CHAPITRE III
Combat de Veranos (11 janvier).
poursuivirent de sommet en sommet. Onze barricades ou retranchements furent ainsi enlevés ; l'ennemi eut une centaine d'hommes hors de combat ; la colonne française compta dix tués et trente-neuf blessés. Les jours suivants, et jusqu'à l'arrivée à Mazatlan, les guérillas ne cessèrent de harceler la marche de cette première colonne, mais aucun combat sérieux ne fut plus livré.
Le général de Castagny suivait de près le colonel Garnier. A son passage à Veranos, il laissa une compagnie de chasseurs à pied pour garder les communications avec Durango. La nuit suivante (10 au 11 janvier) ce détachement fut attaqué, il résista énergiquement ; mais le feu ayant été mis aux maisons voisines du réduit, il dut chercher son salut en se faisant jour à la baïonnette. Quelques hommes seulement réussirent dans cette tentative désespérée et se réfugièrent dans les bois^» les autres furent faits prisonniers. Dès qu'il apprit ce malheur, le général de Castagny rétrograda et put encore sauver quatorze soldats et deux officiers ; on releva dix-sept cadavres; le reste avait été pris et emmené. Tandis qu'on enterrait les morts, quatre cents cavaliers firent soudain irruption dans le village qu'ils traversèrent au galop; une division de chasseurs d'Afrique sauta immédiatement à cheval et les poursuivit pendantdeuxheues, leur sabrantune soixantaine d'hommes; cette charge, si vigoureusement menée, coûta la vie au chef d'escadron de Montarby qui la commandait et à un chasseur; un officier fut blessé. Le général de Castagny fit entièrement brûler le village de Veranos, dont il accusait les habitants de connivence avec les guérilleros. Corona, de son côté, mit ses prisonniers à mort et laissa leurs corps (^) sans
(1) Cinquante hommes, d'après le rapport de Corona.
LE MARÉCHAL BAZAI>E. 463
sépulture. C'est ainsi que fut inaugurée dans l'Etat de ]S6b. Sinaloa une guerre qui allait être implacable et sans ""
merci.
Arrivé à Mazatlan le 13 janvier, le général de Castagny, se conformant aux ordres du maréchal, renvoya le bataillon de tirailleurs algériens à San Blas, et bien qu'il n'eût avec lui que :2,800 hommes, il organisa, pour battre les environs, deux colonnes mobiles, fortes chacune de six compagnies, d'une section d'artillerie de montagne, et de quelques cavaliers. Ces détachements ne purent jamais joindre l'ennemi; familiarisés avec la-contrée, dont ils connaissaient tous les chemins et tous les couverts, les guérilleros insultaient presque chaque jour le bivouac des colonnes et osaient même venir, jusqu'aux portes de Mazatlan, enlever les mules au pâturage ; ils étaient les maîtres du pays et trouvaient de l'appui chez presque tous les habitants.
Cependant la population du district de la rsoria, au nord-est de Mazatlan, ayant témoigné le désir de vivre en paix avec les Français, le général de Castagny lui envoya une garnison; au contraire il donna mission au colonel Cottret de se rendre dans le district de San Sebastien, compris entre les Rios de Mazatlan et du Rosario, et de raser le pays dont les habitants étaient partisans de Gorona. Le rancho de Baron, le village de Malpica, la petite ville de San Sebastien furent livrés aux flammes, puis ensuite San José Matatlan, Copala, où l'ennemi essaya de se défendre, et Guacimas. Une autre colonne détruisait au même moment el Verde, Santa Catalina, Naranjas, Zigueros, et Jacobo, où furent retrouvés les corps des prisonniers de Yeranos.
Ces exécutions, loin de comprimer les mauvaises dispo-
464 11'" PARTIE, CHAPITRE ill.
sitions du pays, augmentèrent encore l'acharnement des guérillas ; les détachements envoyés en reconnaissance et les postes permanents placés à La Noria et à Mesillas, étaient continuellement aux prises avec elles. Les intérêts des populations agricoles de la plaine les amenaient, dans plusieurs endroits, à demander la protection des troupes françaises pour s'occuper de leurs travaux de culture et sauver leurs récoltes ; quelques villages organisaient même des gardes rurales ; mais les habitants des districts miniers et montagneux de Gopala, de Panuco et de Petaca fournissaient aux chefs libéraux des hommes et des ressources.
Le maréchal , espérant que le général Lozada , dont l'influence était considérable le long de la côte du Pacifique, pourrait être un utile auxiliaire dans le Sinaloa, lui demanda de venir de nouveau prêter son concours au général de Gastagny. Le 5 avril, Lozada arriva en effet au Rosario avec ses contingents, et, quelques jours après, battit complètement un corps de quinze cents hommes que Corona conduisait contre lui ; en peu de temps, il parvint à organiser, dans les régions bien disposées, un millier d'hommes de gardes rurales, tandis que le lieutenant-colonel Cottret poursuivait ses opérations dans les districts hostiles et détruisait encore Panuco, Petaca, Sanla Lucia et Charcos. Guzman, un des lieutenants de Corona, fit sa soumission ; Corona lui-même quitta momentanément le pays. La route de Tepic à Mazatlan se trouva dégagée, et l'Etat de Sinaloa étant alors assez tranquille, Lozada rentra dans le district de Tepic. Le général de Castagny, qui avait été rallié par un bataillon du 62*^ venu de Durango, put envoyer une partie de ses troupes s'établir au port de Guaymas en Sonora.
LE MARÉCHAL BAZAIKE. 465
Au début de l'expédition du Mexique, et sur la foi
de renseifi'nements peu précis, on avait dit des merveilles Occupation
.de Guaymas de
sur les richesses minières de l'Etat de Sonora, pays viersje, sonora
, " . ^ (29 mars).
inexploré, si éloigné du pouvon^ central que son action ne s'y faisait nullement sentir. A Paris, on avait même discuté, dans les conseils du gouvernement, la possibilité pour la France de prendre possession d'une partie de ce territoire et d'en exploiter les mines pour couvrir les dépenses de la guerre (*) ; bien que ce projet présenté par quelques esprits plus aventureux que sages n'eût pas été accepté, il avait cependant inquiété assez sérieusement les Mexicains. Le gouvernement français s'empressa de les rassurer à cet égard, et lorsque l'escadre française fit voile pour Guaymas, il ne s'agissait d'aucune entreprise sur les richesses supposées de cette province, mais seulement d'enlever à Juarez le dernier port par lequel il communiquait avec les Américains de San Francisco.
Le 25 mars 1865, la division navale du Pacifique, composée du Lucifer, du d'Assas, de la Cordelière et de la Pallas, prit à Mazatlan un détachement d'un millier d'hommes, placé sous lo commandement du colonel Garnier, et formé de dix compagnies du 51 '^ de ligne et d'une section d'artillerie de montagne. Le général de Castagny accompagna les troupes destinées à cette expédition. L'escadre arriva devant Guaymas le 29 mars; Patoni, qui occupait la ville, se retira sans essayer de résister. Le débarquement s'opéra sur le môle même, et les premiers détachements mis à terre purent encore échanger quelques coups de feu avec l'arrière-garde des troupes mexicaines.
(') La maison de banque Jccker était concessionnaire de vastes terrains en Sonora: l'influence des personnages qui avaient des intérêts dans ses affaires ne paraît pas avoir été titrnngère à ces projets, auxquels du reste aucune suite ne fut donnée.
4fi6S. Les reconnaissances envoyées autour de la place signa-
"" lèrent toutefois les avant-postes ennemis à très-petite distance ; la situation se présentait donc la même qu'à Mazatlan ; la garnison française, bloquée de très-près et isolée de toute communication avec l'intérieur, allait être réduite à un rôle passif. D'ailleurs la ville, laissée sous le commandement du colonel Garnier, officier sur l'énergie duquel on savait pouvoir compter, était à l'abri d'un coup de main. Le général de Gastagny revint à Mazatlan.
