I. Cf. la note précédente
toute l'église avec la foy et la charité au rang des vertus théologales et que St Paul nous assure que c'est par l'espérance que nous sommes sauvez, spe salui facti sumus', je ne puis comprendre que l'espérance soit par son imperfection incompatible avec la pure charité. J'aimerois mieux changer la définition de l'espérance que St Thomas n'a peut estre fondée que sur les idées philosophiques d'Aristote^. Ne peut-on pas supposer qu'il y a deux espérances comme deux amours, et que lesperance intéressée repondant a l'amour de concupiscence, l'espérance désintéressée repond a l'amour d'amitié. On pourroit mesme définir l'espérance désintéressée un désir des biens éternels en tant que difficiles et douteux a acquérir mais un désir excité par le seul bon plaisir de Dieu et pour sa pure gloire. Un seul acte d'espérance seroit [p. 5] distingué de l'acte de charité par la circonstance de la difficulté qui rend le bien douteux, d'un autre costé cet acte seroit distingué d'un acte d'espérance intéressée par le motif de la pure gloire de Dieu et de son bon plaisir sans
1. Rom. VIII, 2^. Le sens est plutôt: C'est en espérance que nous sommes sauvés.
2. En traitant de la vertu théologale d'espérance (Summa T/ieo/.,II*II^, quaest. XVII, art. i sq.), S. Thomas se réfère a son étude sur la passion, ou sentiment naturel, d'espérance (I» II®, quaest. XL, art. i sq.), ellemême rattachée à la division traditionnelle de l'appétit en concupiscible et irascible (I», quaest. LXXXI, art. 3 ; et I» II*, quaest. XXIII, art. i), conformément à la théorie qu'Aristote énonce au deuxième livre de ÏEthique. Mais tout en reliant ainsi la théologie de l'espérance à une psychologie dont Aristote lui fournit les principaux éléments, S. Thomas se garde bien de l'en faire sortir. En fait sa doctrine procède de S. Augustin. — Ce reproche d'Aristotélisme, d'inspiration païenne, était habituel au xvii^ siècle chez les adversaires de la scolastique. Jansénius eu particulier en avait usé et abusé.
meslange d'interest propre. Par la on peut concilier ce me semble la charité pure avec l'espérance. Je puis attendre et désirer le royaume de Dieu, c'est-à-dire l'espérer avec autant de désintéressement pour moi que pour un autre, Je le désire en moy mais non pas pour moy, Je le désire pour sa pure gloire et pour l'accomplissement de son bon plaisir qu'il m'a révélé. Il n'est pas question de disputer des mots, et je laisse volontiers l'echole décider sur les termes ; mais enfin ce désir est une espérance formelle ou quelque chose de plus parfait qui la renferme éminemment et qui satisfait encor plus parfaitement au précepte que l'espérance intéressée ^
Voilà ce que je veux qu'on trouve distinctement et d'une manière très explicite dans les âmes de la plus eminente oraison, et c'est ce qui doit contenter les théologiens les plus rigoureux.
I. Fénelon s'exprimait à peu près de même sur la question de l'Espérance, dans son Ecrit antérieur aux Articles d'Issy.
« Peut-on suivant ces principes rejetter l'espérance qui est néanmoins une des trois vertus théologales ?
« Il y a suivant S. Thomas une espérance qui est intéressée c'est cellelà qu'on n'admettra point, mais il y a une autre espérance qui est une espérance de pure foi et de pure charité, comme il y aune crainte filiale. Cette espérance est une attente amoureuse et invariable du règne de Dieu et de tout ce qu'il a promis. On attend qu'il se glorifiera dans ses élus et on y peut même regarder sa propre glorification, non par l'intérêt de sa propre béatitude, mais par la pure joye de voir régner Dieu et J.-G. son fils en soi comme dans les autres élus. Voilà comment je conçois l'espérance qui résulte du pur amour. Si ceux qui mettent le pur amour dans une bienveillance sans motif de béatitude l'entendent autrement, je serai ravi d'en être instruit, j)
Son opinion sur la nature de l'espérance devait varier dans la suite. Dans V Explication des Maximes des Saints l'espérance ne subsistera vraiment, et ne gardera son rang de vertu théologale, que si elle est fondée
lRTICLE
[P. 61. Tout chrestien est obligé d'avoir la foy expli cite en Dieu Tout-puissant créateur du ciel et de la terre, rémunérateur de ceux qui le cherchent, et en ses autres attributs également révélez ; et à faire des actes de cette foy en tout estât, quoyque non à tout moment.
L'oraison de présence de dieu et de quiétude quand elle est actuelle véritablement est une foy actuelle de dieu infiniment parfait. L'ame trouve tout en luy, elle trouve qu'il est tout : on connoist touts ses attributs et on les croit tels que les théologiens les représentent, mais on ne raisonne point pendant que cette oraison dure pour considérer en détail ses attributs ; quelquefois néanmoins ils se présentent distinctement, alors on les admire, on les aime, on les contemple distinctement l'un après l'autre ; mais cette contemplation se fait d'un regard simple, cette multitude de perfections n'altère point l'unité de l'objet que l'on contemple ny la simplicité des actes de contemplation'.
sur le pur amour. Dans la seconde édition qu'il préparera des Maximes, il hésitera entre diverses solutions, tantôt déclarant l'espérance intéressée, tantôt admettant pour elle la possibilité d'être désintéressée, et se réclamant ici de l'autorité de S. Thomas, dont il combat dans VExplication des Arlicles d'Issy l'opinion sur l'espérance intéressée (cf. mon Edition critique et l'Explication des Maximes des Saints, Paris, Bloud, 191 1, p. 57, 80-81).
I. Cf. Maximes des Saints, art. XXVII vrai: « ... La simplicité de cette idée purement immatérielle... n'empêche pas que la contemplation
ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISON ()
Hors de l'oraison actuelle de quiétude on reconnoist a tout moment la sagesse et la providence sensible de dieu dans toutes les choses qui arrivent pour l'extérieur et pour l'intérieur, on acquiesce a tout moment a toutes les croix qu'on porte et qu'on trouve justes : on a horreur de l'injustice des hommes opposée a la justice [p. 7] de Dieu, et du déguisement contraire a sa vérité, on compte pour rien la puissance des hommes, parce qu'on ne connoist rien qui ait une puissance véritable que Dieu tout puissant et auteur de tout bien. En cet estât on attend les choses promises par les prophètes et par les Apostres, ne doutant jamais ny de la vérité qui les a promises ny delà toute puissance qui les exécutera sans peine en leur temps. On ne trouve rien de bon rien de pur rien de saint que Dieu seul, et les plus grandes vertus des hommes paroissentundrap souillé ; tant on est saisi a la veûe de dieu saint et jaloux, ainsy toute la vie des âmes d'oraison se passe en actes de la plus pure et la plus vive foy sur les perfections infinies de Dieu connues très distinctement et en détail.
Il y aura peut estre de bonnes âmes qu'on jettera dans le trouble quand on les pressera de faire en détail ces actes distincts*, et quand on voudra les obliger a
ne puisse avoir pour objets distincts tous les attributs de Dieu... » (éd. crit., p. 256).
