‹ Explication des articles d'Issy. Publiée pour la première fois avec une introd., des notes et des appendicesChapitre 10 sur 23 · Luc, X, 4i · texte numérisé non relu

Luc, X, 4i

^O EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY

sieres il faut mourir encor a cet empressement qui paroist souvent la vertu mesme, et qui est au contraire un meslange des inquiétudes de nostre amour propre, avec les opérations de la grâce, plus une ame s'avance dans la mort a elle mesme, et dans la dépendance de la grâce, plus elle découvre en elle les moindres restes de cet empressement, les amcs ferventes qui ne sont point dans cet estât de mort se soutiennent souvent [p. 87] par cet empressement qui est vertueux en ce qu'il tend a lexercice de la vertu, elles veulent toujours faire et voir toujours tout ce qu'elles font, les autres estant mortes a cet empressement, ou travaillant a y mourir sont également contentes d'agir et de souffrir, de faire ou de ne faire pas, de voir leurs actes ou de ne les voir point, cette mort a soy mesme est exempte d'illusion quand elle est soutenue par la simplicité, par l'obéissance et par les plus solides épreuves d'un bon directeur, en mesme temps cette mort a soy mesme est dans la prattique bien plus rigoureuse pour les bonnes âmes qu'on ne sçauroit simaginer quand on n'en a pas 1 expérience.

Article XI.

Il n'est pas permis au Chrestien dattendre que Dieu luy inspire ces actes par voye et inspiration particulière ; et il n'a besoin pour s'y exciter, que de la foy qui luy fait connoistre la volonté de Dieu signifiée et déclarée par ses commandemens, et des exemples des Saints, en supposant toujours le secours de la grâce excitante et prévenante, les trois dernières propositions

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sont des suittes manifestes des précédentes, et les contraires sont téméraires et erronées.

[P. 38] Le clirestien en quelque degré de contemplation qu'il puisse estre ne doit point attendre pour former les actes essentiels du christianisme une inspiration miraculeuse*, telle que celle des Apostres, des prophètes, des autres auteurs des livres sacrez et de toulsles autres saints a qui Dieu s'est communiqué extraordinairement. attacher cette inspiration miraculeuse ou prophétique a un certain estât réglé d'oraison ou Ion parviendroit par degrez ce seroit établir un fanatisme sans remède et renverser la religion, mais en rejettant cette inspiration qui rendroit touts les chrestiens appliquez a l'oraison indépendante de l'église, on ne peut se dispenser de reconnoistre un attrait intérieur de grâce que les âmes

I. Cf. Premières Explications, § XIII : «... L'inspiration miraculeuse de chaque moment m'a toujours paru un prodige d'illusion et d'extravagance. L'inspiration ordinaire et prévenante en chaque moment, qui se trouve dans tous les justes et dont l'attrait est encore plus grand dans les amcs les plus parfaites, me paraît un ^int essentiel de la foi chrétienne qui doit être autant reconnue par -tous les Docteurs de l'école que parles mystiques. »

Cf. Lettre à la sœur Charlotte v'e S. Cyprien : « ... L'attrait intérieur, dont les Mystiques ont tant parlé, n'est point une inspiration miraculeuse et prophétique, qui rende l'ame infaillible... ; ce n'est que la grâce, qui est sans cesse prévenante dans tous les justes, et qui est plus spéciale dans les âmes élevées par l'amour désintéresse et par la contemplation habituelle, à un amour plus parfait., . » (^Correspondance, V, p. 371-372).

C^. Maximes des Saints, art. VII vrai : «... Il n'y a aucun état ni d'indifférence, ni d'aucune autre perfection connue dans l'Eglise, qui donne aux âmes une inspiration miraculeuse ou extraordinaire... », etc. (éd. critique, p. 169 sq.).

pures peuvent et doivent suivre dans l'oraison, et dans touts leurs actes intérieurs de pieté. Cet attrait est sans doute une inspiration continuelle du juste, mais une inspiration qui loin d'estre miraculeuse tient toujours lame dans une voie de pure foy ou elle ne connoist rien que ce que la foy luy fait connoistre, elle n'a point de règle au delà de laloy ecritle. elle n'admet ny vision ny révélation ny inspiration hors de cette voie de pure foy. Il est vray que cett3 inspiration est toujours prévenante, et qu'il n'y a [p. SgJ aucun moment ou elle manque a l'ame. la raison en est claire, c'est que cette inspiration n'est autre chose que la grâce commune des justes, et que Dieu n'abandonne aucune ame s'il n'en a esté abandonné le premier, cette inspiration continuelle qui est si affoiblie si confuse et si interrompue dans les justes imparfaits par la multitude de leurs imperfections, et par la résistance de leur amour propre, va toujours au contraire se perfectionnant de plus en plus dans les âmes qui sent fidelles a mourir a toutes les inquiétudes de l'amour propre, et aux empressemens de la nature dans la coopération a la grâce. Dieu ne cherche qu'a se communiquer, plus le cœur souvre plus l'inspiration du st esprit est grande, mais grande dans les bornes de cette voie de pure foy, ou tout consiste a aimer Dieu sans interest, a estre simple et docile 'comme un enfant, et a mourir a toutes les recherches de l'amour propre. Une ame bien avancée dans la mort a elle mesme, estant plus souple aux impressions divi nés s'apperçoit que Dieu demande d'elle en chaque moment pour augmenter cette mort, beaucoup de choses que le commun des justes moins souples a la grâce ne sentent pas. Cette demande intérieure et continuelle

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de l'esprit de Dieu n'est point une révélation miraculeuse [p. 4oJ. Encore une fois ce n'est que leffet dune grâce plus spéciale et plus abondante que Dieu donne a proportion de la fidélité de lame, c'est cet attrait intérieur dont les saints de tous les temps n'ont pas moins parlé que les directeurs modernes, touts les meilleurs livres en sont remplis, est il question de reconnoistre une vocation, il faut disent-ils consulter lattrait intérieur, plus la personne est avancée plus on croit qu'il faut avoir égard a son attrait de grâce pour faire un bien plustost qu'un autre, s'agit il de l'oraison après l'avoir bien éprouvée on croit encor qu'il faut suivre librement cet attrait pourveu que le genre d'oraison auquel il porte nourrisse Tamour de Dieu et fasse praltiquer sans orgueil toutes les vertus. Voila a quoy se réduit la liberté des enfans de Dieu les plus avancez. C'est de faire sans règle ny méthode extérieure les actes intérieurs auxquels lesprit de grâce les a accoustumez. Cette liberté qui les exempte d'une règle extérieure n'aboutit qu'a demeurer dans la quiétude sans actes distincts, quand on s'y sent attiré, et a faire dans le reste de la journée hors de la quiétude les actes distincts de toutes les vertus convenables a leur estât, suivant ce mesme attrait de grâce qui ne manque jamais aux âmes vraiment fidelles. Au reste quoyque cet attrait ne manque jamais il ne rend point l'ame infaillible c'est toujours (avec la différence du plus au moins) l'attrait journalier et linspiration commune des justes, [p. 4i] si chaque juste estoit a chaque moment fidelle a toute sa grâce, il seroit en cliaque moment exempt de toute imperfection et de toute erreur, car rien ne manque de la part de la grâce aux hommes, et c'est les hommes

qui manquent a la grâce. Ce n'est que par leur infidélité qu'ils se trompent et qu'ils commettent des imperfections, si donc ils estoient entièrement fidelles dans la prattique, ils seroient entièrement exempts d'imperfection et d'erreur, les aines les plus avancées ne sont donc pas sujettes a l'erreur ny a l'imperfection par la défaillance de leur grâce, mais par le danger de leur propre infidélité, en cela elles sont a proportion comme le reste des justes, toute la différence consiste en ce qu'estant prévenues d'une plus grande grâce et plus souples aux impressions divines, elles sont moins sujettes aux erreurs et aux cheutes tandis qu'elles demeurent dans cette simplicité. Il a esté nécessaire de poser une fois pour toutes ce fondement affin qu'on sçache que les âmes les plus eminentes dans la voie de pure foy font touts leurs actes selon un attrait intérieur qui n'est point un don miraculeux ny une inspiration prophétique et qui n'est que la grâce commune des justes a un plus haut degré. D'où il s'ensuit qu'on ne tente point Dieu en agissant avec liberté suivant cet attrait pour former d'une manière simple, paisible et sans empressement, tantost les actes indistincts de la quiétude, tantost les actes distincts des vertus convenables a chaque estât. Il faut encore [p. 42] remarquer que cet attrait n'est ny uniforme ny assuré, i" il n'est point assuré comme nous l'avons veu, puisque Dieu peut en priver l'ame dun moment a l'autre si elle est infidelle, elle peut mesme s'y tromper et se séduire elle mesme touchant son attrait. Car encore qu'il soit borné aux choses permises par la loy de Dieu, et aux vertus les plus parfaittes, elle peut se flatter et se persuader que son attrait demande ce qui n'est demandé que par son

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inclination corrompiie. d'où il s'ensuit qu'elle est dans l'illusion si elle n'est toujours soumise a un bon directeur qui éprouve cet attrait pour reconnoistre s'il vient de Dieu et pour juger de l'arbre par les fruits, 2" cet attrait n'est pas uniforme ; quelquefois il est sensible, il saisit l'ame il la remplit d'affection, il ne luy laisse aucune hésitation sur ce qu'elle va faire pour Dieu, quelquefois au contraire l'attrait est sec meslé d'angoisse et d'hésitation et concentré pour ainsi dire au fond de l'ame. souvent cet attrait n'est que la prévention ordinaire de la grâce qui est dans touts les justes pour faire avec modération et prudence les actions les plus communes de la vie. quelquefois l'attrait est plus marqué et demande des choses plus particulières quovque toujours bornées a la Règle inviolable de la loy de Dieu. Par exemple il demandera quelquefois des épreuves el des mortifications d'un genre nouveau pour rendre l'ame plus simple plus petite plus détachée de [p. l\3] tous les appuis les plus subtils de son amour propre. Il n'y a que l'expérience qui puisse faire entendre ce détail qui est toujours très pur et très innocent, puisqu'il ne va qu'a se renoncer suivant l'évangile. Cet attrait intérieur qui poursuit sans cesse lame la presse de plus en plus pour luy oster jusqu'aux moindres restes de vie naturelle et il n'est autre chose en nous aue le principe du pur amour dont la severe jalousie ne peut souffrir le moindre meslange. Il reproche a lame tout ce qu'il n'a point niis en elle, plus elle luy donne plus il luy demande. Il est ingénieux pour inventer de nouveaux moyens d'arracher l'ame a elle mesme, jusques dans les choses qui paroissent les plus indifférentes et les plus petites, mais il ne demande jamais que mort a

nous mesme, que pureté de mœurs, que sincérité, et obéissance a la loy escritte. cette jalousie insatiable du pur amour est ce qu'on appelle attrait dans les âmes les plus avancées.

Article XII.

Par les actes d'obligation cy dessus marquez on ne doit pas entendre toujours dès actes méthodiques et arangez, encore moins des actes réduits en formules et sous certaines paroles, ou des actes inquiets et empressez : mais des actes sincèrement formez dans le cœur, avec toute la sainte douceur et tranquillité qu'inspire lesprit de Dieu.

[P. M]- Tout ce qui est libre et méritoire dans nostre volonté est un acte très réel et très véritable. Les habitudes produittes par les actes, facilitent les actes a leur tour, mais comme les habitudes ne sont pas libres ny opérées immédiatement par la volonté, elles sont en nous lors mesme que nous faisons des actes contraires et vicieux, d'où il sensuit évidemment qu'elles n'ont en elles mesmes rien de méritoire, leur source il est vray est méritoire, sça voir les actes souvent répétez qui les ont produittes, elles facilitent aussy ce qui est méritoire, sçavoir les actes qui les suivent, mais elles ne méritent rien par elles mesmes. quand on parle d'une disposition pieuse, ou l'on entend parler d'une habitude ou bien Ion entend parler d'un tissu d'actes fréquents, si la disposition n'est qu'une habitude elle

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n'est pas méritoire, si au contraire c'est un tissu d'actes fréquents la disposition est méritoire. Un acte ne peut subsister que dans le moment ou on le fait; s'il n'est renouvelle dans le moment suivant il ne subsiste plus, la raison en est claire. L'action de l'homme ne sçauroit estre plus permanente que sa substance, sa substance est sujette a la loy du temps et son action l'est aussy. Il n'y a que l'éternité ou se trouve la permanence. Les actes de noslre volonté sont donc successifs comme les moments ou ils sont formez, de plus comme les moments ne sont point liez entre eux, et que l'un n'est point nécessairement attaché a l'autre de mesme les actes successifs de nostre volonté ne sont point liez entre eux. du moins [p. 45] ils ne le sont que par la facilité sans mérite qui vient de l'habitude. Un acte toujours subsistant sans estre répété et qui ne pourroit estre destruit que par un acte contraire est une chimère extravagante, je ne puis m'imaginer que personne le croie sérieusement.

Je comprens bien que les personnes entièrement ignorantes et qui n'ont que de l'expérience sans principes peuvent parler d'un estât fixe de la volonté sans variation, d'un acte qui demeure subsistant dans le fond de lame, d'une disposition si simple et si permanente qu'on n'y entre pas mais qu'on s'y trouve toujours establi, en sorte qu'on n'a besoin comme l'ont dit certains spirituels, ny d'action pour s'unir, ny mesme d'union, parcequ'on repose toujours dans l'unité*.

I. Cf. Maximes des Saints, art. XXIX vrai: « ... C'est un tissu d'actes de foi et d'amour si simples, si directs, si paisibles, si uniformes, qu'ils ne paraissent plus aux personnes ignorantes qu'un seul acte... (éd. critique, p. sGa).

