils précipitent sa retraite par l'efficacité de leur tir. L'artillerie du Gerro est également retournée contre les Mexicains; leur déroute est complète. L'obscurité de la nuit et l'extrême fatigue des troupes qui, avant de combattre, avaient fait une étape de douze lieues, mirent fm au combat. Les cadavres couvraient les pentes du Gerro de Majoma ; on ne recueillit que vingt etun blessés de l'ennemi. Toute l'artillerie, c'est-à-dire vingt pièces, une grande quantité d'armes, lo2 prisonniers furent les trophées de cette journée ; deux généraux mexicains étaient tués ; deux autres grièvement blessés furent transportés à Mesquital. La colonne française comptait un officier et vingt hommes tués, quatre officiers et quarantesix hommes blessés. Les moyens dont disposait le commandant Japy ne lui permettant pas de poursuivre l'ennemi, il rétrograda sur Durango, où il rentra le 26 septembre au milieu de l'allégresse générale. Si, dans ce moment, la division de Gastagny avait pu déboucher de Parras, c'en était fait de l'armée libérale. Juarez, qui attendait à Nazas le résultat de ces opérations, se retira avec Negrete et une petite escorte de deux cents cavaliers, et se réfugia à Chi-

424 11^ PARTIE. CIIAl'lTl'.E II.

^864. huahua, où il fut d'ailleurs chaleureusement accueilli. Patoni , accompagné de quelques officiers, mais sans un soldat, se rendit à Nazas, d'où il gagna également Ghihuahua. Carbajal conserva deux cents cavaliers ; l'infanterie se révolta et un grand nombre de déserteurs se rendirent aux avant-postes français. Les reconnaissances envoyées aux environs de la Estanzuela ne trouvèrent plus un seul groupe ennemi ; elles ramassèrent encore une grande quantité de matériel et sept pièces de canon.

Le combat du Gerro de Majoma termina brillamment la campagne; cependant le résultat ne fut pas décisif, puisque Juarez restait sur le territoire mexicain, et que, loin de se décourager, il avait simplement transporté de Monterey à Ghihuahua le siège de son gouvernement.

Opérations L'Etat dc Duraugo se trouvait dès lors soumis en entier

lie l'escadre à ^ . . . "^ i nr •

l'embouchure du à l'autorité impériale. Au nord-est du Mexique, les opéra-

Rio Bravo dcl . , • , , , t • • nr •• i i , mi

Norie. tions combinecs de la division Mejia, de la contre-gueriila et de l'escadre avaient également fait reconnaître l'empire dans les provinces de Nuevo-Leon et de Tamaulipas.

Dès le mois d'août, l'amiral Bosse, commandant l'escadre du golfe, avait envoyé, à l'embouchure du Pdo Bravo, le Darien, le Colbert et la Drôme; il s'y était ensuite rendu lui-même avec la Belloîie, et, le 22 août, 400 marins de débarquement, commandés par M. le capitaine de vaisseau Véron, avaient pris possession de la petite ville de Bagdad située sur la côte, près du tleuve. A cette époque, Matamoros était au pouvoir de Gortina, qui l'occupait avec 400 fantassins, 500 cavaliers et 12 pièces de canon.

L'amiral ne disposait pas de moyens suffisants pour s'emparer de la ville; n'ayant aucune nouvelle de la contre-guérilla, ni du général Mcjia, il se contenta de bloquer l'embou-

LE GÉNÉRAL BAZAIAE. 42o

chure du fleuve et de le faire remonter par quelques embar- ^^^• cations qui tiraillaient avec les postes ennemis embusqués sur les rives. Le voisinage des forces américaines fédérales et confédérées, qui se disputaient la possession du fort Brownsville, situé en face de Matamoros sur la rive gauche, rendait en outre fort délicate la position des détachements français. Trois cents cavaliers confédérés étaient maîtres du fort ; neuf cents fédéraux, parmi lesquels deux cents soldats noirs, étaient campés à peu de distance dans une île voisine de Tres-Brazos. Les chefs de f une et de l'autre force envoyèrent complimenter l'amiral ; les confédérés, comptant plus particuHèrement sur sa sympathie, firent tous leurs efforts pour l'amener à leur prêter quelques secours, et s'offrirent eux-mêmes à l'aider s'il voulait attaquer Matamores ; en revanche, les fédéraux avaient déjà recherché Talliance de Cortina, et ils n'étaient pas éloignés de le favoriser dans ses entreprises contre les Français, tout en prétendant respecter la neutralité.

