‹ Explication des articles d'Issy. Publiée pour la première fois avec une introd., des notes et des appendicesChapitre 13 sur 23 · L'esprit souffle où il veut ». S. Jean, III · texte numérisé non relu

L'esprit souffle où il veut ». S. Jean, III

2. N'y a-t-il pas erreur du copiste, et no doit-on pas lire plutôt : les ?

AnricLEs Sun T,rs estats d oraison iii

pères ny mesme dans l'ecrilure sainte, au reste il peut bien se faire que des pasteurs particuliers poussez par un zèle sans expérience condamneront des [p. iiol choses qui seront bonnes, ou que des pasteurs très éclairez condamneront avec fondement des choses exprimées avec trop peu de précaution, quoiqu'elles ayent esté dittes dans un sens véritable et sans avoir preveu l'abus qu'on en peut faire, mais le corps des pasteurs en qui seul réside toute lautorité de l'église ne condamnera jamais par un jugement positif que ce qui mérite d'estre condamné, c'est elle seule qui a receu l'esprit éternel de vérité, et il inspire bien plus certainement l'église qu'il n'inspire aucun saint particulier quand mesme il auroit les dons les plus miraculeux, la direction des âmes les plus parfaittes fait toujours partie du ministère du corps des pasteurs, ainsy elle ne doit jamais estre exercée qu'avec subordination : soumettre la direction extérieure sans l'intérieure ce seroit introduire l'hypocrisie la plus damnable, sejoiierde i'eglise et établir en secret une secte d'indépendants.

Article XXIX.

S'il y a ou s'il y a eu en quelque endroit de la terre, un très petit nombre d'ames d'élite, que Dieu par des préventions extraordinaires et particulières qui luy sont connues, meuve a chaque instant de telle manière a tous actes [p. m] essentiels au christianisme et autres bonnes œuvres, qu^il ne soit pas nécessaire de leur rien prescrire pour s'y exciter, nous le laissons au jugement de Dieu ; et sans avouer de pareils estats, nous disons

seulement dans la pratique qu'il n'y a rien de si dangereux ny de si sujet a illusion, que de conduire les âmes comme si elles y estoient arrivées, et qu'en tout cas ce n'est point dans ces préventions que consiste la perfection du christianisme.

Si quelque docteur avançoit qu'il y certaines amcs dans un degré d'oraison ou par une inspiration miraculeuse^ Dieu les meut pour touts les actes essentiels au christianisme, en sorte que ces âmes n'ont qu'a attendre l'impulsion divine et qu'a s'y laisser aller quand elle vient, je croirois qu'il ne seroit pas permis de tolérer un tel docteur, et s'il n'y avoit au monde que moy seul en estât de le réfuter je me croirois obligé en conscience a soutenir seul cette controverse, ce n'est pas qu'il soit absolument impossible que Dieu avertisse et prépare a tout ce qu'il veut une ame qu'il conduiroit par une voie miraculeuse et extraordinaire. Dieu est libre dans [p. 112J la distribution de ses grâces. Une ame en cet estât ne seroit ny impeccable^ ny hors du pèlerinage de cette vie, elle auroit encore sa liberté toute entière pour résister a l'inspiration miraculeuse comme nous voions dans l'écriture que les prophètes mesmes y ont quelquefois résisté nous n'avons mesme aucune certitude absolue que Dieu n'accorde jamais ce privilège a aucune ame. mais il y auroit une témérité scan-

1. Cf. Premières Explications..., § VI. « Cette inspiration de grâce... ne l'avcrlit point par une révélation miraculeuse... », etc.

2. Cf. Maximes des Saints, art. XI vrai: « 11 est vrai qu'on doit faire deux choses pour empêcher l'illusion. La première est de supposer toujours qu'en aucun état on est impeccable... » (éd. critique, p. aoi).