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mais il est aisé de faire entendre a ceux qui parlent ainsy a quoy toutes ces expressions prises en rigueur doivent selon eux-mesmes estre reduittes. Celte disposition paisible et permanente n'est tout au plus qu'un tissu d'actes très fréquents, qui ont peu d'interruptions ou qui n'en ont point de sensibles. Comme ces actes se fontd'une manière simple, sans formule, sans metliode, sans inquiétude, sans empressement, ils deviennent pour ainsy dire si naturels a l'ame, qu'elle ne croit plus les faire, mais les porter toujours tout faits au dedans de soy, aussy ne les fait elle plus comme par secousses mais dans une tranquillité uniforme qu'elle prend pour un acte unique ou pour un repos sans actes, les termes de consentement, d'acquiescement, et d'union mesme luy paroissent quelque chose de trop distinct de trop marqué et de trop actif, elle n'admet que l'unité seule qui [p. 46] prise dans la rigueur philosophique ne peut signifier qu'une suitte d'actes très fréquents, très simples très paisibles très purifiez de tout empressement et très uniformes. Voila a quoy se réduit l'occupation intérieure des âmes les plus eminentes. elles font a toute heure des actes quoiqu'elles ne croient en faire aucun*, i" elles en font beaucoup d'indistincts dans la

I. Cf. Lettre à la Sœur Charlotte de S. Cyprien : «... Un acte simple, indivisible, toujours subsistant par lui-même s'il n'est révoqué, est une chimère... Chaque moment d'amour et d'oraison renferme son acte particulier : il n'y a que le renouvellement positif d'un acte qui puisse le faire continuer. Il est vrai seulement que, quand une personne qui ne connaît point ses opérations intérieures par les vrais principes de philosophie, se trouve dans une paix et une union habituelle avec Dieu, elle croit ou ne faire aucun acte, ou en faire un perpétuel ; parce que les actes qu'elle fait sont si simples, si paisibles, et si exempts de tout empressement, que l'uniformité leur ôte une certaine distinction sensible >> (Correspondance, V, 872).

ARTICLES SLR LES ESTATS d'orAISON /jQ

plus simple et la plus profonde quiétude. 2" pendant la quiétude mesme, elles font encore l'oaucoup d'actes distincts et trcz varie/ par des colloques familiers ou autrement, suivant que l'attrait de l'oraison les prévient. 3" hors des temps de quiétude elles ne prattiquent aucune vertu journalière dans les occupations que la providence leur donne que par des actes qu'il est très facile de distinguer. Il n'est pas nécessaire pour faire un acte très distinct de le faire avec méthode ou arrangement, encore moins avec de certaines formules'. L'inquiétude mesme ou l'empressement qui contribuent tant a faire appercevoir les actes sont des défauts dont les actes mesmes n'ont pas besoin pour estre très réels très formels et très reconnoissables.

Par exemple une ame très simple fait depuis le matin jusqu'au soir des actes sans songer a en faire ; elle en fait dis-je toutes les fois qu'elle souffre en paix et en silence une rude croix, elle croit ne rien faire, elle s'imagine demeurer simplement comme elle estoit avant cette croix, c'est une espèce dimmobilité. Il luy semble que la croix la laisse comme elle l'a trouvée, elle ne voit autre chose sinon qu'elle n'a pas résisté a Tordre de Dieu dans cette épreuve, cette non résistance [p. 47J est ce qu'elle appelle se comporter passivement et ne faire aucun acte. Mais ce qui est passif et négatif dans lexpression pour mieux représenter quelque chose de très simple de très paisible et de très uniforme ne laisse pas d'estre très actif et

I. Cf. Premières ExpUcalions, § VIII. « Les deux Prélats ont déclaré dans leurs propositions que les meilleurs actes peuvent être faits sans formules ni méthodes, qu'ils doivent être faits sans inquiétude ni empressement... »

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très positif pour le fond de la chose. Cette paix et ce silence dans la croix sont de vrais actes : car la volonté n'est en paix et en silence qu'a force de ne résister point et de vouloir actuellement sans mesure la croix qu'elle souffre. Plus cet acquiescement est simple paisible et silencieux, plus il est plein total et efficace. Il n'est pas nécessaire que cette personne se dise a elle mesme par une formule expresse et avec empressement je veux actuellement accepter cette croix. Il est facile mesme d'observer les actes qu'elle a faits dans cette épreuve, car si on luy fait rendre compte de ses dispositions, en disant naivement qu'elle n'a point fait d'actes mais qu'elle est demeurée unie a Dieu, elle fera entendre que cette paix dans l'amertume laplusamcre renfermoit avec simplicité les actes les plus réels et les plus eminents. de mesme quand cette personne se confesse, quoy qu'elle ne fasse point des actes arangez ny empressez elle ne laisse pas en acquiesçant très simplement a la puissance des clefs ^ sur elle de vouloir tout ce que Dieu veut qu'elle veuille pour [p. /i8j la remission de ses péchez, et de faire l'acte de la plus parfaitte contrition que l'amour désintéressé puisse produire en elle. Il n'est pas nécessaire d'avoir une intention plus reduitte en formule ny plus rellechie pour recevoir l'absolution. Je soutiens qu'on distinguera presque toujours une intention formelle dans les âmes qui croient ne faire point d'actes lorsqu'elles sont avec simplicité et soumission aux pieds du confesseur.

I. Malt. XVI, 19. « Et je le donnerai les clefs du royaume des cicux. »

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Article XIII.

[P. 48]- Dans la vieet dans l'oraison la plus parfaite, tous ces actes sont unis dans la seule charité, en tant qu'elle anime toutes les vertus, et en commande l'exercice, selon ce que dit St Paul : La charité souffre tout, elle croit tout, elle espère tout, elle soutient tout. On en peut dire autant des autres actes du chreslien dont elle règle et prescrit les exercices distincts, quoy qu'ils ne soient pas toujours sensiblement et distinctement apperceus.

La quiétude des âmes les plus contemplatives n'est selon le B.H. J.D. la Croix qu'une occupation générale ou [p. /19] notice amoureuse \ qui dit occupation et notice dit un usage libre et tranquille de la raison. C'est un regard simple et non pas une considération discursive, qui dit amoureuse dit nécessairement des actes très réels et très libres d'amour, mais simples, paisibles, sans arrangement sans empressement ny excitation marquée. La quiétude ainsi représentée renferme donc les opérations très distinctes de lentendement et de la volonté, quoique l'ame pendant la quiétude ne refle-

I. « Et comme ainsi soit que naturellement toutes les opérations que l'ame peut faire de soy, ne sont que par le sens : de là vient que Dieu en cest estai est l'agent particulier qui verse et enseigne, et l'ame c'est celle qui reçoit des biens tres-spi rituels qu'on lay donne en la contemplation qui sont la notion et l'amour divin tout ensemble, c'est-à-dire une notice amoureuse sans que l'ame use de ses actes et discours... » (Vive flamme d'amour, cant. III, vers III, § V, p. 87-88, édo" de 1621).

chisse point sur ses propres opérations. Cette quiétude pendant qu'elle dure comprend par sa perfection touts les actes les plus multipliez de la pieté chrestienne. ce regard simple est la plus pure foy, la plus haute espérance ou attente des dons de Dieu, et l'amour le plus désintéressé. Ce regard amoureux souffre tout, croit tout, espère tout, soutient tout, il est comme la quinte essence de toutes les vertus, c'est l'unique nécessaire. en cet estât simple tout est un. toute la religion se réduit a l'unité, toutes les vertus qui ne viennent que de l'amour et qui ne tendent qu'a l'amour se perdent et s'absorbent en luy ' , La foy et l'espérance se concentrent dans l'amour. On ne croit et on n'espère plus d'une manière discursive. L'amour plein forme une telle certitude que l'objet aimé n'est plus ny absent ny obscur, du moins on se l'imagine ainsy, et quoyque la foy et l'espérance soient plus pures [p. 5o] que jamais, lame tout éprise du seul amour ne les trouve plus dans son fonds. Mais l'ame n'est pas toujours dans cette contemplation directe pure et actuelle dont Dieu est l'unique objet. Cette quiétude est courte comme S'^ Thérèse^ et Le B. H. J. D.L. Croix^ l'ont remarqué. Du moins elle est souvent interrompue, comme Cassien l'a remar-

1. Cf. Maximes des Saints, art. XXXIII vrai : « Il y a dans l'état passif une réunion de toutes les vertus dans l'amour (jui n'exclut jamais l'exercice distinct de chaque vertu... » (éd. critique, p. 273).

2. Dans sa Vie, ch. xviii : « Le temps de cette suspension simultanée des puissances est toujours fort court : lorsqu'il va jusqu'à une demiheure, c'est énorme ; chez moi je ne crois pas qu'elle ait jamais tant duré » (QEuo. comp., t. I, p. aaS). — Il s'agit ici d'une extase.

3. « Ainsi cette oraison quoy que très-longue, luy semble très-courte.. . Et c'est cette courte oraison, dont on dit' communément qu'elle pénétre le Ciel. On l'appelle courte 5 parce qu'on ne prend pas garde à sa durée... » (^La Montée du Mont-Carmel, liv. II, ch. xiv, p. 82 de l'éd. de

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que dans sa première conférence. Il y a des t?mps ou la conlemplalion n'est qu'indirecte et meslanjée, alors on voit les créatures avec Dieu mais en luy et par sa présence comme nous voions tous les objets les plus variez de la nature par la seule lumière du soleil, on voit tout ensemble d'une seule veûe le rayon de lumière et le corps qui en est éclairé. C'est ainsy que l'ame habituée a la contemplation voit toutes les différentes créatures pendant le cours de la journée dans une certaine lumière générale et simple de Dieu. On s'occu|)e devant Dieu de ce que Dieu fait faire comme un artisan s'occupe de ce qu'il fait dans sa boutique et distingue en mesme temps les gens qui passent dans la riie. Dans les temps ou la quiétude cesse le principe qui est un en soy se multiplie distinctement en autant de vertus distinctes qu'il le faut pour accomplir toute justice. Cet amour unique dans sa tige forme autant de rameaux de vertus distinctes qu'ily a de devoirs a remplir. Cette multiplicité [p. 5iJ est toujours une. Spiritus unicus et multiplex', dit Le Sage. C'est urîe mesme fleur qui s'epauoûitle matin en plusieurs feuilles et qui se renferme en bouton au coucher du soleil. L'oraison de pure quiétude ou de contemplation directe et unique, n'est donc pas continuelle ; elle ne le pourroitestre sans destruire la société, les tentations et tout ce qui nous rend voiageurs sur la terre. Mais cette pure quieludc quoyque bornée dans sa durée ne laisse pas d'opérer eacor après sa cessation une certaine oraison ou

1694). Il s'agit ici proprement de la « notion générale et amoureuse » de Dieu donnée par la contemplation.

I. « Est enim in illa spiritus intelligentiae sanctus, unicus, multiplex, subtilis... » Sap. VII, 22.

contemplation indirecte pour les autres heures de la journée. C'est comme quand un malade a des accez de fièvre avec des intermissîons bien marquées ; le malade dans le temps de lintermission n'a pas actuellement la fièvre, mais il se ressent de l'avoir eue, el tout son estât, si on peut parler ainsy, est encor fiévreux. Il en est de mesme de lame fortement habituée a la contemplation Un je ne sçay quoy loccupe toujours intérieurement au milieu de ses occupations extérieures elle n'a aucune vue discursive de Dieu. Mais elle sent confusément Dieu en toutes choses et Dieu plus en cflle qu'en tout le reste, toutes les fois qu'elle agit avec liberté, et qu'elle fait ce que l'eschole appelle action humaine, elle le fait uniquement pour Dieu ; ainsy elle accomplit le précepte de St Paul : soit que cette personne boive soit quelle mange ou qu'elle [p. 52] fasse quelque autre chose elle le fait pour la gloire de Dieu^ Il est aisé de voir pourquoy les mistiques ont souvent dit qu'il y a une contemplation perpétuelle et ont scandalisé beaucoup de théologiens, rien n'est plus facile que de lever cette équivoque. En un sens la contemplation est perpétuelle, toute occupation amoureuse de Dieu est une espèce de contemplation, celle que les âmes fort avancées prattiquent pendant les affaires de la journée est très simple et très réelle, elle regarde Dieu en toutes choses mais d'un regard très simple et qui n'a rien de discursif, elle rapporte a Dieu toutes choses avec la mesme simplicité.

I. I Corinth. X, 3i : « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, ou quelque autre chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » Môme citation, et développement analogue, dans les art. XXV vrai el faux des Maximes des Saints.

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Cet estât est donc véritablement contemplatif, et la personne sent bien elle mesme qu'elle porte dans les affaires extérieures un recueillement et une présence simple de Dieu qui est a peu près la mesme cbose que ce qui l'occupoit pendant la quiétude actuelle, mais après tout cette contemplation qui subsiste parmyle^ affaires extérieures n'est qu'une contemplation meslangée et indirecte. Il est vrai que c'est l'oraison perpétuelle recommandée par J.-G. ' et par St Paul' et elle doit se trouver dans toutes nos [p. 53] actions libres pour les rendre méritoires. Mais qui dit en rigueur contemplation dit quelque chose de plus, par le mot de contemplation on entend une 1res haute et très simple veûe de Dieu qui exclut et la multiplicité des objets créés et la considération discursive mesme sur les veritez divines, en ce sens il est manifeste que la contemplation pure et directe ne peut estre toujours actuelle pendant cette vie. L'ame la plus eminente tandis qu'elle est encor dans les différentes occupations des voiageurs, ne peut s'empescher de meslanger et par conséquent d'interrompre sa contemplation en plusieurs manières. i" quand on dort la volonté n'agit plus librement ny meriloirement ainsy toute oraison véritable cesse. 2" pendant la veille mesme lors qu'on resve et qu'on ao;if d'une manière entièrement indeliberée on n'a actuellement aucune intention méritoire l'oraison ne subsiste point si on veut parler en toute rigueur.

I. Luc, XVIII, I : ic II leur adressa encore une parabole, pour montrer qu'il faut prier toujours et sans se lasser « (^prier, orare, a dans ce passage plutôt le sens de demander, que de faire oraison).

a. I Thcssal., V, i-j : « Priez sans cesse ». — Ephes., VI, 18: « Faites en tout temps par l'Esprit toutes sortes de prières et de supplications, »

3" Lors mesme que l'oraison subsiste au milieu des affaires par une simple présence de dieu, et par 1 intention de n'agir que pour luy, cette sorte d'oraison ne peut en rigueur estre appellée une contemplation véritable puisque ce n'est jîoint une occupation pure et directe de dieu seul. La contemplation prise en toute rigueur qu'on nomme pure quiétude n'est donc pas continuelle, ces actes sont très réels mais souvent indistincts par leur extrême simplicité. La contemplation [p. 54] indirecte au contraire peut estre perpétuelle dans toutes les actions délibérées, et n'estre interrompue que par le sommeil ou par les distractions involontaires, elle est pleine d'actes distincts pour toutes les vertus nécessaires dans T estât de voiageur.

Article XIV.

Le désir qu'on voit dans les saints, comme dans St Paul et dans les autres, de leur salut éternel et parfaite rédemption, n'est pas seulement un désir ou appétit indeliberé, mais comme l'appelle le mesme saint Paul, une bonne volonté que nous devons former et opérer librement en nous avec le secours de la grâce, comme parfaitement conforme a la volonté de Dieu. Cette proposition est clairement révélée, et la contraire est hérétique.