Il était maintenant bien prouvé que l'autorité du gouvernement impérial ne s'établirait nulle part dans le Sinaloa et la Sonora, sans la protection permanente des troupes françaises. Dans le Sinaloa, il eût été difficile de trouver des partisans sincères de l'Empire. La population de Mazatlan, presque exclusivement composée d'étrangers, surtout d'Américains, dont le commerce avait été arrêté par l'arrivée des Français, regrettait le gouvernement républicain. Autrefois, malgré l'insécurité des routes, les transactions commerciales étaient encore possibles ; aujourd'hui elles étaient entièrement interrompues. Gonflant dans son courage et dans sa supériorité morale qui en imposent aux Mexicains, l'Américain du Nord ne redoute guère les pillards des grands chemins ; bien armé, bien monté, il ne craint jamais d'aller partout où peuvent l'attirer les intérêts de son négoce. Ge n'est pas chez ces hardis pionniers que l'intervention française et l'Empire devaient trouver de sympathiques auxiUaires ; à la protection gênante et aux entraves d'une administration régulière, leur caractère indépendant préférait de beaucoup la liberté d'action avec le souci de se protéger eux-mêmes. Depuis quelque temps, les avantages d'une terre particulièrement propre à la cul-
ture du coton entre l'Océan et le pied de la Sierra Madré, -isgo. les attirait dans le Sinaloa, de même que les richesses minérales les avaient conduits dans les provinces du nord du Mexique. C'est par cette émigration, lente mais continue, de la race saxonne, que se prépare l'absorption successive des plus riches contrées du Mexique dans le vaste système républicain des Etats-Unis. L'initiative personnelle de ces aventuriers, bien plus encore que l'habileté politique du gouvernement américain, favorise les progrès d'une invasion qui, sous des apparences actuellement pacifiques, n'en aura pas moins, plus tard, toutes les conséquences d'une conquête. La terre reste toujours au plus digne; il est donc probable que, dans ces régions, les races indienne, créole et métisse se fondront dans la race plus puissante qui s'implante au milieu d'elles ou disparaîtront d'un sol qu'elles n'ont pas su féconder. Sans doute, l'intervention européenne n'aura fait que hâter ce résultat ; trop faibles, en effet, pour résister seuls aux forces de la France, les libéraux du Mexique ont appelé à eux les Américains du Nord, qui se sont empressés de leur fournir des armes, des soldats, de l'argent, en échange de concessions importantes. Beaucoup d'hommes du parti libéral voyaient cependant le danger d'une intimité trop grande avec les Etats-Unis ; opposés à la monarchie, qu'ils croyaient incompatible avec les mœurs du pays, ils déploraient à la fois, et la conduite des partisans de l'Empire et celle du gouvernement de Juarez, dont le résultat commun devait être une regrettable ingérence des Etats-Unis dans les affaires intérieures du Mexique (^).
<U Le maréchal au minislre, 10 mai, dO auùt 1865, et les pièces annexées.
du Nord.
4865. Le combat du cerro de Majoma, en détruisant la dernière
Agitation armée de Juarez, n'avait cependant ni abattu son courage,
dans . . 1 - , , Ti j ' • , ^
les^ provinces m amoindri sa persévérance, il s était occupe de reconstituer ses moyens de guerre et ne se résignait même pas à une attitude défensive. Bientôt, les corps de partisans, qui se tenaient dans le nord de l'Etat de Durango, devinrent assez gênants pour déterminer les commandants supérieurs de cette province à envoyer des colonnes légères de ce côté; au mois de novembre 1864, l'une d'elles s'avança jusqu'au Rio Florido et peu après il fut nécessaire d'établir une forte ligne d'avant-postes sur le Rio de Nazas. On disait alors que Negrete, à la tête de 2,o00 hommes bien armés, bien équipés, bien soldés, ayant seize pièces de canon, méditait une entreprise sérieuse sur les provinces soumises à l'Empire.
Par suite de l'occupation du Sinaloa, l'Etat de Durango se trouvait très-dégarni de troupes ; le maréchal, préoccupé des projets attribués à Tennemi, dirigea rapidement des renforts vers le nord ; il prépara la réunion à San Luis Potosi d'une colonne mobile d'un millier d'hommes, et ordonna la formation, à Queretaro, d'un corps de réserve prêt à se porter où le danger menacerait. En ce moment, on craignait de voir les Etats-Unis se déclarer enfin d'une manière formelle contre l'intervention française en faveur de Juarez. Comme s'ils eussent été assurés de la coopération active des Américains, un grand nombre de chefs libéraux se rapprochaient de la frontière du Rio Bravo et y réunissaient des troupes ; leurs proclamations affirmaient l'espoir d'être soutenus par une armée américaine, et, de fait, l'attitude des chefs des troupes fédérales sur la frontière du Nord était de nature à justifier ces prévisions. Ils avaient cherché à s'entendre avec les confédérés, en don-
LE MARÉCHAL BAZALNE. 469
nant pour base à leur réconciliation un projet d'inlerven- -isôo. tien armée au Mexique, et ceux-ci en avaient prévenu le général Mejia, qui commandait à Matamoros. Carbajal, Texien d'origine, servait d'intermédiaire habituel entre les fédéraux américains et les libéraux du Mexique ; il était allé à la Nouvelle-Orléans pour nouer des relations avec eux et en avait reçu des preuves certaines de sympathie et des promesses d'appui qui se seraient sans doute réalisées, sans la prudence et la réserve que le gouvernement de l'Union apportait encore dans ses relations internationales. Les chefs des bandes juaristes persistaient néanmoins dans leurs espérances ; Escobedo et Mendez étaient prêts à commencer une vigoureuse campagne ; d'autres venaient les ralHer de différents points de l'intérieur. En même temps, sous l'influence des agents de Juarez, toute la Laguna, c'est-à-dire le pays compris entre Parras, Aviles et Guencamé, s'était insurgée et de nombreuses bandes s'y organisaient. Les guérillas du Sinaloa remontaient au nord à travers la Sierra et paraissaient vers Tamasula et Guanasevi. Negrete continuait, de son côté, ses préparatifs militaires ; il se tenait entre Parral et Piio Florido, pays de grandes ressources, et manifestait hautement l'intention de pénétrer dans l'Etat de Durango, où l'effectif des troupes françaises était fort restreint.
Gette situation réclamait sérieusement l'attention du maréchal. 11 envoya un bâtiment de guerre à l'embouchure du Rio Bravo pour surveiller les menées américaines, et donna l'ordre k la contre-guérilla française 0) de se rendre de Tula à Matehuala pour servir d'avant-garde à
(1) La conlri'-i-'Uérilla était alors comiioiijc de trois coiuiiagnies d'infanterie, deux escadrons et une section d'artillerie, formant ensemble environ six cent'^ Jiommes sous le commandement du capitaine IS'ey d'Elchingcn. Le colonel Dupiii,
Mouvement
do Negrete de
Chihuahua sur
Saltillo,
Monterey
et Matamores.
une colonne en formation à San Luis Potosi sous les ordres du colonel Jeannin^ros.
Le général Aymard, commandant supérieur de Durango, crut nécessaire de prendre en personne le commandement des avant-postes du Piio de Nazas, afin d'observer de plus près les mouvements de l'ennemi ; il sollicita des renforts avec instance.
Le général Brincourt reçut donc l'ordre de se porter rapidement de Léon sur Fresnillo et sur Cuencamé. Le général Neigre, commandant provisoirement la 2^ division, dut quitter le Michoacan et prendre position à Fresnillo avec dix compagnies , deux escadrons , et six pièces d'artillerie, afin d'être à même de se porter, soit sur Parras, soit sur Sierra Hermosa.
Le maréchal les prévint que, selon toute probabilité, Negrete chercherait à étendre dans les provinces de l'Est l'agitation qui se produisait dans celles de l'Ouest ; il leur recommanda de surVeiller ses mouvements, et, dans le cas où il paraîtrait se diriger vers Monterey, de s'établir sur la route de Parras pour lui barrer le passage ('),
Le 28 mars, le général Brincourt était à Cuencamé. Il supposait encore Negrete au Rio Florido, et il se rendit à Nazas pour se mettre en relations avec le général Aymard, qu'il devait remplacer dans son commandement, puis il se dirigea sur Mapimi par la route d'El Gallo ; mais Negrete, qui se trouvait à Mapimi, en partit le 30 mars pendant que le général Brincourt était à El Gallo ; il déroba sa marche et se jeta sur le chemin de Parras, que désormais personne ne pouvait plus lui fermer. Le
contre lequel des plaintes nombreuses avaient été portées, était rentré en France, sur la demande formelle de l'empereur Maximilien. (') Le maréchal au ministre, 19 mai.
général Neigre arriva le 8 avril à Fresnillo ; mal rensei- ^^' gné aussi sur les mouvements de l'ennemi, ne recevant du général Brincourt aucune nouvelle qui lui confirmât les craintes exprimées par le maréchal, il continua sa route sur Durango. Le général Brincourt, de son côté, ne trouvant personne à Mapimi, se rabattit au sud par San Salvador et San Juan del Rio, afin de contenir les guérillas du Sinaloa qui cherchaient à déboucher par Papasquiaro, puis il revint à Durango.