ARTICLES SUR LES jîSTATS DORAISON Il3

daleuse a soutenir qu'il y a actuellement sur la terre certaines âmes dans un degré d'oraison auquel ce privilège est atlaclié. cet estât n'a aucun rapport avec Testât doraison passive dont les spirituels ont parlé. Il faut seulement reconnoistre que la grâce qui est prévenante pour chaque moment en chaque fîdelle est encore plus prévenante et plus spéciale dans les âmes entièrement conduitles par le pur amour, cl qui sont dans une con templation habituelle, l'inspiration prévenante qui est en chaque moment commune a iouU les justes pour l'accomplissement de ce que Dieu veut d'eux en chaque moment pour leur perfection, est encore plus forte dans les an.as mortes a tout inlerest propre mesme spirituel, cest ce qu'on nomme l'attrait intérieur des âmes saintes et dont il, est parlé a chaque page dans tous les livres de spiritualité, cet attrait prévenant de la grâce n'a rien de commun avec l'impulsion miraculeuse' ou inspirttion prophétique : de la part de la grâce tout est semblable dans la voie active et [p. i i3J dans la voie passive, il n'y a de différence que du plus au moins, en ce

I. Cf. 33"^ Proposition du Contre-projet: « L'attrait intérieur que les âmes peuvent avoir dans l'Oraison, ... n'est point une inspiration miraculeuse et distinguée de l'inspiration commune de tous les justes... »

Cf. Premières Explications. § V: « ... Cette inspiration des âmes passives ne m'a jamais paru différente que du plus au moins de celle de tous les justes ; autrement elle serait miraculeuse et hors de l'état de pure foi. Il est de foi que tous les justes sont sans cesse inspirés par une inspiration prévenante du S. Esprit pour l'accomplissement de la volonté de Dieu en chaque action délibérée de leur vie... Voilà donc une inspirat on incessamment prévenante pour tous les justes... Cette inspiration commune est sans doute plus parfaite dans les parfaits elle-même, chacun suivant sa grâce... Mais encore une fois ces âmes .. ne laissent pas de pouvoir résister à celle grâce... 11 est vrai que si elles étaient toujours de fait passives, le fait serait qu'elles ne se tromperaient ni ne péchera'ent jamais. Mais on en pourrait dire tout autant des amas actives... »

CHEREL. EXPLIG. DES ART. d'iSSY. 8

q«e la grâce est plus spéciale dans les âmes passives qui y coopèrent plus parfaitlement. de la part de la volonté la différence de ces deux voyes consiste en ce que l'ame active coopère avec quelque reste dinquielude et d'empressement d'un amour intéressé au lieu que lame passive coopère mieux par un amour pur et paisible sans inquiétude et sans empressement, pour les actes essentiels au christianisme la grâce preA'cnante les imprime toujours aux âmes dans les temps convenables soit qu'elles y coopèrent activement ou passivement, ce qu'il faut seulement remarquer c'est que dans les âmes passives, l'attrait pour la quiétude suspend dés qu'il arrive lexercice des actes distincts et discursifs pour céder la place aux actes simples et indistincts de la contemplation, d'ailleurs ces âmes estant dans une habitude d'oraison familière et presque continuelle que les occupations nécessaires a leur estât ne troublent pas beaucoup il leur arrive d'ordinaire qu elles prennent des temps moins réglez pour leur oraison; en suivant avec simplicité et liberté leur attrait elles sont en o; aison la plus grande partie de la journée et elles la font mesme souvent dans leurs actions les plus communes, au reste si on eprouvoit que ce relaschement de la règle uniforme pour les âmes commençast a dissiper une ame et a diminuer son oraison ou arelascher sa [p. 1 1 /jj conduitte, il faudroit d'abord la remettre dans la règle la plus exacte pour les heures. Le mot dexciter est équivoque aussi bien que celuy d'activité. Je crois que plusieurs personnes se scandalisent quand les spirituels assijrent qu'il faut destruire en nous toute activité, les unes entendent par activité l'action ou coopération de l'ame : en ce sens ils ont raison de trouver mauvais

AUTlCLlîS SUR LES ESTAIS DOHAISON It5

qu'on veuille retrancher les actes de la vie intérieure et laisser les âmes dans un estât passif qui n'est qu'une oisiveté pleine d'illusion, les autres au contraire quand ils veulent retrancher l'activité ne veulent point retrancher les actes simples et paisibles, ils veulent seulement exclurre l'inquiétude et l'empressement de l'interest propre qui loin d'estre nécessaires a la coopération la plus parfailte ne font qu'en diminuer la perfection. Il y a tout de mesme une équivoque sur le terme exciter', plusieurs spirituels ont dit qu'il ne falloit point s'exciter, mais je croy qu'ils entendent seulement par la qu'il ne faut point faire des efforts inquiets ny empressez contre son attrait intérieur, et qu'il suffît de le suivre librement quand il s'accorde avec les préceptes comme il s'y accordera toujours s'il est véritable et qu'il ne