Le désir de mourir bientost me paroist dans St Paul un désir indeliberé c'est un désir pour une chose qui ne devoit point arriver, et que St Paul dit luy mesme

ARTICLES SUR LFS ESTATS D 0RA1S0.\ 5t

qu'il sçavoit bien qui n'arriveroit pas silost'. il faut donc distinguer soii^ncusemcnl ce desir de la dissolution prochaine [p. 55] d'avec celuy de la rédemption et de la délivrance parfaite dont parle cet Aposfre. le desir de la parfaite délivrance cherche l'accorhplissernent de la fin de nostre création. Il n'a rien de commun avec cet autre desir impatient d'une prompte mort laquelle est souvent contraire au dessein de Dieu. Cette volonté que St Paul nomme bonne n'est autre chose que l'amour de Dieu qui veut essentiellement par luy mesme sans inquiétude et sans empressement aimer d'un amour sans bornes, c'est a dire d'un amour plein et éternel. Il seroit impie comme je l'ay desja remarqué de dire que cet amour dégagé de tout interest propre ne soit le comble de la perfection, pour le desir d'une mort prochaine il peut estre regardé en plusieurs manières, quelquefois ce nest qu'un desir indeliberé et une pente rapide de l'amour comme dans St Paul, quelquefois c'est un degousf des peines de la vie présente, une lassitude de lame dans les croix et une impatience de jouir de la béatitude, alors c'est un amour intéressé, c'est un empressement veHueux, c'est une ferveur inquiète, c'est un meslange de nostre interest propre avec l'amour de la volonté de Dieu, cet estât est excellent et opère de grandes vertus dans l'ame ; mais l'amour pur est paisible qui ne veut plus rien pour soy et qui veut mesme ce que Dieu veut sur le temps de la délivrance sans impatience ny inquiétude ni empressement est au dessus de 1' [p. 56] impatience

I. Pliilipp., I, 23-2;4 : « Je suis pressé de deux côtés : j'ai le desir de partir et d'être avec le Christ, ce qui est de beaucoup le mcilL iir • mr.is il est plus nécessaire que je demeure dans la chair à cause de vous. »

58 EXPLICATION DES AUTICLES d'iSSY

de mourir. Il faut néanmoins remarquer qu'il y a eu des saints dans le cœur desquels Dieu a imprimé le désir de mourir bientost. ces désirs imprimez par l'esprit de Dieu pour des desseins particuliers estants exempts de tout degoust et de tout empressement naturel sont ce que les mistiques ont appelle des désirs passifs. Ils sont très parfaits et viennent du mesmc principe que la sainte indifférence. Car il n'est pas moins parfait et moins conforme a la volonté de Dieu de vouloir ce qu'il nous fait vouloir par sa grâce que de tenir nostre volonté en suspens sur les choses ou sa volonté ne nous est point conneûe.

LRTICLE

C'est pareillement une volonté conforme a celle de Dieu, et absolument nécessaire en tout estât, quoyque non a tout moment, de vouloir ne pécher pas ; et non seulement de condamner le péché, mais encore de regretter de l'avoir commis, et de vouloir qu'il soit destruit en nous par le pardon.

L'amour de Dieu qui est pleinement désintéressé et qui tend vers luy en tant qu'il est absolument en luy [p. 57J mcsme la souveraine perfection, renferme la haine de tout péché et de toute imperfection, si cet amour de Dieu parlait n'est pas formellement la haine de tout péché et de toute imperfection, du moins lune de ces deux choses renferme nécessairement 1 autre et

ARTICLES SLR LES EST ATS D ORAISON OQ

elles sont inséparables', on ne peut aimer Dieu actuellement, dans la confession actuelle de son péché sans estre dans la haine actuelle du péché mesme. Il ne faut point estre en peine que celte haine ne soit dans le cœur quand l'amour est véritable et bien éprouvé. On pourroit craindre qu'un homme qui aimeroit Dieu mais qui ne penseroit pas actuellement a son péché pourroit ne le détester pas actuellement. Mais quand un homme confesse actuellement son péché, il pense actuellement a son péché et il est impossible qu'il aime sincèrement Dieu dans la confession actuelle de son péché sans haïractuellement le péché qu'il confesse. Il n'est donc question que d'estre bien assuré de l'amour, il emporte essentiellement avec luy dans ces circonstances une formelle contrition. La douleur d'avoir commis le péché, la haine et la condamnation de soy mesme en tant que pécheur, le bon propos de se corrigera l'avenir, enfin la demande de la remission du péché mesme se trouvent renfermez dans cette confession actuelle et sincère du péché faitte par une ame pleine du pur amour, car rien n'est plus essentiel a l'amour que de [p. 58 J se conformer a toutes les volontez de Dieu sur le péché que Ion confesse. Il me reste encor quelque reflexion a faire la dessus, premièrement il n'est point nécessaire pour la plus parfaitte contrition que la douleur soit sensible ny mesme apperceûe par la personne qui se confesse, autrement par rigidité scholastique on jelteroit dans le trouble et

I. Même commentaire, dans la 1 4^ Proposition du Contre-projet de Fénelon: «... regretter de l'avoir commis. Car on ne peut aimer la sainteté de Dieu sans haïr formellement l'injustice de son péché... » De môme cf. Maximes des Saints, art. XXXVIII vrai.

Go EXPLICVTIO.V DES ARTICLES DISSY

dans le desespoir toutes les âmes qui sont dans la sécheresse et dans le scrupule, elles ne sentent ni n'apper- Cûivent leurs dispositions les plus véritables, elles soutiennent qu elles ne les ont pas. qui auroit ainsy troublé Ste Catherine de Gènes* qui ne sentoit en elle aucun- repentir de ses fautes auroit bouleversé tous son intérieur, quand une anie est bien simple et bien éprouvée, il faut bien se garder de la gcsner en la réduisant contre son attrait a des actes méthodiques ou empressez ou mesme réfléchis pour son propre interest. 2" il suffît que le confesseur demesle la contrition de lame pénitente quoiqu'elle ne puisse pas s'en rendre témoignage a elle mesme. Il ne s'agit pas de la formule qui sûule n'est rien. Il s'agit delà disposition intérieure qui est tout. Cette disposition intérieure paroist bien moins par la formule que par certains autres signes qui n'ont rien d'équivoque, quand l'amour est bien éprouvé

I. « La haine irréconciliable de noire sainte contre le péché lui faisait exercer sur elle-même une vigilance si exacte et si continuelle, qu'au témoignage de ses contemjoorains elle ne commit aucun p.'ché véniel, à partir du temps de sa conversion... La première fois que Catherine voulut se confesfer à son directeur, elle lui dit : « jNIon pcro, je ne « sais oîi j'en suis, ni quant à l'ame, ni quant au corps. Je voudrais me (c confesser ; mais je ne trouve pas d'offense commise par moi. « Et en effet, quant aux légers manquements qu'elle articula, elle ne pouvait les voir comme péchés, qu'elle eut pensés, dits ou faits, parce que sa volonté y était restée absolument étrangère. — 11 ne lui était possible de les considérer' que comme des faiblesses involontaires: elle était semblable en cela à un petit enfant d'excellent naturel qui, avant commis sans malice aucune et par pure ignorance quelque étourderie, en est confus lorsqu'on lui dit : Fous avez mal fait, et rougit, non qu'il croie avoir mal fjit, mais parce qu'on le blâme. En une autre occasion elle dit au P. Marabotto : Je ne sais comment faire pour me confesser, car je n'ai rien en moi que ma conscience me reproche, je désirerais m'accuscr, mais je ne le puis « (lie el OEaurcs de §te Catherine de Gènes, p. ii5- Ii6).

AtlTICLES SUR LES ESTATS D ORAISON (H

il repond infiniment mieux d'une solide conlrilion que toutes les formules et mesme que toutes les ferveurs sensibles et [p. Bg] empressées. 3" le confesseur sans expérience doit craindre de troubler une ame sur cet acte de contrition qu'il ne peut demesler par la méthode scholastique. Une ame attirée au pur amour luy dira peut estre dans son transport qu'elle se livre a la justice de Dieu sans luy demander miséricorde affîn que s'il est un peu plus glorifié par sa perte que par son salut il la sacrifie sans pilié a sa gloire et a son bon plaisir, le confesseur sans expérience croira entendre un blasphème et prendra ce transport de pur amour pour un desespoir impie. Il faudroit au contraire nourrir ce pur amour et le régler en luy inonstrant doucement qu'il est bon d'estre prest de vouloir sa perte éternelle si Dieu par impossible la vouloit, mais qu'il est de foy que Dieu ne la veut pas et ne veut pas que nous la voulions. Il y a donc deux choses qui sont incompatibles en elles mesmcs mais que le Directeur expérimenté doit accorder dans le cœur de la personne qu'il conduit. Il faut d'un coslé qu'il entretienne et qu'il nourrisse le feu du pur amour toujours prest a sacrifier son éternité si Dieu le vouloit, et que de l'autre il instruise cette ame de la volonté de Dieu révélée par l'église pour le salut de chacun de nous en particulier afiîn qu'elle se conforme a tout ce que Dieu veut d'elle pour son salut, quand on mesnagera ainsy les âmes de cette voye, on reconnoistra sans peine que toutes leurs expressions qui paroissent les plus scandaleuses [p. 60] se réduisent a ne vouloir ny salut ny pardon des péchez pour leur inlerest propre quoy qu'elles veuillent réellement que Dieu les aime afiin qu'elles puissent l'aimer et qu'elles soient

incapables de consentir jamais a se séparer de Dieu un seul instant, encor moins a le haïr pendant toute l'éternité.

lKTICLE

Les reflexions sur soy mesme, sur ses actes et sur les dons qu'on a receus, qu'on voit partout prattiquées par les prophètes, et par les Apostres, pour rendre grâces a Dieu de ses bienfaits et pour autres fins semblables sont proposées pour exemple a touts les fidelles, mesme aux plus parfaits : et la doctrine qui les en éloigne est erronée et approche de Iheresie.

La reflexion sur les opérations de Dieu en nous et sur nostre coopération libre a sa grâce n'a rien en elle mesme d'imparfait'. Il est vray qu'elle est souvent dangereuse dans la prattique pour les âmes qui ont une espèce d'ambition spirituelle, comme parle le B. H. J. D. L. Croix", sur leur propre perfection, quand ces âmes sont parvenues a un [p. 6ij estât ou

1. Cf. Maximes des Sainls, art. XII vrai : «... les réflexiôfts n'ont rien d'imparfait en elles-mêmes, et elles ne deviennent si souvent nuisibles à tant d'ames, qu'à cause que les âmes malades de l'amour-proprc ne se regardent guère elles-mêmes que pour s'impatienter ou pour s'attendrir dans cette vue. »

2. Dans la Nuit obscure de l'âme, liv. I, ch. ii sq., S. Jean de la Croix passe en revue les différents péchés où peuvent tomber les âmes spirituelles, et, suivant la liste des péchés capitaux, il est amené à parler d' « orgueil spirituel », d' « avarice spirituelle », etc. Il n'emploie pas lui-même l'expression d' k ambition spirituelle ».

AUTICLES SLR LES ESTATS d'oRAISON 03

elles sont détachées de tout le reste Dieu commence comme St François de Sales la remarqué' a les depoiiiller de leurs vertus. Ce n'est pas que Dieu leur oste la realité des vertus sans lesquelles on ne peut lui plaire ni accomplir sa loy il leur en oste seulement la facilité, le goust et la ferveur sensible, la force et la fidélité appercùe, en sorte que ces âmes ne peuvent plus trouver d'appuy ny de consolation dans leurs vertus parce que leurs vertus mesmes disparoissent a leurs yeux quoy qu'elles soient plus pures et plus réelles que jamais. C'est une parure de l'ame que Dieu luy enlevé pour luy oster toute vaine complaisance etpour l'empescher de s'approprier les dons célestes, en cet estât l'ame est violemment tentée de chercher jusqu'aux moindres restes de sa perfection pour consoler son amour propre qui est réduit au desespoir, par cette recherche inquiette et empressée les âmes entretiennent secrettement en elles un reste très subtil de la vie maligne du viel Adam', et c'est alors qu'il faut les empescher de se regarder tant elles mesmes, comme nous voions que St François de Sales l'a recommandé très souvent, ces soins empressez de se voir n'aboutis-

1, De l'Amour de Dieu. liv. IX, ch. xvi :

Du dépouillemenl parfait de l'ùnic unie à la volonté de Dieu. « ... C'est l'amour aussi qui entrant en une ame, affîn de la faire heureusement mourir à soy et revivre à Dieu, la fait despouillcr de tous les désirs humains, et de l'estime de soy-mesme..., et la desnue enQn des affections plus aymables, comme sont celles qu'elle avoit aux consolations spirituelles, aux. exercices de pieté et à la perfection des vertus, qui scmbloient estre la propre vie de l'ame dévote. »

2. L'homme naturel, tel qu'il descend d'Adam, avec le péché ori^inel, et incliné au mal, cf. S. Paul, Rom., YI, 6 ; Eph IV 2a • Coloss III, 9. . , , .,

sent qu'a se décourager quand on ne trouve point en soy les dons de Dieu, et qu'a se les approprier par une subtile complaisance quand ils paroissent [p. 62] grands, hors de la il est certain que les reflexions n'ont en elles mesmes rien d'imparfait, l'oubli de soy mesme tant recommandé par St François de Sales' et par beaucoup d autres saints n'est point un renoncement absolu a toute reflexion sur soy comme si toute reflexion sur soy estoit mauvaise. La reflexion n'est mauvaise que dans deux cas. 1° elle est mauvaise quand elle est une distraction qui trouble la quiétude ou quelque autre occupation intérieure a laquelle la grâce nous attire actuellement. 2° la reflexion est encor mauvaise comme nous l'avons desja dit toutes les fois qu'elle se fait par une inquiétude d'amour propre et avec empressement pour découvrir les dons de Dieu et pour s'en faire un appui en soy mesme ^: d'ailleurs

1 . Par exemple dans le Traité de l'Amour de Dieu, 1. IX, ch. vu : De l'indifférence que nous devons pracliquer en ce qui regarde nostre advancement es vertus.

« ... Que si nous ne sentons pas le progrès et avancement de nos espritz en la vie dévote tel que nous voudrions, ne nous troublons point, demeurons en paix, que tous-jours la tranquillité règne dans nos cœurs... »

Ou, dans les Entretiens : « 11 n'est pas mal de revenir quelquefois sur soy-mcsme, pourveu que ce soit pour nous humilier, comme de penser en nostre ingratitude, mais il faut toujours se tourner à Dieu j car, comme je dis en quelque lieu, ce n'est pas proprement faire oraison, que de tousjours réfléchir sur soy, puisque l'oraison est une eslevation de notre esprit en Dieu pour s'unir à luy... » (0. C. , t. VI, p. Ai 5).