Quant àNegrete, il marchait avec la plus grande rapidité, et le 9 avril entrait au Saltillo, que les insurgés de Parras avaient momentanément envahi après un petit engagement avec la garnison impérialiste; poursuivant ses succès, il occupa Monterey le 12 avril, y laissa une garnison, et se dirigea "aussitôt sur Matamores. Des partis de guérilleros insultaient déjà la place ; Cortina avait fait défection avec sept cent cinquante hommes, et s'était réuni à Carbajal ; sa troupe, grossie de nombreux flibustiers américains, s'empara de toutes les villes des bords du Rio Grande.
Le général Mejia concentra en toute hâte, à Matamoros, sa division éparse. Il ne disposait que de trois mille hommes de troupes ; les habitants et les commerçants étrangers s'étant armés formèrent en outre un corps de huit cents volontaires. Au même moment, la plus grande partie du Tamaulipas se souleva ; de nombreux pronunciamientos eurent lieu, la garnison impérialiste de Vittoria fut attaquée par Mendez le 5 avril ; livrée à elle-même, privée de tout appui, elle capitula le 22 du même mois. Grâce à l'énergie de son préfet politique, Tula de Tamauhpas résista pendant quelque temps ; mais, le 4 juin, l'ennemi s'en rendit maître. Cependant, au nord, la situation s'aggravait chaque jour ; on redoutait de voir les Américains
-ises. entrer en scène. Le maréchal Bazaine se hâta d'envoyer par mer au secours du général Mejia un bataillon de cinq cents hommes du régiment étranger, sous les ordres du commandant de Brian. Ce renfort .ayant été débarqué le 2 mai à l'embouchure du Rio Bravo, son arrivée détermina Negrete à battre en retraite ; il s'était, du reste, borné à échanger quelques coups de canon avec la place et n'avait rien entrepris de sérieux.
A en juger par la mollesse de ses attaques, il semblerait qu'il eût été fort désappointé par l'attitude réservée des forces fédérales américaines, sur la coopération desquelles les libéraux avaient cru pouvoir compter ; pour les entraîner à faire en sa faveur quelque démonstration compromettante, il allégua faussement que sa retraite avait été déterminée par un mouvement d'un corps de confédérés, ce qui donnait la preuve de leur aUiance secrète avec les Français. Le statu qiio n'en fut pas moins maintenu sur les deux rives du fleuve, et Negrete prit le parti de rétrograder. Le 17 mai, il était au Saltillo ; ses forces s'élevaient alors à quatre mille fantassins, huit cents cavaliers et vingt et un canons.
Désireux de combattre le mauvais effet produit par la manœuvre hardie à la suite de laquelle les Etats de Coahuila et de Nuevo-Leon paraissaient être rentrés sous l'autorité de Juarez, le maréchal Bazaine voulut essayer d'envelopper Negrete et de détruire ses troupes. Il donna l'ordre à trois colonnes de converger sur Saltillo ; l'une, commandée par le général Brincourt, devait arriver par la route de Parras ; la seconde, sous les ordres du colonel Jeanningros, venir par la roule de San Luis, et la troisième être envoyée deMalamoros.Les deux premières effectuèrent le mouvement ordonné, mais le général Mejia, occupé à
régler ses rapports avec les autorités fédérales récemment i865.
installées à Brownsville, craignit d'affaiblir sa garnison et "^
ne concourut pas à cette opération. , j^
Negrete s'était fortifié dans les gorges de rAngostura>( J^j r f^ b. Le colonel Jeanningros arriva devant l'ennemi, le 31 mai; Ivaa^j^v^ # il attendit le général Brincourt pour attaquer, mais au der- y^-''*^^ x^^o^a^ nier moment, Negrete refusa le combat ; il évacua ses po- "^"^ . ^^t,'. sitions dans la nuit du 6 au 7 juin, et se retira par la route ^V. i' '^^ de Monclova avec deux mille cinq cents hommes et seize ca- à^^j
nons. Une autre fraction de deux mille hommes, conduite par Escobedo, prit le chemin de Galeana.
Le 7 juin, les colonnes réunies du colonel Jeanningros et du général Brincourt entrèrent au Saltillo ; cette dernière rétrograda immédiatement sur Parras afin de fermer cette ligne de retraite à Negrete, tandis que le colonel Jeanningros, se mettant à sa poursuite, put atteindre et sabrer son arrière-garde à Mesillas. Les troupes ennemies, forcées de se jeter dans le désert de Mapimi, se débandèrent ; un grand nombre de déserteurs se présentèrent à Parras, et Negrete ne put conserver avec lui qu'une poignée d'hommes. Il rapportait, il est vrai, des sommes importantes provenant des contributions de guerre , mais la destruction presque complète de sa division ayant indisposé contre lui les chefs du gouvernement républicain, il se sépara d'eux.
Juarez se trouvait donc de nouveau sans armée, isolé dans sa capitale de Chihuahua. Le moment paraissait venu d'en finir avec lui et de le contraindre à quitter le Mexique. Le cabinet de Mexico attachait toujours à cette question une grande importance ; il conservait l'illusion de voir les Etats-Unis reconnaître l'empereur Maximilien dès que l'an-
-1865. cien président aurait définitivement abandonné le territoire mexicain. C'était singulièrement se méprendre sur les dispositions des Américains et sur leurs véritables sentiments à l'égardderEmpirequelegouvernement français avait essayé de fonder à leurs frontières. Le dernier coup venait d'être porté à la résistance des confédérés ; le 26 mai 1865, avait été signée la convention qui terminait la guerre de la Sécession. L'heure était venue pour les Etats-Unis de se souvenir que l'intervention française au Mexique était la conséquence d'une politique hostile, d'ailleurs très-clairement manifestée par la reconnaissance du droit de belligérants accordée aux Etats du Sud. Si, à cette époque, le Mexique complètement pacifié eût été soumis en entier à l'autorité de l'empereur Maximilien, peut-être les Etats-Unis, fatigués par une longue lutte, occupés à cicatriser les plaies de la guerre civile, eussent-ils craint de s'engager dans de trop grandes complications extérieures et consenti à vivre momentanément en bonne intelligence avec ce nouveau gouvernement ; mais telle n'était pas la situation. L'Empire était seulement reconnu dans les provinces où flottait le drapeau français ; il ne subsistait que grâce à cette protection , tandis que la récente tentative de Negrete, l'existence des forces libérales encore maîtresses du Tamaulipas et de la plus grande partie du Michoacan, la résistance des guérillas du Sinaloa et de la Sonora, qui tenaient en échec les garnisons de Mazatlan et de Guaymas, prouvaient la vitalité du parti républicain. Dès ce moment, on pouvait prévoir qu'à moins d'affronter une rupture avec les Etats-Unis, rupture contraire aux sympathies et aux intérêts de la nation française, l'empereur Napoléon se verrait forcé de rappeler prochainement, et non sans quelque humiUation, les régiments qui, depuis
plus de trois ans, s'épuisaient dans des efforts aussi glorieux ^865. que stériles. C'en était donc fait du trône de Maximilien. En effet, les Etats-Unis affirment dès lors leur volonté formelle de ne pas tolérer plus longtemps un seul soldat européen sur leur continent ; ils déclarent l'intention d'appliquer la doctrine Monroë de la manière la plus absolue, et c'est à peine s'ils prennent le soin d'adoucir leurs réclamations près du gouvernement français, sous les formes ordinairement courtoises du langage diplomatique. Bien qu'ils ne se départissent pas encore de la neutralité officiellement observée depuis le commencement de l'expédition, aucune entrave n'était apportée aux enrôlements faits ouvertement, sous la direction du général Ortega, àPittsburg, à Philadelphie et à New-York ; des armes, des munitions, des équipements étaient expédiés sur les douanes de Piedras Negras, de Paso del Norte et d'Acapulco. Ils interdisaient, au contraire, l'exportation des fourrages que l'administration française faisait venir de San Francisco pour les garnisons de la côte du Pacifique, et ils s'opposaient à l'émigration de la Californie vers le Mexique, de peur que le gouvernement impérial ne profitât de l'appui des nombreux confédérés alors disposés à chercher un établissement en SonoraW. [1 y avait certainement une grande exagération dans les assertions des chefs libéraux qui ne cessaient d'annoncer le prochain passage du Piio Bravo par un corps de 30,000 hommes, mais il était néanmoins prudent de se rendre compte de quel poids pèserait l'épée des Etats-Unis si elle venait à être jetée dans la balance.
Au mois d'avril 1863, les forces militaires à la disposi- Forces militaires
. . . à la disposition
tion du maréchal Bazame se composaient environ de : du marôchai
Bazaine.
^•) Le maréchal au ministre, 28 mars, 8 avril.
lllQ if PARTIE. — CHAPITRE III.
i865. 28,000 hommes de troupes françaises,
20,000 hommes de troupes mexicaines, 8,500 hommes de gardes rurales ou de corps de police,
difficilement mobilisables.