I. Cf. Vingt questions proposées à M. de Paris..., n° IX. « Est-il vrai

que M. ïronson seulement me proposa d'éclaircir un doute qu'il

avait sur l'excitation pour ôter tout prétexte de dispute à INI. de Meaux? » Vraisemblablement, M. Tronson n'avait pas été satisfait par le passage suivant des Premières Explications : k Pour les termes d'excitation et d'effort à produire les actes nécessaires dans la vie chrétienne, il est facile de lever l'équivoque. Si on entend par excitation et par effort la coopération la plus efficace de l'ame pour employer toutes les forces de sa volonté à accomplir les préceptes par pur amour, et sans aucun empressement pour son intérêt propre, il est de foi qu'il faut toujours s'exciter... Mais de tels efforts et de telles excitations sont simples, paisibles, uniformes... Si au contraire on entend par effort et par excitation l'inquiétude et l'empressement d'une ame qui craint pour sa perfection et pour sa béatitude, qui veut s'exciter pour s'assurer par cette excitation de ses propres actes, ... alors il est manifeste que les excitations et les efforts sont des imperfections pour les âmes appelées au pur amour. Et c'est en ce sens que tant de saints mystiques ont dit qu'il nefallait plus s'exciter. Il est facile deJes entendre, et il n'y a qu'à ne leur imputer pointée qu'ils n'ont jamais voulu dire... « (§ XI).

Dans les Maximes deà Saints, art. XI vrai, Fénclon insiste dans un développement analogue sur 1' « excitation » (cf. p. 201 et 202, éd. critique).

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porte qu'aux actes indistincts de la quiétude ou a quelque autre occupation pieuse qui renferme des actes distincts. Si donc on entend par excitation des elTorts inquiets et empressez il faut conclurre que Testât [p . ii 5] intérieur le plus parfait est celuy ou l'on ne s'excite plus, mais si on entend par excitation la fidélité d'une ame qui souffre les'attaques de la concupiscence, qui luy résiste sans trouble mais avec la force paisible de Dieu, qui coopère sans relasche a la grâce par pur amour sans inquiétude et sans empressement pour son interesl propre, il faut conclurre que l'excitation convient parfaitement a lestât passif, a Dieu ne plaise que les âmes simples et dociles disputent jamais sur des questions de nom : elles doivent estre prestes a se soumettre sur les questions les plus réelles pour le fond des choses ; a plus forte raison pour celles qui ne roulent que sur des mots, qu'elles ne craignent donc pas de dire pour édifier toute l'église et pour lever touts les soupçons que l'excitation est nécesssaire dans les estais les plus passifs, puisque cette excitation qu'on demande tant n'est qu'une coopération simple et paisible a la grâce de Dieu, au reste il ne faut jamais faire appercevoir a une ame Testât eminent et singulier ou il plaist a Dieu d^ Teslever quelque certiluie que le directeur puisse avoir qu'elle y est arrivée il est utile a cette ame de l'ignorer, plus on croit la propriété. dangereuse moins on doit découvrir les dons extraordinaires de Dieu a lame qui les reçoit, cette ignorance des dons rcceus nempcsclie point qu'ils n'opèrent tout ce qu'ils doivent opérer, c'est la règle du B. H. J. D. L. C.^ Il

I. « Tellomcnt que le conseil le plus sage et le plus sûr que les Maistres de la vie spirituelle puissent suivre, c'est de dûtaclicr les anies

ARTICLES SUR LES ESTATS d'orAISON 11"]

suffit de conduire une ame sans le luy dire selon la mesure et selon ratlrail de la grâce [p. i iGJ après l'avoir bien éprouvée et après avoir mcurcment consulté les personnes les plus éclairées sur les moindres sujets de doute.

Article XXX.

Dans touts les articles susdits, en ce qui regarde la concupiscence, les imperfections, et principalement le péché : pour l'honneur de Nostre Seigneur nous n'entendons pas comprendre la très Sainte Vierge sa mère.

Cet article n'a aucun besoin d'explication tous les catholiques en conviennent également et ceux qui disputent sur l'oraison ne disputent point la dessus.