I. Fénelon paraît se souvenir ici de S. Jean de la Croix : « Plus l'ame avance en la perfection intérieure, plus les opérations de ses puissances envers les objets particuliers cessent. Elle ne fait sur tous ces objets qu'un seul acte gênerai et tres-pur... Si bien que c'est une cbosc déplorable de voir des personnes qui troublent le repos de leur ame, lorsqu'elle veut demeurer dans la paix intérieure... Ils la contraignent de revenir aux choses extérieures... Parce que ces gens-là ne pénètrent pas dans le secret de cet état..., ils s'imaginent qu'ils ne font tien dans
lO EXPLICATION DES ARTICLES D ISSY
examiner si elles les font expressément dans leur oraison. Elles n'appellent actes que les actes excitez avec empressement et avec méthode par une formule ; si elles suivent la formule et s'abandonnent a leur empressement naturel elles se gesnent et vont contre leur attrait d'oraison de quiétude, par la elles se dessèchent et se troublent ; quelquefois mesmes elles se trouveront dans une' espèce d'impuissance de faire [p. 8] les actes précis qu'on leur demande ou du moins de les faire de la manière dont elles s'imaginent qu'on les leur demande. Si au contraire elles ne font pas ces actes arrangez et empressez elles croient désobéir, manquer aux devoirs essentiels du christianisme, et vivre
l'oraison... 11 faut recommander à ces personnes-là, de se conserver dans le repos en s'appliquant à Dieu avec attention et avec amour, et de négliger les opérations de l'imagination, puisque les puissances n'opèrent pas alors, et qu'elles sont tranquilles dans cette simple, et douce et amoureuse \ue de Dieu » {Montée du Mont-Carmel, Liv. II, ch. xii, p. 72 sq., édo" de 1694)-
Ailleurs (Vive Flamme d'Amour, cant. III, vers m, § IV sq., p. [\oi sq.). S. Jean de la Croix critique vivement les directeurs maladroits, « qui ne connoissent point par leur propre expérience les voyes spirituelles », et qui (c ne veulent pas permettre à leurs disciples de s'élever au dessus de leurs principes, ni des raisonnements et des opérations de l'imagination et de l'esprit dans l'Oraison mentale, quoyque Dieu les appelle à une contemplation plus eminente ». Ils devraient au contraire laisser agir Dieu, et « se garder bien de se chagriner, s'imaginant que l'ame ne profite nullement en cet estât ». — « Les actes que fait la volonté conduite par la contemplation infuse, sont d'autant meilleurs, d'autant plus agréables a Dieu, et plus méritoires, que celuy qui meut l'ame et qui l'embrase de son amour, est plus noble, plus excellent, et plus élevé au dessus des hommes et des Anges. »
Il se souviendra de ces mêmes passages à plusieurs reprises, au cours de son Explication, notamment p. [i3] sq., p. [aS] sq., p. [87], p. [43J, p. [^5], p. [57] sq., p. [63j, p. [76J, p. [79], p. [109] sq., p. [i iG], p. [120], p. [124], p. [i/ta] sq., p. [i48].
dans l'illusion. Il faut donc bien prendre garde de ne les pas pousser avec une certaine rigidité scholastique ; Il faut au contraire les attendre, les mesnager, tascher de les bien entendre dans leur langage, les aider a s'expliquer, leur monstrer les actes qu'elles font sans sçavoir qu'elles font des actes, enfin les mener par la confiance et les accoustumer peu a peu a expliquer leurs expériences d'une manière correcte. Si on les traitte ainsy on trouvera que toutes celles qui ont de la droiture font des actes très fréquents et très distincts sur les attributs de dieu, sans avoir crû en faire, elles seront dociles, elles s'expliqueront d'une manière qui lèvera toute équivoque, et les docteurs les plus precautionnez sur le dogme estant édifiez d'elles ne les gesneront plus dans leur voie.
Article III.
Tout chrestien est pareillement obligé a la foy explicite en Dieu, père, fds, et saint esprit, et a faire des actes de cette foy en tout estât, quoyque [p. 9] non a tout moment.
Je croi qu'il doit y avoir dans les âmes les plus parfaittes non seulement une foy de ces misteres fondamentaux de la religion, mais encordes actes distincts de cette foy explicite, en certaines occasions assez fréquentes; ces actes ne sont pas toujours également distincts ; quelquefois mesme ils ne le sont point du tout a l'égard de la personne qui les fait, ou parce qu'elle
n'y fait aucune reflexion, ou parce qu'elle n'est pas insliuitte de ce que c'est qu'un acte distinct, et qu'elle n'appelle acte, que les actes faits avec une formule, ou qui sont excitez avec un certain empressement et un goust sensible, mais ce que lame simple et droitte ne sçait pas demesler en elle est bicntost demeslé par un directeur docte et expérimenté qui estudie patiemment les opérations de la grâce. Il n'est pas nécessaire que les actes soient toujours apperceus de la personne qui les fait, surtout quand elle panclie au scrupule, ou qu'elle est dans des estats de peine. Il suffit que ces actes soient certainement apperceus par le directeur qui sçait ce que c'est qu'un acte. Il trouvera toujours que les bonnes âmes ont en tout estât, quoiqu'elles y fassent très peu de réflexion, une fréquente et distincte occupation [p. loj des trois personnes de la sainte Trinité'. Il faut mesme moins regarder leurs expressions qui ne sont pas toujours correctes que leur prattique. on trouvera que ces bonnes âmes gardent avec aflection des images des bistoires de l'ancien et du nouveau testament ou les personnes de la sainte trinité ont apparu aux hommes, et qu'elles ont souvent des dévotions particulières a chacune de ces trois personnes. La veûe très distincte de ces trois personnes divines fait la contemplation éternelle des saints dans le ciel ; a plus forte raison elle n'est point contraire a la simplicité de la contemplation des voiageurs qui est toujours très imparfaitte si on la compare avec celle des bienheureux. Ceux qui parleront autrement ou ne sçauront
I . Cf. Maximes des Saints, art. III vrai : « ... Cette simplicité n'empêche pas que l'ame contemplative ne contemple encore distinctement les trois personnes divines... » (éd. critique, p. 256).
ARTICLES SUH LES ESTATS D ORAISON l.)
pas s'expliquer assez précisément sur leur propre estât ou seront dans un égarement bien opposé a loraison.
Article IV.
Tout chrestien est de mesme obligé à la foy explicite en Jésus Christ Dieu et homme comme médiateur, sans lequel on ne peut approcher de Dieu et a faire des actes de cette foy en tout estât, quoyque non a toute moment.
Non seulement la foy explicite en J.-C. est [p. ii] nécessaire en tout estât avec les actes distincts qu'elle doit produire, mais encore cette foy doit estre accompagnée en tout estât d'une distincte invocation de J.-G. nostre unique médiateur. Il n'y a aucun degré de perfection qui nous dispense de recourir a luy ; au contraire il est luy seul le modèle des parfaits, leur perfection et leur justice suivant la doctrine de St Paul. Il y auroit une impieté détestable a supposer que J.-C. en tant qu'homme n'est que la voye et que ceux qui ont atteint la perfection n'ont plus besoin de la voie, estants arrivez au terme, cette doctrine contiendroit plusieurs blasphèmes, le premier seroit de croire qu'on arrive au terme pendant cette vie, et qu'il y a un estât de perfection ou Ton cesse d'estre voyageur, le second seroit de dire que J.-C. n'est que la voie, il est aussy la vérité et la vie\ non seulement sa divinité est nostre vie, mais sa chair l'est aussy. a Dieu ne plaise que nous
I. S. Jean, XIV, 6 : « Je suis la voie, la vérité et la vie. »
r4 EXPLICATION DES ARTICLES D ISSY
disions jamais dans le faux sens des sacramentaires la chair ne profite de rien', cette chair est le pain vivant descendu du ciel ; c'est le pain qui donne la vie au monde, c'est une chair divinisée, et qui ne fait qu'un seul tout avec le Verbe, l'homme Dieu le Verbe fait chair est l'objet indivisible de nostre adoration, cette chair est tellement unie au Verbe qu'elle ne nous détourne non plus que luy de nostre [p. 12] véritable terme, puisqu'elle est elle mesme dans son union avec luy le terme que nous cherchons. Les bienheureux verront éternellement dans le ciel l'humanité de J.-G. et cette veiie n altérera en rien pour eux la pureté et la simpHcité de la contemplation de l'essence divine. Il y auroit donc une impieté pleine d'ignorance'^ a s'imaginer que la veiie de l'humanité de J.-G. pust jamais altérer la contemplation de la divinité pour les âmes les plus parfaittes et les plus avancées dans l'oraison pendant cette vie. Leur contemplation quelque subhme qu'elle puisse estre est toujours très imparfaitte si on la compare avec celle des bienheureux qui admet neantmoins la veûe distincte de J.-C. Les anges mesmes ces esprits si détachez de la matière et si sublimes ont désiré au milieu de leur céleste contemplation de pénétrer le mistere de l'homme Dieu, au reste il faut observer qu'il y a une extrême différence entre l'humanité de J.-G. et la consolation sensible que les âmes peuvent tirer de cette humanité, Gette humanité par elle mesme loin de nous détourner de la perfection, est la seule voie pour y parvenir, et le seul lien qui
3. (f Caro non prodcst quidquam. » S.Jean, VI, 63. Les Sacramentaires niaient la présence réelle de Jésus-Glirist dans l'Eucharistie. I. Cf. Maximes des Saints, art. XXMII faux.