6,000 hommes des contingents volontaires autrichiens. 1,300 hommes des contingents belges.
Ce qui donnait un total de
63,800 hommes, dont la moitié pouvait entrer en ligne ; effectif assez imposant pour que le maréchal se crût à même de résister pendant longtemps à une invasion américaine.
Le corps d'armée français formait un noyau de troupes excellentes, autour duquel se groupaient des corps indigènes ou auxiliaires dont quelques-uns n'étaient pas sans valeur. On avait cependant peu fait pour créer au Mexique un état militaire en rapport avec les exigences de la situalion politique. A proprement parler, l'armée nationale n'existait pas ; du moins, ce n'était toujours qu'une agglomération sans consistance d'hommes obéissant à tel ou tel chef, et qu'il n'avait pas été possible de soumettre à une énergique centrahsation de com.mandement et d'administration ; à l'exception des divisions Mejia et Marquez, les • troupes mexicaines étaient employées dans les expéditions seulement comme appoint des colonnes françaises. Leur effectif s'accroissait à mesure que le rayon d'opérations du corps expéditionnaire s'étendait , mais aucun progrès sensible n'avait été réalisé dans leur organisation depuis le règlement provisoire du mois de septembre 1863. L'empereur Maximilien n'avait pas apporté à cet objet une sollicitude suffisante. Peu attiré vers les choses militaires par la nature de ses études antérieures, il était incompétent sur la plupart des questions qui s'y rattachaient. 11 forma une
LE 3IARÉCHAL BAZAINE. 477
commission sous la présidence du maréchal Bazaine et se ^sos déchargea entièrement sur lui du soin important de constituer son armée. Les soldats mexicains lui inspiraient peu de sympathie. Les Indiens malingres, gauches, mal habillés, avaient, il est vrai, une triste apparence militaire et n'offraient rien qui pût flatter l'amour-propre d'un souverain, aussi s'était-il peu soucié de savoir quel parti on pouvait tirer de ces pauvres gens. Quant aux officiers, ce qu'il en entendait dire, ce qu'il en avait vu par lui-même, n'était pas de nature à corriger la mauvaise impression produite par l'aspect extérieur des soldats. L'empereur Maximilien avait donc l'armée mexicaine en médiocre estime ; il la négligea ; le jour où il s'occupa d'elle, ce ne fut que pour ruiner le peu d'organisation qu'elle possédait et en réduire l'effectif sous prétexte qu'elle coûtait trop cher.
Le décret du 7 novembre 1864, relatif au licenciement des corps auxiliaires et à la création de gardes rurales, porta le premier coup à l'armée mexicaine, et bien que l'exécution en eût été suspendue après quelques essais malheureux, il désaffectionna un grand nombre d'officiers. Ensuite l'éloignement du général Marquez, opportun peutêtre au point de vue politique, paraissait fort regrettable au point de vue militaire, car, de l'avis général, c'était un des meilleurs officiers du Mexique et l'un des plus expérimentés. Enfin, la promulgation d'une loi organique de l'armée (loi du 25 janv. 1865), résultat des travaux de la commission, avait été tout à fait inefficace pour porter remède à la situation militaire (^). L'organisation de VslY-
(•) Cette loi déterminait les cadres et les effectifs de l'arme'e ainsi qu'il suit : 18 officiers généraux, 40 officiers d'état-major, 66 officiers d'administration, 10 officiers d'état-major de place.
Tne frarde palatine, 50 hommes; une léorion de gendarmerie, 1.918 hommes;
4865. mée mexicaine sur ces nouvelles bases était beaucoup plus ~ théorique que pratique. L'empereur Maximilien eut l'im-
prudence d'inaugurer cette réorganisation par un décret de licenciement qui devait être appliqué, le 1^^ février 1865, à l'ensemble de toutes les troupes permanentes ou auxiliaires, et il avait décidé qu'on ne reformerait d'abord que quelques corps modèles destinés à servir de type aux nouveaux bataillons ou régiments. A lire ce décret, on ne peut croire vraiment qu'il eût pour objet de réorganiser une armée en présence de l'ennemi. Le mécontentement fut général, les protestations arrivèrent de toutes parts, des corps entiers firent défection (').
Bien que le licenciement ne dût amener qu'une transformation des corps existants et non leur suppression, il fut difficile de calmer les esprits ; les commandants supérieurs français, témoins des désordres qui résultaient de Tannonce de cette mesure, l'appelaient un désastre, et c'est alors qu'en l'absence du maréchal occupé au siège d'Oajaca, le général L'Hérillerj commandant à Mexico, obtint de l'empereur Maximilien de faire surseoir à sa mise à exécution. Sauf quelques modifications de détail, l'armée mexicaine
douze bataillons d'infanlerie, commandés par des colonels ou lieutenants-colonels et deux bataillons de chasseurs (à huit compagnies), 17,600 hommes;
Six régiments de cavalerie à quatre escadrons, 4,740 hommes;
Douze compagnies présidiales, 1,524 hommes;
Un bataillon d'artillerie à pied, à six batteries ; un régiment d'artillerie à cheval, à huit batteries, dont quatre montées et quatre de montagne ; un escadron du train d'artillerie, 2,595 hommes;
Un bataillon du génie, 837 hommes ;
Un escadron du train des équipages, une compagnie d'ouvriers d'administration, 830 hommes.
Total, avec les cadres d'officiers, 31,000 hommes.
(1) Fragoso, dans l'Etat de Mexico ; Valdez, aux environs de Toluca. Fragoso, véritable chef de bandits, s'était rallié à l'empire au commencement de 1864 ; on avait eu la faiblesse de lui reconnaître le grade de colonel et de le laisser à la tête de sa troupe.
conserva donc son ancienne formation. 11 fallait cependant ^ggg prendre une décision à l'égard des nombreux officiers dis- ""
ponibles dont on devait reviser les brevets ('). Aucune loi de recrutement n'était encore arrêtée. La Leva ayant été supprimée, le maréchal eût désiré voir établir la conscription, mais l'Empereur craignait avec raison que ce système ne fût pas applicable au Mexique où existent des castes trèstranchées. On employa parfois avec succès le recrutement à prime pour le recruteur et pour la recrue ; dans d'autres cas, particulièrement pour les gardes rurales, les municipalités et les haciendas furent tenues de fournir un certain nombre d'hommes, dont elles étaient responsables ; on incorporait les déserteurs et les prisonniers de l'ennemi, et, afin de conserver les hommes sous les drapeaux, on était obligé, suivant la coutume ordinaire au Mexique, de les tenir renfermés dans les casernes.
Pour réorganiser une armée, il faut une main ferme et une volonté puissante. Les commissions étudient les différentes questions, proposent des projets, mais elles sont naturellement incapables de faire exécuter un ordre, de faire appliquer un décret. Le maréchal avait la force et l'influence nécessaires pour être obéi ; il se désintéressa de cette question et se contenta de se plaindre de l'insuffisance ou de la mauvaise volonté des ministres de l'Empereur, sans paraître se rendre compte que c'était à lui, surtout, que revenaient le droit et le devoir de constituer autour du trône mexicain les troupes destinées à le défendre. L'empereur
(*) Il n'y avait pas au Mexique de général de quelque notoriété qui n'eût nommé des officiers de tous grades ; d'autres s'étaient conféré leurs litres à euxmêmes, et le justifiaient sur le chiffre des hommes qui s'étaient groupés autour d'eux. L'appât d'une solde les attirait maintenant en grand nombre, et il fallait reviser toutes ces positions fort irrégulières.
'i'80 n^ PARTIE. — CHAPITRE III.
ises. Maximilien comprit la nécessité de dissoudre les commissions et sous-commissions dont le rôle d'élaboration était terminé. Il en prévint le maréchal et le remercia par une lettre particulière O. Il eût désiré cependant qu'un officier général français fût chargé de continuer l'organisation à peine ébauchée. Cette combinaison n'ayant pu aboutir, l'Empereur confia ce soin au général autrichien de Thun, commandant la brigade austro-belge.
Les volontaires autrichiens et belges étaient arrivés dans les premiers mois de 1865, et nous avons déjà parlé de plusieurs opérations militaires auxquelles ils prirent part.
Cette brigade se composait :
l'' D'un régiment belge à deux bataillons;
2^ D'un corps autrichien comprenant :
Trois bataillons de chasseurs à pied.
Deux compagnies de pionniers,
Deux batteries de montagne,
Un régiment de hussards à cinq escadrons,
Un régiment de uhlans à cinq escadrons (^).