Article XXXI.

Pour les âmes que Dieu tient dans les épreuves Job qui en est le modèle leur apprend a profiter du rayon qui revient par intervalles, pour produire les actes les plus excellents de foy, d'espérance et d'amour. Les spirituels leur [p. 117] enseignent a les trouver dans la cime et plus haute partie de l'esprit. Il ne faut donc pas leur permettre d'acquiescer a leur desespoir et dam-

de ces visions surnaturelles, et de les confirmer dans une Foy simple et obscure, qui est le véritable moyen d'arriver à l'union divine » (^Montée du Carmel, liv. II, ch. xix).

Il8 EXPLICATION DES ARTICLES DISSY

nation apparente, mais avec Saint François de Sales les assurer que Dieu ne les abandonnera pas.

Les estais d'épreuves que les livres spirituels ont nommez estât de mort ou de perte doivent estre reconnus pour très véritables quoyque beaucoup de personnes s'imagiaent y estre sans en avoir aucune expérience, un grand nombre de saints de divers siècles et de divers pays autorisez par l'église nous ont dépeint ces estats d'une manière a peu près uniforme, quoyqu'il y ait toujours quelque dilTcrence selon la remarque de Ste Tberese entre les dispositions intérieures des âmes comme entre les conformations extérieures de visages. L'estat de mort n'est selon touls les spirituels qu'un estât passager pour arriver a ce quils appellent l'union divine ou la transformation laquelle n'est autre chose que la plus fidèle coopération de lame a la grâce de Dieu par le principe du pur amour, les épreuves de cet estât sont souvent longues terribles et [p. i i8j pleines de vicissitudes suivant que 1 ame a jdIus ou moins besoin d'estre éprouvée pour se détacher d'elle mesme et pour se rapporter uniquement a Dieu selon la fin de sa création, dans ces estats de perte l'ame ne perd rien de réel elle ne perd ny la foy ny l'espérance désintéressée ny l'amour actuel ny aucune autre des vertus non pas mesme la prudence quoy qu'elle paroisse insensée a ses propres yeux, toutes ces vertus demeurent dans la cime de lame comme par le S t François de Sales'

I. Cf. De l'Amour de Dieu, liv. IX, ch. xi : De la perj.l(xllé du cœur quiayme sans sçavoir qu'il plaît uu bienaymé. «... Mais ce tjui accroist le

ARTICLES SUR LES ESTAIS d'orAISON IIQ

el elles y sont comme n'y estant pas. Dieu en este le goust sensible, la facilité et mesme quelquefois l'exercice actuel dans les temps ou le précepte ne presse pas afïin que lame se desapproprie de tous les dons de Dieu, c'est a dire aflin qu'elle n'y ait plus aucune secrette complaisance et qu'elle ne s'y attache plus pour son interest propre mesme éternel, pour n'en faire désormais qu'un usage de pur amour selon le bon plaisir de Dieu, ainsy lame ne perd pas les dons, mais seulement la reconnoissance des dons et l'appuy qu'elle en liroit. elle n'en voit plus rien dans son fond, et c'est ce qui la désole : c'est une espèce de desespoir tandis qu'il luy reste quelque amour et quelque interest propre, elle entrevoit neantmoins par intervalles quelque trace et quelque lueur des anciennes miséricordes ; mais ce sont des esclairs dans une profonde nuit d'orages [p. i [9J. tous les dons subsistent en elle d'autant plus purs qu'elle ne peut les voir ny s'en faire une consolation, mais quoyqu'eUe ne puisse dans son trouble les voir, le directeur expérimenté ne laisse pas de les discerner et de les reconnoistre par leurs fruits qui sont principalement la

mal en cette occurrence, c'est que l'esprit et suprême pointe de la ravson ne nous peut donner aucune sorte d'allégement... La fov certes résidente en la cime de l'esprit nous asseure bien que ce trouble finira. »

Cf. Maximes des Saints, art. IX vrai: « ... Elle ne perd en cet état... ni la grâce prévenante, ni la Foi explicite, ni l'espérance en tant qu'elle est un désir et une attente desintéressée des promesses, ni l'amour de