puisse nous y tenir quand nous y serons arrivez. lios bienheureux mesme pendant toute l'éternité ne seront , actuellement parfaits et bienheureux que par J.-C. qui I fera toute leur sainteté et toute leur union avec Dieu. Pour la consolation [p. i3] sensible que les âmes tirent de Ihumanité de J.-G. elle peut quelquefois avoir besoin d'estre purifiée, non par l'imperfection de ce moien de nous unira Dieu, ce qu'on ne pourroit dire sans une impieté détestable, mais par l'imperfection avec laquelle nous nous servons de ce moyen toujours parfait en luy mesme. Dieu peut nous éprouver en nous ostant cette consolation sensible. De la vient que les âmes que Dieu veut purifier dans une voie de purefoy et de pur amour, sont quelquefois privées assez longtemps de la veiie de l'humanité de Jésus-Christ, mais elles ne sont privées de la vue de l'humanité sainte, que comme elles sont privées de la veiie de Dieu mesme. Dans ces temps d'épreuve* elles croient avoir tout perdu, et Dieu autant que J.-C. La consolation sensible de toutes les grâces apperceues leur est ostée, mais elles ne perdent rien de réel ny pour Dieu ny pour J.-C.
1. Cf. Maximes des Saints, art; XXVITI vrai. « Les âmes contemplatives sont privées de la vue distincte, sensible et réfléchie de Jésus- Christ... dans les dernières épreuves, parce qu'alors Dieu ôte à l'ame la possession et la connaissance de tout ce qui est bon en elle, pour la purifier de tout intérêt propre... L'ame ne perd pas plus de vue Jésus-Christ que Dieu. Mais toutes ces pertes ne sont qu'apparentes et passagères... » (éd. critique, p. 269).
Cf. Lettre à la Sœur Charlotte de S. Cyprien : « Il ne suffit pas de tenir à lui [Jésus- Christ] confusément; il faut être occupé distinctement de lui et de ses mystères. Il est vrai qu'il y a des âmes qui ne le voient point actuellement dans leur contemplation, et qui croient même pour un temps l'avoir perdu, lorsqu'elles sont dans les épreuves... », etc. (Correspondance, V, p. 867).
iC EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY
elles ont de temps en temps des moments de visite on Dieu et J.-G. reviennent a découvert. Dans le temps mesme du plus grand obscurcissement, elles ne laissent pas de tenir a J.-C. aussi bien qu'a Dieu par des actes simples et sans reflexion. Ce qui prouve combien elles sont éloignées d'avoir perdu Dieu et J. G. c'est le regret qu'elles ont de les avoir perdus, et le trouble afi'reux ou cette perte apparente les met. Dans ce trouble et dans ce regret elles font un grand nombre d'actes très distincts, qu'elles ne remarquent ny ne peuvent [p. jf\] remarquer, parce qu'elles n'ont pas lesprit assez libre pour y faire attention, mais un directeur éclairé les reconnoist sans peine. Il y a une autre chose a remarquer pour ces âmes, c'est qu'indépendamment des épreuves, elles ne pensent gueres à l'humanité de J.-C. dans la quiétude actuelle. La quiétude n'admet gueres rien de distinct ny pour dieu ni pour J.-C. Je dis gueres ; parce que ce n'est point une règle constante. La veûe distincte de J.-C. n'estant point opposée a la contemplation la plus parfailte, il n'y a point de quiétude ou la A'eûe'de J.-C. ne puisse se trouver. Dieu mesme donne quelquefois a ces âmes au milieu de la quiétude des impressions de J.-C. et des veiies de ses misteres qui sont admirables, mais en gênerai il est vray que les temps de quiétude se passent d'ordinaire surtout pour les âmes qui ne sont pas les plus avancées dans une certaine occupation confuse et générale d'un amour paisible dont les actes sont indistincts. Mais quand ces araes ne voient point distinctement J.-C. dans leur quiétude cette privation de la veiie distincte de 1 humanité de J.C. ne vient pas de ce que cet objet seroit imparfait pour ce genre de con-
ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISON Î "]
teraplalion mais seulement de la généralité de cette occupation amoureuse qui est simple et indistincte d'objet, non seulement a l'égard de l'humanité de J.-G. , mais encor a l'égard de la divinité mesme. De plus il faut se souvenir que la quiétude n'est pas toujours [p. i5J actuelle, elle est mesme souvent interrompue dans la journée non seulement par les occupations extérieures, mais encor par un attrait intérieur de grâce qui fait cesser la quiétude mesme pour les devoirs extérieurs ou intérieurs. Les âmes les plus parfaitles sont celles qui dans ces intervalles sont les plus occupées de J.-G. et de ses misteres ; elles sont souvent avec luy dans des colloques familiers et amoureux ; elles le voient et l'imitent en toutes choses, ou pour mieux dire elles le portent au dedans d'elles mesmes: car ces âmes disent qu'elles croient bien plus le sentir comme quelque chose d'intime dans leur fond, que le voir comme un objet estranger hors d'elles. Mais enfin ce qu'elles appellent le sentir est une véritable connoissance distincte et une ties réelle occupation de J.-C. et de ses misteres. Ainsy l'expérience et le langage mesme de toutes les plus saintes âmes sont dans le fond très conformes aux principes invariables de la foy pour tout ce qui regarde J.-C. Il faut seulement prendre garde de ne prendre pas trop en rigueur certaines expressions détachées qui leur eschajDpent, et de considérer toute la suitte de leurs expériences bien expliquées.
Une ame qui passe des actes distincts méthodiques et empressez de la medilalion sensible aux actes simples et indistincts de l'oraison de quiétude croit d'abord avoir perdu toute veûe de J.-C. elle le croit, et elle le
l8 EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY
dit comme elle le pense ; mais aprofondissez vous trouverez tout le contraire [p. iCj elle aime uniquement J.-C. elle s'occupe familièrement de luy et de ses misteres, nest ce pas assez, il n'est pas question de la confondre, il faut la laisser en paix dans son estât qui est bon et l'instruire avec douceur affin qu'elle s'explique mieux, avec cet esprit de condescendance on trouvera de quoy s'édifier d'un grand nombre dames dont on se scandaliseroit beaucoup, si on exigeoit d'abord d'elles en toute rigueur pour l'explication familière de leurs expériences, une exactitude que les théologiens mesmes ont assez de peine a garder dans des traittcz dogmatiques sur des matières si délicates et si abstraittes. Mais enfin il faut apprendre a toutes les âmes d'oraison que J.-C. est le commencement et la fin de toute la vie des enfants de Dieu. Anatheme a qui n'aime point le Seigneur Jésus, ouy anatheme a toute ame en quelque degré d'union avec Dieu qu'elle parust d'ailleurs, anatheme si elle cessoit d'aimer celuy qui est nostre amour, nostre force, nostre paix, nostre vie, nostre tout, on ne va que par luy au père, toute autre voie est un égarement quiconque voit le fils et le fils incarné, voit aussy le père en luy. Nous ne devons sçavoir que Jésus et Jésus crucifié. La vie éternelle mesme consiste a connoistre le seul Dieu véritable, et Jésus son fils qu'il a envoie*. Malheur malheur aux âmes livrées a l'esprit de séduction et de mensonge qui mettroient la perfection dans le renversement du Christia-
I, Cf. Maximes des Saints, art. XXVIII faux: « ... la vie éternelle, qui ne consiste qu'à connaître le seul Dieu véritable et Jésus-Christ son Fils qu'il a envoyé. C'est être l'Antéchrist qui rejette le Verbe fait chair... » (éd. critique, p. 261).