Le maréchal avait fait venir les Belges à Mexico ; quant
(') L'empereur Maximilien au maréchal, 26 mars 1865.
(") Le premier détachement belge arriva au Mexique le 13 octobre 1864 ; les autres furent amenés successivement par les paquebots mensuels. Le premier détachement autrichien arriva le 30 décembre 1864, le dernier le 5 mai
L'uniforme des Belges se rapprochait de celui de nos cliasseurs à pied , avec un chapeau conique en feutre noir.
Les Autrichiens portaient un pantalon garance avec jambière, une vareuse bleu foncé et un chapeau conique en feutre gris.
Les volontaires autrichiens étaient formés d'hommes do loutcs provenances, de nationalités diverses, d'âges très-différents ; un certain nonilire avaientun passé forl obscur, aucune cohésion n'existait entre eux ; aussi, au début, inspiraient-ils une très-médiocre confiance à leurs officiers; la plupart des fantassins n'avaient jamais
aux Autrichiens, ils restèrent en majeure partie à Orizaba <«cb. et dans l'état de Puebla.
Au mois d'avril 1865 0), les troupes françaises étaient
touché un fusil, beaucoup de cavaliers ne savaient pas monter à cheval ; d'ailleurs ils étaient venus au Mexique sans chevaux, et la remonte fut longue etdillicile. (Aus den Gefechlen des œsterreichischea Freicorps in Mejico, par le major vox ScHONOvsKY, Vienne, 1873.)
Si les volontaires autrichiens se mirent rapidement à la hauteur du service que l'on attendait d'eux, s'ils se distinguèrent souvent par leur bravoure et leur fermeté, on doit en reporter le mérite au corps d'officiers placés à leur tête.
Le régiment belge, également bien commandé, était formé en partie d'hommes très-jeunes ; ce corps avait besoin d'être instruit et discipliné avant de pouvoir iHre employé activement ; les Belges avaient cru venir au Mexique comme garde d'honneur de l'impératrice Charlotte. Les fatigues et les privations d'une campagne pénible n'étaient compensées par aucun avantage réel ; il y eut chez ces volontaires, comme chez les Autrichiens, de nombreuses désillusions.
(') La i" division : général de Gastag.vy ; quartier général à Mazatlan.
1", brigade : 7' bataillon de chasseurs, ol^ de ligne, 62' de ligne; en majeure partie à Mazatlan et aux environs, avec des détachements à Guay mas et à Durango.
2'^ brigade : 2' bataillon d'Afrique, à Oajaca ; 3' zouaves, à .Mexico ; régiment étranger, à Oajaca, Mexico, Queretaro.
La 2' division : général Douay (provisoirement commandée par le ''énéral Xeigre) ; quartier général en marche, de Jlorclia sur Durango.
1" brigade : bataillon de tirailleurs algériens, ù Guadalajara; 81* de ligne, à Mexico, Morelia, etc.; i" zouaves, à Aguascaliefites, Zacatecas, Guadalajara Léon, Lagos.
2" brigade : 18» bataillon de chasseurs, en colonne au nord de Durango; 7° de ligne, à Guanajuato, San Luis Potosi, Léon ; 93» de ligne, à Aguascalientes, Zacatecas, Guadalajara et environs.
brigade de cavalerie : général de Lascûurs ; 1" régiment de marche , à Mazatlan et nord de Durango ; 2* régiment de marche, à Mexico; 12« chasseurs, à Mexico, Guadalajara.
Compagnie da génie colonial : à CorJova et Campêche.
Contre-guérilla : à Vcnado, Tampico.
Bataillon égyptien : Terres chaudes de Vera-Gruz.
La compagnie de volontaires créoles , dont les engagements n'avaient qu'une durée de deux ans, était partie du Mexique le 17 novembre 1864. Les troupes de la marine avaient été successivement rappelées, et depuis le mois de janvier 186S, il ne restait à terre que les matelots de la direction du port de Vera-Cruz.
Le contre amiral Bosse avait été nommé au commandement en chef de la division navale des Antilles, du golfe du Mexique et de l'Amérique du Nord ; il fut remplacé dans le commandement direct de l'escadre des côtes du Mexique par M. le capitaine de vaisseau Cloué (26 août 1864).
— fort disséminées ; le maréchal Bazaine voulut les répartir
d'une manière plus normale qui permît une concentration rapide. Nous avons déjà vu qu'un bataillon français avait été envoyé à Matamores, et que des colonnes s'étaient dirigées au nord vers Saltillo et Monterey ; quelques-unes de ces troupes restèrent dans ces contrées comme pointe avancée, de manière à surveiller de près les mouvements de l'ennemi sur les rives du Rio Bravo ; une colonne se porta sur Chihuahua, tandis qu'une partie de la division de Gastagny, rappelée de Mazatlan, reprenait position dans l'état de Durango. Des corps de réserve se concentrèrent en arrière, à Léon, Lagos, Queretaro.
Le maréchal Bazaine, portant alors toute son attention vers la frontière américaine, négHgeait les soins de la pacification dans les provinces du centre et du sud. Sa correspondance prouve qu'à cette époque il se préoccupait exclusivement de tenir tête, avec sa poignée de Français, aux armées que les Etats-Unis pourraient envoyer contre lui, et qu'il reléguait toutes les autres questions au second plan.
Mésintelligence H u'cxistait plus de rapports bienveillants entre le le goivcrnemeiit commaudaut cu chef et r Empereur dont les conseillers
et JèïanToHtés étaient, en général, peu favorables à la France. M. Eloin, lanraiv.b. ^^^^ ^^^^^ ^^ cabiuet, avait particulièrement montré, dès
les premiers jours, une hostilité à peine déguisée contre tout ce qui portait l'empreinte de l'influence française. Le maréchal sentait ses actes discutés, ses opérations militaires critiquées ; il fut froissé plus d'une fois des mauvaises- dispositions de l'entourage impérial et, de son côté, ne témoigna plus aux souverains la même sympathie. Il faisait mouvoir les troupes, aussi bien les Autrichiens et
LE 3IARÉCHAL BAZAINE. 483
les Mexicains que les Français, comme il l'entendait; 4865. il imposait des amendes aux populations mal disposées, ~
ordonnait des réquisitions de transport à la charge du trésor mexicain, en un mot agissait en maître, et prenait à peine le soin d'en informer l'Empereur. Intervenant même dans les questions d'administration civile, il fit, de sa propre autorité, arrêter et traduire devant les conseils de guerre, en vertu des décrets sur l'état de guerre, rendus en juin et novembre 1863 et non rapportés, cinq rédacteurs de journaux qui, à l'occasion du procès du chef de bande Romero, avaient publié des articles critiques ou injurieux contre l'armée française. Cette mesure avait ému l'Empereur qui laissa cependant la justice française suivre son cours, de peur de provoquer une rupture de la part du maréchal (0. Les rédacteurs furent condamnés à la prison et à l'amende.
Cette mésintelligence s'accentua de jour en jour; au commencement de l'année 1865, le siège d'Oajaca glorieusement terminé, le maréchal eût peut-être envisagé avec satisfaction la possibilité de quitter le Mexique ; l'empereur Maximilien, de son côté, aurait vu avec plaisir le commandement supérieur passer aux mains du général Douay qui, rentrant momentanément en France avec un congé de convalescence, s'était arrêté quelques jours à Mexico, et dont les idées et les appréciations sur la situation générale du Mexique et la conduite de la guerre avaient séduit l'Empereur et l'Impératrice C'^).
A cette époque, le maréchal prétendait en effet que la
(0 Le maréchal au ministre, 28 mars 1863.
(') L'empereur Maximilien demanda (février 180a ) le rappel du maréchal Bazaine. Tel est du moins un des motifs que l'on attribua au voyage en France du général mexicain Woll ; mais celui-ci aurait atténué dans ses rapports à l'empereur Napoléon les expressions du mécontentement do l'empereur Maximilien.
-1865. « situation était très-bonne et croyait le moment favorable
~ au rétablissement des finances par des réductions d'eftec-
tif ; » il avait maintenu ses ordres relatifs au renvoi de
nouvelles troupes en France. L'empereur Maximilien en
était fort mécontent (*).