Dieu les actes directs,.., qui conservent en elle toutes les vertus sans

tache, sont... l'opération que saint François de Sales met dans la pointe de l'esprit, ou dans la cime de l'ame... » (éd. critique, p. 180-181). Voir d'ailleurs, pour tout ce développement sur les ce épreuves » les articles YIII, IX, X, des Maximes des Saints, qui présentent avec le commentaire donné dans VExplication des Articles d'Issy sur ce sujet de très grandes analogies.

simplicité, la petitesse, le détachement universel, la docilité pour tout ce qu'on veut et le détachement des meilleures choses des que les supérieurs les ostent. au reste il faut porter ces âmes autant qu'on le peut a croire que Dieu ne les abandonnera point. Mais quand Dieu les pousse jusqu'à l'extrémité d'estre comme invinciblement convaincues de leur juste réprobation, on les jetteroit dans un excez de trouble si on exigeoit absolument d'elles des actes distincts d'espérance. Il ne faut pas mesme s'opposer au dessein de Dieu qui est de purifier leur amour en les réduisant au renoncement de leur salut éternel par rapport a leur interest propre sans renoncer neantmoins au salut en tant que Dieu le veut et que le salut est inséparable de l'amour de Dieu. Il faut laisser couler le torrent jusqu'à ce qu'il soit moins rapide, quand la tempeste diminue on peut ramener doucement ces âmes a une attente désintéressée des dons de Dieu pour sa pure gloire. Il arrive souvent que les âmes se trompent par rapport a ces épreuves, elles s imaginent estre dans un estât passif et ne devoir résister que passivement a la tentation, mais comme il s'en faut beaucoup qu'elles [p. 120] ne soient desja parvenues a cette simple et paisible coopération a la grâce de Dieu, elles prennent pour une épreuve toute divine une tentation toute humaine, elles ne veulent pas se servir des efforts empressez qui sont encore la manière d'agir de leur estât, et voulant se comporter d'une manière paisible dans la tentation elles se mettent dans la nécessité d'y succomber. Voila ce qui cause des chuttes horribles dans des personnes qui paroissent très spirituelles. Mais pour les âmes que le pur amour détache véritablement d'elles mesmes et exempte de toute fer-

ARTICLES SUll LES ESTVTS D ORAISON' 121

veur empressée, il ne faut pas s'imaginer qu'en cet estât qu'on nomme passif leur sûreté se trouve comme celle des autres dans cette résistance inquiette et empressée a la tentation. Leur véritable sûreté ne se trouve que dans la conformité a la grâce de leur estât. Souvent tout ce qui leur reste de force ne va qu'a porter leur mal sans y adhérer et sans pouvoir rien faire pour s'en délivrer, cette non adhérence a la tentation qu'on a nommée résistance passive, n'est négative que dans les termes, elle est très positive pour le sens, c'est sans doute un acte très réel et une grande fidélité de l'ame qui est infiniment esloignée de vouloir pécher, cet acte pour estre simple et paisible, cet acte pour n'estre ny arangé ny réfléchi ny inquiet ny empressé ne laisse pas d eslrc un acte de pleine volonté pour demeurer uni a Dieu et a sa loy. ny l'empressement ny l'inquiétude ny l'inleresl propre ne font ny la perfection [p. 121] ny la sûreté de lame. Cette ferveur empressée je l'avoue sert souvent aux âmes communes pour diss-iper la tentation comme le lait sauve la vie des enfans quoyqu'il y ait un aliment plus solide qui la conserve aux hommes robustes et comme la crainte de l'enfer soutient souvent beaucoup de fidèles contre les attraits du péché, quoyque l'amour désintéressé soit pour les âmes plus avancées une meilleure ressource que cette crainte. J'avoue qu'il faut se servir et de la crainte et de la ferveur empressée et des actes mesme les plus inquiets tandis qu'on éprouve encor qu'il reste quelque force dans ces moyens pour repousser la violence de la tentation. Mais quand l'expérience convainc pleinement que touls ces moyens sont épuisez et qu'ils se trouvent mesme quelque fois en pièges, on peut sans en faire