AUTICLES SUR LES ESTATS DORAISON IQ
nisme et qui aban[p. 1 7]donneroieTit le verbe fait chair, monstrueuse perfeclion qui jetteroit les âmes dans l'impiété du déisme et qui y ajousteroit mesme le comble de l'ingratitude pour J.-G. auteur de touts nos biens, estrange religion qui pour purifier les âmes dans la voie de la foy abouliroit a ne compter plus pour rien l'auteur et le consommateur de nostre foy. Des hommes qui sous prétexte d'oraison détacheroieut les âmes de J.-C. seroient des antechrists venus pour achever a la lin des temps le mistere d'iniquité.
lRTICLE
Tout chrestien en tout estât; quoyque non a tout moment, est obligé de vouloir, désirer et demander explicitement son salut éternel, comme chose que Dieu veut', et qu'il veut que nous voulions pour sa gloire".
11 faut d'abord poser deux principes, le premier est quil faut vouloir tout ce que Dieu nous déclare qu'il
I. Ici Fcnolon, dans son Contre-projet en 33 propositions, avait voulu ajouter les lignes suivantes :
(c puisqu'il est écrit qu'il veut que tous les hommes soient sauvés et qu'il veut que nous le voulions pour sa gloire. Que si une ame se trouvait dans une épreuve extraordinaire, où. elle serait convaincue que Dieu l'a entièrement rejetée et réprouvée avec justice pour ses infidélités, elle pourrait alors adorer cette justice, mais non pas consentir jamais de cesser d'aimer Dieu. »
C'est l'essentiel du développement présenté par VExpUcalion.
1. Tout le commentaire donnée ici à cet article offre de constantes analogies avec les articles V vrai et X vrai des Maximes des Saints,
âO EXPLICATION DES ARTICLES D ISSY
veut, le second est qu'il veut nous sauver. La volonté de Dieu signifiée par les oracles de ses escritures n'est pas moins nostre règle que sa volonté manifestée par le cours de sa providence. Nulle pureté d'amour, nul sacrifice, nul désintéressement ne peut nous dispenser de vouloir nostre salut en la manière que la foy nous enseigne que Dieu [p. i8J luy mesme le veut. Or il est certain que Dieu veut que touts les hommes soient sauvez, et que J.-C. est mort mesme pour les fidelles qui périssent a la veûe des scandales de leur prochain. Leglise pleine du St esprit nous ohlige encor a croire que Dieu veut le salut de chacun de nous personnellement et pris en particulier. Or la perfection selon tous les spirituels est de vouloir tout ce que nous sçavons que Dieu veut, et de ne rien vouloir de tout ce qui peut n'estre pas conforme a sa volonté. Ces deux principes poses la conclusion est évidente ; puisqu'il est de foy que Dieu veut le salut de chacun de nous en particulier et qu il faut vouloir tout ce qu'il veut ; il faut que chacun de nous veuille son propre salut, faute de quoy il refuseroit de se conformer a une volonté de Dieu dont la foy ne luy permet pas de douter. ^ oila un premier motif qui nous engage essentiellement a vouloir estre sauvez. Mais en voicy un second qui n'est pas moins pressant pour les âmes attirées au pur amour. L'amour de Dieu ne peut jamais vouloir en nous que sa persévérance, plus cet amour est pur moins il souffre de bornes a sa durée non plus qu'a ses sacrifices. Il est vrai que cet amour est souvent, surtout dans les temps de la quiétude actuelle dont nous parlerons dans la sultte, ' dans un certain oubli de tout ce qui n'est point la chose aimée, ou toute reflexion s'evanoiiit, et ou l'on ne voit
ARTICLES SUR LES ESTAIS DORAISON 2 I
que le [p. 19] moment présent, comme s'il esloit une espèce d'éternité. On aime sans penser que l'on a aimé, on aime sans prévoir si on aimera, on aime et on ne sçait qu'aimer, a peine sçait on qu'on aime, et souvent on ne le sçait pas. en cet estât l'amour ne semble avoir plus rien a faire que de se reposer en Dieu. L'anie est rassasiée, perdue, incapable de désirer, et indifTcrente sur tout ce qui n'est pas le moment présent, au delà duquel il n'y a plus rien pour elle. Mais si on observe de prés cet estât, on trouvera sans peine que l'ame ne laisse pas d'y avoir un désir qui échappe a sa veiie, parce qu'il est simple et qu'elle n'y fait point de reflexion, demandez a celle personne si elle consent de haïr Dieu pendant toute reternité,'a ces mois elle se reveillera avec horreur, elle vous dira que touts les tourments de l'enfer ensemble ne sont rien pour elle, et qu'elle sera contente de les souffrir en aimant Dieu, mais qu'elle ne peut le haïr. Vous voyez donc qu'il y a dans cet estât un véritable désir d'aimer sans bornes pour la durée comme pour l'eslendiie des sacrifices, vous voiez mesmc que l'amour a une espèce d'instinct qui cherche toujours en secret sa permanence et son accroissement sans que la personne l'apperçoive. L'amour ne peut se détruire en se perfectionnant, il se destruiroit par sa pureté qui est sa perfection, si sa pureté le faisoit consentir a la haine de Dieu. Il est donc évident que lame conduitle par le pur amour ne peut jamais consentir a haïr Dieu dans l'éternité. L'amour [p. 20] ne peut vouloir qu'aimer mais qu'aimer uniquement en tout et toujours. Voila sans doute le pur désir du roiaume de Dieu. Ce désir habituel ne se développe point par des actes distincts et sensibles dans
toutes les oraisons ; il ne paroist mesme jamais moins avec empressement que dans les temps de quiétude ou l'ame est comme endormie et absorbée, mais ce désir s'exerce par un grand nombre d'actes très simples et indistincts pendant la quiétude et par d'autres actes très distincts en certaines occasions que j'expliquerai dans la suitte. On a mis avec raison dans cet article que nous devons demander nostre salut éternel comme chose que Dieu veut et qu'il veut que nous voulions pour sa gloire, en effet les âmes attirées au pur amour ne veulent point leur salut par linterest de leur propre félicité, mais uniquement pour la gloire de Dieu, en un sens ces âmes ne désirent point leur salut, et il ne faut point se scandaliser de voir que quand elles rendent compte de leur intérieur elles déclarent par un transport d'amour désintéressé qu'elles ne veulent aucune recompense ; écoutez les elles sont prestes a porter une éternelle damnation pour glorifier Dieu, elles ne sçauroient se mettre en peine de leur éternité parce qu'elles se livrent a la justice vangeresse de Dieu, sans vouloir de miséricorde, et qu'elles ne se soucient plus d'elles mesmes pour l'éternité non plus que pour le temps, si vous n'aprofondissez pas davantage en voila assez pour vous scandaliser et [p. 21J pour vous persuader que ces âmes se sont jettées par un mauvais rafTinement dans la plus damnable illusion, mais donnez vous la peine de les examiner de plus prés failles le plutosl avec un esprit de condescendance et de charité qu'avec une rigueur llieologique, vous les ramènerez bientost au véritable point de la plus saine théologie. Demandez leur si elles ne veulent pas tout ce que Dieu veut, puis ajoustez qu'il est de foy que Dieu veut leur
salut en particulier, c'est la fin de leur création, c'est la volonté de Dieu expressément révélée ; l'ame conduitte par le pur amour qui se conforme en tout aux volontez de Dieu n'a garde de ne vouloir pas d'une volonté distincte, explicite, et fréquente son propre salut quand elle sçait qu'il est de foy que Dieu le veut, hésiter la dessus par pur amour ce seroit se contredire follement et anéantir le pur amour mesme. Il est vrai que comme on l'a très bien expliqué dans celte 5"' proposition lame pleine de l'amour désintéressé ne veut son propre salut par aucun motif d'interest propre, ce n'est point pour parvenir a la recompense, ny pour estre heureuse ny pour estro parfaitte, ny pour estre aimée de Dieu qu'elle veut son salut ; elle ne le veut que pour vouloir ce qu'elle sçait qu'il veut luy mesme, que pour l'aimer éternellement, enfin que pour le glorifier. Si le bon plaisir de Dieu, la fin de la création, la gloire du créateur, et son [p. 22] amour pouvoient estre séparées de la félicité éternelle ces âmes désintéressées ne desireroient plus le paradis. Sous cette idée mesme de bonheur en tant que bonheur propre le paradis ne les touche point, elles aimeroient mieux souffrir éternellement toutes les peines de la damnation séparées de la haine de Dieu que de régner dans le ciel, si cette damnation estoit un peu plus conforme au bon plaisir de Dieu, ou propre a luy procurer le moindre degré de gloire daugmentation. C'est ce que St François de Sales a exprimé en ces termes*. On voit la dedans une