Le 6 septembre, Cortina vint déployer ses forces devant Bagdad et fit un simulacre d'attaque ; mais cette démonstration n'avait d'autre but que de dissimuler le passage sur la rive opposée de 400 de ses hommes, qui allèrent soutenir les fédéraux dans une attaque contre les confédérés.

L'amiral ayant protesté près du colonel Day, commandant des troupes fédérales, en lui demandant l'internement des gens de Cortina, cet officier répondit, avec une mauvaise foi évidente, qu'il n'avait encore reçu aucun avis officiel de l'arrivée des Mexicains dans ses lignes et qu'il s'efforcerait du reste de les empêcher de repasser la frontière. Il vint lui-même à Bagdad le iO septembre, et promit que Cortina ne tarderait pas à faire des ouvertures de con-

1864- ciliation. La nuit suivante, Gortina repassa cependant sur la rive droite, et revint à Matamores pour en chasser Canales, son lieutenant, qui avait profité de son absence" pour faire un pronunciamiento contre lui. Les chefs américains étaient très-intéressés dans les débats personnels entre Gortina et Ganales; ni les fédéraux, ni les confédérés n'avaient d'artillerie ; celle qui se trouvait à Matamoros était l'objet de leurs convoitises. Les confédérés entrèrent à ce sujet en pourparlers avec Ganales, tandis que les fédéraux, s'étant concertés avec Gortina, proposaient de sa part à l'amiral une suspension d'hostilités à condition que ses troupes seraient libres de passer au camp fédéral avec leur matériel et leur artillerie. Au même moment, le colonel fédéral faisait secrètement embarquer sur un bâtiment américain deux des pièces mexicaines. Gependant. peu de temps après, une embarcation française, portant pavillon parlementaire, était accueillie à coups de canon par la garnison de Matamoros, et forcée de rétrograder après s'être trouvée dans une position critique. L'amiral n'avait aucun moyen de venger cette insulte, mais il reçut enfin des nouvelles du général Mejia, qui lui annonçait son arrivée prochaine.

Occupation Matamoros fut en effet occupé sans coup férir, le 26 senne Matamoros ^ i ^ x

(26 septembic). tcmbrc, par les troupes impériales. Ne sachant plus que devenir, ne pouvant redescendre vers San Fernando, où il aurait rencontré la contre-guérilla, n'ayant plus la possibilité de déjouer la surveillance de la marine pour passer au camp fédéral, Gortina, afin de gagner du temps, avait pris le parti d'offrir sa soumission pure et simple, et de livrer les quinze pièces qui armaient encore Matamoros ; quant à \ Ganales, il passa avec deux cents hommes à Brownsville où il fut bien accueilli par les confédérés.

Le général Mejia envoya un détachement relever le -iscï. poste français de Bagdad; l'escadre laissa un bâtiment à l'embouchure du Piio Bravo et revint à Vera-Gruz.