une règle absolue se rendre a ce qu'on éprouve et laisser une ame unie a Dieu paisiblement dans celle non adberence a la tentation. Ceux mesme qui craigjnent le plus dans la spéculation les conséquences dangereuses de cette maxime, seroient les premiers a en sentir la nécessité et a la suivre s'ils esloient engagez a conduire une ame de Testât dont je parle, et que tout autre moyen leur manquast pour la mettre en paix. Mais pour mieux faire entendre ce que je a'Gux dire il ne faut pas confondre l'excitation empresssée que les spirituels rejettent, avec la violence que la nature soulevée souffre pendant la tentation. Il est vray que l'excitation empressée [p. I22J n'est plus de saison pour l'ame passive, si on vouloist l'y remettre ce seroit la rattaclier a elle mesme contre l'attrait-du pur amour, et la rengager dans une coopération a la grâce moins parfaitte que la sienne. Mais pour la violence que la nature soulTre pendant la tentation elle nest pas moins grande dans lestai passif que dans l'actif: au contraire c'est une agonie bien plus forte, on n'en souffre pas moins pour souffrir en paix, on n'en résiste pas moins pour résister sans inquiétude. J.-C. l'homme des douleurs n'a til pas este rassasié de tourments et d'opprobres dans une union paisible a la volonté de son père, plus la volonté est unie ai Dieu et a sa foy plus elle est en paix, quoyque la partie inférieure soit dans une apparence de desespoir. Non seulement la partie inférieure souffre mais encore la volonté souffre aussy au milieu de sa paix, car elle ressent le trouble inférieur et elle y résiste avec peine quoy qu'elle le fasse par un acte simple, paisible et désintéressé. Souvent les âmes dans cet estât d'angoisges poussent tout a coup du fond de leur cœur et sans

ARTICLES SIK I.FS ESTAIS d'oUAISON T 2 ,'i

y songer des actes merveilleux qu'elles n'auroient pu tirer de leur intérieur par aucune préparation si on le leur avoit commandé.

Article XXXII'.

11 faut bien en tout estât principalement en ceux cy, adorer la justice vangeresse de [p. i23J Dieu, mais non souliaitter jamais quelle s'exerce sur nous en toute rigueur, puisque mesme l'un des effets de. celte rigueur est de nous priver de l'amour. L'abandon du chrestien est de rejetter en Dieu toute son inquiétude, mettre en sa bonté l'espérance de son salut, et comme l'enseigne Saint Augustin après St Cyprien luy donner tout : ut toium detur deo.

Je croy que les âmes entièrement conduittes par le pur amour sont toujours hors les temps mesme des épreuves dans l'indifférence habituelle pour leur salut, en tant qu'il s'agit de leur punition ou de leur recompense propre, quoy qu'elles ne cessent jamais de vouloir leur salut, et tant que Dieu le veut pour sa pure gloire, et que le salut est l'amour éternel de Dieu mesme. mais outre cette indifférence habituelle et fixe, il v a encor comme nous l'avons remarqué des estats passagers d'épreuves ou une ame se trouve comme invinci-

I. L'art. X vrai des Maximes des Saints reprend les idées contenues ici dans le commentaire des art. XXXII et XXXIII,

blement persuadée que Dieu Fa abandonnée justement, qu'elle est réprouvée sans aucun retour, et qu'elle liaira Dieu pendant toute l'éternité. [P. 12/i] Un directeur qui n'a pour expérience que son estude tlieologique décidera implacablement que cette personne est dans une erreur contre la foy sur le salut et que toute sa perfection se trouve en desespoir et en blasphèmes. Mais si une personne remplie d'une lumière de grâce observe de prés les dispositions de cette ame il reconnoistra également deux choses. La première est que cette ame n'est point dans un vrai desespoir, qu'elle ne veut jamais haïr Dieu et que sa persuasion sur sa réprobation propre n'est qu'apparente. 2" le directeur voit que Dieu n'a permis cette espèce d'illusion que pour réduire cette ame au plus grand sacrifice du pur amour, en esteignant dans son cœur jusqu'aux moindres estincelles de l'espérance intéressée, ainsy il la traitte comme une personne malade, il s'accommode a son infirmité, il se garde bien de l'insulter comme faisoient les amis de Job. il n'exige point en rigueur des actes distincts dont cette ame n'est pas actuellement capable, au contraire il entre dans le secret dessein de Dieu qui est de luy oster toute ressource intéressée, et tout l'appui qu'elle pourroit tirer des actes empressez. Il se contente de voir en elle ses actes réels de la foy de l'espérance désintéressée', de la charité pure, et de toutes les autres vertus nécessaires qu'elle ne voit point en elle parce que suivant le dessein de Dieu elle ne peut ny ne [p. i25j doit les y voir.