1. « Il est conduit par la divine volonté comme par un lien tresaymable, et partout où elle va il la suit ; il aymeroit mieux l'enfer avec la volonté de Dieu cjuo le paradis sans la volonté de Dieu. Ouy mesme il prefereroit l'enfer au paradis, s'il sçavoit qu'en celuy-là il y eut unoeu
privation de tout désir pour la béatitude entant qu'elle est nostre propre béatitude, on n'entend par indificrence que cette privation de tout désir. Il est donc évident que lame désintéressée n'ayant aucun désir pour la béatitude entant que béatitude propre et séparée de la volonté de Dieu révélée, elle est dans une pleine indifférence pour la béatitude conceûe précisément sous cette formalité' et sous cette idée précise de propre béatitude, mais cette privation de tout désir, ou cette indifférence pour la béatitude entant que béatitude propre, qui est Testât ordinaire de toutes les âmes conduittes par le pur amour, et qui subsiste liors le temps mesme des épreuves extraordinaires, n'exclut jamais la volonté d'estre sauvé. i° pour ne liaïr jamais Dieu. 2" pour se conformer a [p. 28] sa volonté certaine sur nostre salut mesme. 3° enfin pour le glorifier par nostre amour éternel, ainsy la proposition est véritable et comprend tout. Il est vrai seulement que j'eusse désiré qu'on eust authorisé dans cette proposition le pur amour d'une manière positive et affirmative, au lieu qu'il n'est admis que d'une manière négative et indirecte. La proposition marque seulement qu'on doit vouloir son salut comme chose que Dieu veut, et qu'il veut que nous vou-
plus du bon playsir divin qu'en celuy-ci : en sorte que si, par imagination de chose impossible, il sçavoit que sa damnation fut un peu plus aggrcable a Dieu que sa salvalion, il quitteroit sa salvation et courroit à sa damnation » (De l'Amour de Dieu, liv. IX, ch. iv).
« Ainsi les Saints qui sont au Ciel ont une telle union avec la volonté Dieu, que s'il y avoit un peu plus de son bon plaisir en enfer ils quiltcroient le Paradis pour y aller » (t. VI, les Vrays Entretiens spirituels, p. a5-36).
I. L'espérance de la béatitude peut être considérée sous l'aspect de son objet ou sous celui de sa forme. Sa forme, en tant qu'appréhendée par l'intellect, est sa formalité.
lions pour sa gloire, et c'est ce que l'amour pur renferme précisément, ainsy il est sauvé entièrement par la force de ces paroles quand on les regarde de prés maisj'aurois souhaitlé qu'on eust dit en termes formels, qu'on n'est point obligé de vouloir son salut par le motif de la recompense propre, on ne doit point craindre d'autoriser cette doctrine de l'amour désintéresse, elle est la plus commune dans toutes les plus saines escoles', elle est dans les livres de beaucoup de
I. Cf. Dictionnaire de Théolo'jie catholique, S. Ilarent, art. Charité, col. 2 2ig et 3 220 :
« I.c motif de la vertu de charité n'est pas le bien que l'on a reçu ou que l'on attend de Dieu, ce .qui ne serait que l'amour de concupiscence, mais l'infinie perfection de Dieu, du moins comme motif finalement prédominant. — a. Cette doctrine est évidemment déduite de l'enseignement de l'Ecriture et de la tradition sur la cliarité strictement obligatoire envers Dieu. li'Ecriture dans l'énoncé de ce précepte, Deu t., VI, 5 ; X, 13 ; XI, i3 ; Matt., XXII, 87 ; Marc, XII, 3o ; Luc, X, 27, requiert que Dieu soit aimé et qu'il soit souverainement aimé comme lin dernière à qui l'on doit tout rapporter. S. Augustin, De doctrina christiana, 1. I, c XXII, n. 21...; S. Thomas, Siim. thcoL, II* 11"^, q. XLIX, a. li, 5. Ce qui n'est vraiment réalisé que par le motif de l'infinie perfection de Dieu. C'est à cette condition seulement que l'on aime vraiment Dieu lui-même plus que les biens ou le bonlicur que l'on attend de lui. C'est ainsi que la tradition chrétienne dans l'enseignement des fidèles comme dans l'exposition théologique, a toujours compris la charité commandée par le précepte' divin. S. Augustin, De doctrina christiana, 1. III, c. x, n. 16..., Serm., XXI, n. 2 ; S. Bernard, Liber de diliijendo Deo, c. i sq. ; Hugues de Saint-Victor, De Sacrcnicntis, 1. Il, part. XIII, c. vi, viii, ... ; Pierre Lombard, Sent., 1. III, dist. XXVil, n. 2 sq., ...; S. Thomas, Sum. Theol, 11=» IL^, q. XXVII, a. 3; q. XLIV, a. 4, 5; S. Bonavenlure. In III Sent., dist. XXIX, p. II... ; Durand, In III Sent., dist. XXIX, q. II, III; Suarez, De caritate, disp. I, sect. II, n. i sq. Enfei giicmcnt reproduit d'ailleurs par le Catéchisme du concile de Trente, part. IV, c. X...
L'enseignement scripturaire et traditionnel sur la nature de la charité envers Dieu n'exige cependant point que tout motif autre que l'infinie perfection soit positivement exclu. 11 suffit que celte infinie perfection
grands saints. L'amour désintéressé est mesme reconnu dans une des propositions suivantes qui regardent les épreuves comme un amour très parfait, cpiand celle doctrine est bien expliquée elle ne peut qu'édifier et que perfectionner les mœurs. J'aurois donc souliaillé qu'on eust dit formellement que lamour qu'on nomme pur et qui n'aime point pour la recom.pense sous celle idée [p. 24] de propre recompense est plus pur et plus parfait que l'amour qui est soutenu par ce motif, j aurois voulu ajouster en mesme temps conformément au concile de Trente' que l'amour qui agit par le motif de la propre recompense ne laisse pas d'estre bon utile et méritoire.
soit le motif finalement prédominant, auquel d'autres motifs secondaires, comme l'espcrance, la reconnaissance, ou la crainte salutaire, ont pu ou peuvent encore s'adjoindre, mais avec une entière subordination... »
Ibid., col. 2 224 :
« Abélard paraît avoir été le premier qui ait considéré l'intention ou l'amour de l'éternelle récompense comme contraire à la vraie ciiarité : ... Nec jain est charitas dicenda, si propter nos eiiin, id est pro nostra ut'ditate et pro regni ejus felicilate quant ah eo speramiis, dil'ujeremus potius quam propter ipsum, in nobis videlicet nostrs inlenlionis finem non in Christo statuentes (Expositio in Epistolam Paali ad Rom., 1. III...). C'est celle affirmation d'Abélard c|ue Hugues de Saint-Victor paraît avoir en vue : De Sacrainentis, 1. II, part. XIII, c. xiir... Il répond que ce serait un amour mercenaire de rechercher autre chose que Dieu, mais que c'est l'aimer filialcment et graluilemcnt que de ne vouloir, de n'aimer et de ne rechercher que lui. Celle distinction de Hugues entre l'amour mercenaire condamnable et l'amour ou la jouissance de la récompense éternelle provenant de la charité elle-même, est substantiellement reproduite par S. Bernard..., S. Thomas..., S. Bonaventure..., Durand..., et dès lors communément adoptée par les théologiens... »
I. Cf. Concil. trid. Canones, Scss. VI De justificatione, can. XXXI: « Si quis dixorit juslificatum peccare, dum inluilu mercedis operatur, anathema sit » ; — doctrine parallèle sur la valeur morale de la crainte des peines éternelles: sess. VI, can. VIII j sess. XIV", can. V.