Cependant le maréchal ayant formé le projet d'épouser une jeune fille d'une des principales familles de Mexico, mademoiselle de iaPena, l'empereur espéra que ces nouveaux liens l'intéresseraient plus intimement à l'avenir de l'empire ; ce fut l'occasion d'un rapprochement entre eux. Le maréchal, trouvant que les affaires politiques marchaient mal, n'en continua pas moins à blâmer les mesures prises par le gouvernement impérial ; l'Empereur, jugeant que les opérations militaires auraient dû être difteremment conduites, s'en prenait toujours au maréchal des difficultés de la situation. Les tiraillements se renouvelèrent ; le préfet de Guanajuato ayant montré du mauvais vouloir au commandant militaire français, le maréchal retira la garnison française, et fit savoir à l'Empereur qu'il en agirait de même partout où il ne rencontrerait pas un concours loyal et dévoué de la part des autorités politiques et adminislralives.Les anciens partis relevaient la tête ; à Mexico, un comité directeur travaillait par tous les moyens à la ruine de l'empire. Des lettres de Santa-Anna, qui furent interceptées, ne laissaient aucun doute à cet égard, et le maréchal croyait que plusieurs ministres, certains commissaires impériaux, beaucoup de fonctionnaires de tous rangs étaient en rapport avec les conspi-
W Le maréchal au ministre, 27 février 18G5. — Outre la batterie de .'i garde, et de nombreux libérables et convalescents, on avait renvoyé en France, au\ mois de septembre et d'octobre d864 , le 1" et le 20'-" bataillons de chasseurs à pied ; Ift 99* de ligne panit en deux convois , au mois de décembre suivant, et le 2* zouaves au mois de mars 186S.
LE MARÉCHAL BAZAINE. 48o
rateurs. Il écrivit à Paris au ministre de la guerre qu'un 1863. grand nombre d'hommes, importants par leur position ~
dans le pays, étaient mécontents du gouvernement, qu'ils cherchaient à se grouper : « leurs inquiétudes s'aggravant depuis les derniers événements d'Amérique, ils se comptent et forment un faisceau dont la force s'augmente en proportion de la faiblesse du gouvernement, et du danger que peut créer l'apathie apparente qui préside aux destinées du . pays ou le choix des agents du pouvoir exécutif.
« J'ai reçu à cet égard des confidences qui émanent d'une source qui ne me permet pas le doute, et je sais que, plutôt que de subir le joug américain auquel tend le parti démagogique, les conservateurs n'hésiteraient pas à se donner au bras qui les a soutenus, et sur lequel ils basent toutes leurs espérances d'avenir. C'est une annexion à la France, ou tout au moins un protectorat sous sa forme la plus absolue, que le parti conservateur est décidé à proposer, le jour où par suite d'événements, qui ne sont point improbables, le souverain que l'intervention a donné au pays viendrait à lui manquer (*). »
Le ministre de la guerre répondit que « si ces tendances prenaient quelque consistance », il fallait « les repousser de la manière la plus péremptoire, car, à aucun titre et dans quelque circonstance que ce fût, une pareille combinaison ne saurait être admise ou seulement entrevue, elle serait en opposition formelle avec les intérêts delà France et avec les intentions de l'Empereur C^). »
Le mariage du maréchal fut célébré, le 26 juin, à la chapelle du palais; le maréchal écrivit au ministre de la guerre
(') Le maréchal au ministre, 28 mai 1865.
(2> Le ministre au maréchal Bazaine, 30 juin 1865.
4863. que l'Empereur et l'Impératrice avaient été pour lui « d'une parfaite bonté (*). »
Loin de s'apaiser, le mécontentement de l'Empereur était cependant entretenu par des nouvelles fort peu satisfaisantes reçues de tous les points du territoire ; il pensait qu'on aurait pu remédier à cet état de choses, si le maréchal, au lieu de présenter la situation sous des couleurs trop favorables et de renvoyer des troupes en France, avait, ainsi qu'il le lui conseillait, sollicité de nouveaux renforts. Les sentiments de l'empereur Maximilien se trouvent nettement exprimés dans une lettre datée du 29 juin 1865 :
« Je reçois des nouvelles fort alarmantes. Il faudra pourvoir à la sûreté de cette place importante de Guanajuato.
8 Si le moindre scandale arrive, j'en rends responsable le maréchal.
« Il faut le dire nettement, notre situation militaire est des plus mauvaises, Guanajuato et Guadalajara sont menacés.
« La ville de Morelia est entourée d'ennemis; Acapulco est perdu et donne par son excellente position un chemin toujours ouvert pour alimenter la guerre, et pour fournir l'ennemi d'hommes et d'armes.
« Oajaca est presque dégarni ; San Luis Potosi est en danger.
« Du nord ne viennent pas de nouvelles, de manière que la position militaire est, je le répète, bien mauvaise, plus mauvaise que l'automne passé.
« On a perdu un temps précieux, on a ruiné le trésor public, on a ébranlé la confiance, et tout cela parce qu'on a fait croire îi Paris que la guerre est glorieusement finie, que d'immenses territoires plus vastes que la France étaient redevenus calmes et paisibles.
(•) Le mari-chal au ministre, 28 juin.
L'Empereur donna en dot à la inarécliale le palais de Bucna-Vista, résidence du commandant en chef. Une clause du contrai spécifiait que, dans le cas où le muréchal quitterait le Mexique, cet hôtel serait repris par l'Etat moyennant une somme de cent mills piastres. Aprùs la cliulc de l'empire, le gouvernement républicain s'en empara.
LE 31ARÉCHAL BAZAINE. 48/
« Donnant suite à ces rapports complètement faux, on a rappelé <868. une grande quantité de troupes, voulant ainsi gagner l'opposition; on a laissé un nombre insuffisant de soldats.
« D'un autre côté, on nous a fait dépenser des sommes énormes pour les mauvaises troupes auxiliaires, et de cette manière le pauvre pays doit payer des troupes françaises,.... des hordes d'indigènes qui ne lui font que du mal, et en récompense de ces immenses sacrifices pécuniaires, nous voyons les principales villes du pays, les centres de la richesse, menacés par des troupes audacieuses qu'on se plaît à appeler « ladroms », mais qui montrent un talent militaire très-remarquable, profitant immédiatement des grandes faiblesses de notre position.
« Dans tous ces points, il y a deux questions sérieuses à régler : l'insuffisance des troupes et les sommes inouïes que cette lente et malheureuse guerre engloutit.
« Le point le plus brûlant pour le moment est d'assurer les grandes villes.
« La perte de Guanajualo serait un malheur irréparable ; la prise de Morelia un scandale sans nom.
€ A propos de Morelia, je me rappelle très-bien les promesses qu'on m'avait faites l'année dernière. On parlait comme à présent du temps des pluies. On disait qu'en hiver tout serait fait. On faisait mille promesses aux malheureuses populations, et il se passe une année et nous voilà dans la position la plus déplorable. »
Il y avait beaucoup de vrai dans ce triste exposé de la situation du pays, bien que les alarmes au sujet de la conservation des grandes villes de l'intérieur, toujours protégées par l'armée française fussent des plus exagérées. II eût été certainement avantageux d'avoir un eftectif français plus considérable, mais enfin ces mauvaises troupes auxiliaires, ces-hordes d'indigènes, dont l'Empereur parle avec tant de dédain, étaient en définitive composées des mêmes éléments que les troupes républicaines ; qu'elles fassent médiocres, et sur tous les points de beaucoup inférieures
488 II* PARTIi;. — CHAPITRE III.
<86S. à des corps européens, c'est incontestable ; l'Empereur devait le savoir avant d'accepter la couronne. Il assurait d'ailleurs ne s'être jamais fait d'illusions sur le véritable état du pays (0; d'autre part, il ne pouvait espérer que le gouvernement français continuerait indéfiniment ses sacrifices d'hommes et d'argent, malgré le désir maintes fois exprimé par la France de voir mettre un terme à l'intervention au Mexique. Quand les Mexicains eux-mêmes restaient inertes, que les plus ardents partisans de la monarchie se montraient impuissants à provoquer quelque manifestation sérieuse en faveur de l'empire, était-il sage de croire que les troupes françaises, leur effectif fùl-il double ou triole, arriveraient à rélablir l'ordre dans un pays déchiré depuis quarante ans par la guerre civile? Le clergé était de plus en plus hostile ; la reconnaissance des lois de réforme avait porté son irritation au comble, tandis que la révision des ventes des biens ecclésiastiques avec les lenteurs de la justice mexicaine et les vexations qui en étaient la conséquence, ne satisfaisait personne et grossissait les rangs de l'opposition. Les plaintes de milliers de veuves de militaires, d'estropiés, et de blessés, auxquels on ne payait pas régulièrement la pension qu'ils recevaient des autres gouvernements, faisaient le plus mauvais effet. Une lettre, datée du 30 juin 1865, adressée à l'Empereur par le
(*) J'ai bien voulu croire ce que Teran me disait avant mon départ d'Europe, et je savais que les idées des pauvres exilés de la Régence embarrassée n'étaient que des fantasmagories. Je ne me fis jamais d'illusions, mais j'ai trouvé que la situation n'était pourtant pas si triste que Teran la peignait alors et qu'il voudrait encore la faire paraître ; ce pays est meilleur qu'il n'en a la réputation, et
il est précisément meilleur dans le sens contraire aux exilés (Extrait d'une
lettre de l'empereur Maximilien au baron de Pont, 8 décembre 186S.)