2. Cf. Lettre à M"'^ de la Maisonfort: « Il n'y a de mauvaises réûex ions que celles qu'on fait par amour-propre sur soi-même, et sur les dons de Dieu pour se les approprier... n

Cf. Premières Explications. § XV : « J'ai toujours dit que les réflexions ne sont point mauvaises ni imparfaites par elles-mêmes... Mais j'ai exclu

ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISON 65

toutte la prattique des âmes les plus spirituelles monstre évidemment combien les réflexions sont innocentes et nécessaires, ces âmes qu'on tient dans le plus profond oubli d'elles mesmes voient encor a toute lieure leurs imperfections et leur infidelitez, les dons de Dieu et ^eurs dispositions pour luy. Dieu se sert de ces reflexions pour les abattre ou pour les relever selon le besoin, et c'est la le plus puissant ressort de la vie spirituelle. Les âmes que les mistiques appellent entièrement passives ou transformées sont celles qui sont assez mortes a elles mesmes et assez fidèles a la grâce pour n'avoir plus ny inquiétude ny empressement d'amour propre pour se regarder, celles la se voiant elles mesmes a [p. 63 j la lumière de Dieu sans complaisance ny propriété, leurs réflexions sont aussy pures et aussy parfaittes que la contemplation mesme la plus sublime. Pour les âmes imparfaittes il y en a qui ont grand besoin qu'on les applique a s'observer exactement pour leur correction. Il y en a d'autres qui sont naturellement scrupuleuses et qu'on jette dans la tentation du desespoir des qu'on les oblige a s'examiner ou qui sont dans un degré d'épreuves ou Dieu veut leur oster tout appui apperceu, et qui commettroient une infidélité si elles chercboient avec empressement a s'assurer de leur perfection quand Dieu veut leur en dérober la veûe. en gênerai il est vrai de dire qu'il faut souvent dans la pratique recommander aux plus saintes âmes loubli d'elles mesmes comme Saint François de Sales le fai-

de l'état du pur amour les réflexions intéressées sur soi-même ou sur sa propre opération qui détournent l'ame de l'attrait actuel de la grâce qui porte à s'unir simplement à Dieu. Je n'ai jamais connu d'autre activité imparfaite que l'inquiétude des âmes intéressées... »

CHEREL. EXPLIC. DES ART. d'iSST. 5

soit parce que l'extrême délicatesse de leur amour leur fait d'ordinaire faire assez de reflexions pour conserver la vigilance commandée dans l'évangile. Ce que les mistiques ont appelle oubli total de soy mesme n'est autre chose quand il est bien entendu qu'une entière simplicité pour laisser tomber toutes les réflexions intéressées et empressées sur nostre eslat*.

Article XVII.

Il n'y a de reflexions mauvaises et dangereuses que

I. Voici comment, dans VÉcrit antérieur aux Articles d'Issy, Fénelon combattait les sentiments de ses adversaires qui allaient trouver leur formule dans l'article XVI :

« J'oubliois de remarquer une chose très importante qui est que la plupart des Docteurs les plus éclairés sur les dogmes Ihéologiques, faute d'expérience sur les voyes intérieures..., se servent d'une infinité de passages de l'Écriture contre les mystiques, quoique ces passages ne prouvent rien contre eux. Par exemple ils leur diront : estes-vous plus parfaits que David, que S. Paul, etc. Ils se sont multipliés par des actes fréquents, ils ont formé des désirs et des demandes. Ce qui n'est point contraire au système des gens qu'on veut persuader, ne les persuade jamais. Ces désirs de David et de S. Paul s'accordent avec le système des mystiques. Les mystiques sont persuadés que quand on parvient par la pénitence et par la méditation affectueuse, par l'oraison de recueillement ou de présence de Dieu et par tous les autres degrés à ce qu'ils nomment la passiveté, qu'alors il ne faut jamais troubler par sa propre inquiétude cet état d'oraison que Dieu opère dans l'ame, en un mot selon eux il faut laisser agir l'esprit de Dieu librement sans le gêner par sa propre industrie, mais il ne s'ensuit pas que cet esprit ne puisse nous porter à former des actes aussi multipliés qu'il lui plaira, et qu'il ne nous imprime beaucoup de désirs particuliers...

« Les désirs des hommes inspirés ne prouvent donc pas, disent les mystiques, que nous devions désirer. Daniel étoit l'homme des désirs, mais des désirs imprimés, donnés, reçus, inspirés, non des désirs actifs et excités. David et S. Paul ont été de même » (ch. i).

ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISON 67

celles ou l'on fait des retours sur ses actions et sur les dons qu'on a receus, pour repaistre son amour propre, se cliercher un appui humain, ou soccuper trop de soy mesme.

[P. 64] Ce que j'ay dit sur la proposition précédente ne me laisse rien a expliquer sur celle cy.

Article XVIII.

Les mortifications conviennent a tout estât du christianisme, et y sont souvent nécessaires ; et en éloigner les fidèles sous prétexte de perfection c'est condamner ouvertement saint Paul et présupposer une doctrine erronée et hérétique.

Comme la concupiscence ne meurt jamais pendant cette vie la mortification ne doit jamais cesser', supposé mesme qu'il y eust des suspensions de concupiscence pour certaines âmes d'une perfection très extraordinaire, ces suspensions ne seroient point connues a la personne, mesmes le directeur ne pourroit sen assurer entièrement ; peut estre ne seroit ce qu'une concu-

1. Dans la 17^ Proposition de son Contre-projet, Fénelon insistait sur la nécessité des mortifications, en la fondant d'ailleurs sur la docilité à r « attrait intérieur ». « L'expérience montre même que les âmes les plus mortes et les plus avancées sont encore quelquefois portées intérieurement à de grandes austérités, nonobstant la liberté des enfans de Dieu dont elles jouissent... a

piscence ralentie et presque imperceptible, la durée de ce calme seroit incertaine, et la tempeste pourroit à chaque moment revenir tout a coup. Il faut donc que l'esprit tienne toujours la chair assujettie, mais il le fait en diverses manières selon les divers temps. Le pur amour, quand il est véritable, opère la plus rigoureuse et la plus universelle de toutes les morts, non seulement il est jaloux de la chair et de toutes les convoitises sensibles : mais il est encore jaloux de l'esprit, et de toutes les convoi[p. 65]tises les plus spirituelles. Il met dans le creuset et purifie par le feu toutes les vertus. Il juge nos justices, il ne laisse a l'ame qu'un usage très sobre * des créatures les plus nécessaires sans aucun attachement de propriété a ces choses mesmes. De plus il fait pour l'intérieur ce qu'il a fait pour l'extérieur. Il ne laisse a l'ame qu'un usage très sobre et entièrement desapproprié de tous les dons de Dieu les plus eminens ; ce qui comprend jusques dans un détail incroyable la totale mortification de toutes les puissances de l'homme. Il y a sans doute en nous une double concupiscence, l'esprit n'est pas moins révolté contre Dieu que la chair contre l'esprit. La révolte mesme de la chair n'est qu'une suitte de celle de l'esprit. Ce ne fut que pour estre comme des dieux que nos premiers parents se laissèrent vaincre par la volupté du fruit deffendu. L'orgueil de l'esprit qui nous rend semblables au démon

I. Cf. Maximes des Saints, art. XV vrai: «... Cette sobriété..., cette mortification, ou pour mieux dire celte mort va jusqu'à retrancher non seulement tous les mouvements volontaires de la nature corrompue et révoltée par la volupté de la chair et par l'orgueil de l'esprit, mais toutes les consolations les plus innorentcs que l'amour intéressé recherche. . . Cette mortification se pratique avec paix et simplicité, sans inquiétude et sans âpreté contre soi-même... »

ARTICLES SUR LES ESTATS d'oraISON 69

ost encor pire que la sensualilé désordonnée de la chair fjui nous rend semblables aux bestes. l'orgueil de l'esprit consiste dans l'amour de nostre excellence en tant qu'elle est la nostre, et que nous nous approprions les dons de Dieu, cette appropriation infecte toutes les vertus, en raisonnant ainsy on ne tombe dans aucune subtilité de mistique moderne, on marche sur les plus grands principes de St Augustin et sur les maximes de tous les saints qui ont escrit de la vie spirituelle. Cet orgueil ou concupiscence de l'esprit qui s'approprie les dons de Dieu comme Lucifer n'est pas moins la maladie des enfans d'Adam que la [p. 66] concupiscence de la chair révoltée contre lesprit. cette appropriation des dons de Dieu selon qu'elle est plus ou moins volontaire est aussy plus ou moins mauvaise, quand elle est pleinement volontaire elle cause des chiites horribles des hommes qui paroissent dans la plus sublime vertu, quand ce n'est qu'un reste d'amour propre qui n'est qua demi volontaire et qui se glisse presque imperceptiblement dans nos œuvres les plus vertueuses, ce reste si subtil d'amour propre et d'appropriation des dons de Dieu est ce que les mistiques ont appelle meslange de propriété. Il n'est pas question de sçavoir si le terme est nouveau car il est inutile de disputer des mots, mais il est indubitable que la chose qu'il exprime est reconnue par la tradition de tous les siècles. Les personnes bornées a une vertu commune et a un amour intéressé sentent beaucoup moins la malignité subtile de cet amour propre ou de cette appropriation des dons de Dieu qui se glisse jusques dans nos meilleurs sentimens. mais les amcs éclairées par la jalousie du pur amour ont horreur des moindres restes de cet^ç ip^.?^>i

fection, elles s'en accusent comme d'une impureté diabolique, et ceux qui ne sont pas accoutumez a ce langage s'en scandalisent facilement parce qu'ils s'imaginent qu'il s'agit de quelque secrette abomination. Mais enfin quand on voudra se donner la patience d'estudier ce langage on verra a quoy il doit estre réduit. La propriété si condamnée par les misliq^ues ne [p. 67] peut jamais signifier qu'un reste très subtil d'amour propre qui veut tirer un soutien et un aliment des plus sublimes dons de Dieu qui sont destinez a l'abattre et a le détruire, cet amour propre est empressé pour agir et pour s'appuier, c'est a dire pour se complaire en son action. Il s'inquiette dés qu'il ne peut plus sappuier sur des actes sensibles, quand il les fait il se sçait bon gré de les faire. Voila a quoy se réduit cette propriété dont les mistiques parlent sans cesse d'une manière si confuse et que leurs adversaires critiquent avec tant de chaleur. La destruction de cette convoitise spirituelle est le dernier et le plus difficile ouvrage que les saints ont eu a faire en eux pour achever de mourir a eux mesmes. c'est dans ce sens que St Augustin dit souvent quun orgueil très raffiné se nourrit dans les derniers replis du cœur de l'homme des vertus mesmes les plus pénibles et les plus mortifiantes'. L'amour pur va dans certaines âmes jus-

I. S. Augustin combat en effet l'orgueil jusque dans ses raffinements ; mais d'autre part il pose en principe que : tout homme s'aime nécessairement, corps et àmc (De doctrina christ., 1. I, c. 23-20); tout amour d'autrui commence nécessairement par l'amour de soi-même (^Sermo 368, c. 4) ; or l'homme ne s'aime soi-même comme il faut que lorsqu'il aime Dieu (Ce morib. Eccl., 1. I, c. a6, n. 48) ; car Dieu est la béatitude de l'homme (Ibid., et c. 8, n. i3) ; il s'ensuit qu' « aimer Dieu, c'est vouloir jouir de Dieu, à cause de lui. » (De doclr. christ., 1. 111, c. lo, n. i6); et qu'on ne peut manquer d'avoir la charité envers soi, quand on l'a envers Dieu (De morib. Eccl., loc. cit.).

ARTICLES ^Vl\ LES ESTAIS D ORAISON 11

qu'a mortifier le goust trop vif et trop sensible de certaines vertus apperceiies et jusqu'à reprimer le zèle trop aspre des mortifications mesmes. car il faut que tout soit purifié, et Dieu après avoir destruit les vices vient en nous juger les justices, ce principe est si pur et si jaloux qu'il nous détache de toutes nos vertus entant qu'elles sont apperceiies et consolantes. Il nousenoslc souvent le goust sensible pour nous en oster lapparence et le soutien apperceu. 11 en suspend quelquefois l'exercice quand il n'est pas [p. 68] de devoir précis, pour rendre ce dépouillement plus amer a une ame tendre et scrupuleuse. C'est purifier et non détruire la vertu. Dieu n'y permet jamais le moindre péché a moins que l'ame ne soit infidelle. Ainsi toute cette épreuve n'aboutit qu'a nous détacher par une très profonde mort d'une certaine surface de vertu que l'amour propre recherche avec une inquiétude et une subtilité très opiniastrepour s'en faire un appuy. mais le fond des vertus demeure toujours réel et se realise de plus en plus a mesure qu'il se purifie. Cet estât est le comble de la mortification, toute personne qui parlera autrement ou ne sçaura pas s'expliquer et aura besoin d'estre redressée dans ses expressions, ou bien sera dans une ignorance grossière des voies de Dieu et dans une illusion funeste. Il ne faut pas s'estonner si quelques bonnes âmes d'expérience sans raisonnement disent que cet estât ne renferme plus les mortifications ordinaires, ce discours bien entendu et bien réduit a sa juste valeur veut dire seulement-que Ion n'est plus alors attaché a certaines prattiques d'ausleritez méthodiques quoy qu'il soit vrai de dire plus que jamais qu'on ne donne rien a la nature et a la vie d'Adam ny pour flatter la sensualité de la chair ny pour

entretenir la complaisance subtile de l'esprit et la vaine propriété des dons de Dieu.

Article XIX.

[P. 69]. L'oraison perpétuelle ne consiste pas dans un acte perpétuel et unique, qu'on suppose sans interruption, et qui aussy ne doive jamais se réitérer mais dans une disposition et préparation habituelle et perpeluelle a ne rien laire qui déplaise a Dieu et a faire tout pour luy plaire : La proposition contraire qui exclurroit en quelque estât que ce fust mesme parfait, toute pluralité et succession d'actes, seroit erronée et opposée a la tradition de tous les saints.