Article VI.
Dieu veut que tout clircslien en tout estât quoyque non a tout moment luy demande expressément la remission de ses péchez, la grâce de n'en plus commettre, la persévérance dans le bien, l'augmenlalion des vertus, et toute autre chose requise pour le salut éternel.
La cinquième proposition estant bien exjiliquée, il ne peut plus rester de difficulté pour la sixième. L'ame quoyque détachée de tout intercst propre mesme éternel par le pur amour, ne laisse pas de vouloir son salut, comme nous l'avons remarqué, pour ne haïr pas Dieu, pour vouloir ce qu'il veut, et pour le glorilicr selon la fin de sa création ; elle doit donc par ces motifs vouloir toutes les choses essentielles au salut comme elle veut son salut mesme '. elle veut la remission de ses pochez, non comme sa sûreté ou sa décharge, ou l'exemption de la peine éternelle, ny comme la [p. 2,51 préparation a la recompense, mais comme une grâce qu'il est de foy que Dieu veut luy faire et qui est inséparablement attachée au perpétuel et parfait amour de Dieu, car nous ne pouvons persévérer dans cet amour comme Dieu veut que nous y persévérions, ny éviter de
I. Fénelon aurait voulu qu'on marquât dans la formule même du 6" art. celte nuance ou celte restriction, en ajoutant : « quoiqu'il puisse y avoir certaines âmes qui soient dans ces dispositions par amour pur pour Dieu, cl sans aucun intérêt pour elles-mêmes » (^Contre-projet en 33 Propositions),
le haïr éternellement s'il ne nous aime et ne nous pardonne, en ce sens on veut sans ombre d'iiiterest, mesme pour l'elernité, la remission des péchez, la grâce de n'en plus commettre, la persévérance dans le bien, l'augmentation des vertus, et touls les autres dons sans exception qui conduisent au salut éternel, on trouvera souvent des personnes très saintes qui croiront ne les pas vouloir parcequ'elles ne les veulent point pour leur propre perfection, ny pour leur propre bonheur, mais il sera aisé de leur faire entendre qu'il y a une manière 1res véritable dont elles le veulent, celte équivoque est Aicile a lever, pourveu qu'on ne sefiarouche point et qu'on ne trouble point ces âmes, que s'il y en a d'autres assez indociles et assez entestées pour n'entrer pas dans celte doctrine ainsy expliquée, elles me paroistront dans l'illusion et dans l'égarement le plus dangereux, on me demandera sans doutte comment je pourrai trouver tout ensemble dans certaines âmes d'un coslé un oubli et un abandon total d'elles mesmes, et de l'autre les actes explicites pour demander la remission des péchez, [p. 26] la persévérance, laccroissement de la grâce, etc. Je respons que l'oubli total de soy mesme pour l'éternité n'est qu'un oubli de son interest propre en tant que propre ; ce n'est point une exclusion entière de toutte attention a soy. une preuve de ce que j'avance c'est que ces mesmes personnes qui ne parlent que d'oubli, que d'indifférence, que d'abandon d'elles mesmes, parlent a toute heure des opérations de la grâce en elles qu'elles remarquent mieux que les autres, elles se reprochent jusqu'aux moindres imperfections, elles veulent toujours tendre a tout ce qu'il y a de plusparfaitetdeplus détaché de soy mesme. Leur oubli et leur
indidcreiice ne regarde donc que leur iiiterest en tant qu'il est leur interest propre, ce n'est jDas un oubli qui néglige de combaltre l'amour propre, c'est au contraire un oubli qui se borne a ne laisser aucun alimental'amour propre, qu on examine de prés ces âmes, [plus] on verra qu'elles veulent d'une volonté simple tout ce qui fait ou qui perfectionne leur union avec Dieu, souvent elles ne le voient pas elles mesmes, et sçavent encore moins lexprimcr correctement, mais le directeur qui ne manque ny de grâce ny d'expérience reconnoistra sans peine dans ces âmes une volonté pleine et entière qui règne dans toute leur conduitte pour former ou pour perfectionner en elles l'union divine. Il remarquera que l'indifférence et l'oubli ne tombent [p. 27] que sur l'interest propre, en voilà assez pour trouver des actes vraiment explicites, i" ce sont des actes; car toute volonté sincère ne peut eslre en nous que par de vrais actes. 2" ils sont explicites et manifestes a l'égard du directeur expérimenté. Il n'est pas nécessaire qu'ils soient si méthodiques et si réfléchis ny mesme qu'ils soient explicites a legard de la personne mesme qui est ignorante ou que Dieu tient dans un estât ou elle ne peut s'assurer de ce quelle fait.
Article VII.
En tout estât le chrestien a la concupiscence a combattre, quoique non toujours également: ce qui loblige en tout estât, quoique non a tout moment a demander force contre les tentations.
3 O EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSY
La concupiscence' est dans les âmes les plus parfaitles jusqu'au moment de la mort c'est une vérité de foy et il faut estre prest a anathematiser quiconque oseroit dire le contraire, mais comme on ne peut donner des bornes précises aux opérations de la grâce dans les âmes, on ne peut pas absolument décider qu'il n'y a jamais eu dans leglise certaines âmes choisies et très avancées en qui la concupiscence est d'ordinaire comme suspendue ou du moins imperceptible dans un certain dernier estât [p. 28] de transformation dont les mistiques approuvez ont parlé, mais quoique lestât de transformation soit habituel selon eux, il ne s'ensuit pas que ces âmes soient d'une manière fixe a labri des révoltes de la concupiscence^, qui dit un estât habituel, dit un estât ordinaire, maisil ne dit pas un estât duquel il faille absolument exclurre les plus légères inter. ruptions. Supposé mesmes que la concupiscence soit comme endormie ou du moins imperceptible dans ces âmes elle peut 5e reveiller d'une manière soudaine et impreveiJe a chaque moment, ainsy elles sont incertaines a Icgard de la concupiscence dans touts les moments de la vie, et par conséquent, il n'y a jamais rien d'assuré \ jamais elles ne sont dispensées de com-
I. Cf. Maximes des Saints, art. XXXVII vrai et XXXVII faux, 2'. Fcnclon roprond ici l'idée qu'il voulait introduire dans la formule de l'article VII : à la suite de ; « en tout état, le chrétien a la concupiscence à combattre quoique non toujours également », il voulait ajouter : « ceux mêmes, qui, par une gr.ice très extraordinaire, n'en sentiraient aucune attaque, ne doivent ni présumer qu'ils soient actuellement exempts de SOS attaques imperceptibles, ni se promettre qu'elle no les surprendront point un moment après. Ce qui oblige tout chrétien en tout état .. ))
3. Cf. Premières Explinilions, § XII : « La concupiscence ne s'éteint jamais entièrement dans le pèlerinage de celte vie. Elle ne pourrait l'être
ARTICLES SUR LES ESTAIS DORAISON 3l
baltrejusqu'au sang pour résister contre le péché si la concupiscence s'eleve. on ne peut pas mcsme dire qu'il y ait en cette vie aucun estât réglé de perfection ou les âmes arrivent par degrez et ou elles jouissent de ces suspensions ou ralentissements de concupiscence, on peut estre au plus haut degré de la perfection desvoiageurs et estre encor agité par les plus grands soulèvements de la concupiscence comme St Paul l'a esté, en tout estât il faut combattre jusqu'au dernier soupir la concupiscence dés qu'on l'apperçoit. il faut mesme recourir a Dieu pour y trouver la force, on pourroit laisser faire une ame qui eprouveroit que ce qui calme le mieux en elle ces orages c'est l'oraison ; on [p. 29] pourroit la laisser tranquillement dans l'oraison la plus simple mesme de quiétude, pourveu que cette expérience fust bien constante et accompagnée de toutes les circonstances qui marquent que la concupiscence n'a rien gagné secrètement pendant cette oraison, mais enfin si l'oraison seule ne calmoit point la tentation et meltoit au contraire dans le péril prochain de succomber, il faudroit recourir successivement a touts les autres moyens les plus actifs pour repousser le mal. Si on contraire on eprouvoit veritablemement comme beaucoup de mistiques protestent de l'avoir éprouvé que ce qui calme le plus la tentation*, c'est de la porter
que par une grâce miraculeuse... Elle peut être ralentie, et comme insensibl©-, suspendue et calmée par la grâce du pur amour... Mais ces suspensions ou ralentissements n'ont jamais rien d'assuré et on ne peut pas compter sur un seul momert de calme... »
I. S. François de Sales: « ... au lieu de nous amuser à de vaines craintes, il nous faut tenir nostre cœur en Dieu et nous unir à luy ; » — « Vous demandez s'il ne seroit pas mieux de se divertir simplement, que
32 EVPLICATION DES ARTICLES DISSY
en paix et en union simple a Dieu avec une pleine nonvolonté de consentir au mal, on pourroit avoir égard a cette expérience bien examinée, cette simple non volonté de consentir n'est négative que dans les termes ; les mistiques l'expriment négativement pour marquer une opération très simple, elle est en elle mesme très posirive et très active. C est un acte très simple mais très réel de la volonté qui sans méthode et sans empressement veut son union a Dieu, et veut absolument ne pécher point. Cette résistance a la tentation qu'ils nomment passive, est une résistance très forte, très libre, très méritoire, très positive, et qui contient des actes très formels. Le nom n'y fait rien la chose est bonne quand elle est bien solidement éprouvée.