M. Teran, agent du gouvernement de Juarez en Europe, était allé voir l'empereur Maximilien à Miramar, pour lo détourner d'accepter la couronne du Mexique.
LE MARÉCHAL BAZAliNE. 480
préfet de Morelia pour lui donner sa démission, est inté- i86o ressante à connaître comme indice des dispositions actuelles des anciens partisans de l'empire :
« Sire, la marche politique que S. M. a cru devoir imprimer à son gouvernement n'a pas répondu au grand but que S. M. se proposait sans doute en l'adoptant; tout au contraire, les populations l'ont vue avec une extrême défiance et les révolutionnaires avec un dédain marqué.
« L'enthousiasme des premières est éteint, elles sont tombées dans l'indifférence, d'où elles passeront h. l'aversion.
« La révolution dont les titres ont été reconnus par S. M., de la façon la plus explicite et la plus solennelle, méprise les concessions parce qu'elle se croit autorisée aies regarder comme de justes réparations qui lui sont dues. Elle marche à son but, rien ne l'arrête et peut-être triomphera-t-elle dans ce département.
« Ce n'est pas qu'elle soit forte par le pouvoir des armes ; sa force est dans la faiblesse du gouvernement. Celui-ci n'a pas de pensée fixe, il n'a pas d'ensemble dans ces mesures ; l'opi^ortunité et l'unité d'action manquent dans tout. En un mot, Sire, on cherche en vain l'intelligence supérieure qui dirige, la volonté ferme qui décide, la main vigoureuse qui exécute; le chaos en est la conséquence forcée.
« Telle est la situation du Michoacan. Il convient à mon devoir comme autorité, à ma loyauté comme homme d'honneur, de l'exprimer franchement à S. M. en insistant pour la quatrième fois sur la démission que je donne de la préfecture politique.
« Je prie S. M. de l'accepter pour me sauver au moins du ridicule qui est le sort réservé aux fonctionnaires publics de ce malheureux département. »
La désaffection était en effet générale. L'Empereur, au lieu d'exercer le pouvoir d'une main ferme et sous sa propre responsabilité, laissait paralyser ses excellentes intentions par le mauvais vouloir ou l'apathie de ses agents ; il avait la faiblesse de soumettre ses décisions au contrôle de ses ministres, et en subordonnait l'exécution à leur au-
mo. torisation préalable (*). Très-fréquemment, des questions arrêtées dans un sens entre l'Empereur et le maréchal recevaient, quand elles avaient passé par les ministres, une solution toute différente, ou bien elles étaient indéfiniment ajournées.
L'expérience était faite, l'épreuve était "tentée ; de plus la guerre civile d'Amérique une fois terminée, l'influence française devait inévitablement succomber sous l'influence bien autrement puissante de la république américaine. Les moins clairvoyants reconnaissaient actuellement l'impossibilité de maintenir l'empire ; la fraction la plus active et la plus intelligente du pays était entraînée dans le courant des idées républicaines démocratiques ; la masse indienne restait inerte, et les conservateurs monarchiques ne représentaient qu'une minorité fort insuffisante ; avec plus d'énergie, l'empereur Maximilien aurait peut-être tiré meilleur parti de la situation, il n'est pas probable qu'il fût parvenu à la dominer.
Il était également injuste de rendre le maréchal Bazaine responsable des difficultés de l'heure présente. L'empereur Maximilien se montrait cependant trop disposé à le faire (^).
(1) Un Français, qui était allé à Mexico pour s'occuper de la fondation d'établissements de crédit, écrivait le 12 août 1865 : « Comme étranger, ce qui se passe dans ce pays ne me regarde pas; mais je ne puis m'empècher de plaindre sincèrement S. M. Maximilien d'être entouré d'hommes aussi arriérés; en vérité, on serait porté à croire que c'est de mauvaise foi qu'ils agissent. Sa Majesté est trop bonne et a trop de déférence pour eux ; avec de pareils hommes, ses efforts pour faire le bien du pays sont frappés de stérilité. »
(2) La lettre suivante, de l'empereur Maximilien, fera connaître l'aigreur de ses sentiments à l'égard du maréchal.
ChapuUepec, 18 juillet 1865 — « Je ne me plains pas contre les Français
auxquels le Mexique doit tant do reconnaissance, mais je me plains amèrement
Un rapide exposé de la situation financière du pays I860. achèvera de prouver combien étaient précaires les conditions d'existence de l'empire.
Les ministres de l'empereur Maximilien s'exprimaient ainsi dans un rapport qu'ils lui adressaient à ce sujet :
Sire, en montant sur le trône du Mexique, ce dont Votre Majesté pouvait le moins se flatter c'était de venir gouverner une nation prospère. V. M. reconnut de la manière la plus formelle que l'Empire et la présence de l'Empereur étaient acceptés comme l'espoir
et directement contre quelques Français qui servent mal leur Empereur et l'honneur de leur dropeau. Je parle de ces hauts fonctionnaires qui dépensent Targent et le sang du Mexique inutilement, qui font toutes les intrigues pour contrecarrer la formation d'une armée nationale, qui renvoient des troupes sans la permission do leur souverain et contre les traités les plus sacrés, qui permettent et autorisent le vol et le saccage, qui démoralisent de plus en plus, tous les jours, une helle et glorieuse armée, qui foulent à leurs pieds les principes de la civilisation, la gloire de Napoléon et de ses drapeaux ; je parle de ces chefs qui me laissent dans l'ignorance la plus complète de faits militaires, qui me parlent de victoires quand il y a des défaites, qui sacrifient inutilement de braves troupes, qui ont mis mon empire dans une position militaire plus triste qu'elle n'a été l'année passée, qui permettent à Juarez d'enrôler une nouvelle armée et de se moquer d'un maréchal de France et de son armée.
« Si je ne me plains pas ouvertement, si je ne montre pas mon mépris, c'est par égard pour mon meilleur ami, pour l'empereur Napoléon, par respect pour cette grande nation à laquelle nous devons tant. J'avale bien des injustices, bien des humiliations auxquelles je n'étais accoutumé de ma vie, par amour pour ma nouvelle patrie, par amitié pour la France. Je fais comme si j'étais dupé, pour sauver l'avenir, et vous savez bien que je ne suis la dupe de personne et que ma mémoire, malheureusement trop bonne, me fait rappeler toutes les promesses et tous les mensonges qu'on m'a faits et dits depuis quatorze mois. Aucune des promesses n'a été tenue et, je le répète, la position militaire est plus mauvaise que l'année dernière, chose que je peux vous prouver sur la carte et par les rapports que je reçois, qui, c'est vrai, ne me parviennent pas malheureusement du quartier général comme cela devrait être, mais qui pour cela ne sont pas moins authentiques. Du reste, je me console de ne pas recevoir des rapports inexacts du quartier général, puisque le même malheur arrive comme je viens de le savoir positivement à l'empereur des Français.
« On se joue des deux Empereurs, voilà la situation ; mais elle ne durera pas longtemps ; les deux Empereurs commencent à voir clairement et le Mexique et la gloire de l'armée française seront sauvés et triompheront de toutes les intrigues méprisables. »
/)865. d'un remède à d'immenses malheurs qui pesaient douloureuse-
— ment sur ce pays depuis longues années, et que le gouvernement
de V. M. était l'héritier de beaucoup d'autres qui avaient accumulé,
peu importe à qui en revient la faute, une foule de désordres et
de calamités, d'engagements et de déceptions....
« Grande renommée de richesses, pauvreté réelle^ brillantes illusions et amères déceptions, telle est notre histoire financière. »
On disait que les revenus du Mexique, sous le gouvernement des vice-rois, s'élevaient à vingt millions de piastres; mais, en regardant les chiffres de près et en déduisant les frais de perception, on arrive seulement à un total de treize millions et demi de piastres qui s'était abaissé à huit ou neuf millions au moment où l'indépendance fut proclamée. On estimait que, lorsque l'empereur Maximilien accepta la couronne , le revenu public s'élevait à quinze millions de piastres au plus ; il était dû dix annuités sur la dette étrangère, plus de cinquante millions de piastres à la France pour frais de l'expédition, et cent millions à la dette intérieure. Quoique ce bilan ne fût pas alors très-bien connu, la première préoccupation du nouveau souverain, avant même son départ de Miramar, avait été de négocier un emprunt. Nous avons déjà dit qu'il réussit, grâce à l'habileté de M. Fould, ministre des finances de France; on obtint cet emprunt au chiffre nominal d'un peu plus de cinquante millions de piastres, à un taux de 6 ''/o, mais les frais et les conditions de la souscription le réduisirent à moins de vingt millions de piastres, ce qui fit ressortir l'intérêt à plus de 12 % ; pour le Mexique ces conditions n'étaient pas encore trop mauvaises ; « dans ses jours les plus prospères, la république mexicaine eût été heureuse de trouver de l'argent à ce prix » (').
fl) Rapport du minisfe des finances.