J'ay desja dit qu'on ne peut persévérer d'un moment a l'autre dans l'amour actuel qui est le seul méritoire et qui est la vraie oraison, qu'autant qu'on en renouvelle les actes, tout acte en cette vie ou nous sommes sujets a la loy du temps est essentiellement passager comme le moment ou la volonté le produit, et il ne peut subsister au delà, pour aimer Dieu actuellement pendant cinquante moments il faut faire cinquante actes d'amour, ces actes successifs non seulement sont distinguez [p. 70] réellement les uns des autres, mais encor ils n'ont aucune liaison entre eux quoy qu'ils soient pour ainsy dire contigus. l'acte du premier moment est indépendant de l'acte du second et le second du premier ; il ne faut avoir que les premiers elemens de phi-

AlîTlCLLS SUR LES ESTATS d'oRAISON yS

losophie avec le sens commun pour rejettertoutce qui est contraire a une vérité si évidente, je n'ay jamais pu croire qu'aucune personne un peu instruitte pust hésiter la dessus, ny qu'il fust permis d'imputer une doctrine contraire a des gens sensez'. Pour l'habitude ce n'est qu'une facihté de faire des actes. Il est évident qu'elle n'est par elle mesme ny volontaire ni méritoire ny active", elle n'est point méritoire car on l'a endormant et quand mesme on ne voudroit pas l'avoir, elle n'est point active et par conséquent elle ne peut point servir pour continuer un acte toujours subsistant. Il est vray qu'elle est produittc par les actes qui l'ont précédée et qu'elle facilite les actes qui la doivent suivre : mais enfin elle n'a rien d'actif ny de libre ; et dans le moment ou un chrestien n'a que l'habitude de la prière

1. Même idée, et même ton, dans les Premières ExpUcalions, § I ; « Je déclare que cet acte unique et toujours subsistant sans qu'il ait besoin d'être répété est une chimère extravagante... Je n'ai pas même cru que personne pût être sérieusement dans ce sentiment... Jamais je ne me serois dcffié qu'on m'eut imputé cette extravagance... » Et Fénelcn expliquait comme il le fait ici les expressions suspectes des nouveaux mystiques : « On trouvera assez de gens, qui faute de science ou de précaution dans leurs manières de parler, diront qu'après avoir fait un acte d'amour, elles sont demeurées en paix dans cette disposition sans renouveler cet acte. Mais tous ceux qui ne cherchent point à se scandaliser doivent bien entendre que ces personnes, après fait un acte sensible et distinct avec une formule réfléchie, ont continué à faire d'autres actes paisibles, moins distincts et plus uniformes. Voilà le dénouement de tout ce grand mystère «

2. Cf. Premières Explications. § III : « L'habitude n'est point méritoire. Ce seroit une ignorance ridicule que de le penser. Aussi n'ai-je jamais vu aucune personne un peu instruite des principes de philosophie qui fut capable de le penser. L'habitude se forme par la répétition des actes méritoires, et elle facilite à son tour les actes méritoires qui doivent la suivre. Mais l'habitude en elle même n'est ni volontaire ni délibérée... »

et de l'amour, il est clair comme le jour qu'il n'aime ny ne prie actuellement. Quand on voudra donc parler en toute rigueur, il faut dire qu'une ame peut arriver a un tel degré d'habitude d'oraison et d'amour que les actes deviennent très fréquents et très simples, alors l'ame ignorante faisant par la vertu de l'habitude ces actes sans effort et sans reflexion perceptible elle croK les faire [p. 71] sans interruption, elle prend la disposition ou elle se trouve toujours a faire les actes pour des actes continués ou pour un acte unique et toujours subsistant. L'ame est si disposée a faire ce qu'elle fait qu'elle ne croit point se mettre dans cet eslat par intervalle mais sy trouver toujours tout établie. La fréquence la simplicité et la facilité des actes donne cette prévention. Il est naturel qu une personne qui n'a aucune notion philosophique se laisse aller a ce préjugé et les personnes mesmes les plus instruittes si elles suivent leurs sentiments et leurs expériences parleront ce langage a moins qu'elles ne soient averties qu'il y a des gens touts prests a s'en scandaliser et auxquels il faut parler dans toute la rigueur de l'echole. quand J.-G. a demandé a ses disciples une oraison qui ne defaillisl jamais, quand St Paul a recommandé aux fidèles de prier sans intermission, ny l'un ny l'autre n'a exigé un acte indivisible ny permanent ; mais ils ont appelé sans s'attacher a la rigueur des termes une oraison sans intermission celle qui est un tissu d'actes fréquents simple» et paisibles. Il est manifeste que l'acte perpétuel d'amour et de contemplation de Grégoire Lopez ' qui

I. « Grégoire t-opez me dit qu'il connoissoit une aine qui depuis trente six ans n'avoit pas diseonlinué durant un seul moment de faire de toute sa force un acte de pur amour de Dieu: et je suis assuré que c'esloit de luy-

ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISON ^S

selon luy a duré sans interruption pendant tant d'années ne peut estre bien expliqué qu'en la manière que je viens de dire. Lopez dormoit parloit aLoza ecoutoit a son tour lisoit agissoit dans sa solitude, mais il estoit très souvent en contemplation pure [p. 72] et directe sans aucune veûe des créatures. De plus quand il s'occupoit par nécessité de quelque créature il sen occupoit en présence de Dieu par un meslange très fréquent de ces actes d'amour avec ses occupations extérieures. Voila ce qu'il appelloit un acte simple et permanent d'amour qui duroit depuis tant d'années, tantost il ne vacquoit qu'a Dieu dans l'oraison pure, tantost il rapportoit a Dieu par des actes très fréquents, très simples, très paisibles et presque continuels toutes ses actions humaines et délibérées, cette présence simple et amoureuse de Dieu pendant les actions communes de la journée peut estre et n'estre pas apj^ellée oraison ; c'est une question de mots qui n'a rien d'important, quand on dira que c'est une oraison on parlera comme le fils de Dieu et comme St PauP qui appellent oraison sans interruption une vie meslangée et laborieuse dans toutes les fonctions extérieures, ce langage irrépréhensible a esté suivi par St Clément -

mcsme qu'il enfendoit parler » (Vie..., p. agi- — Loza avertit le lecteur, p. 289, que « c'est le père Jean de S. Jacques... qui parle dans tout le reste du chapitre »).

Dans les Maximes des Saints, art. XXIX vrai (éd. critique, p. 263), Fénelon indique également l'autorité de Grég. Lopez, dans un développement très analogue au commentaire donné ici.

1. Cf. supra, p. [52]; Luc, XVIII, i j L Thess., V, 17; Ephcs., VI,

2. Cf. Saudreau, Vie d'union à Dieu, p. 5i : « Ce n'est pas seulement d'une façon rare et transitoire que Dieu accorde ces précieuses lumières

par Cassien' et par un nombre infini dames saintes, en un autre sens plus philosophique on peut dire que cette présence de Dieu dans les occupations extérieures n'est point une vraie oraison si l'on n'entend par oraison qu'une méditation raisonnée ou qu'une contemplation pure et directe de Dieu sans aucun meslange d'objet créé. Ce qui est d'essentiel c'est de reconnoistre que tous les actes d'amour et de contemplation dans cette vie sont essentiellement distinguez les uns des autres et successifs, et qu'ils sont mesme quelquefois interrompus [p. 78] tantost par les nécessitez de la nature, tantost par les actes des vertus distinctes sans lesquelles chacun ne pourroit remplir les devoirs de Testât ou il est appelle.

Article XX.

Il n'y a point de traditions apostoliques que celles qui sont reconnues par toute l'église et dont l'autorité est décidée par le Concile de Trente : la proposition contraire est erronée, et les prétendues traditions apostoliques secrettes, seroient un piège pour les fidèles, et un

à l'ame parfaite : « La gnose, dit Clément, ou la connaissance de la « sagesse parvient par l'exercice, à une habitude de contemplation cter- « nelle et immuable «.Toutefois, il ne veuft pas dire que le parfait demeure dans un acte permanent de contemplation.-»

I. Gassien, IX^ Gonf., 12: « Toute la fin d'un solitaire et sa plus haute perfection tend à n'interrompre jamais son oraison et à posséder, autant cpic le peut la faiblesse humaine de la terre, une immuable tranquillité dans l'ame et une inviolable pureté du cœur » (ap. Saudreau, bid., p. i II).

ARTICi.RS SUll LF.S EST ATS D ORAISON 77

moyen d'introduire toute sorte de mauvaises doctrines.

Il n'y a aucune tradition ny des Apostres ni d'aucun saint qui puisse nous découvrir sur les misteres ou sur la Morale evangelique aucun autre dogme que ceux qui nous sont enseignez publiquement dans leglise. admettre les traditions secrettes sur les dogmes ce seroit s'exposer a admettre des dogmes secrets et destruire l'unité de la foy. Il y auroit la foy secrette et la foy publique et autant de religions que de novateurs qui pretendroient avoir découvert de nouveaux misteres contenus dans la [p. 7/1] révélation secrette. Il est vrai seulement* que les parfaits entendent plus parfait-

I. Sur cette question de la a tradition secrète «, Fénelon expliquait et justiBait ses sentiments d'une manière un peu différente, dans l'Écrit antérieur aux Articles d'Issy (chap. i : Maximes générales à proposer) : « Je voudrois qu'on écrivît et qu'on parlât très sobrement de toutes les choses qui ont rapport à l'oraison et à l'intérieur... Il ne faut point apprendre aux fidelles les états où ils ne sont point ; car ils s'en moqueront faute d'en avoir la lumière et l'expérience, et c'est un scandale, ou bien ils s'imagineront sur une lecture être dans les états oii ils ne seront jamais, et c'est une très dangereuse illusion. Voilà si je ne me trompe, la raison pour laquelle l'ancienne Eglise n'a point donné en public des règles sur ces matières. Elle gardoit la même économie là-dessus à l'égard des baptisez, qu'elle gardoit sur les mystères avec les catéchumènes... » Et il ajoutait : « Il est vrai aussi qu'en un sens on pousse ce ménagement des foibles plus loin en notre siècle qu'en tout autre... »

Ici il reprend la ig^ Proposition de son Contre-projet : « ... concile de Trente. Seulement on peut dire que le petit nombre des parfaits a toujours entendu avec plus de profondeur et de perfection que le grand nombre des imparfaits les mêmes maximes évangéliques de l'amour de Dieu et du renoncement à soi-même. C'est la même vérité, contenue tout entière dans une tradition unique et que chacun entend et accomplit suivant son degré et la mesure du don de Dieu... »

Enfin cf. Maximes des Saints, art. XLIV vrai, mêmes idées, exprimées sous une forme plus concise.

•y 8 EXPLICATION DES ARTICLES DISSY

tement et plus profondément les mesmes veritez qui sont annoncées a tous, par exemple le renoncement a soy mesme et l'amour de Dieu ordonnez dans l'évangile sont compris diversement suivant les divers degrez de grâce de ceux qui lisent ces préceptes. L'un aime parle motif de la recompense, l'autre aime purement sans retour sur soy, et comme s'il n'y avoit point d'autre vie a espérer après celle cy. L'un se renonce soy mesme pour se priver des choses sensibles, mais il se retrouve par la veûe d'un interest tout spirituel, et il se mortifie pendant cette vie parle désir de régner dans l'éternité. L'autre sacrifice tout a l'amour de Dieu sans autre veûe que celle d'aimer et de se sacrifier, parlez au premier de n'agir point pour la recompense et de ne craindre point la punition mais d'aimer généreusement en sacrifiant tout interest propre, vous le troublez, vous le scandalisez, il faut consoler ces personnes et les rassurer en reprenant les veûes de la incompensé, quand je parle ainsy ce n'est pas en l'air, j'en ay fait l'expérience sur plusieurs bonnes âmes qui édifient tout le inonde par leurs vertus, mais que la simple proposition de l'amour pur effraye. Je conclus qu'il faut se faire tout a tous donner le lait aux enfants et reserver le pain solide pour les seules âmes qui sont fortes et grandes, en un mot n'annoncer la parfaitte sagesse qu'entre les parfaits. Cette économie [p. 76] n'est point un artifice dangereux c'est fa règle de J.-G. et des apostres^ Il n'est pas moins important de se proportionner a ceux

I. Cf. I Cor., IX, 22 : « Je me suis fait tout à tous, afin de les sauver tous )) ; — III, 2 : « Je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide, car vous n'en étiez pas capables, et vous ne l'êtes pas même à présent, parce que vous êtes encore charnels. »

qu'on instruit quand on parle au dedans de l'église sur les divers degrez de perfeclion et sur les exercices de la vie intérieure, que quand on parle a ceux de dehors pour leur enseigner les misteres de la religion, a l'égard des uns et des autres la substance des dogmes demeure toujours une et indivisible dans son intégrité. Cette foy qui est essentiellement indivisible en elle mesme ne laisse pas d'estre dispensée aux Cathecumenes suivant les divers degrez de docilité ou ils paroissent pour porter l'instruction, tout de mesme le régime des âmes pour les voies de la perfection quoyque pleinement révélée a l'église dans toute son intégrité ne laisse pas d'estre dispensé par degrez aux fidèles a mesure que Dieu leur ouvre le cœur pour concevoir et pour profiter, en tout cela il n'y a aucune substance de doctrine secrette tout se réduit quand il est bien entendu, aux principes invariables de la foy commune. Mais les conducteurs les plus expérimentez des âmes tels que les anciens solitaires^ et qu'un grand nombre de Sts modernes ont tenu dans le secret ce régime des âmes, cetle tradition secrette pour le régime spirituel ne regardant en rien la substance des dogmes ne peut point eslre dangereuse. L'église ne rejette les traditions secrettes que sur la doctrine, elle ne peut point s'eiïrayer de cette oeconomie si conforme a [p. 76] son esprit qui fait que les saints ont mené peu a peu les âmes vers la perfec-

I . Fénelon fait sans doute allusion à l'une de ses autorités ordinaires : Cassien, CollatioX, cap. X. De instilutione orationis perpeluse. P. L. XLIX, col. 83i sq. : « ... hujus quoque spiritalis theoriae tradenda vobis est formula... Quaa sicut nobis a paucis, qui antiquissimorum fratrum résidai erant, tradita est, ita a nobis quoque non nisi rarissimis ac vere sitientibus intimatur : Deus, in adjutoriuin meum intende: Domine, ad adjuvandum me j'estina. »

8o EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY

lion sans leur monstrer dés le commencement les exercices et les épreuves par ou elles doivent passer dans la suitte et qui pourroient alors les jetter dans l'illusion ou dans le découragement. Voila le cas ou il faut dire comme J.-C. non potestis portare modo*, et comme St Paul nondum enim poteratis^. Je croi que personne ne disconviendra de ce que j'avance pourveu que Ton fasse attention aux bornes précises ou je me renferme, cette oeconomie secrette loin de favoriser l'illusion serviroit beaucoup a en préserver les âmes. Par exemple on ne permettroit jamais a une personne qui a besoin d'estre tenue dans la méditation de faire des lectures sur les autres oraisons moins communes. Les personnes de chaque degré ne penseroient qu'a leur degré présent elles ne sçauroient rien par spéculation et par curiosité, si elles passoient a d'autres estais plus avancez et plus extraordinaires elles n'auroient rien receu du dehors, elles ne sçauroient rien que par pure expérience intérieure et a la faveur de cette ignorante simplicité Dieu seul les mettroit dans ces estais sans que les hommes se meslassent de les y mettre. Le directeur n'y auroit d'autre part que celle de céder a lesprit de Dieu après l'avoir bien éprouvé.