lRTICLE
Toutes [p. 3o] ces propositions sont de la foy catholique, expressément contenues dans le simbole des Apostres et dans loraison dominicale qui est la prière commune et journalière de tous les enfans de Dieu ou mesme expressément définies par l'église, comme celle de la demande de la remission des péchez et du don de persévérance, et celle du combat de la convoitise, dans les conciles de Garlhage, d'Orange et de Trente :
de contester avec son esprit et s'opiniastrer à vouloir rejetter [la tentation]. Qui en doute, ma chère fille, qu'il ne vaut mieux parler à Nostrc- Seigneur en se divertissant simplement, que de disputer cl s'opiniaslrcr avec le diable ? » {Œav. cvmp., t. YI : les Vra\s entretiens spirituels, p. 427 et liZi).
ARTICLES SUR LES ESTATS d'oRAISO\ 33
ainsy les propositions contraires sont formellement hérétiques \
Cette proposition n'estant qu'une suitte des autres précédentes que je viens d'expliquer, elle n'a pas besoin d'explication particulière, j'ajoutte seulement que l'oraison dominicale contient la perfection de toutes les oraisons les plus eminentes, et par conséquent qu'il n'y a point d'ames si élevées qu'elles ne doivent demeurer unies a l'église quand elle fait cette prière. Il est vray que la prononciation labiale de cette oraison, ny mesme l'attention discursive aux demandes qu'elle contient ne conviennent pas en touts temps a certaines âmes, qui sont dans la peine et dans l'impuissance passagère, ou attirées actuellement [p. 3i] a la pure quiétude dans le moment mesme ou Ion leur propose l'oraison dominicale, dailleurs voicy ce que je croy qu'il faut bien observer : non seulement il ny a point d'oraison mesme passive au dessus de l'oraison dominicale mais encor il est certain que nulle oraison passive n'est par soy mesme au dessus d'aucune des prières vocales que l'église enseigne a ses enfans ; la preuve en est bien claire puisque l'esprit d'oraison passive porte quelquefois les âmes a la méditation discursive, et a la recitation labiale de ces mesmes prières ; en ce cas il est manifeste que les prières vocales et discursives deviennent l'oraison passive mesme, et par conséquent que l'oraison passive n'a rien au-dessus d'elles. Il est vrai seulement que lestât des âmes élevées a l'oraison pas-
r. Cf. dans les Maximes des Saints, art. XIX vrai, un développement très voisin du commenlaire donné ici.
CHEREL. EXPLIC. DES ART. d'iSST. 3
sive, est plus parfait que celuy du commun des justes qui ne peuvent prier que d'une manière discursive et méditée en conformant leurs pensées et leurs affections a chaque demande du pater. C'est ce que dit si souvent le B.H. J.D. L.Croix qui va jusqu'à trailter la méditation et toutes les prières discursives de moyens de boue * en comparaison de l'oraison passive.
Article IX.
II n'est pas permis a un Chrestien d'estre indiffèrent pour son salut, ny pour les choses qui y ont rapport :
I. Dans les Maximes des Saints (art. XXIII vrai, p. 17/i) Fénelon reprendra cette expression : « Parler ainsi, c'est parler comme le bienheureux Jean de la Croix, qui dans ces circonstances précises seulement appelle la Méditation un moyen bas, et un moyen de boue. » En marge, il indique comme référence : Vive flamme d'amour, cant. 3. Voici ce qu'on trouve, dans la strophe III de la Vive jlamme d'amour, qui a pu donner à Fénelon l'idée de cette expression : au vers III, § i4, S. Jean de la Croix met l'ame en garde contre la persécution du démon, qui la détourne de la contemplation, et veut la faire revenir à la méditation: « Il l'attire doucement près du rivage, en lui présentant pour la soutenir un point d'appui, afin qu'elle chemine péniblement terre à terre, au lieu de nager en pleine eau dans les courants de Siloë qui coulent en silence... » ; au § i5, S. Jean de la Croix ajoute: « Nous pouvons appliquer au sujet qui «ous occupe les paroles que Dieu fit entendre au saint homme Job, en lui parlant du démon : ... Les rayons du Soleil seront au-dessous de lui, el il marchera sur l'or comme sur de la boue. Le démon fait perdre ainsi aux âmes avancées dans cette voie, d'admirables rayons de connaissances divines... » (^Vie el OEuvres de S. Jean de la Croix, t. IV, p. 697 sq.). Dans l'édition de 169^, que Fénelon a peut-être consultée, le commentaire est un peu différent : « C'est-à-dire dans un sens spirituel et mystique, le Prince des Ténèbres... leur enlèvera l'or de l'ardente charité qui les consume, et il le jellcra par terre et dans la boue, en les attachant aux sons et aux créatures » (p. 4i4).
ARTICLES SUU LES ESTATS d'oRAISON 35
la sainte indifierence cliresllenne [p. 82] regarde les événements de celte vie, a la reserve du péché, et la dispensation des consolations ou sécheresses spirituelles.
Voicy le seul article' sur lequel j'ay hésité, mais j'ay creu devoir l'approuver parceque les choses qui me paroissent y manquer sont en quelque manière suppléées ailleurs. Il m'a paru que les bornes qu'on y donnoit a la Ste indifférence de St François de Sales pouvoient nuire au désintéressement du pur amour, J'ay déjà expliqué^ en quel sens il seroit impie d'estre indiffèrent pour son salut que Dieu veut que nous voulions pour sa gloire sans songer a la nostre, J'ay expliqué aussy en quel sens les âmes attirées au pur amour ne désirent point leur salut entant qu il est leur bonheur propre. Ne vouloir rien a l'égard de la peine et de la recompense c'est estre indiffèrent a l'égard de la peine et de la recompense. Car ce qu'on appelle indifférence a l'égard d'une chose n'est qu'une privation de volonté a l'égard de cette chose. L'ame qui aime purement Dieu sans aucun motif de recompense, n'ayant donc ny volonté ny choix, pour la recompense plustost que pour la peine, entant que ces deux choses sont de son interest propre, il est évident qu'elle est indifférente a l'égard de la peine et de la recompense. Il est inutile de dire que cette précision est chimérique puis-
I. Cf. Lettre à Mme de la Maisonfort (mars lôgS) : « ... La neuvième proposition est la seule sur laquelle j'ai hésité, mais comme on trouve dans la XXXTII"^ ce qui me paraît nécessaire pour l'cclaircir, je n'wi pas cru devoir m 'arrêter là-dessus... » (^Correspondance, VII, p. i55).
a. Dans le commentaire de l'art. V.