LE MARÉCHAL BAZAIINE. 493
Mais c'est à peine si, après les prélèvements faits pour ^soo. les créanciers anglais, pour les garanties d'intérêts, et pour le trésor français, il était resté, sur le produit de cet emprunt, quelques millions que l'empereur Maximilien reçut à Miramar et appliqua en partie aux dépenses de premier établissement. Il fallait, de toute nécessité, faire un nouvel appel au crédit public.
Dans les premiers mois de l'année 1864, le ministre des Mission finances avait envoyé au Mexique M. Corta, député .au Corps législatif, u homme d'un excellent esprit, calme, et instruit,» disait le ministre lui-même (*); il avait pour mission spéciale d'étudier la situation financière, de se rendre compte des difficultés, d'en préparer l'aplanissement, de régler les différentes questions d'indemnités et de réclamations françaises, sans oublier surtout la créance Jecker (^), et de faire la lumière sur les incertitudes de l'avenir.
Après un séjour de quelques semaines àMexico, M. Gorta revint à Paris, ébloui, disait-il, de la fécondité de ce sol privilégié. C'est alors que fut conçue cette nouvelle et hardie combinaison financière de l'émission d'un emprunt mexicain sur la place de Paris, malgré la dépréciation qui frappait déjà les titres précédemment émis. M. Corta arriva juste à point pour facihter le succès de cette aventureuse opération. Il fit à la tribune du corps législatif un récit merveilleux des richesses du Mexique (^), de l'avenir fortuné qui lui était réservé par le développement du commerce, de l'agriculture, et de l'industrie; sous le gouvernement
(») Lettre de M. Achille Fould, 31 mars 1864.
<*' Voir à l'appendice.
(3) Séances des 9 et 10 avril 1865 : • Le Mexique, au point de vue agricole, commercial et industriel, est tout simplement le pays le plus favorisé du globe. • La plupart des chiffres cités par M. Corta au sujet des revenus des impôts, aux différentes époques, sont erronés.
494 ïl" PARTIE. CHAPITRE III.
1865. sage et populaire de Teoipereur Maximilien,(( apparaissant aux Indiei^ comme l'homme de la prédiction, l'homme venu d'Orientaux cheveux blonds et aux yeux d'azur.»
M. Rouher, ministre d'Etat, corrobora les assertions de M. Corta dans un pompeux langage, où il était question de découverte et d'exploitation de mines de fer, de houille, de sources d'huile de pétrole ; il donna, en ces termes, aux futurs souscripteurs de l'emprunt, la garantie morale du gouvernement français : « Le but doit être atteint, la pacification doit être complète, l'armée française ne doit revenir sur nos rivages que son œuvre accomplie et triomphante des résistances qu'elle aura rencontréesC^).»
Quelques jours après, l'emprunt était lancé et, en trois jours, entièrement souscrit avec un engouement indescriptible C^). L'épargne française s'engloutissait de nouveau dans ce gouffre où l'influence politique et le prestige de la France étaient déjà près de disparaître. Enfin, quelque argent était trouvé pour satisfaire aux exigences pressantes du moment. Déduction faite des frais de négociations et des prélèvements divers, il ne parait pas être resté au gouvernement mexicain une somme de 50 millions de francs, sur les 170 millions ou environ qui furent versés par les souscripteurs.
On comprend que, dans de telles conditions, il était difficile que l'état financier du Mexique parvînt à s'améliorer.
(>) Séance du 10 avril 1865.
(2) Par un syndicat de trente-cinq banquiers, auxquels s'adjoignirent deux cents banques secondaires.
On émit 500,000 obligations à 340 fr., devant produire un capital de 170 millions. — Ces obligations, remboursables à 500 fr., étaient productives d'un irUérêt annuel de 30 fr. La grande attraction de celte combinaison él;iit le tirage de lots semestriels de 500,000 fr., de 100,000 fr., de 50 et de 10.000 fr. Les banquiers chargés de l'émission prélevèrent une commission de 10 p. lot).
LE MARÉCHAL BAZAINE. 49o
Avec une bonne gestion, on aurait pu notablement aug- -iSCo. menler les revenus publics, mais il y avait peu d'ordre dans l'administration , peu d'intégrité chez beaucoup d'agents. Nous avons dit que l'empereur Maximilien avait voulu confier le contrôle et la direction des services financiers à des employés français, et nous avons fait connaître les difficultés que la mauvaise volonté des Mexicains opposait à l'application de cette mesure. Cependant, l'Empereur ayant demandé à la France un fonctionnaire d'un rang élevé pour organiser le système financier du Mexique, un inspecteur général des finances, M. Bonnefons, fut mis à sa disposition. Il se rendit àMexico au mois de février 1865. L'Empereur et l'Impératrice désiraient qu'il acceptât le portefeuille de ministre des finances, mais il se récusa sagement, d'accord avec le maréchal Bazaine qui écrivait à ce sujet :
« J'ai reçu M. Bonnefons, et nous sommes tombés d'accord sur les difficultés qui surgiraient, et sur le peu d'indépendance que lui laisserait, vis-à-vis des intérêts de la France, sa position officielle de ministre des finances mexicaines. De son côté, l'empereur Maximilien voudrait qu'il fût ministre titulaire, mais je crois qu'il y a une arrière-pensée qui peut se traduire ainsi: « M. Bonnefons une fois ministre, je ne serai jamais embarrassé, puisqu'il aura à sa disposition la caisse et le crédit de larmée française»; je puis me tromper, mais M. Bonnefons ne serait qu'un banquier officiel ayant rang de ministre. Il vaut donc mieux qu'il prenne la direction des services financiers à titre de conseiller, de commissaire général, de contrôleur général, comme on voudra, avec son admission au conseil des ministres.
« J'ai donc parlé dans ce sens à l'Empereur et à l'Impératrice qui, avec raison, s'occupe des affaires du pays, et LL. MM. trouvent que M. Bonnefons est trop timide quant à la responsabilité et qu'il faut qu'il soit ministre réel; l'aftaire en est là ('), »
(') Le maréchal au ministre, 10 mars 1865.
^8C5. Ce n'était pas sans arrière-pensée d'intérêt personnel que
le gouvernement français envoyait un fonctionnaire des finances à l'empereur Maximilien. Il entendait s'exonérer autant que possible des charges que lui imposait le maintien de son armée au Mexique, et des instructions confidentielles avaient été adressées à ce sujet au maréchal .(^) On ne consentait à venir en aide à l'empereur Maximilien au moyen de la trésorerie de l'armée qu'à certaines conditions déterminées, entre autres la remise, aux mains d'agents français, de la direction de tous les services financiers, le règlement des indemnités françaises , et le remboursement d'une somme de 2,100,000 fr., payée pour la construction du chemin de fer de Vera-Gruz. L'empereur Maximilien, n'ayant pas le choix des moyens, souscrivit à toutes ces exigences ; mais on ne peut s'empêcher de plaindre ce malheureux souverain qui n'avait le droit de disposer ni d'un écu, ni d'un soldat.
M. Bonnefons, étant tombé malade, fut remplacé par M. Langlais, consedler d'Etat ; en attendant l'arrivée de ce nouveau fonctionnaire, les ministres mexicains se hâtèrent de prendre nombre de mesures qui devaient paralyser son action, et, à l'insu des représentants de la France, consentirent même avec la maison Jecker à un arrangement onéreux pour le Trésor mexicain (^).
M. Langlais fut d'abord assez mal reçu; plus tard, l'empereur MaximiUen apprécia combien était précieux un auxiliaire aussi dévoué et aussi intelligent ; mais sa santé était déjà ébranlée par le changement de climat ; il ne put résister à l'excès de travail, et mourut après une courte maladie. L'empereur MaximiUen le pleura comme un ami.
(*) Instructions du 15 mars. — Le maréchal au ministre, 28 avril. (*) Voir à l'appendice. — Le niaréclial au ministre, 27 et 28 octobre.
M. Langlais avait élaboré un plan d'organisation finan- -1860 cière et un projet de budget où les recettes et les dépenses s'équilibraient à peu près ; on ne réussit pas, du reste, à mettre ses combinaisons en pratique.