Article XXL Loraison de simple présence de Dieu, ou de [p. 77]

1. S. Joan, XVI, 13 : « Adhuc miilta habeo vobis dicere ; sed non potestis portare modo. »

2. I Cor., Ill, 2 : « Lac vobis potum dodi, non escam, nondum enim poteratis. ,. »

AUTICLES SUU LES EST ATS D ORAISON 8l

remise et de quiétude, et autres oraisons extraordinaires, mcsmes passives, approuvées par St François de Sales, et les autres spirituels receus dans toute l'église, ne peuvent eslre rejettées ny tenues pour suspectes sans une insigne temerilé, et elles n'empeschent pas qu'on ne demeure toujours disposé a produire en temps convenable tous les actes cy dessus marquez : les réduire en actes implicits ou eminents en faveur des plus parfaits, sous prétexte que l'amour de Dieu les renferme tous d'une certaine manière, c'est en éluder l'obligation et endestruire la distinction qui est révélée de Dieu.

On a distingué avec raison dans cet article, l'oraison de simple présence de Dieu ou de remise et de quiétude, de l'oraison passive, parceque l'oraison desimpie présence de Dieu peut estre active, ou mesme meslangée, au lieu que loraison passive telle qu'elle est descritte par le B. H. J. D. L. Croix et par les autres spirituels les plus approuvez n'est pas de mesme. L'oraison de simple [p. 78J présence de Dieu est ce que beaucoup de spirituels ont nommé regard amoureux et que le B. H. J. D. L. C. appelle notice amoureuse. C'est ce que St Thomas et les autres docteurs après St Grégoire pape' ont appelle contemplation et qui est différente de la méditation discursive en ce c|ue la contemplaôn consiste en des actes simples qui n'ont rien de discursifs, du moins perceptiblement, simplicem actum

1. Le icvmc contempla Uo semble en effet se trouver pour la première fois dans S. Grégoire. Il n'est à vrai dire que la traduction du grec Gswp'.a usité chez les Pères Grecs, et transporté chez les Pères Latins tel quel.

CHEREL. EXPLIC. DES ART. d'iSSY. fi

hahet*. celle proposition aulhorise donc la contemplation ou oraison de simple présence de Dieu, ce seroit une insigne témérité une de la tenir pour suspecte, en effet nous voyons que le B.H.J.D.L. C. non seulement l'admet mais encor re2;arde la medilation discursive comme un moyen de boue en comparaison de cette oraison simple, le mesme auteur assure que la pluspart des bons religieux passent bientost de la méditation discursive composée d'actes distincts a cette oraison ou il n'admet plus que la notice amoureuse^. Saint François de Sales a autorisé cette mesme oraison sans aucun acte discursif et pour tout le cours de la vie dans la mère de Chantai "^et dans plusieurs autres du mesme ordre, ces deux saints ont esté canonisez avec leurs escrits après l'examen le plus rigoureux, et la recherche la plus critique de leurs ouvra-

1. Je n'ai pas retrouvé textuellement cette . formule dans S. Thomas. — 11 énonce la même idée dans un passage souvent cité, et qui est probablement celui auquel se réfère Fénelon : « Gontomplatio pertinet ad ipsum simplicem intuitum veritatis » (11^ II"', quaest. CLXXX, art 3, ad I'™).

2. « Dieu les met incontinent en cest estât de contemplation et dans fort peu de temps, mesmcment les religieux, qui ayans du tout renoncé aux choses du siècle accommodent plus promptcmcnt à Dieu leur sens et leur appétit. Si qu'il n'y a qu'à passer soudain de la méditation à la contemplation: c'est lorsque les actes discursifs cessent... » (Vive flamme d'amour, cant. 111, vers m, § V, p. 87, éd. de 1621).

3. « 111 <= Question [de M™<' de Chantai à S. François de Sales son directeur]. Je vous demande, mon très chcrc Pcrc, si l'ame ne doit pas spécialement en l'Oraison rcjetter toute sorte de discours, industrie, répliques, curiositez, et choses semblables, et au lieu de regarder ce qu'elle fait, ce qu'elle a fait ou fera, regarder Dieu, demeurant en cette simple vue...

liesponce. Ma fille, puisque N. Seigneur dès il y a si long-temps, vous attire à cette sorte d'oraison..., demeurez-y ferme, et avec la plus grande douceur que vous pourrez... » (Fie..., p. Il^!^-ll^5y

AllTICÎ.ES SUK LKS KSTATS d'orAISON 83

gcs. On a beau dire que celle sorle de spirilualilé a eslé inconnue a tous les anciens peros. Ceux (|ul par-. lent ainsy n'ont pas fait assez d'attention aux livres des anciens, et ils doivent croire qu'ils ne les ont pas bien Icus sur les matières de l'oraison, s'ils les trouvent [p. -]()] contraires a une praltique de plusieurs saints dont l'eglisc a canonisé la direction et les escrils. L'église n'a pas moins d'aulhorité et n'est pas moins animée par le St esprit dans le xv'' siècle cpic dans les six premiers'. Il y auroit donc une insigne témérité a condamner d'illusion une ame qui auroit passé sous les conseils d'un bon directeur de la méditation discursive ou l'on s'excite a des actes fervents, a la contemplation ou oraison de simple présence de Dieu, qui consiste en des actes simples, paisibles et uniformes, troubler une ame en cet cslat sous prétexte qu'elle est obligée de veiller sur elle dans l'oraison, de se defïier de son estât, de s'exciter, de se corriger, de se precautionner, c'est troubler l'opération de l'esprit de Dieu qui souffle ou il veut. Dire qu'on tente Dieu quand on quille la méditation pour la simple contemplation et quand on ne s'occupe plus d'une manière distincte pendant cette actuelle oraison de louis les devoirs de la vie chrestienne et de tous ses besoins intérieurs, c'est jetter de saintes âmes dans le scrupule et dans la resis-

I. La pensée complète de Fénelon sur ce point nous est révélée par son Écrit antérieur aux Articles d'Issy : « Le bras de Dieu, dit-il, n'est pas raccourci. C'est la sim[)licité et la foi des hommes et même des plus zélés Docteurs qui est fort diminuée... « Aussi 1' « on peut dire de notre tems comme de celui de la jeunesse de Samuel qu'il n'y a plus de vision manifeste. Dieu semble s'être retiré des hommes. Ceux mêmes qui dcvroient être les colonnes de la maison de Dieu rient quand on leur parle de miracles ou d'inspirations... »

tance a 1 esprit de Dieu, c'est condamner toutes les âmes que leB. H. J. D. L.C. et saint François de Sales ont cru les âmes les plus eminentes. Dire qu'il faut craindre cette voie de contemplation et quil faut préférer la méditation comme plus assurée c'est ignorer le don de Dieu, c'est oublier que dans la vie spirituelle il ne s'agit pas de choisir ce qu'on [p. 80] croit le plus sûr mais de suivre l'attrait de Dieu et de compter qu'il n'y a ny sûreté ny perfection pour chacun de nous que dans la voie particulière ou la grâce nous appelle, en un mot admettre en gênerai des oraisons extraordinaires qu'on ne définit point et rejetter toujours pour la prattique toutes les âmes dans la nécessité d'une occupation craintive d'elle mesme et d'une méditation discursive, c'est vouloir rendre suspecte l'oraison de simple présence de Dieu ou de contemplation et par conséquent tomber dans une insigne témérité. On ne tente jamais Dieu quand on ne fait que suivre l'attrait de la grâce par le conseil d'un bon directeur pour préférer la contemplation a la méditation, on ne tente jamais Dieu quand on préfère la paix de l'amour pur aux inquiétudes de l'amour intéressé. Ce n'est point manquer au précepte delà vigilance chrestienne que de veiller sur spy par la délicatesse et par la jalousie du pur amour qui est neantmoins simple et paisible plutost que par les prevoiances éloignées les reflexions inquiettes, les arrangements et les empressements d'un amour de concupiscence qui est toujours craintif et troublé par son interest propre. Il faut encor ajouster que l'oraison 'simple qui exclut touts les actes de la méditation discursive ncst pas continuelle icy bas, la foiblesse de la nature, les besoins de la vie, la nécessité du commerce,

ARTICLES SUR LES ESTATS DORAISON ^b

les tentations intérieures et extérieures, les devoirs de chaque condition, ceux mesmes des solitaires dans le désert nous [p. 8iJ engagent a faire souvent des actes distincts de toutes les vertus convenables aux circontances ou Dieu nous met. ainsy pendant qu'on est actuellement dans l'oraison de simple présence de Dieu, l'amour simple contient éminemment en luy les actes de toutes les vertus dune méditation discursive, et quand cette oraison cesse, le mesme amour produit selon le besoin les actes distincts de toutes ces vertus pour veiller, pour se mortifier, pour se corriger, etc. Mais ces actes des vertus se font avec la paix et la simplicité du pur amour qui ne se laisse point troubler par des alarmes continuelles sur son interest propre et qui se contente de tendre uniquement en chaque chose a ce que Dieu veut. Produire ainsy en paix les actes distincts de toutes les vertus dans les intervalles de la contemplation ce n'est ny tenter Dieu ny s'exposer par l'oubli de soy mesme a 1 illusion. Dire que le simple regard suffît pour tout exercice de religion, et qu'il n'en faut jamais altérer la simplicité .par aucun acte distinct des vertus les plus nécessaires pour accomplir la loy de Dieu c'est renverser le Christianisme, c est introduire une perfection monstrueuse et faire blasphémer le nom de Dieu parmy les gentils. Il faut au contraire establir également les deux choses que je viens de dire. La première qu'il y a des âmes comme il paroist par le B.H.J.D.L. C. et par St François de Sales qui sont appelléesa quitter la [p. 82] méditation discursive pour l'oraison de simple présence de Dieu ou de remise et de quiétude. Dans les commencemens cette oraison simple est encore meslangée de quelques

actes discursifs et ces âmes ont encor besoin de revenir de temps a la méditation discursive quand l'oraison simple vient a leur manquer. C'est le cas dont parle Baltasar Aluarcz' il faut dilil prendre la rame si le vent cesse d'enfler la voile, mais pour certaines âmes plus avancées il n'est plus question de la méditation discursive toute leur oraison se réduit a la simple contemplation ou quiétude amoureuse comme il paroist évidemment par les saints que je viens de citer, ce seroit les troubler mal a propos. contre lattrait de leurs grâces que de les assujettir sous prétexte de vigilance pour leur salut a rentrerdans les actes discursifs delà méditation, La seconde vérité qu'il faut également inculquer c'est que de telles âmes qui ne font plus d'autre oraison que celle de simple présence de Dieu ne laissent pas hors des temps de cette quiétude actuelle de faire un très grand nombre d'actes distincts de toutes les vertus convenables a leur estât extérieur et a leurs épreuves intérieures, leur oraison de simplicité ou de contemplation pure et directe ne peut pas estre toujours actuelle comme nous l'avons remarqué : il est vray que quand elle dure actuellement elle contient éminemment touts les actes discursifs de la méditation^ [p. 83J. Mais quand elle cesse elle ne dispense point des actes distiiicts de toutes les vertus chrestiennes ; au contraire ces actes distincts des vertus sont le fruit essentiel de

1 . Je n'ai pas trouvé dans les écrits du P. Alvarez l'expression citée par Fénelonr Elle se retrouve d'ailleurs dans la Lettre à la sceur Charlotte de S. Cyprien à deux reprises (^Correspondance, V, p. 364 et 368), dans un développement analogue.

2. Ces idées sur la Méditation et la Contemplation, sur l'altrait qui élève de l'une à l'aiilrc, etc., se retpouvent dans les Maximes des Saints, art. XXI, XXII, XXIII.

ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISON 87

celte oraison. Il faut juger de l'arbre par les fruits et condamner comme une illusion diabolique la plus simple et la plus sublime conlemplalion si elle n'opère pas dans les inlcrvalles ou la quiétude cesse les actes distincts de toutes les plus solides vertus, ces deux fondements posez nous avons assez veu a quoy se borne l'oraison de simple présence de Dieu, Il nous reste a examiner l'oraison passive qu'on ne pourroit nier qu'avec témérité, ce n'est point précisément une oraison de simple regard ou de présence de Dieu car l'oraison de simple présence de Dieu peut estre toute active, L'auteur des propositions les a clairement distinguées et n'accuse pas moins de témérité ceux qui nient l'oraison passive que ceux qui nient l'oraison de simple présence de Dieu, il faut donc necessaiiement qu'il y ait une oraison qu'on nomme passive et qui soit quelque chose de réel au delà de l'oraison de simplicité laquelle ne fait qu'exclurre du regard amoureux tout acte discursif de méditation ; jusqu'à ce que nous ayons trouvé précisément la différence réelle de ces deux oraisons nous n'aurons encor rien d'assuré et nous sommes toujours en danger ou qu'on admette le nom d'oraison passive en condamnant avec une insigne témérité tout ce qu'il peut [p. 841 signifier de plus pur et de plus sublime, ou qu'on prenne pour oraison passive une oisiveté dangereuse et pleine d'illusion. Jusqu'à ce qu'on ait trouvé nettement cette difficulté il n'y a rien de fait et on est toujours a recommencer. Voions ce que l'oraison passive n'est point etpuis nous verronsce qu'elle est. Il estaisé de demonstrer par le B. II. J.D.L.G. ' et par les autres