La contre-guérilla avait également coopéi'é aux opérations dans le Tamaulipas. Le 12 août, le colonel Dupin, avec cinq cents hommes, était parti de Tampico, où ne devait rester qu'une petite garnison; mais avant son départ, fidèle au système de terrorisme par lequel il jugeait nécessaire de dominer le pays, il fit pendre aux réverbères de la place principale quatre guérilleros récemment arrêtés. Il se rendit d'abord à Vittoria, où était encore la division Mejia; le 12 septembre, après avoir reçu la soumission du général La Garza, gouverneur du Tamaulipas, et avoir organisé les administrations, il continua son mouvement ; comme à Tampico, il ne quitta pas la ville sans laisser des exemples de sa justice sommaire; trois hommes furent pendus sur la place. Très-gênée par les pluies torrentielles de la saison , la contre-guérilla franchit péniblement les trente heues qui séparent Vittoria de Soto la Marina; le débordement des rivières la retint sur ce point, du 15 au 23 septembre. Le 29, elle occupa San Fernando de Presas, quartier ordinaire des bandes de Cortina, où elle trouva d'importants approvisionnements; sept pièces d'artillerie furent découvertes soit dans la ville, soit dans les environs où elles étaient embourbées. Ayant appris l'occupation de Matamores, le colonel Dupin laissa, pour garder San Fernando, un bataillon mexicain mis à sa disposition par le général Mejia, et rétrograda sur Vittoria ; nulle part il n'avait rencontré l'ennemi et l'on pouvait croire le Tamaulipas pacifié ; mais en réalité les guérillas s'étaient simplement dispersées en attendant le retour de la belle saison.

4864. Il est incontestable cependant que la cause de l'empire

avait fait d'importants progrès. Yidaurri et Quiroja s'étaient enfin décidés à faire leur soumission. Yidaurri fut nommé conseiller d'Etat par l'empereur Maximilien. Beaucoup d'autres chefs moins importants avaient également offert de déposer les armes. L'armée de Juarez était presque entièrement anéantie. Dans cette dernière campagne, on lui avait enlevé 118 pièces d'artillerie, vingt mille projectiles, un million de cartouches ; ses moyens de guerre ne pouvaient être reconstitués de longtemps.

Le maréchal confia la garde des Etats de Nuevo Léon et de Coahuila et du district de Matamores à la division Mejia ; le colonel Dupin fut nommé gouverneur du Tamaulipas ; quant au général de Castagny, il reçut l'ordre de transporter son quartier général à Durango, pour relever la brigade l'Hériller qui devait prochainement rentrer en France.

Des résultats satisfaisants furent également obtenus dans les provinces centrales de Guanajuato et de Zacatecas, soit par la dispersion des bandes , soit par la soumission de leurs chefs.

Opérations Daus le sud-oucst, restait encore un groupe important de jaiisco. forces libérales provenant du corps d'armée d'Uraga. Avant l'arrivée de l'empereur , des pourparlers avaient été entamés avec le général Uraga ; il ne partageait pas les préventions de la plupart de ses compatriotes contre l'étranger , et croyait que l'influence des idées européennes pouvait être utile à son pays ; au début de l'expédition il avait donné, comme on le sait, des preuves nombreuses de sympathie pour la France. Cependant, au mois de mars 1864, les généraux et les officiers de sa division signèrent une protestation formelle contre la monarchie ; une copie de ce

manifeste, conçu d'ailleurs en termes modérés, respectueux i864 même pour le nom de l'empereur Maximilien, avait été envoyée au commandant en chef par le général Uraga. En lui exprimant d'une manière fort courtoise son attachement aux principes républicains, il ajoutait que sa conviction sincère était que « la monarchie perdrait le Mexique et coûterait cher à laFrancei^) », et qu'il désirait sincèrement voir l'ordre, la paix et la tranquillité rétablis par des moyens de conciliation en dehors de l'idée monarchique ; après l'arrivée de l'empereur Maximilien, lorsque l'empire eut obtenu l'autorité du fait accomph, se voyant dans l'impossibilité de tenir la campagne d'une façon honorable, répugnant à rester à côté d'hommes tels que Rojas, Guttierrez et quelques autres dont les actes déshonoraient la cause républicaine, le général Uraga écrivit qu'il adhérait à l'empire et prévint le général Marquez qu'il traverserait ses lignes, pour se rendre à Léon, avec une escorte d'une centaine de cavaliers ; il vit l'empereur lors de son voyage dans l'intérieur, et, comme Vidaurri, il accepta un siège au conseil d'Etat. Cinq généraux et plusieurs officiers suivirent son exemple ; quelques-uns cherchèrent à rejoindre Juarez et furent arrêtés en route par les guérillas impérialistes ; d'autres enfin restèrent à la tête des troupes qui se fractionnèrent en deux groupes principaux, l'un sous les ordres d'Arteaga, l'autre sous ceux d'Etchegaray. Resserrés dans un espace étroit entre les montagnes duMichoacan, Guadalajara et la mer, ces chefs comprenaient l'inutilité de leur résistance : aussi essayèrent-ils toujours, sans jamais y réussir, de percer la ligne des postes français pour gagner les provinces du