I. Cf. Si" Proposition du Contre-projet : «... Cette espérance peut être désintéressée... »

Article XXXITI.

On peut aussy inspirer aux âmes peinées et vraiment humbles une soumission et consentement a la volonté de Dieu, quand mesme par une très fausse supposition au lieu des biens éternels qu'il a promis aux âmes justes, il les tiendroit par son bon plaisir dans des tourments éternels, sans neantmoins qu'elles soient privées de sa grâce et de son amour : qui est un acte d'abandon parfait et d'un amour pur pratliqué par des saints, et qui le peut estre utilement avec une grâce très particulière de Dieu parles âmes vraiment parfaites : sans déroger a l'obligation des autres actes cy dessus marquez qui sont essentiels au clirislianisme.

[P. 126.] Ces âmes sont dans une espèce de persuasion invincible qu'elles sont irrévocablement condamnées a haïr Dieu pendant toute l'éternité. Il n'est pas question icy de tlieologie pour sçavoir ce qui est vrai selon la foy, ny de ce que celte personne doit croire sur son salut, dans le trouble ou elle est il ne s agit que de ce qu'elle pense et de ce qu'elle ne peut sempcscber de penser. G est une erreur grossière mais une erreur que Dieu permet pour la plus terrible de toutes les épreuves, et qui sert a détacher l'ame de tout interest propre mesme spirituel et pour lelernilé. Jay dit que c'est une espèce de persuasion, parce qu'en effet ce

n'est pas une persuation entière. L'attente des miséricordes de Dieu demeure alors toujours cachée dans la cime de l'esprit comme parle St françois de Sales, mais quoyque cette attente soit très réelle toutes les fois que Tame la veut chercher en soy elle ne Fy trouve point pour se consoler, ainsy a proprement parler elle n'en perd que la perception qu'elle cherche avec inquiétude, et l'appuy qu'elle en veut tirer pour son interest propre, ellle n'en perd jamais ny la realité ny la perfection. En cet estât lame ne sçachant plus ou se prendre se retranche comme St François de Sales a aimer Dieu purement en cette vie, n'osant plus croire qu'elle puisse l'aimer en l'autre'. Ce retranchement est un acte formel de très [p. 127] pur amour pour le moment présent, et n'est point un consentement véritable a la haine de Dieu pour l'éternité. Ce n'est qu'un effort d'amour qui n'a aucune borne volontaire et quivaaussy loin qu'il le peut dans une supposition entièrement forcée et involontaire d'un cas impossible et chimérique que son trouble luy représente comme très certain, ainsv ce n'est pas le désespoir du pur amour: ce n'est au contraire que le désespoir de l'amour propre, pour ce qui est de l'acceptation de la peine éternelle séparée

I. A l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, saint François de Sales fut obsédé de la pensée qu'il était réprouvé. « O Seigneur, écrivait-il alors, si je ne dois point vous voir, mettez au moins cet adoucissement à ma peine: ne permettez pas que jamais je vous maudisse et vous blasphème. O amour ! ô charité ! 6 beauté à laquelle j'ai voué toutes mes affections l je ne jouirais point de vos délices I... Ah ! quoi qu'il en soit, Seigneur, si je puis vous aimer en l'autre vie, puisque personne ne vous loue en enfer, que du moins je mette à profit pour vous aimer tous les moments de ma courte existence ici-bas! « (Vie de saint François de Sales, t. I, p. f)l\), cf. Maximes des Saints, art. X vrai, dans un développement analogue, môme allusion à cet événement (éd. critique, p. 190).