36 EXPLICATION DES ARTICLES d'iSSÏ
que la récompense est inséparable [p. 33] de l'amour de Dieu et de sa volonté qui nous est révélée, quoiqu'il soit vray que ces choses soient inséparables en elles mesmes, il n'est pas moins vray que les motifs des âmes occupées de ces choses sont très différents ; autrement l'amour que tant de saints et que les echoles nomment pur ou désintéressé ne seroit qu une vaine perfection et un rafinement chimérique, tout le monde sçait qu'on ne peut aimer Dieu éternellement comme il veut que nous l'aimions sans estre sauvez et bienheureux, on sçait aussy qu'il est de foy qu'on ne peut estre condamné a la peine éternelle sans haïr Dieu éternellement. Mais il sera toujours vray de dire qu'il y a une très réelle et très grande différence pour la perfection entre deux âmes, qui accomplissent toutes deux la loy de Dieu également, mais dont l'une l'aime purement pour luy avec une entière indifférence pour la peine et pour la recompense entant que ces deux choses l'intéressent, et dont 1 autre l'aime par le désir de trouver en luy son propre bonheur entant qu'il est son bonheur propre. Il est donc vray que l'ame est par elle mesme réellement indifférente par le pur amour a tout ce qui est de son interest propre dans la peine et dans la recompense. La ste indifférence s'estend donc plus loin que les evenemens de cette vie et que la dispensation des consolations ou sécheresses spirituelles. Il est vray qu'elle ne s'estend jamais [p. Sli] jusqu'au péché ny jusqu'à la plus légère imperfection, encor moins ^'estend elle jusqu'à la haine éternelle de Dieu et jusqu'à la réprobation inséparable de cette haine. Mais il est évident qu'elle s'estend jusqu'à la recompense et jusqu'à la peine éternelle, si par impossible Dieu les
ARTir.I.rS SUR LES ESTAIS DOR USON 3^
separoit de sa haine et de son amour. L'ame prévenue du pur amour agit avec le mesme désintéressement et la mesme indilTerence pour sa propre éternité heureuse ou malheureuse que si elle estoit assurée du supplice éternel séparé de la haine de Dieu. Il n'y arien de plus pur et de plus réel que cette indifférence quand elle est bien entendue, et que Dieu ouvre le cœur a son expérience. Rien n'estoit plus important a bien expliquer et a mettre a couvert. Ce n'estoit point un sentiment bizarre ny une expression vuide de sens que ce que nous lisons dans Si François de Sales * quand il assure qu'il
I. De l'Amour de Dieu, 1. IX, c. iv(cf. supra, p. [22], n.). — Il semble cependant que Fénelon ait pris trop à la lettre 1' « imagination de chose impossible » de S. François de Sales. La phrase à laquelle Fénelon fait allusion termine le ch. iv. Le chapitre v, intitulé : Que la Sainte indifférence s'estend à toutes choses, commence ainsi :
« L'indifférence se doit praticquer es choses qui regardent la vie naturelle, comme la santé... : es choses de la vie civile, ... ; es variétés de la vie spirituelle, comme sécheresses, consolations, goutz, aridités ; es actions, es souffrances, et en somme en toutes sortes d'evenemens. » Saint François de Sales n'étend donc pas, en fait, la sainte indifférence au Saint. Son sentiment sur cette matière nous est d'ailleurs révélé plus nettement encore dans un autre passage du Traité de l'Amour de Dieu (1. X, ch. x):
« Si, par imagination de chose impossible, il y avait une infinie bonté... avec laquelle nous ne pussions avoir aucune union ou communication, nous l'estimerions plus que nous-mêmes.,, mais à proprement parler, nous ne l'aimerions pas, puisque l'amour regarde l'union ; et beaucoup moins pourrions-nous avoir la charité envers elle, puisque la charité est une amitié, et l'amitié ne peut être que réciproque, ayant pour fondement la communication, et pour fin l'union. » — C'est le langage même de S. Thomas : « Si, par impossible. Dieu n'était pas le bien de l'homme, l'homme n'aurait aucune raison de l'aimer. »
lia 11*, q. 26, art. i3, ad. 3.
« Toute amitié renferme le désir de la possession et elle y ajoute quelque chose. »
In 3, dist. 27, q. a, a. i, ad i.
prefereroit sa saluation a sa damnation si cestoit le bon plaisir de Dieu et que Dieu en fust un peu plus glorifié, cette indifférence n'empesche pas qu'une ame ne veuille son salut entant que Dieu le veut et que son salut est inséparable de lamour de Dieu mesme. Ce qui m'a engagé a passer cet article, c estquon trouve dans le V^ que nous avons desja veu et dans le XXX*' que nous verrons bientost de quoy suppléer [p. 35] au moins imparfaittement ce que j'aurois désiré icy ^
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TICLE
Les actes mentionnez cy dessus ne dérogent point a la plus grande perfection du Christianisme et ne cessent pas d'estre parfaits pour estre apperceus, pourveu qu'on en rende grâces a Dieu, et qu'on les rapporte a sa gloire.
Les actes marquez dans les articles précédents, ny touts les autres actes qui ne dérogent point au pur amour qui est sans interest propre, ne peuvent jamais estre contraires en rien a la plus eminente perfection ny a Testât d'oraison passive. Il est tout aussy parlait en soy de faire des actes distincts que de n'en faire pas. Lestât passif est également susceptible d'actes distincts
I . Il ne peut évidemment s'agir ici de l'art. 3o de la rédaction définitive, car il concerne l'impeccabililé de la sainte Vierge. Il s'agit de 1 art. Sa : « ... L'abandon du chrestien est de rejetter en Dieu toute son inc|uietude, mettre en sa bonté l'espérance de son salut, ... «, qui était en effet le 30*= du projet primitif des Examinateurs d'Issy.
a. Cf. Maximes des Saints, art. V vrai et X vrai.
ARTICLES SUR LES ESTATS d'oraISON 3q
et indistincts*, n'en faire jamais de distincts seroit non seulement une imperfection, mais encor un égarement manifeste, et un renversement de toutes les vertus evangeliques, qui doivent estre distinctes dans leurs actes mesme intérieurs, la jjerfection est de suivre en chaque moment l'esprit de grâce ou pour le pur recueillement qu'on nomme quiétude ou pour l'accomplissement de nos devoirs par les actes distincts des [p. 36] ve^tus^ Les âmes les plus eminentes font donc des actes très distincts et très apperceus. S'ils ne sont pas toujours apperceus par elles, ils le sont du moins par un directeur éclairé. Il est vrai seulement que ces âmes ne cherchent point avec inquiétude et empressement a produire ces actes et a les appercevoir pour s'en faire un appui en elles mesmes, et pour s'approprier les dons de Dieu en les appercevant avec complaisance, cest cette inquiétude et cet empressement de la nature que J.-C. reprend dans Marthe. Sollicita es turbaris erga plurima. porro unum est necessarium. Vous estes empressée et vous vous inquiétiez pour plusieurs choses. Une seule est nécessaire ^ s'empresser et s'inquiéter mesme pour le fils de Dieu et pour pratliquer auprès de luy les plus grandes vertus, c'est une imperfection que la grâce doit destruireennous. après avoir travaillé a mourir a toutes les autres choses gros-
I. Cf. Maximes des Saints, art. XIII vrai : « ... Lés âmes désintéressées sont par elles-mêmes indifférentes à faire des actes distincts ou inJ stincts... » (éd. critique, p. 201).
a. Fénelon indiquait cette idée dans la io« des Propositions de son Contre-projet: « Les actes... pour être aperçus, pourvu qu'ils ne soient point faits à contre-temps, lorsque Dieu, dans l'oraison, attire l'arae à quelque autre disposition... »