(') Le général Uniga au général Bazaine, 16 avril l8iM.

4864. nord où Jiiarez avait transporté la guerre. Un corps de quatre bataillons, qui tentait de s'ouvrir une issue du côté de Cocula, fut complètement battu au Chifflon par le colonel Clinchant, commandant la ligne des avant-postes de Guadalajara, et perdit environ deux cents hommes, six canons, de nombreux prisonniers (9 août). Ces troupes furent donc forcées de rester dans leurs anciennes positions au sud de Zapotlan ; dès que la saison des pluies fut passée, le maréchal prescrivit au général Douay de concerter une expédition avec le général Marquez, afin de prendre possession de Colima et du port de Manzanillo.

Lg 15 octobre, le général Douay partit de Guadalajara, marchant directement au sud ; sur sa droite des corps mexicains devaient observer le pays jusqu'à la mer, tandis que le général Marquez , étabh à Zamora avec quinze cents fantassins, trois cents cavaliers et quelques pièces d'artillerie, couvrirait sa gauche et s'avancerait par la route de los Reyes. Cette dernière colonne le rejoignit, le 26 octobre, à Zapotitlic, non loin des volcans de Colima (^).

D'énormes barrancas prennent naissance dans ces montagnes ; les plus importantes, celles d'Atenquique et de Beltran, ont près de dix-sept cents mètres de profondeur. Aucune voiture ne peut les traverser; les chemins étroits et rapides tracés sur leurs versants ne sont praticables qu'aux bêtes de somme. Les Mexicains s'étaient étabKs en arrière de ces immenses tranchées dont leur artillerie balayait facilement le bord opposé. Il eût été imprudent d'aborder ces obstacles de front : aussi le général Douay, laissant une partie de sa colonne devant les barrancas pour

(') Lo volcan de Colima est à 3,800 miHres au-dessus du niveau de la mer; le Nevado, munlagne couverte de neiges perpétuelles, est ù 4,300 mètres.

occuper et surveiller l'adversaire, traversa le Rio Coahua- isei. nejo dans lequel les barrancas viennent déboucher et, faisant un grand détour sur sa gauche, il suivit un chemin de montagne par lequel il pouvait, d'après les circonstances, soit prendre la position à revers, soit marcher directement sur Colima.