I. S. Jean de la Croix témoigne en effet de la défiance pour les

spirituels les plus approuvez que cette oraison ne consiste ny en extase ny en ravissement ny en révélation ny en paroles intérieures, suivant ce saint c'est une notice amoureuse une occupation indistincte de Dieu qui exclut toutes les lumières extraordinaires et qui est entièrement libre et méritoire. Rien ne seroit plus dangereux que douvrir la porte a l'illusion en admettant des temps ou l'ame ne feroit que patir les impressions divines et ou se comportant passivement sans aucune coopération libre de sa part elle ne pourroit ny mériter ny démériter elle ne seroit responsable d'aucune chose qui se passeroit en elle, touts les spirituels qui ont de la droiture et de l'expérience ne sçauroient trop rejetter cet estât passif, celuy dont ils veulent parler et sur lequel ils ne s'expliquent pas toujours avec assez de précaution doit consister dans une union a Dieu libre et méritoire. Il faut seulement remarquer que l'oraison passive comme touts les autres [p. 85] exercicesde la vie surnaturelle est libre en ce qu'on peut résister a la grâce et luy refuser sa coopération ; mais on n'est jamais libre pour l'oraison passive non plus que pour touts les autres exercices du Christianisme d'agir surnaturellement et d'une façon méritoire quand on ne veut pas suivre l'attrait de grâce dont on est prévenu, ainsy celuy qui est appelle a l'oraison passive, mérite quand il coopère a la grâce de cette oraison parce qu'il est libre d'y résister, mais quand il résistera a la grâce

« représentations imaginaires que Dieu opère surnaturellemont en la phantaisie » ; et il « montre par des autoritez de l'Ecriture que les révélations et les paroles intérieures de Dieu quoyque véritables, nous peuvent cstre occasion de surprise » ÇMonlée de Carmel, liv. II, ch. xvi et XIX, éd. de 1694)-

ARTICLES SUR LES ESTATS DORAISON Sç)

de celle oraison il ne sera pas libre de faire sans celle grâce le bien que Dieu demandoit de luy. loute résistance a celte grâce sera un usage nalurel el demeritoire ou du moins un usage imparfail de sa volonlé. Apres avoir expliqué ce que l'oraison passive n'est pas laschons d'expliquer ce qu'elle est. L'oraison passive ne me paroisl autre chose qu'une oraison d'amour pur et désintéressé qui exclut loute reflexion inquietle et tout empressement d'amour propre', tandis que l'amour n'est pas encor entièrement pur et désintéressé il y a toujours dans l'oraison la plus fervente quelque reste subtil de ces reflexions inquiettes et de ces empressements de l'amour propre qu'on nomme de concupiscence. La dernière chose qui meurt dans le cœur des saints c'est la recherche des consolations spirituelles el leur inlerest propre sur l'éternité. Le plus grand [p. 86] marlire d'une ame qui cherche Dieu c'est de perdre un certain appuy en sa propre coopération, de la vient qu'elle s'inquielle' qu'elle s'empresse et que cet empressement au lieu de l'avancer la recule cl l'occupe souvent d'elle mesme encor plus que de Dieu. Au contraire la tendance du pur amour vers Dieu est autant simple el paisible et uniforme qu'elle est directe et efficace. Quand l'ame est donc estahlie dans l'habitude d'un amour pur el entièrement désintéressé qui n'est plus meslangé des reflexions inquiettes des petites complaisances subtiles et des empressements delamour de concupiscence, il arrive alors en mesme temps deux choses. La première est que Dieu augmente sa grâce a

1 . Cf. Maximes des Saints, art. XXIX vrai : «... La contemplation passive n'est que la pure contemplation : l'active est celle qui est encore môlée d'actes empressés et discursifs... », etc. (éd critique, p. 263).

proportion de la fidelilé de lame, ainsy cette fidélité entière du pur amour opère dans cette ame une grâce très spéciale, c'est a dire que la grâce continuellement prévenante qui est donnée a tous les justes est encor plus forte et plus prévenante dans les âmes dont nous parlons, car Dieu ne clierche qu'a prévenir et adonner. Il donne a chacun suivant la mesure de ses dispositions, il n'y a que les bornes de noslre cœur resserré par l'amour propre qui bornent sa grâce, si donc lame n'est plus [p. 87] resserrée en elle mesme par les retours inquiets et par les impressions de l'amour de concupiscence, Dieu la mené comme il luy plaisl elle n'y inesle rien du sien c'est a dire rien de naturel qui retarde ou qui affoiblisse l'opération divine, ccst estât passif de l'ame loin d'exclurre la coopération libre a la grâce ne fait qu'exclnrre jusques aux moindres restes de l'inquiétude et de l'empressement naturel pour rendre la coopération de l ame plus pure plus directe plus paisible et plus efficace. Au reste pour me conformer au langage de l'auteur des propositions qui me paroist excellent j'appelle inquiétude et empressement de l'amour propre ce que la pluspart des auteurs spirituels ont appelle activité, il n'est pas question de disputer des noms pourveu qu'on sauve le fond des choses, quand mon frère pour qui J.-C. est mort sera scandalisé de mes termes je les changerai jusques a ce quej'en trouve qui puissent l'édifier. Je dirai donc que

I. Cf. Lettre à la sœur Charlotte de S. Cyprien : « ... L'état passif... est un état simj)le, paisible, désintéressé, où l'àme coopère à la grâce d'^ine manière d'autant plus libre, plus pure, plus forte et plus efficace, qu'elle est plus exempte des impiiétudcs et des em[)ressements de l'intérêt propre... » (^Correspondance, V, p. 870).

AiniCI.ES SL'U LES ESTATS D ORAISO.V 9I

ce qu'on appelle passivelé consommée, n'est autre cliose qu'une oraison ou il ne reste plus ny inquiétude ny empressement de l'amour intéressé qui aflbihlisse l'impression divine et la coopération de l'ame. on dira peut estrc qu'en donnant cette idée de l'oraison passive je la mets au plus [p. 88] haut degré de perfection et jaccuse dimperfection toutes les oraisons actives. A cela je respons que je conçois l'oraison passive comme la plus parfaitte, autant que lestât de celte vie le permet, mais je suppose dans cet estât des degrcz de perfection qui vont toujours montant jusqu'à l'infini, en sorte que chaque particulier s'il est fidelle a la grâce doit croistre toujours. Jajouste qu'il peut toujours démériter, qu'il commet de légères fautes dans le cours de sa vie, et que s'il en commettoit de grandes il esteindroit d'abord lesprit de grâce qu'il a receu. enfin je distingue les imperfections d avec les péchez. 11 n'y a pas de péché a aimer Dieu pour la récompense mais il est plus parfait de l'aimer sans aucun interest propre mesme pour son éternité. Ce principe indubitable estant posé je ne juge personne et je me contente de dire en gênerai que loraison ou l'ame coopère simplement et paisiblement par un amour entièrement pur et désintéressé est plus parfaitte que celle qui est encore meslangée des inquiétudes et des empressements d'un amour intéressé quoyque fervent. 11 faut encor remarquer que l'oraison passive suivant l'idée que j'en ay est bien différente de l'oraison de simple présence de Dieu ou de quiétude. L'oraison de [p. 89] simple présence de Dieu peut estre également active et passive, c'est a dire qu'elle est indifférente par elle mesme a estre animée par l'amour paisible et désintéressé ou

meslangée par les inquiétudes et par les empressements de l'amour intéressé ou de concupiscence, mais qui dit oraison passive exclut toute activité c'est a dire toute inquiétude et tout empressement sur son propre interest mesme éternel, celle oraison passive convient également et aux actes discursifs de la méditation et aux simples regards de la quiétude, car l'ame abandonnée par le pur amour a l'impression divine est dans l'équilibre pour toutes choses, elle est aussy preste a méditer qu'a ne méditer pas, et a faire des actes discursifs qu'a n'en point faire. Il luy suffît de suivre dans son oraison l'altrail de la grâce pour l'un ou pour l'autre, de la vient que les âmes de cet estât n'ont plus de répugnance comme celles qui sont encor dans l'oraison simple pour multiplier ou pour ne multiplier pas leurs actes et leurs réflexions. Voila tout ce que je pense sur l'oraison passive, je croy que peu de personnes arrivent a un estât d'oraison entièrement passif c'est a dire a l'amour entièrement désintéressé qui s'unit a Dieu sans inquiétude ny empressement pour son propre interest mesme éternel. Ces mouvemens inquiets de la nature pour son propre interest spirituel se meslent avec l'opération divine et avec la coopération de l'ame dans la pluspart des oraisons qui paroissent les plus avancées et il n'y a gueres d'ames assez mortes a elles mesmes pour en estre exemptes [p. 90]. Ce meslange des mouvements inquiets d'un amour intéressé, n'est pas un péché et il n'empesche point que l'oraison ne soit méritoire. Il est vrai seulement de dire qu'une oraison exempte de ces mouvements inquiets cl empressez d'un amour attaché a la recompense est moins parfaitte qu'une oraison paisible qui est une union de pur amour. Je crois que

ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISON qS

ce pur amour et celte oraison paisible qu'on nomme passive sont très rares dans la prallique quoyqu'il y ait beaucoup dames qui en ayentl'atlrait et le commencement, les âmes de cet estât étant exemptes des empressements de l'amour intéressé cèdent avec paix aux impressions de la grâce prévenante, et quoyqu'ellcs paroissent faire moins deflbrts que les autres elle coopèrent sans agitation d'une manière plus pure, plus unie et plus forte, de la vient que quand elles ont l'attrait de prier elles sont également disposées parleur abandon total a l'esprit de Dieu [et] aux actes distincts ou indistincts simples ou discursifs, de la vient encor que dans les intervalles ou l'oraison pure et directe cesse elles agissent pour l'exercice des vertus dans les devoirs de leur condition avec un esprit paisible d'oraison et de recueillement, en sorte que leurs actions les plus communes se font par pur amour sans aucune inquiétude ny empressement de l'amour intéressé. Voila (e que tant d'auteurs ont appelle Testât passif ou ils depeio-nent l'oraison comme permanente quoy qu'en effet leur oraison directe et actuelle ne soit qu'un tissu d'actes [p. 91] successifs et que ces actes mesmes souffrent des interruptions, quand une ame est dans cet estât elle est libre, simple, et paisible, mais elle l'est par un amour qui la porte de plus en plus a toutes les vertus distinctes : ce n'est plus par mctl.ode et par arrangement ny par empressement ou activité : mais la n-race qui est toujours prévenante dans louts les liommes et qui l'est encor plus en ceuxcy les incline paisiblement aux divers actes de la religion dans les temps convenables. Il faut encore remarquer que les actes indistincts de la quiétude préparent l'ame aux actes

distincts des vertus, et que les actes distincts des vertus préparent a leur tour lame a rentrer dans la quiétude, comme les actes distincts et indistincts viennent des mesmes principes de pur amour, ils sont également exemps des inquiétudes et des empressements de l'amour intéressé; et c'est en ce sens que beaucoup de spirituels les représentent comme estants également passifs, la quiétude n'estant qu'un tissu d'actes indistincts et paisibles contient en elle la vertu des actes distincts, c'est ce qui a fait dire a St François de Sales'

I. «... Dieu a respandu en nos âmes les semences de toutes les vertus, lesquelles neantmoins sont tellement couvertes de nostre imperfection et foiblesse qu'elles ne paroisscnt point, ou fort peu, jusqucs à ce que la vitale chaleur de la dileclidn sacrée les vienne animer et resusciter, produisant par icolles les actions de toutes les vertus... l'amour céleste comprend en soy la diversité des perfections de toutes les vertus d'une façon si eminente et si relevée, qu'elle en produit toutes les actions en temps et lieu, selon les occurrences... L'amour céleste excelle en l'une et l'autre façon : car trouvant des vertus en une ame (et pour l'ordinaire au moins y treuve-t-il la foy, l'cspcrance et la pénitence), il les anime, il leur commande, et les employé heureusement au service do Dieu ; et pour le reste des vertus, qu'il ne trouve pas, il fait luy-mesme leurs factions, ayant autant et plus de force luy seul qu'elles ne sçauroient. avoir toutes ensemble... »

S. François de Sales cite S. Paul, assurant « que la charité est patiente, bénigne, forte » ; S. Thomas : « La charité, dit-il, fait et accomplit les œuvres de toutes les vertus » ; S. Ambroise, qui « appelle la patience et les. autres vertus membres de la charité » ; S. Augustin : « Ce qu'on dit que la vertu est divisée en quatre (il entend les quatre vertus cardinales), on le dit, ce me semble, a rayson des diverses affections qui proviennent de l'amour... »

Puis S. Fr. do S. détaille les vertus contenues éminemment dans la charité : patience, réserve, prudence, humilité, affabilité, condescendance, douceur, etc. « clic croid aysémciit tout ce qu'on luy dit de bien... ; elle espère tout bien du prochain, sans jamais perdre courage do luy procurer son salut; elle soustient tout, attendant sans inquiétude ce qui luy est promis... »

(Df l'Amour de Dieu, liv. XI, ch. viii).

AllïICLES SUR LES ESTATS d'oRAISOV qB

qu'elle les comprend éminemment, en eflet les acles pour estre imperceplibles par leur simplicité et par leur tranquillité uniforme n'en sont pas moins de véritables actes, le pur amour est l'essence et comme 1 extrait de toutes les vertus: mais il est vray quo le puramour n'estant pas toujours actuel[p. 92] etl'eslat du pèlerinage demandant des vertus distinctes pour raccomplissement de nos devoirs, il faut comme je lay desja souvent remarqué, que ce pur amour descende delà généralité et qu'il se transforme en autant de vertus qu'il y a de devoirs a remplir, on me demandera peut estre lequel des deux est le plus parfait pour les âmes de cet estât ou la quiétude actuelle ou l'application aux vertus distinctes Je respons que ces deux choses sont également bonnes en elles mesmes, que celle a laquelle l'ame est appellée a chaque moment et qui est de l'ordre de Dieu sur elle dans ce moment la est la meilleure pour ce moment, et que si lame estoit toujours fidèle a la grâce la dernière chose qu'elle feroit seroit toujours la plus pa: faitte, parcequ'il y a un progrez continuel renferme dans l'ordre des grâces quand l'ame y correspond sans retardement et sans incjuietude. Je finis cet article en déclarant qu'on tomberoit dans une erreur pernicieuse si on s'imaginoit que les âmes de cet estât ne pussent point pécher mortellement, et ne commissent jamais aucune faute vénielle ; de telles âmes tandis qu'elles se comportent passivement ne pèchent point, mais ces paroles signifient seulement qu'elles ne commettent aucune infidélité pendant qu'elles sont actuellement dans la fidélité la plus parfaitte. on en pourroit dire autant de lestât actif, quiconque correspondroit sans cesse fidèlement a sa grâce

gÔ EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY

dans la voie qu'on nomme active et en y meslant quelques empressements d'un amour intéressé [p. g3j ne laisseroit pas d'estre sans tache, mais il n arrive ny en l'un ny en l'autre de ces deux estats que chacun coopère sans cesse et pleinement a toute sa grâce, ce qui fait que dans lestât passif aussy hien que dans l'actif les âmes les plus pures tombent dans de petites infidelitez que leur amour expie promptement. Je croy que quand les âmes sont bien avancées dans cette voie paisible du pur amour qu'on nomme passive elles commettent encor moins de fautes vénielles que dans la voie active. Mais aussy en cet estât les moindres fautes sont d'une extrême conséquence. Dieu demande bien plus a ceux a qui il a plus donné. Il est bien plus jaloux des âmes qu'il a attirées a l'amour désintéressé, toute la rigueur de sa jalousie est dans ce pur amour, ces âmes peuvent manquer en deux façons contre leur grâce spéciale, sans parler des autres péchez plus grossiers qu'elles sont libres de commettre, i" elles peuvent hésiter et retarder en elles l'impression divine dans les occasions d'épreuve et de mort. 2° elles peuvent s'inquietter et s'empresser dans leur correspondance pour donner un apj^uy secret et une complaisance subtile a un reste d'interest propre, dans ces deux cas ce qui ne seroit point un mal dans un autre devient une infidélité dangereuse dans une ame de ce degré, ainsy rien n'est plus fragile que cet estât.