AmicLEs Sun les estats d'ouaison 127

de la haine de Dieu, elle est dans cette ame d'une manière très positive et fondée sur son erreur qui luy fait supposer l'impossible. Dans cette proposition on a reconnu l'amour pur et détaché de toute recompense comme un amour plus parfait que celuy qui renferme encore quelque interest spirituel. On ajouste avec raison qu'il a esté dans le cœur de plusieurs saints, et que les âmes vraiment parfaittes ont besoin d'une grâce très particulière pour le pratiquer, ce qui marque combien on reconnoist l'eminence de cet amour au dessus de celuy qui cherche la recompense. Il est capital d'observer que cette proposition doit modérer toutes les premières et leur donner des bornes précises, faute de quoy ces propositions rejetteroient la perfection du pur amour. Il est sans doute nécessaire que les amcg conduittes par ce pur amour, fassent tous les actes de contrition, d'action de grâces, de désir de la persévérance, [p. 128] et du progrez de toutes les vertus, en un mot touts les actes eesentiels au christianisme. Mais elles ne doivent les faire que selon l'excellenre du pur amour, c'est a dire par une coopération simple et paisible* a la grâce, sans reflexions inquiettes et sans excitations empressées enfin sans aucun interest propre mesme éternel. Car alors lame doit exclure des vertus tout interest propre. On devient estrangcr a soy mesme. et cette desappropriation entière de soy si elle est bien entendue ne diminue jamais en rien la vigilance et la fidélité, au contraire elle establit la

I. Cf. Premières ExpUcalions, § ^ III : « Quand l'amour n'a plus rien d'intéressé, il n'a plus ni les inquiétudes, ni les empressements d'un amour moins parfait... Cette manière simple, paisible, et uniforme de coopérer est la plus pure et la plus parfaite... »

suprême fidélité, on ne s'intéresse plus a soy que par charité comme pour un pauvre inconnu, on veut l'union a Dieu pour soy comme pour un autre parce qu'on veut la volonté de Dieu, on soubaitte paisiblement les vertus et les bonnes œuvres pour soy comme pour son procbain. on veut le royaume de Dieu aiïin qu'il rogne et non pour régner avec luy, quoy quon sçaclie d'ailleurs que le règne du juste se trouve dans celuy de Dieu. On veut la remission des péchez non pour s'exempter de la peine ny pour obtenir la recompense mais pour vouloir ce que Dieu veut et pour l'aimer sans bornes, on condamne son péché et on en a une tristesse paisible, non a cause de la peine qu'on craint ny de la recompense qu'on cherche, non a cause de la dilTormiléqui nous en revient, mais pour la seule opposition du péché a la volonté de Dieu : et par conséquent les âmes de cet estât sont pénétrées du péché d'autruy [p. 129.] comme du leur, ces âmes au milieu de leur paix la plus profonde donneroient mille fois leur vie et leur félicité éternelle pour effacer un seul péché véniel d'une per.-onne qui leur seroit inconnue. Sainte Catherine de Gènes paroist dans celte disposition admirable. Il faut donc réduire tous les actes des vertus distincts a la délicatesse du pur amour qui ne peut laisser entrer aucun motif d'une vertu inquiette et intéressée.

Article XXXIV.

Au surplus il est certain que les commençans et les parfaits doivent estre conduits chacun selon sa voye

AllTirLl-S SUR LES ESTATS D ORAISON 19f)

par des règles cllfierentes et que les derniers entendent plus haulemenl et plus a fond les vertus chrestiennes.

Cet article a rapport au vinlicme ou il est parlé des traditions'. Il n'y a point de tradition secrelto pour la substance des dogmes ny touchant les misteres ny touchant la morale evangelique, tout a esté révélé a l'église pour la perfection de l'amour aussi bien que pour la perfection de lafoy. en ce sens il seroit impie d'admettre aucune tradition secretle ajoustée a la tradition publique. Mais il est vray qu'il y a eu au dedans de l'église une oecononie [p. i3oJ pour la perfection qui est a proportion comme celle qu'on a gardé au dehors pour les misteres ; en sorte que les hommes chargez de conduire les âmes doivent sans ajouter jamais aucun dogme pour les parfaits leur reserver la connoissance de plusieurs piatiqucs conformes a leur estât qui ne conviennent point aux imparfaits, et dont la connoissance ne leur est pas utile, par exemple je ne voudrois jamais parler de pur amour ny d'abandon a un grand nombre dames craintives et tendres qui sont incapables de porter cette veue terrible a la nature, encore moins leur parlerois je des épreuves extrêmes ou Dieu a mis plusieurs saints attirez a ce pur amour. Je me gcrderois mesmc bien de parler jamais d'oraison de quiétude aux fidcUes qui ont besoin de s'instruire et de s'exercer dans la méditation : ny enfin de l'oraison passive a ceux qui ont encore besoin de l'excitation la plus empressée de l'amour intéressé pour s'unir a Dieu dans

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