Dès que l'ennemi eut connaissance de ce mouvement, il Occupation

de Colima

se relira précipitamment, détruisit son matériel, culbuta (o novembre),

dans les ravins ses douze pièces de grosse artillerie, et

s'échappa par le sentier de Javali qui contourne le volcan

au sud-ouest. La route était donc ouverte ; le 5 novembre,

le général Douay se rendit à Colima, où le général Marquez

était entré déjà depuis trois jours. Il y laissa les troupes

mexicaines alliées, et rétrograda aussitôt pour se mettre à

la poursuite de l'ennemi. Trois colonnes convergèrent sur

Autlan ; les Mexicains, sous les ordres du général Arteaga,

marchant avec une extrême rapidité, n'avaient fait que

traverser cette ville; ils s'étaient ensuite concentrés àTeco-

lotlan, et, le 15 novembre, on apprit inopinément à Gua-

dalajara qu'ils avaient coupé la ligne d'avant-postes entre

Cocula et Ameca, et qu'ils se dirigeaient à marches forcées

vers l'est. Déjà les postes franco-mexicains de cette région

avaient été plusieurs fois attaqués par les bandes de Rojas

et de Guttierrez, qui disposaient alors de huit cents hommes

et de deux pièces d'artillerie. Le général Rivas s'était

même trouvé très-compromis à Ameca, et n'avait été

dégagé que par l'arrivée très-opportune de la compagnie

de partisans du capitaine Berthelin, qui tua une centaine

d'hommes à l'ennemi et lui enleva cinquante prisonniers

et un canon (7 novembre).

Inquiet pour les troupes disséminées dans la plaine, le général Neigre, commandant à Guadalajara, leur donna

<864; l'ordre de se replier sur Santa Ana Acallan, et envoya pomles soutenir une colonne sous les ordres du lieutenantcolonel Lepage ; mais un détachement de quatre-vingts hommes, s'étant mal éclairé, fut enlevé dans la nuit du J6 au 47. La compagnie qui occupait le poste de Santa Ana, dissimulant son petit nombre à la faveur de l'obscurité, harcelait au contraire les Mexicains, cherchait à entraver leur marche , mettait une quarantaine d'hommes hors de combat, et portait le désordre dans leurs rangs.

Le lieutenant-colonel Lepage suivit l'ennemi qui longeait le bord sud du lac de Chapala ; mais comme il n'avait que trois cents hommes, il ralentit sa marche de manière à attendre que d'autres colonnes envoyées par le général Douay fussent à sa hauteur.

De son côté, le maréchal fit rapidement descendre un fort détachement de Léon sur Jalpa, pour barrer la route du nord.

Le général Douay , averti du mouvement d'Arteaga , dirigea trois détachements sur trois chemins parallèles. Le lieutenant-colonel Cottat partit de Zapotlan ; le colonel de Potier se porta de Zacoalco sur Teoquitatlan ; le colonel Clinchant prit une direction intermédiaire entre le colonel de Potier et le lieutenant-colonel Lepage. Celui-ci marchait sur la route la plus rapprochée du lac et par conséquent de l'ennemi; cependant, le 22 novembre au matin, il entendit le canon en avant de lui. C'était le colonel Clinchant qui, avec deux cent cinquante zouaves, un escadron de chasseurs et deux pièces de montagne, avait gagné les Mexicains de vitesse et était déjà aux prises avec eux. Le 21 au soir, après une marche forcée, il était arrivé à une lieue et demie de Jiquilpan, où se trouvaient campés quatre mille hommes et vingt pièces de canon.

LE GÉNÉRAL BAZAlNi". 433

Après avoir fait reposer ses hommes, il repartait au milieu de la nuit, et vers 5 heures du malin, il abordait un petit plateau au-dessus de Jiquilpan, sur lequel l'ennemi était en position. Tout d'abord son avant-garde, culbutant les premiers postes à la baïonnette, délivra le détachement français fait prisonnier quelques jours avant, puis les zouaves gravirent la hauteur en poussant l'ennemi devant eux ; pendant un moment, ils se virent entourés de tous côtés, mais une charge décisive de l'escadron de chasseurs les dégagea et assura le succès. Les Mexicains se retirèrent laissant un grand nombre de morts, neuf obusiers de montagne, et une grande quantité de munitions. Un général et une vingtaine d'officiers se constituèrent prisonniers. Le colonel Clinchant, un officier, et quinze zouaves furent blessés ; un officier et six zouaves, tués.

Le lieutenant-colonel Lepage arriva peu après le combat. Le colonel de Potier, qui avait élargi son mouvement vers le sud, se trouvait à Tinguindinle soir même, et son avantgarde put encore atteindre une partie des forces battues le matin à Jiquilpan. Le corps d'armée d'Arleaga, se dispersa dans les montagnes du Michoacan, où il renforça les guérillas qui tenaient ce pays. D'après les ordres du maréchal, le général Douay, au lieu de revenir à Guadalajara, se rendit à Moreha afin de s'occuper de la pacification de cette province.