Article XXII.

[P. 9^] Sans ces oraisons extraordinaires on peut

devenir un très grand saint, et atteindre a la perfection du Clirislianisme.

Réduire la A^eritable pieté aux oraisons extraordinaires seroit traitter de Judaïsme toutes les voies communes des chresliens et par conséquent avancer un horrible blasphème, pour la voie active je reconnois qu'elle peut faire de véritables saints et qu'elle en fait souvent, quoiqu'il y ait dans leur union a Dieu quelques mouvements empressez de l'amour intéressé ils ne laissent pas de remplir tous les devoirs evangeliques J'avoue que je mets leur perfection au dessous de la perfection de la voie passive parceque je ne reconnois point d'autre estai passif que celuy ou Famé par un don spécial s'unit a Dieu dans un amour pur et paisible sans aucune inquiétude ny empressement sur son interest propre, le motif est plus pur la coopération est plus parfaitte, donc lestât passif mené les justes a un plus haut degré de perfection que Testât actif, mais encor une fois je ne parle ainsy que sur le fondement de ma définition de r[p. gôjestat passif, dailleurs je ne doute point qu'une ame qui sortiroit de cette vie entièrement fidèle a la grâce de l'amour intéressé ne pust entrer immédiatement dans le ciel si son interest propre meslé avec l'amour de Dieu ne luy avoit fait commettre aucunes fautes mesme vénielles ; ou bien qu'elle eust avant le moment de la mort expié ses fautes vénielles par les moyens que 1 église nous propose pour effacer ces sortes de péchez. Pour loraison passive je consents quon la mette au rang des oraisons extraordinaires, car elle ne 1 est que trop par 1 extrême rareté des âmes assez cou-

CHEREL. EÂPLIC. DES ART. d'iSST. 7

gS EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY

lageuses pour entrer dans l'habitude du pur amour et dans la mort a tout inlerest propre, je remarque seulement par occasion que la voie passive n'estant qu'une voie de pur amour dans l'entière obscurité de la foy toutes les voyes qu'on nomme vulgairement extraordinaires d'extases, de visions, et de révélations n'ont rien de commun avec cette voie qui est toute simple et toute uniforme comme la voie la plus active du commun des chrestiens.

Article XXIII.

Réduire Testât intérieur et la purification de l'ame a ces oraisons extraordinaires c'est une erreur manifeste.

[P. 96] Quand on regardera l'oraison passive comme un don miraculeux qui saisit lame et qui l'enlevé a elle mesme sans son consentement, on doit conclurre que c'est une impieté que de vouloir réduire Testât intérieur et la purification de Tame a cette oraison, mais quand on n'admettra selon mon sentiment d'autre oraison passive que celle du pur amour sans inquiétudes ny empressements on avouera que l'oraison passive purifie plus parfaitement une ame que toute autre oraison. Je dis plus parfaittement, car j'ay desja reconnu que les empressements de l'amour intéressé ne sont point des péchez et par conséquent n'ont pas besoin de purification, mais je soutiens toujours que la fidélité paisible du pur amour est encor plus parfaitte. après avoir posé

ces principes généraux qui me paroissent inébranlables, je decla^-e et je ne sçaurois trop le déclarer que nul homme sur la terre ne peut décider en détail par ou Dieu fera passer chaque ame qu'il voudra purifier, car ces moyens de purifications sont infinis et infiniment variez, il suffit de poser toujours également dans cette multitude de voies différentes la borne immobile de touts les préceptes evangeliques et de l'obéissance aveugle a l'église.

Article XXIV.

C'en est une également dangereuse, d'exclure [p. 97] de Testât de contemplation, les attributs, les trois personnes divines et les misteres du fils de Dieu incarné, surtout celuy de la Croix et celuy de la résurrection ; et toutes les choses qui ne sont veûes que par la foy sont l'objet du chrestien contemplatif.

La contemplation peut avoir pour objet les attributs les personnes divines et mesme les misteres du fils de Dieu incarné, tout ce qui appartient immédiatement a une personne divine peut occuper la veûe simple du chrestien contemplatif : ceux qui ont parlé autrement ne l'ont fait ou que par illusion ou par défaut d'expérience sur des estats plus avancez que le leur. A ce propos il est très important de remarquer les différents estats d'oraison. Il est vrai que certaines âmes commençant a estre attirées a l'oraison de simple présence de

lOO EXPLICATION DES ARTICLES D ISSY

Dieu et de quiétude n'ont presque aucune vue distincte de J.-G. pendant leur principal recueillement, leur quiétude n'est qu'une notice amoureuse connue par le B, H. J. D. L. G.* La généralité de cette notice n'admet pas les vues distinctes et discursives, mais si ces personnes sçavoient bien demesler ce qui se passe en elles, elles avoûeroient qu'elles n'ont rien de distinct pour Dieu non plus que pour J.-G. dailleurs il est certain que la généralité de leur foy et de leur amour n'embrasse pas moins J.-G. que Dieu. Voila ce qui regarde le temps delà quiétude actuelle ; mais celte mesmequie tude après qu'elle est cessée laisse dans ces âmes pour toutsles autres temps de la journée une impression suffisante des misteres de J.-G. Il est vrai seulement que dans cet estât l'ame affamée de quiétude y revient bientost et passe courtement sur tout ce qui n'est point son repos bien aimé. Il y a un autre temps ou l'ame par des raisons contraires semble avoir perdu J.-G. c'est le temps des épreuves et du dépouillement^, dans ces temps de nuages et d'obscurcissement J.-G. semble disparoistre, mais alors Dieu mesme et touts ses dons disparoissent aussy. cette perte de l'un et de l'autre n'est qu'apparente et passagère l'un et l'autre est rendu a lame d'une manière distincte et apperceûe dés qu'elle cesse d'y chercher un appuy pour son inlerest propre. Pour l'oraison passive elle n'a aucun rapport aces difïicultez qu'on a faittes touchant J.-G. Le lidele véritablement passif est également prest a méditer et a coiltempler, il se multiplie sans scrupule dans les actes les plus variez suivant ses dispositions intérieures, a legard des

1. Montée du Carmel, liv. II, ch. xii et xiii. a. Cf. Maximes des Saints, art. XX VIII vrai.

ARTICLES SUR LES EST.VTS D ORAISON lOI

ames de cet estât il n'est question que de J.-C. En toutes choses elles sont bien éloi[p. ggjgnées de cette folle impiété qui le feroit regarder comme un moyen qu'elles ont passé en arrivant au terme, tout au contraire elles se reposent en luy comme dans le terme, et elles n'oublient pas qu'elles ont encor besoin de luy comme de la voye. toute leur vie est cachée avec J.-C. en Dieu par des colloques familiers et continuels : ces ames disent mesme dans l'excezde leur simplicité qu'elles ne regardent plus J.-C. comme d'un objet hors d'elles, mais qu'elles le portent et le sentent comme quelque chose d'intime avec quoy elles deviennent de plus en plus un seul estre. Il est aisé de comprendre que quand elles disent qu'elles sentent J.-C. au lieu de le voir elles veulent seulement exprimer une viie du fils de Dieu plus intérieure avec une expérience plus forte de tout ce qu'il opère dans le cœur.

Article XXV.

Il n'est pas permis a un chrestien, sous prétexte d'oraison passive ou autre extraordinaire, d'attendre dans la conduitte de la vie, tant au spirituel qu'au temporel que Dieu le détermine a chaque action par voie et inspiration particulière : et le contraire induit a tenter Dieu, a illusion et a nonchalance.

[P. loo] Ce qu'on appelle communément inspiration est une inspiration miraculeuse del'esprilde Dieu sem-

blable a celles des apostres et des prophètes quand ils ont esté envoiez extraordinairement pour parler aux hommes ou qu'ils ont esté suscitez pour escrire les livres divins, attacher cette sorte d'inspiration a l'oraison passive pour régler par elle toute la conduitte de la vie tant pour le spirituel que pour le temporel et supposer que cette inspiration prévient toujours l'homme passif en sorte qu'il n'a qu'alattendreet qu'a s'y abandonner, ce seroit establir une impieté horrible et autoriser une illusion sans remède \ toutes les bonnes âmes doivent détester une telle maxime dont la seule crainte pourroit rendre l'oraison passive suspecte et odieuse. Il est vrai qu'il y a une autre inspiration du st esprit dans lame du juste qui est continuelle et continuellement prévenante. La foy nous l'enseigne, mais cette inspiration est d'un ordre bien inférieur a la première. Il n'est pas permis .de douter que cette inspiration du juste n'augmente a mesure que lame est plus pure, plus souple aux impressions de la grâce, plus morte a elle mesme et plus exempte de tous les empressements de l'amour de concupiscence qui peuvent se mesler dans la coopération a l'esprit de Dieu, cette inspiration continuelle des justes est ce qu'on appelle communément l'attrait intérieur, [p. loi] C'est en ce sens que l'on dit tous les jours que Dieu a inspiré a un homme de vendre ses biens, d'embrasser une vie austère et de se condamner a un silence perpétuel dans la solitude, c'est cet attrait intérieur que touts les plus éclairez directeurs consultent touts les jours quand il s'agit de décider d'une vocation ou de quelque autre chose impor-

I. Cf. Maximes des Saints, art. VU vrai \l<*me «iéveloppemeat.

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tante a lame dirigée. C'est cet attrait qu'on suit le plus qu'on peut pour le choix des lectures et des oraisons. II ne faut pas dit on gesner l'esprit de Dieu. Plus une ame est avancée plus le directeur sans le luy dire respecte l'attrait de sa grâce et tasche de le découvrir pour le suivre. Cette inspiration prévenante comme je l'ay desja remarqué augmente toujours de plus en plus dans les âmes assez mortes a elles mesmes pour ne luy résister en rien et qui ont toute la souplesse du pur amour sans aucun reste d'inquiétude ny d'empressement pour leur inlerest propre. Les personnes qui suivent ainsy cet attrait du pur amour avec simplicité dans la conduitte de leur vie, ne font que suivre plus paisiblement et plus parfaitlement que le commun des justes la grâce qui est toujours prévenante en tous, mais qui est seulement plus forte en ceux cy a proportion de leur coopération plus parfaitle. On ne doit pas craindre cette inspiration comme un piège tendu aux âmes, i" parce qu'elle est de foy et que nul chrestien ne peut en douter. 2° parce qu'elle n'aboutit qu'a une pratique exacte de nos devoirs et a une [p. 102J correction sans relasche de nos défauts, l'homme qui est continuellement inspiré par le st esprit ne peut se croire dispensé ny de la loy de Dieu ny de celle de l'église ny des conseils d'un st directeur auquel il doit soumettre son attrait, car tout attrait qui n'est pas soumis ne peut venir de Dieu II n'y a donc pas sujet de craindre que l'inspiration de 1 homme passif quand elle est reduitte a ces justes bornes puisse favoriser l'illusion, elle n'est pas plus dangereuse que celle de l'homme actif, l'homme passif non plus que l'homme actif ne peut rien faire de bon s il n'est inspiré et s'il ne suit l'attrait de grâce avec

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une entière dépendance des directeurs, toute la diflerence qu'il y a entre eux c'est que l'un fait les mesmes choses que l'autre avec plus de simplicité et de tranquillité parce qu'il les fait sans empressement et sans retour inquiet sur luy mesme. Il est vrai aussy que l'amour pur qui chasse la crainte est plus libre et plus familier avec Dieu que l'amour intéressé, ces âmes ne font rien que de bon non plus que les autres, mais elles le font avec moins d arrangement et de méthodes suivant leur attrait dans les cas journaliers ou il n'y a aucun précepte qui les détermine a une occupation vertueuse plutost qu'a une autre. Voila a quoy se réduit tout ce que je pense sur 1 inspiration de l'homme passif.

Article XXVI.

Hors le cas et les moments d'inspiration prophétique ou extraordinaire, la véritable soumission que toute ame chrestienne, mesme parfaite doit a Dieu, est de se [p. io3j servir des lumières naturelles et surnaturelles qu'elle en reçoit et des règles de la prudence chrestienne en présupposant toujours que Dieu dirige tout par sa .providence, et qu'il est l'auteur de tout bon conseil.

Dieu est toujours auteur de tous bons conseils. La grâce nous donne sans cesse en chaque moment une lumière aussy bien qu'une force prévenante, mais comme je l'ay desja remarqué cette mesme lumière prévient bien plus fortement les âmes qui la reçoivent

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sans y mettre rien du leur, c'est a dire qui y coopèrent avec une fidélité tranquille, que celles qui y coopèrent avec l'inquiétude et lempressement d'un amour intéressé, les ames simples et desappropriées d'elles mesmes [p. lO:^] par le pur amour sans estre attachées a leur propre prudence, sont plus prudentes que les autres dans leur simplicité, on n'est jamais si sage que quand on ne l'est plus a ses propres yeux, et qu on l'est sans interest propre; on a moins de prevoiance et d'arangement esloignez, suivant ce que dit J.-G. a chaque jour suffit son mal'. Ne soyez point en peine pour le lendemain le jour de demain aura soin de iuy mesme. l'ame simple et désintéressée entrant dans !a petitesse et dans l'enfance recommandée par J.-G.^ se borne au moment présent sans estendre ses vues plus loin, mais ce moment présent a une certaine étendue morale^ c'est a dire qu'il se renferme dans l'affaire présente, comme elle ne compte que sur Dieu et point sur elle, elle attend en paix le signal de la providence et elle ne trouve rien en elle pour décider ce qui n'est pas encor l'ordre de Dieu, en cet estât on est sage sans songer a l'estre, non de sa sagesse propre mais de celle de Dieu, a parler suivant ce que ces personnes expérimentent, il faut dire qu'elles ne sont plus sages car

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