Le général Marquez, qui avait pris possession de Manzanillo le 18 novembre, ne crut pas devoir y laisser de garnison permanente ; il répartit sa division entre Colima et Za.potlan sous les ordres d'un de ses lieutenants ; luimême revint à Mexico et fut obligé, ainsi que nous l'avons dit, de partir pour l'Europe.

Le maréchal regretta qu'on n'eût pas conservé le port de

Manzanillo, car les ordres venus de France lui prescrivant

Combat de Jiquilpan 22 no V. 4864).

Evacuation

(l'Acafiulco

(li-déci'niliiv;.

434 II" PARTIl!). CHAPITRE II.

4864. d'occuper Mazatlan, il dut employer à cette opération les troupes de la garnison d'Acapulco, et l'escadre allait ainsi perdre le seul port de relâche qu'elle possédât sur la côte méridionale du Mexique. Le gouvernement mexicain ne jugeait de l'importance d'Acapulco qu'au point de vue commercial ; c'était lui, comme on l'a vu précédemment, qui avait provoqué les instructions auxquelles le maréchal devait obéir. Il est vrai que le revenu des douanes de ce port était à peu près nul, tandis que les nombreux navires, qui fréquentaient Mazatlan, y acquittaient des droits considérables. L'occupation de Mazatlan était donc utile, mais il eût fallu conserver également Acapulco où l'escadre trouvait des ravitaillements, du charbon et d'où elle pouvait se mettre en relations avec la ligne des paquebots américains.

Bien que ses équipages y fussent décimés par les fièvres, que la Victoire eût près de cent malades, que la Pallas en eût deux cents, l'amiral Bouët tenait à l'occupation d'Acapulco comme à une question de première nécessité. Le capitaine de vaisseau de Kergrist, qui le remplaça par intérim, était du même avis. Le maréchal essaya donc de conserver cette position en donnant l'ordre au général Vicario, qui était à Iguala, d'y envoyer un détachement de ses troupes. Vicario n'obéit qu'à regret ; il lui fallait s^éloigner de ses propriétés, s'exposer à un climat meurtrier, et affronter les Indiens Pintos du vieil Alvarez, dont le nom seul inspirait de la terreur aux Mexicains des plateaux. Il descendit cependant vers le sud, mais arrivé à Chilapa, où l'ennemi était renfermé, il tourna autour de la place pendant plusieurs semaines sans oser l'attaquer, finalement se fit bousculer dans une sortie, et se replia en désordre. Tout espoir de faire arriver des troupes mexicaines à Acapulco, se trou-

vant perdu, le maréchal expédia l'ordre formel et définitif ^86*d'évacuation. Le 14 décembre, les quatre dernières compagnies de tirailleurs, qui restaient dans ce port, furent embarquées et transportées à Mazatlan, où se trouvait déjà l'autre fraction du bataillon.

Lorsque s'acheva l'année 1864, l'armée française avait fait reconnaître l'autorité impériale sur la plus grande partie de l'immense territoire du Mexique, de nombreuses adhésions s'étaient manifestées, et cependant l'existence de l'empire était toujours en question. C'est qu'aucune solution n'avait encore été donnée aux graves difficultés qui divisaient le pays ; même dans les villes les plus dévouées au nouveau gouvernement, on sentait que les succès militaires des troupes françaises étaient les seules bases sur lesquelles reposât l'édifice, et l'on disait partout que, l'armée française partie, l'empire s'écroulerait. Il restait encore à pacifier le Michoacan, à chasser Juarez de Chihuahua, à occuper les ports de l'océan Pacifique , et à se rendre maître de la province d'Oajaca, dans laquelle Porfirio Diaz commandait à un corps important de troupes libérales ; ce fut la tâche que le maréchal entreprit avec l'année nouvelle. L'effectif du corps expéditionnaire s'élevait alors au chiffre de trente mille hommes ; les volontaires autrichiens et belges commençaient seulement à arriver au Mexique, et l'on ne savait quel parti il serait possible d'en tirer ; du reste, aucune organisation sérieuse n'avait encore été donnée à l'armée mexicaine. En France, après avoir espéré que l'avènement de l'empereur Maximilien serait le signal de la rentrée successive des troupes, on s'alarmait aujourd'hui de voir l'occupation se prolonger. Le maréchal, désireux de donner quelque satisfaction au

<864. sentiment public, renvoya une brigade entière : le l^"" bataillon de chasseurs , le 99^ de ligne , et le 2« zouaves , troupes qui étaient arrivées les premières au Mexique. La batterie de la garde était déjà partie. L'empereur Maximilien et l'impératrice Charlotte regrettaient cette mesure. Ils se rendaient assez exactement compte de la situation et n'étaient pas rassurés pour l'avenir. Dans une lettre dont il a déjà été donnée des extraits au sujet des questions religieuses, l'impératrice Charlotte écrivait :

« Le fait capital est que Tarmée diminue et avec elle la force

matérielle du gouvernement. Je crains toujours qu'on ne lâche la proie pour l'ombre. Certes, le corps législatif parlera en France, mais il ne s'agit que de discours plus ou moins sonores. Tandis qu'ici, ce sont des faits qui peuvent compromettre le succès d'une œuvre que la France a fondée, et qui est destinée à porter le nom de Napoléon III aux générations futures. Il est fort beau de dire, comme dans le parlement anglais : Le Mexique est si bien organisé qu'il n'a besoin du secours de personne. Mais, pour ma part, je préfère m'en tenir aux réalités.

« Pour civiliser ce pays-ci, il faut en être complètement maître, et afin d'avoir ses coudées franches, il faut pouvoir tous les jours réaliser sa force en gros bataillons; c'est un argument qui ne se discute pas.

t Toute la force que l'on n'est pas à même de réaliser, telle que le prestige, l'habileté, la popularité, l'enthousiasme, n'a qu'un prix

conventionnel, ce sont les fonds qui montent et qui baissent il

faut des troupes. Les Autrichiens et les Belges sont très-bons en temps de calme, mais vienne la tempête, il n'y a que les pantalons rouges; s'il m'est permis de vous dire toute ma pensée, je crois qu'il nous sera très-difficile de traverser toutes les premières crises vitales, si le pays n'est pas plus occupé qu'il ne l'est. Tout est fort disséminé et il me semble qu'au lieu de rien rappeler, il aurait peut-être fallu augmenter. Je crains fort que le maréchal ne se repente de n'avoir pas écrit au mois d'octobre ce que nous lui

avions demandé. Il a craint du mécontentement en France, et a, je -i864,

crois, échangé un petit désagrément contre un plus grand. Ceci ~"

n'est pas mon opinion toute seule que je n'oserais avancer avec autant d'assurance, c'est celle de juges compétents. Ils disent qu'ils ne sont pas rassurés non point tant à cause de nous, qu'à cause de Tarmée ; car nous pouvons supporter un accroc, personne ne s'en étonnerait, mais pas les armes françaises ; nous pouvons au besoin nous retirer comme Juarez dans une province éloignée, nous pouvons retourner d'où nous sommes venus; mais la France ne peut pas ne pas triompher, parce qu'elle est la France d'abord, et parce que son honneur est engagé. »

('-. .^l..^ l'A|,.Ml,l,i,n .lu M.-.,x,.,„.- IHCl [Mû l'i.m.t...

COMBAT des CUMBRES-

( 26 Avril 186Z )

COMBAT delà BARRANCA-SECA

18 Mai i8t)Z;

Echelle de 60000

INDICATION des POSITIONS.

Ti'oupes

Fru/içaises

Mexicaines \ »^„„„„^

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